‹ Histoire générale des ArabesChapitre 14 sur 51 · ère chrétieano). — 232-447 (èro musulmane · texte numérisé non relu

ère chrétieano). — 232-447 (èro musulmane

A partir du règne de Watek-Billah (846), le khalifat est livré à l'anarchie. Bagdad ne fait à chaque instant que changer de maître, et tombe le plus souvent sous le joug de despotes cruels ou incapables.

Afotawakkel, le Néron des Arabes, ouvre cette nouvelle période ; ses vengeances et sa cruauté dépassèrent toute idée: pour punir un vizir qui l'avait offensé, il le fît brûler vif dans un fourneau garni de pointes de fer ; il laissait circuler librement dans son palais des bêtes féroces et venimeuses dont les courtisans ne devaient ni fuir ni repousser les atteintes. Craignant sans cesse qu'une conjuration ne se trâmàt contre lui, il invita à un festin tous les officiers de sa cour, les fit entourer par ses sicaires et ordonna un massacre général auquel il prit part lui-même. L'horreur qu'inspiraient ses forfaits arma la main parricide de son fils Mostanser qui ne jouit pas longtemps de son crime : il mourut de douleur et de remords, l'année même de son avènement (861). On choisit pour lui succéder un petitfils de Motassem nommé Mostain-Billah, au détriment de ses quatre frères dont deux, Molaz et Motamed, par-

vinrent plus tard au khalifat. Mostain occupa le trône on peu plus de trois ans (862-866), et fut remplacé par Motaz qu'une faction proclama khalife (866). Une autre faction le déposa en 869, et ce fut un fils de Watek, Mothadi-Billah, qui raontasur le trône (869-870). Ce prince conçut des projets de réforme qui devinrent son arrêt de mort : il fut massacré dans son propre palais. Après lui, Motamed régna vingt- deux ans (870-892), grâce au dévouaient et au mérite de Mowaflek, son frère, devant lequel se brisèrent toutes les tentatives de révolte. Ces bouleversements perpétuels étaient causés par là milice turque dont Motassem avait fait sa garde particulière. Ces esclaves, enrégimentés et fixés à Bagdad auprès de la personne du souverain, s'étaient dès l'origine portés à de tels excès, que Motassem avait été obligé d'abandonner sa capitale et de se retirer dans la petite ville de Samara ; leur nombre et leur influence n'avaient fait que croître sous le règne de Wâtek-Bîllah : à sa mort, ils étaient déjà une puissance dans l'État, et il leur avait suffû de demander Motawakkel pour décider son élévation.

Ces Turcs pour la plupart avaient été faits prisonniers dans les guerres que les gouverneurs du Mawàraiinahar et du Khowaresm soutenaient sur les bords du Gihdfl. Pressées du côté de l'Orient par les Chinois, décimées par leurs dissensions intestines, les hordes turques venaient se précipiter sur les frontières de l'empire arabe, et toujours vaincues jusqu'alors, laissaient entre les mains de leurs ennemis un grand nombre d'esclaves que les généraux, pour plaire aux khalifes, envoyaient à Bagdad.

On sait combien sont dangereuses ces milices organisées dont le monarque veut faire l'instrument de sa toute-puissance, et dont il devient lui-même la première victime. Les Turcs, commandés par des chefs pris dans leurs rangs, ne recevaient d'ordre que des khalifes. Séparant leurs intérêts de ceux des Arabes, ils firent résider leurs droits dans la force brutale ; pour se venger de quelques largesses que Motawakkel leur avait refusées, ils furent les complices du crime de Mostanser ; ils forcèrent ensuite ce prince d'exclure ses frères du trône, et de désigner Mostain comme son successeur ; ils se partagèrent plus tard entre Mostain et Motaz qui avait pour lui les Arabes, et qui ne sut pas détruire cette redoutable milice, .quand l'occasion lui en était offerte. Un retard dans le paiement de la solde suffit pour exciter une émeute, et réduire le khalife à signer son abdication. Mothadi-Billah eut un plus triste sort, pour avoir voulu soumettre les Turcs à une discipline sévère; et Mowaffec ne réussit à détourner leurs esprits des intrigues de palais qu'en appliquant leur activité à des entreprises lointaines.

Les troubles qui avaient tenu, pendant un demi-siècle, le khalifat chancelant, eurent, en dehors de Bagdad et dans tout l'empire, les plus graves conséquences. D'une part, les gouverneurs, restant seuls dépositaires du pouvoir durant les interrègnes, aspiraient à l'indépendance, et marchandaient ensuite leur soumission au nouveau souverain. De l'autre, les provinces cessaient de respecter l'autorité centrale; elles regrettaient les richesses que les impôts leur enlevaient et qui allaient alimenter les désordres de la capitale. Elles tendaient à

recouvrer leur ancienne nationalité, et encourageaient les prétentions ambitieuses de leurs gouverneurs qui, se transformant en grands feudataires des khalifes, réduisirent désormais ceux-ci à une suprématie purement nominale.

L'histoire des dynasties qui apparurent dans l'empire arabe, de 814 à 1055, ressemble à celle des familles puissantes qui, en France, ont occupé les duchés de Normandie, de Bourgogne ou de Guyenne : seulement le régime féodal, en Orient, s'arrête au sommet, et loin de s'attacher les populations, en les enlaçant fortement, les opprime, les irrite, et bientôt les poussera au devant des conquérants étrangers qu'elles considéreront comme des libérateurs.

Le démembrement de l'Espagne et de l'Afrique avait porté un premier coup à l'unité des États musulmans; les khalifes abbassides, pour ne point perdre entièrement le Magreb, en avaient donné l'investiture aux Àglabites, sans comprendre que c'était de leur part une abdication définitive; en Asie, ce travail de décomposition avait été plus lent. Almamoun avait commis la faute, dans un moment de reconnaissance, de donner à son générai Thaher le Khorasan en toute souveraineté (814). Thaher sut si bien disposer les esprits en sa faveur, que son nom seul fut bientôt prononcé dans les prières publiques (37). Ses fils lui succédèrent sans aucune difficulté ; ils se firent donner l'investiture par les khalifes et conservèrent toujours avec eux d'excellentes relations; ils furent même quelquefois chargés de commander leurs armées (814-873). Le quatrième prince de cette dynastie, Thaher-ben-Abdallah, se mon-

tra le protecteur éclairé de l'astronomie ; on a conservé une observation de l'équinoxe d'automne de 851, faite en sa présence à Nischabour, capitale du Khorasan, avec une grande armiile qui marquait les minutes. Il eut en 862, pour successeur, Mohammed qui tomba dans la mollesse et ne sut pas se défendre contre les attaques des Soflarides.

Les Thaérites trouvèrent en effet des imitateurs, et Bagdad restant en proie à l'anarchie, toute l'Asie orientaie échappa aux Abbassides.

En 864, dans le Tabarestan (province voisine de la mer Caspienne), une branche de la famille des Alides se rendit indépendante du reste de l'empire; le chef de cette famille, Hassan-ben-Zéid, fut un instant en possession du Dilera et du Djordjan, mais il succomba presque en même temps que les Thahérites devant une puissance plus redoutable, celle des Soflarides, qui s'éleva dans le Sedjestan, en 870. Yacoub dont le père Leitz avait été ouvrier en cuivre (soffar, chaudronnier), après avoir exercé quelque temps le métier de son père , s'était lancé avec succès dans la carrière des armes; il entra dans le Khorasan à la tôle d'un corps de troupes considérable, conquit le Sedjestan, mit fin à la dynastie des Thahérites (873), enleva aux Alides le Tabarestan et se trouva ainsi maître d'une vaste contrée; il établit sat résidence tantôt à Mérou, tantôt à Nischabour, dans le Khorasan; ses succès enflèrent son orgueil, et il voulut attaquer la ville de Bagdad (874). Mowaflec, qui commandait cette place, alla lui présenter la bataille, le vainquit près de Waseth, et ne se sentit pas la force de le poursuivre. Yacoub

se retira dans ses États ; dès l'année suivante, il avait réparé ses pertes; il menaçait déjà le khalife d'une ruine complète, lorsque la mort vint le surprendre à Djondisabour (879). Son frère et son successeur Amrou fit la paix avec Motamed, et obtint, par lettres patentes, la libre possession des pays qu'il occupait (877).

L'établissement de la dynastie des Sofîarides dans le Khorasan, le Sedjestan et le Tabarestan coupait toutes les communications du centre de l'empire avec le Khowaresm et le Mawarannahar ; le gouverneur de ces provinces, sûr de l'impunité, se déclara indépendant. C'était Ismaël, arrière-petit-fils d'un conducteur de chameaux, nommé Saman. En 819, les fils d'Asad-ben- Saraan avaient obtenu d'Almaraoun des commandements à Samarcande, Ferghanahet Balkh; un d'eux, Ahmed, transmit sa puissance à son fils aîné, Naser, qui s'empara de Bokhara et devint par le fait souverain de la Transoxiane; Naser avait pour mission de défendre cette province contre les irruptions des Turcs et les empiétements des Soffarides. Soupçonnant son frère Ismaël d'avoir des intelligences secrètes avec ses ennemis, il le poursuivit en 888 les armes à la main, se laissa surprendre et fut fait prisonnier. Ismaël révéla dans cette occasion toute la grandeur de son caractère; au lieu de profiter de ses avantages, il rendit à Naser les honneurs dus à son rang, et jusqu'à sa mort, arrivée en 892, fit respecter son autorité. Libre alors d'agir en souverain, il ne négligea rien pour consolider son pouvoir, rejeta les Turcs au delà de l'Iaxarte et fonda la dynastie des Samanides sur des bases solides (38). A

la même époque, d'autres principautés prenaient aussi naissance dans l'Asie occidentale.

Un aventurier osa se rendre maître de la ville de Bassorah, aux portes mêmes de Bagdad; il appela près de lui des noirs du Zanguebar et résista à toutes les attaques durant les régnes de Motaz et de Motamed. Presque tout l'Irak-Arabi reconnut la domination des Zenghiens; ils s'étaient même avancés dans la province d'Ahwaz et dans le Khousistan. Ce fut Mowaffec, le vainqueur d'Yacoub, qui eut encore la gloire de les repousser et d'anéantir leur autorité ; il reprit l'Irak- Arabi, les provinces persiques, et même la ville de Bassorah (882).

Mowaffec ne fut pas aussi heureux à l'égard des Thoulonides qui détachaient de l'empire arabe l'Égypte et la Syrie. Ahmed-ben-Thouloun était un de ces Turcs affranchis que les khalifes élevaient à leur cour ; il s'était distingué par son mérite et par son courage, et avait été jugé digne de gouverner l'Égypte et la Syrie. Une fois établi dans ces provinces, il sut s'y maintenir avec l'appui des chefs de la milice turque, et résolut enfin dà se rendre indépendant; il fit si bien, que tous les émirs placés sous ses ordres n'hésitèrent pas à seconder son entreprise. Quand tout fut prêt, il s'attribua la perception des impôts (877). C'était rompre ouvertement avec les khalifes qui, sentant leur faiblesse, cherchèrent seulement à susciter des embarras aux Thoulonides, en leur opposant des émirs de Syrie, qui tentèrent des révoltes partielles. Ahmed sortit vainqueur de ces difficultés, et Mowaffec, occupé contre les Zenghiens, le laissa consolider son pouvoir.

A la mort d'Ahmed (884), son fils Khomarouiab se fît reconnaître à Damas où il fixa sa résidence, et réprima avec succès l'opposition de quelques partis hostiles (889).

Loin d'être funeste à l'Égypte et à la Syrie, le gouvernement des Thoulonides leur fut, au contraire, avantageux. Ahmed aimait les sciences ; il était généreux, libéral, charitable surtout. Ces diverses qualités le firent chérir de ses sujets. Fostat, la capitale de l'Égypte, lui dut des accroissements : il y fit bâtir une superbe mosquée qui existe encore aujourd'hui sous le nom de mosquée de Thouloun (39). On construisit aussi, par ses ordres, des palais et des marchés destinés aux commerçants des différentes nations, qui affluaient en Egypte. Pour Khomarouiah, il brilla par son luxe et sa magnificence; il fit, dit-on, bâtir à Mesrah une immense ménagerie où l'on entretint des animaux de toute espèce ; chacun d'eux avait sa loge et un bassin de marbre où l'eau était apportée par des canaux de bronze. Ce prince étalait le même faste dans ses équipages de chasse, dans ses fêtes, dans l'ornement de ses châteaux ; un petit lac de vif argent soutenait et berçait mollement le lit sur lequel il reposait; il périt assassiné, et avec lui s'anéantit la splendeur des Thoulonides.

Ainsi, dès 892, trois grands États s'étaient constitués en Orient; c'étaient ceux des Soffarides, des Samanides et des Thoulonides. Il restait aux khalifes de Bagdad l'Arabie, le Djezireh, l'Irak-Adjemi, l'Adcrbidjan, l'Arménie, les provinces de la mer Caspienne, celles de la mer des Indes et enfin l'Irak- Arabi.

C'était encore un assez bel empire, s'ils avaient su le conserver.

On put croire un instant qu'ils y parviendraient, car sous les règnes de Mothaded, fils de Mowaffec (892-902), de Moctafi (902-908) et dans les commencements de celui de Moctader (908-913), il n'y eut pas de nouveau démembrement. Au contraire, des événements favorables contribuèrent à affermir la puissance de ces princes qui réunirent à leurs possessions quelques-unes des provinces déjà détachées. A peine monté sur le trône, Mothaded reçut la soumission de Khomarouiah qui demandait l'investiture et s'engageait à payer, comme redevance, un million de pièces d'or; il repoussa ensuite du Djezireh des Arabes et des Curdes, qui sortant des déserts de la Syrie, avaient voulu s'emparer de Mossoul. Dans la même province il réprima la tentative de l'émir Hamadan qui s'était déclaré indépendant. A la mort de Khomarouiah, une guerre de succession ayant éclaté entre ses fils, Geish et Haroun, Mothaded força le vainqueur d'augmenter son tribut de quatre cent quatre-vingt mille pièces d'or (899). Moctafi fut plus heureux encore : il fit attaquer Haroun par terre et par mer, et sans livrer bataille, reçut la soumission de tous les émirs : les descendants de Thoulounfurentabandonnés par ceux qu'ils avaient comblés de richesses (905).

Les Soffarides s'effacèrent à la même époque. La politique des khalifes avait réussi à les mettre aux prises avec les Samanides, et le souverain du Mawanrannahar, bientôt maître du Khorasan, avait envoyé à Bagdad le dernier représentant d'une dynastie abattue pour jamais. Cet événement, préparé de

longue main, ne devait toutefois profiter qu'au vainqueur. A leurs États déjà considérables, les Samanides ajoutèrent, après le Rborasan, le Tabarestan dont ils reçurent l'investiture dans des lettres patentes. Plus lard, ils conquirent le Sedjestan où s'était retiré un descendant de la famille des Soffarides. Moctafi leur en donna également l'investiture, et les remercia, comme s'ils lui avaient rendu un service éclatant, quoique en réalité il y eût peu gagné. Au lieu de voir à ses portes deux princes rivaux, il eut pour voisin un seul chef dont l'autorité s'étendait sur six grandes provinces, et qui aurait pu devenir redoutable, si les Turcs ne l'avaient pas tenu dans de continuelles alarmes. Jusqu'à la fin de son régne, Moctafi continua de conserver sa domination intacte (40); il n'en fut pas de même de son successeur Moctader-Billah (908-932), que des factions insolentes firent plus d'une fois trembler sur son trône; impuissant dans sa capitale, il ne fut point respecté en dehors de l'Irak-Arabi. De toutes parts recommencèrent les déchirements que ses prédécesseurs avaient un instant suspendus. Dès lors rien n'arrêta la rapide décadence et la chute du khalifat. Kaher (932-9^1), Rhadi (934-940), Motaki (940-944), Mostakfi (944-946), perdirent leurs dernières provinces, et l'autorité temporelle que les khalifes exerçaient dans la ville de Bagdad disparut entièrement.

Le signal fut donné dans le Djezireh : en 930, un descendant de l'émir Hamadan qui, sous Mothaded, avait arboré déjà le drapeau de l'indépendance, parvint à s'emparer de plusieurs places fortes de cette province, pénétra jusque dans le nord-est de la Syrie (937), et

se forma une principauté assez importante, dont Mossoul fut la capitale. Ses deux successeurs, Nasser-Eddaulah et Seif-Eddaulah, ont laissé dans l'histoirfc arabe un certain renom. Le premier intervint plus d'une fois dans les luttes intestines de Bagdad ; le second soutint contre les Grecs une guerre héroïque. L'établissement des Hamadanites dans le Djezireh facilita la rébellion de l'Égypte. Depuis la chute des Thoulonides, les khalifes avaient eu le tort de laisser réunies l'Égypte et la Syrie, croyant qu'il suffisait de changer fréquemment leurs délégués. Le Turc ïschkid, prévoyant une prochaine disgrâce, se hâta, pendant le court intervalle de son administration, de se faire un grand nombre de partisans, et quand on voulut le remplacer, il refusa d'obéir. Gomme on n'avait aucune force à lui opposer, il fallut bien subir son usurpation ; alors l'Égypte et la Syrie furent définitivement perdues pour les Abbassides (936). Ce qu'ils n'avaient pu faire, les Hamadanites le tentèrent; on les vit disputer à ïschkid et à ses successeurs les plaines de la Syrie avec des succès balancés ; ils occupèrent plus d'une fois la ville de Damas et restèrent en possession d'Alep.

Les environs de Bagdad virent aussi s'élever des principautés indépendantes. Les Raikites et les Baridiens (940-941) se disputèrent les villes de Bassorah, de Waseth et la province d'Ahwaz, en même temps qu'ils cherchèrent à jouer un rôle politique dans la capitale (4!).

Les seigneurs d'Arménie et de Géorgie cessèrent de payer aux khalifes des tributs qu'on ne venait plus réclamer; ils s'unirent ensemble pour résister à leurs

voisins, et ces deux provinces commencèrent dès cette époque à former des royaumes séparés.

Sur les bords de la mer Caspienne, dans le Mazandéran, le Gilhan, le Schirvan, le Djordjan, le même mouvement eut lieu. Sous Moctader-Billah, un chef du Gilhan , nommé Mardawige , avait pris les armes , conquis cette province, et après avoir enlevé le Tabarestan aux Samanides, il était descendu dans l'Aderbidjan dont il avait soumis la plus grande partie. Il n'eut pas cependant la gloire de fonder une nouvelle dynastie; celle gloire lui fut ravie par trois frères qui se trouvaient dans son armée et qui prétendaient descendre des anciens rois sassanides, bien que leur père Buieh (d'où leur vint le nom de Bouides) n'eût été qu'un pauvre pêcheur. Les populations dont ils frappèrent en même temps les regards par leur courage et leur mérite se rangèrent avec joie sous leurs étendards. Bientôt ils joignirent aux Étals de Mardawige le Kerman, le Mekran, l'Irak-Adjcmi, le Laristan, le Susislan et même le Kousistan (933-940 (").

Dès ce moment, Bagdad fut environnée de tous côtés de principautés indépendantes. Le territoire des khalifes se réduisit à la ville même où ils résidaient ; encore leur autorité y était-elle purement nominale. Les révolutions de palais qui avaient commencé sous Motawakkel n'avaient pas 'cessé de se renouveler à des intervalles très-rapprochés, et devaient se prolonger jusqu'à la fin du khalifat. L'histoire des Abbassides n'est plus que le tableau mouvant d'exécutions continuelles de généraux, de vizirs, de prétendanls et de souverains. Sur cinquante- neuf commandeurs des croyants, trente-

huit subiront une mort violente ou des catastrophes pires que la mort. Dans la crainte de verser le sang sacré de la famille du prophète, on fait périr les uns du supplice de la faim; les autres sont murés ou jetés dans des glacières ; Caher sort de prison les yeux crevés pour aller, couvert de haillons, demander l'aumône aux portes des mosquées. Rhadi, son successeur, pour échapper à la domination des officiers turcs qui se sont dégoûtés d'un rôle subalterne et disposent de toutes les branches du gouvernement, profite d'un instant de liberté pour créer la charge d'émir al-ornrali (émir des émirs) ; le nouveau ministre, véritable maire du palais, a le commandement général des troupes el l'administration des finances. Son nom est prononcé dans la mosquée avec celui des khalifes; il parle au peuple lorsque les circonstances l'exigent; il est le véritable souverain. Rhadi ne se réserve rien, pas même la gestion des revenus nécessaires à son entretien. Retiré au fond de son palais, il ne veut prendre aucune part au gouvernement, et il détourne sur Yémir aiomrah les vues ambitieuses qui ne craignaient pas de s'élever jusqu'au vicaire de Mahomet. Mais en croyant donner un maître à la milice turque, Rhadi ne fait qu'augmenter la puissance de ses chefs. Un d'eux, Yakem, irrité de voir l'autorité entre les mains d'Ibn- Raiek, vient assiéger avec ses soldais la ville de Bagdad, s'empare de Rhadi et le force de le reconnaître pour Émir-al-Omrah (940). Il gouverne sans opposition jusqu'à sa mort, arrivée la seconde année du règne de Moiaki (943) ; c'est le signal de nouveaux troubles. Les Turcs ont à combattre les prétentions des Raikites,

des Baridiens de Waseth, et même des Hamadanites de Mossoul; on se dispute la charge d'émir al-omrah comme autrefois le khalifat lui-même. Motaki, qui ne peut que sanctionner le triomphe du plus fort, songe un instant à se mettre entre les mains des Ischkidites; le chef de la milice turque, Tozun, vainqueur de ses rivaux, lui fait payer cher son hésitation; il ordonne sa mort et proclame à sa place Mostacû. Les habitants de Bagdad, irrités de ces déplorables excès, appellent à leur secours les frères Bouides qui viennent de s'établir dans les provinces de l'ancien empire des Perses. On leur ouvre les portes de la ville, et les Turcs sont chassés (945). Moez-Eddaulah se saisit de la charge d'émir al-omrah, crée un nouveau khalife entièrement dévoué à ses intérêts, et commence la série des émirs Bouides, qui se doit continuer pendant plus d'un siècle.

Par un singulier contraste, tandis que les avenues du pouvoir étaient ensanglantées et que la garde prétorienne de Bagdad dictait la loi aux successeurs du prophète, les Arabes, fatigués de la guerre et des discordes civiles, se livraient à l'étude des sciences et des lettres. L'œuvre d'Almamoun, loin de périr avec lui, s'était développée déplus en plus; les Àbbassides, retirés au fond de leur palais, s'entouraient de savants, c'est-à-dire de ceux qui, suivant Aboulfaradje, s'éloignent des choses que convoitent les brutes, les Turcs et les Chinois, et se consolaient, de leur sort infortuné dans l'entretien de gens éclairés. Après la mort de Rhadi, le dernier des khalifes qui firent des lettrés leur société intime, on vit les princes Bouides imiter l'exemple d'Almamoun et donner un nouvel essor à l'astronomie et

aux mathématiques ; puisant en dehors de Bagdad, dans ies provinces soumises à leur domination, des forces suffisantes pour imposer silence aux factions, ils s'attribuèrent sans difficulté le pouvoir suprême. Les khalifes Mothi (945-974), Thaï (974-991), Kader-Billah (991-1031), Kaiem-Biamrillah (1031-1075);, sans autorité, privés de leurs revenus, réduits à n'avoir auprès d'eux qu'un simple kateb ou secrétaire, jouèrent tout à fait le rôle des rois fainéants de la race mérovingienne placés sous la tutelle des maires du palais. La plupart des familles qui dominaient en Asie tenaient pourtant encore h recevoir d'eux des lettres d'investiture. Pour les musulmans sincères, les Abbassides étaient toujours leurs légitimes souverains. On avait détruit leur pouvoir temporel ; il leur restait l'autorité spirituelle que les Sonnites respectaient encore.

Des sectes dans tous les temps avaient troublé l'empire musulman. Les Ommiades avaient eu à combattre les Kharegites, les Cadariens, les Azarakites et les Safriens. Sous les Abbassides, celle des Motazélites, protégée par Almamoun, s'était proposé un plus noble but, et si elle ne sut pas triompher, elle exerça du moins une heureuse influence sur les âmes élevées. D'autres se contentèrent de protester contre la dépravation des mœurs et l'oubli de la morale du Coran, ou demandèrent des réformes sociales. Quelques-unes semblent n'avoir servi que les projets d'ambitieux subalternes ; on voit cependant dans certaines occasions des fanatiques de bonne foi; c'est ainsi que les Ravendiens prétendaient que les khalifes devaient être adorés comme des divinités, et qu'il fallait considérer leur palais comme

une nouvelle Kaaba. Pour se soustraire à leur zèle importun, Almanzor fut obligé de les faire attaquer par ses troupes et tailler en pièces ; ils combattirent avec le plus grand courage pour adorer le khalife malgré lui. Il y eut des sectes plus sérieuses et plus redoutables; celle des Zendiens soutenait hardiment que la propriété est un crime, qu'on ne doit posséder aucun bien en propre, et qu'il est défendu à l'homme de manger la chair des animaux; elle fut poursuivie avec acharnement et exterminée. Parmi les imposteurs et les faux prophètes, certains personnages jouèrent un rôle assez important : ainsi Moçanna,en 781, excita une révolte dans le Khorasan. Plus tard (834), Babek fonda dans l'Aderbidjan la secte des Ismaéliens, qui professait, si nous en croyons les historiens arabes, le matérialisme le plus complet et qui résista quatre ans à toutes les forces du khalife Motassem. Aucune ne se répandit avec plus de rapidité et de succès que celle des Karmathes, qui dans le Xe siècle infesta l'Arabie et enleva toute la partie orientale de la péninsule à l'autorité spirituelle et temporelle des khalifes.

Karmalh conservait la plupart des pratiques du Coran : il disait appartenir à la secte des Schiites, et reconnaissait en effet Ali et les sept imams pour héritiers directs de Mahomet. En admettant toutefois les principaux dogmes, l'unité de Dieu, les récompenses à venir, l'utilité de la prière, il niait la révélation et propageait des doctrines anti-sociales. Il avait imaginé plusieurs degrés d'initiation pour ceux qui se vouaient à sa fortune. Le dernier échelon de celte initiation était, selon Nowairi et Makrizi, l'athéisme. Il serait difficile de croire qu'une

semblable doctrine eût trouvé un grand nombre d'adhérents, si Karmath n'eût prêché en même temps l'abolition de l'esclavage. Ses partisans, combattant au nom de la liberté, renversèrent tous les obstacles; lorsqu'ils se furent enrichis par le pillage, ils se livrèrent aux plus grands excès, oublièrent les principes que leur chef avait mis en avant, et tombèrent dans le mépris. Ils eurent toutefois un moment d'éclat ; ils firent trembler l'Arabie tout entière, l'Egypte, la Syrie, l'Irak-Arabi et même les habitants de Bagdad. C'était surtout dans les déserts de la Syrie et de la Chaldée, dans l'iémamah et le Bahreïn qu'ils avaient formé leurs établissements ; de là on les voyait souvent partir par corps de troupes pour ravager l'Hedjaz et l'Irak. Ils commencèrent leurs expéditions sous Mothaded (898), battirent un de ses généraux et s'avancèrent jusqu'à Koufah qu'ils pillèrent. Pendant le règne de Moctafi, ils portèrent leurs armes dans la Palestine, dans la Syrie, et menacèrent Damas. Interceptant les caravanes qui se rendaient à la Mecque, ils arrêtaient à la fois le commerce de l'Irak et celui de l'Hedjaz. Leur meilleur chef, Abou-Thaher, leur donna dans Hedjer, capitale du Bahreïn, une résidence fixe. Ils firent avec lui plusieurs courses, détruisirent Koufah de fond en comble, s'approchèrent de Bagdad, et sous les murs de celte ville repoussèrent une armée de trente mille hommes. € Votre maître, disait Abou-Thaher au général des musulmans, a-til des soldats aussi dévoués que les miens? » Et sur son ordre, l'un se plonge une épée dans le sein, un autre s'élance dans le Tigre, un troisième se jette au fond d'un précipice (935). Quelques années avant (930), les Karma -

ihes avaient assiégé la Mecque, et, dans celte ville prise d'assaut, massacré plus de deux mille personnes. Ils avaient détruit le temple de la Kaaba, enlevé la fameuse pierre noire et comblé le puits de Zemzem. Enfin ils se rendirent tellement redoutables que les khalifes Caher et Rhadi se résignèrent à leur payer tribut. Ils trouvèrent pourtant des rivaux en état de leur résister dans les princes Hamadanites et Ischkidites. Vaincus en plusieurs rencontres, ils rentrèrent dans les déserts de l'Arabie, le Bahreïn, Tlémamah, et disparurent peu à peu. On raconte seulement qu'ils renvoyèrent à la Mecque la pierre noire qu'ils avaient enlevée, et le khalife de Bagdad, en la faisant replacer, en exigea un morceau qu'il fit mettre sur la porte de sa demeure. De là vient le nom de Porte (porte par excellence), dont on se servit pour désigner le palais du khalife, et plus tard celui des sultans de Constantinople ; pour la môme raison les génuflexions sont imposées aux musulmans, lorsqu'ils entrent dans le séjour de leurs souverains.

A côté de ces réformateurs puissants qui ne s'attaquaient pas moins à l'autorité spirituelle des khalifes qu'à leur autorité temporelle, il se trouva des jurisconsultes, des ascètes, des philosophes qui organisèrent au sein de l'islamisme des schismes nombreux. Le plus considérable fut sans contredit celui desSoutis qui taraient d'autre but que de tenir l'âme en communauté perpétuelle avec Dieu par la destruction de tous les sentiments du cœur. Ils furent souvent persécutés par les khalifes, ou plutôt par les docteurs de Bagdad, qui souffraient de ne pouvoir combattre ces esprits exaltés par des raisonnements tirés du Coran (43).

Le soufisme devait surtout se propager chez les Persans qui cherchaient à renouer sous celte forme incomplètement définie le lien de la tradition avec la religion de leurs pères. L'islamisme, en effet, loin de s'étendre de plus en plus, commençait à reculer. Dans l'Inde il avait un instant triomphé des doctrines brahmaniques, mais chaque jour il perdait du terrain. La division des Schiites et des Sonnites nuisait également aux progrès de la foi musulmane, et les premiers Abbassides, aussi bien que les émirs al-omrah, n'ayant point réussi à établir l'unité religieuse, le trouble et la confusion n'avaient fait que s'accroître. Les uns vouaient à l'exécration la mémoire de Moawiah, et demandaient qu'on instituât des cérémonies en faveur d'Ali et d'Hossein; les autres au contraire se montraient partisans sincères de la Sonna, et voulaient que les préceptes en fussent fidèlement suivis. Quoique les Abbassides fussent les ennemis nés des Ommïades qu'ils avaient renversés, ils craignaient que les Alides n'acquissent trop d'influence, et se déclarant Sonnites, persécutèrent ceux qui ne partageaient pas leur opinion.

Les Alides, après avoir vainement tenté de s'emparer du khalifat, trouvant toujours la ville de Bagdad dévouée aux Abbassides, songèrent à élever une domination nouvelle dans quelques-unes des provinces démembrées. Un de leurs frères se trouva un instant maître du Tabarestan, mais il ne put s'y maintenir. En Afrique ils furent plus heureux; les Edrissites étaient parvenus à former un établissement dans la Mauritanie, en ralliant les populations au nom d'Ali ; un de ceux qui s'attribuaient à tort ou à raison le titre d'imam, Obeidollah, souleva

le Magreb en sa faveur, et renversa la dynastie des Aglabites (908). 11 étendit peu à peu ses lois sur tout le littoral et jeta les premiers fondements de la puissance des Falhimites à Cairowan et à Mahadia; déjà il menaçait l'Egypte, lorsque la mort vint le surprendre. Ses deux premiers successeurs, Aboul-Cassem (936- 945) et Al-Manzor (945-953), se brisèrent contre la bravoure et le mérite d'Ischkid ; mais ils se mirent en communication avec les Arabes Schiiles de l'Hedjaz, de l'Yémen, et se firent de ce côté des amis nombreux par des largesses sagement distribuées. A la mort d'Ischkid, des discussions s'étant élevées en Egypte et en Syrie pour sa succession, Moezz-Ledinillah, qui avait remplacé Al-Manzor (953), pénétra dans l'intérieur du pays, reçut la soumission des émirs et devint le premier khalife fathimite d'Egypte (968). « De quelle branche de la famille d'Ali et de Fathime descendez-vous donc? lui dit un chef arabe. — Voici mes ancêtres, répondit-il en montrant son cimeterre, et voici mes enfants, » ajoutat-il en jetant de l'or à ses soldats. A partir de cette époque, les Falhimites soutinrent avec avantage la lutte spirituelle contre les khalifes abbassides; après avoir fondé le Grand-Caire (972), conquis la Syrie et une partie du Djezireh, ils furent reconnus par une grande partie de l'Arabie, qui espérait trouver en eux un appui contre de nouveaux Karmathes.

Le nom d'Ali et celui des successeurs de Moezz furent seuls prononcés daus les mosquées des Falhimites ; le nom des princes abbassides continua d'être proclamé à haute voix dans les mosquées des Bouides et des Samanides.

Ces trois Etats formaient, à la fin du Xe siècle, tout l'empire arabe d'Orient, et leur histoire offre un intérêt véritable. Les princes Bouides s'effacent insensiblement; la civilisation se déplace; ce n'est plus à Bagdad, mais au Caire, que les Arabes jettent le plus vif éclat.

Les Fathimites firent fleurir en Égypte le commerce, l'industrie, l'agriculture, les lettres, les arts et les sciences avec autant de succès que les premiers Abbassides. Ils avaient réuni, par de magnifiques travaux, la petite ville de Fostat à celle de Mesrah, et leur nouvelle capitale allait rivaliser avec les plus belles villes de l'Asie; de magnifiques mosquées furent ajoutées à celles de Thouloun. Ebn-Jounis, l'Égyptien, eut son observatoire, comme les astronomes de l'Irak. Les khalifes semblaient ne vouloir rien épargner pour faire oublier Bagdad. Ils donnèrent aussi tous leurs soins à l'administration et à la perception des impôts; grâce aux richesses et à la fertilité de cet admirable pays toujours prêt à produire pour tous ceux qui, en échange de quelques sages mesures, lui ont demandé les plus grands sacrifices, ils eurent bientôt un revenu presque équivalent à celui d'Haroun-al-Raschid. Moezz (953-975) et Aziz-Billah (975-996) surent en faire un usage raisonnable; mais Hakem, qui leur succéda (996-1020), apparut sur le trône comme le génie du mal. Pendant un règne de vingt-quatre ans, il condamna ses sujets à la plus abjecte soumission ; chacun tremblait devant lui, car il se faisait suivre d'esclaves armés, iramulant quiconque osait lui déplaire. Un espionnage trèshabilement organisé l'instruisait des moindres événements, et faisait croire qu'il avait le don de la science

infinie, qu'il voyait tout, qu'il savait tout. On l'adora comme une divinité, et sa disparition subite favorisa Finiposture; on proclama tout haut qu'il était monté au ciel et qu'il reparaîtrait un jour sur la terre. Le Persan Hamza enseigna publiquement que Dieu pouvait s'incarner sous une forme humaine, que déjà il s'était incarné plusieurs fois, et qu'en dernier lieu il avait pris la figure du khalife Hakem. Chassé du Caire par la colère et le bon sens des habitants, Hamza s'enfuit en Syrie où il parvint à répandre sa doctrine, dite religion unitaire (41) parmi les Druzes qui la pratiquent encore aujourd'hui. On peut juger par divers faits de l'aveugle despotisme de Hakem. Il jetait au hasard parla fenêtre du palais des billets qu'il fallait porter à un émir désigné, et celui-ci recevait Tordre de donner au porteur une somme considérable ou de lui infliger les plus affreux traitements. Il fit incendier le Caire, pour jouir lui-même de la vue d'une cité en flammes; une autre fois, il accorda le pillage de la ville à ses soldats. Souvent il faisait torturer des juifs et des chrétiens, jusqu'à ce qu'ils désavouassent leur religion, puis il leur permettait de reprendre leur ancien culte. La terreur régnait autour de lui : c II fut, ditNowairi, comme un lion furieux au milieu des hommes » ; et cependant il respectait et encourageait les savants, et se faisait dédier par Ebn-Jounis les Tables astronomiques qui portent son nom. On suppose qu'il fut assassiné par une de ses sœurs, qui s'empara de la tutelle de son fils Dhaher, encore enfant (1020-1036). A la mort de Daher, le trône fut occupé par Abou Tamin Mostanser, pendant cinquante-huit ans (1036-1094). Jusqu'à la majorité de

ce prince, l'autorité resta entre les mains d'un vizir qui réussit à jouer au Kaire le même rôle que les émirs alomrah de Bagdad. Plus tard, Mostanser fut au moment de rétablir le khalifat universel : il était reconnu par l'Afrique et l'Arabie; les habitants de Bagdad, mécontents de Kaïem-Biamrillah qui s'était jeté entre les bras du Turc seldjoukide Togrul-Beg, proclamèrent Mostanser leur souverain spirituel ; mais ce n'eut qu'un éclat passager ; Mostanser fut même puni de ses vues beaucoup trop ambitieuses par la perle de la meilleure partie de la Syrie; il ne se maintint qu'à grand'peine en Palestine.

Les Bouides, qui s'étaient emparés de la Perse en 933, tout-puissants dans l'Irak-Arabi et à Bagdad, par la charge d'émir al-omrah, n'eurent pas une existence aussi longue que les Fathimites; mais ils avaient eu avant eux leur période de splendeur. Pendant la dernière moitié du Xe siècle, ils demeurèrent sans maux en Asie : la milice turque avait été anéantie; les Harnadanites furent chassés du Djezireh et de Mossoul, leur capitale, et la tranquillité rétablie dans les provinces permit aux Bouides de continuer l'œuvre d'Almamoun. Deux de leurs princes, Adhad-Eddaulah et Scharf-Eddaulah (949-989), ranimèrent le zèle des lettrés, en s'initiant à leurs travaux : ils eurent l'honneur de relever l'école de Bagdad, qui avait un peu souffert des révolutions du khalifat, et qui produisit, sous leur règne, Ehn-al-Aalam, Abderrahman-Soufi, et le célèbre astronome et géomètre Aboul-Wéfa. Adhad-Eddaulah ne se contenta pas de répandre des bienfaits sur les poètes et les savants; il ordonna de grands travaux

d'utilité générale ; des ingénieurs du plus haut mérite furent chargés de canaliser la rivière de Benderair, près de Schiraz, dans la Perse proprement dite. Ils parvinrent à empêcher des inondations qui se reproduisaient régulièrement et détruisaient les cultures des belles campagnes de ce pays, et livrèrent au commerce une nouvelle voie de communication. On construisit à Bagdad un hôpital magnifique dont l'inauguration fui le prétexte d'une fête restée célèbre dans les annales orientales. Malheureusement, les Bouides, comme les khalifes, ne réussirent pas à poser des règles fixes pour la transmission de leurs États à leurs descendants ; ces princes, par des partages impolitiques entre leurs divers enfants, préparèrent le démembrement de l'empire qu'ils avaient fondé, et en ouvrant la porte aux luttes intestines, provoquèrent de nouvelles révolutions.

La domination des Samanides, qui avait subsisté pendant plus d'un siècle (874-999), s'écroulait vers la même époque. Un esclave turc s'était élevé aux premières dignités suus le règne d'Abdel-Malek ; il s'appelait Alp- Teghin. A la mort de son maître, il voulut s'emparer du gouvernement, échoua dans son entreprise, et obligé de quitter Bokhara, s'établit à Ghazna où, pendant seize ans, il sut résister à tous les efforts que firent les Samanides pour le renverser. Sebecteghin, son gendre, son général et son conseiller, lui succéda en 995 et mérita, par sa vigoureuse et sage administration , l'amour de ses sujets et le respect de ses voisins; il porta ses armes et la foi musulmane dans l'Inde, ravagea le Pendjab, fonda les villes de Bost et de Kosdar,

et allié fidèle de Noah, petit-fils d'Abdei-Malek, défendit les Saraanides contre les incursions des Turcs qui avaient envahi le Mawarannahar. Il désigna son plus jeune fils, Ismaël, comme l'héritier de sa puissance; mais l'aîné, Mahmoud, revendiqua, les armes à la main, les droits de sa naissance, se proclama souverain indépendant et s'enrichit des dépouilles de l'Inde. Il vainquit sans peine les Samanides et se rendit maître du Khorasan (4000). Le khalife, soumis aux émirs alomrah, lui envoya des lettres d'investiture, sans réussir toutefois à le détourner de ses projets de conquête ; Mahmoud attaqua les Bouides auxquels il enleva le Djordjan et l'Irak persique. La mer Caspienne devint la limite d'un empire qui commençait aux sources de l'indus et du Gange, embrassant de ce côté ce que l'on comprend aujourd'hui sous les noms d'Afghanistan, de royaume de Hérat et même de Beloutchistan. Mahmoud fut le premier des princes de l'Orient, qui prit le nom de sultan. Partisan des Sonnites, il s'annonça partout comme le propagateur de la foi musulmane, et fut constamment le défenseur de la race arabe. Ghazna était sa capitale; de là le nom de Ghaznévide que les historiens lui ont donné. C'est surtout à ses expéditions dans l'Inde qu'il dut sa grande renommée. Les villes de Canoge, Lahor et Delhi lui payaient tribut. Il dévasta le royaume de Guzzarate, et détruisit la pagode de Somenat, dont la magnificence dépassait les rêves de l'imagination la plus brillante. Le dôme, recouvert de lamei d'or et incrusté de pierres précieuses, reposait sur cinquante-six piliers. L'édifice était éclairé au moyen d'une lampe dont la lumière

était réfléchie par d'innombrables diamants. L'idole de Somenat était d'une seule pierre de cinquante coudées; deux mille brahmines étaient chargés du service de la pagode. On offrit au vainqueur plus de deux cent millions pour racheter la principale divinité de l'Hindostan. Mahmoud fut inexorable ; il fit briser la statue, et il vit tomber à ses pieds, avec des perles, des diamants et des rubis de toute espèce, des richesses bien plus considérables que toutes celles qu'on lui avait offertes. Plein d'enthousiasme pour la religion de Mahomet, il égalait par son ardeur de prosélytisme les premiers successeurs du prophète, et reçut du khalife de Bagdad, Kader-Billah, le titre justement mérité de protecteur des vrais croyants (4: ). Albirouni vivait à sa cour.

Pendant que les troupes de Mahmoud se répandaient dans l'Inde, le Mawarannahar tombait au pouvoir des tribus du Turkestan. Le sultan Ghaznévide commit la faute de les laisser en possession de celte province et d'introduire lui-même en deçà du Djihon ou Oxus, limite difficile à franchir, les Turcs seldjoukides qui venaient de se convertir à l'islamisme et avaient demandé des terres dans le Khorasan. Masoud qui hérita, en 1030, de la puissance de son père, essaya vainement de se délivrer de leur redoutable voisinage; il fut vaincu et réduit à se tenir sur la défensive. Togrul- Beg, petit-fils de Seldjouk, se fit couronner à Nischabour. Il gagna bientôt après sur les Ghaznévides une nouvelle victoire plus décisive que la première, et les rejeta vers l'Inde. N'étant plus inquiété de ce côté, il tourna ses regards sur l'occident, envahit le Khowarezm, le Djordjan, l'Irak-Adjemi, et se trouva en pré-

sence des princes bouides. Le plus grand désordre régnait à Bagdad. Le khalife Kaïem était pressé de tous côtés , par des vizirs rebelles , par les fathimites d'Égypte, et par les émirs de Syrie. Frappé de la piété de Togrul-Beg qui dans toutes les villes conquises élevait un temple au dieu de Mahomet, il se mit sous sa protection et lui délégua la puissance temporelle sur tous les États de l'islamisme. La cérémonie de l'investilure eut lieu a Bagdad même. Togrul-Beg se rendit dans la salle d'audience, suivi de ses capitaines et sans armes ; il baisa la poussière devant le khalife qui portait le vêtement noir des Àbbassides, prit place sur un trône qui lui était préparé, et entendit la lecture de l'acte public qui le déclarait maître suprême de tous les musulmans. Le khalife, qui n'était plus que le chef spirituel de l'empire, mit sur sa tête deux couronnes, emblème du pouvoir dont il investissait le prince seldjoukide sur l'Arabie et la Perse, et lui ceignit une épée magnifique. On le revêtit successivement de sept robes d'honneur, et on lui fit présent de sept esclaves nés dans les sept contrées de l'empire musulman. Les hérauts terminèrent la cérémonie en proclamant Togrul-Beg souverain de l'Orient et de l'Occident. Le mariage de la sœur du prince Seldjoukide avec le khalife et l'introduction du nom du sultan dans la Khotbah cimentèrent cette union; mais à peine les Turcs s'élaient-ils retirés qu'un soulèvement général eut lieu à Bagdad. Abou Tamin Mostanser, khalife fathimite d'Égypte, fut proclamé à la place de Kaïem. Il fallut que le sultan vint délivrer celui-ci et le replacer sur le trône. Fidèle à sa politique, il conduisit lui-même par

la bride la mule qui portait le commandeur des croyants de la prison au palais.

Tandis que la domination des Arabes disparaissait pièce à pièce, les Grecs faisaient quelques efforts pour reconquérir leurs anciennes provinces; déjà, en 852, leur flotte avait saccagé la ville de Dnmielte ; un siècle plus tard ils avaient pénétré jusqu'à Alep et avaient pillé les trésors du prince hamadanite Seif-Eddaulah ; deux de leurs empereurs, Nicéphore Phocas et Jean Zimiscès (963-976), avaient passé l'Euphrale et inondé le Djezireh de leurs troupes; Zimiscès avait conquis dans cette piovince un grand nombre de places fortes ; de plus, il avait pris en Syrie Antioche, s'était emparé de toute la Cilicie et avait recouvré l'île de Chypre.

Incapable de résister aux Grecs, comment les kbaiifes de Bagdad auraient-ils pu arrêter les hordes guerrières du Turkestan, que les Seldjoukides avaient groupées sous leurs étendards, en leur promettant une part des dépouilles qu'ils allaient conquérir? Ces tribus que les Samanides avaient facilement repoussées en 893, lorsqu'elles étaient répandues isolément sur leurs frontières, réunies maintenant sous un seul chef, allaient briser tous les obstacles, subjuguer l'Asie occidentale et y maintenir leur ascendant pendant plusieurs siècles.

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