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CHAPITRE IV

DERNIÈRES LUTTES DES ARABES dV.SPACNE (1234-1609;

Nous reprenons maintenant l'histoire des Arabes d'Espagne, qui avaient porté à l'empire des Almohades le premier et le plus terrible coup. La population, en se soulevant de toutes parts contre les garnisons africaines, avait secoué, il est vrai, un joug détesté ; mais ce n'était point là le seul ennemi qu'elle eût à combattre. Il lui fallait encore repousser les chrétiens, et, pour arriver à ce résultat, organiser une vigoureuse résistance par le sacrifice de tous les intérêts privés à la grande cause nationale. 11 n'en fut point ainsi, comme on l'a vu ; au lieu d'un gouvernement central et fortement constitué, il y eut une infinité de petits États indépendanls, parmi lesquels les royaumes de l'Algarve et de Valence, aussi bien que ceux de Ben- Hud et de Mobammed-Alharaar, acquirent seuls quelque puissance, et les princes catholiques proDlèrent de leur morcellement pour les accabler séparément

Jacques Ier, que la conquête des Baléares n'avait point satisfait, entreprit de conquérir Valence. Tout entier à ce projet, il refusa, en 1234, de faire valoir contre Thibaut de Champagne les droits que lui donnait sa naissance à la couronne de Navarre, et par sa

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noble conduite il se fit un allié fidèle d'un prince qui devait lui fournir d'utiles secours. Le roi de Valence fit les plus grands efforts pour conserver les places qui dépendaient de son royaume; la désunion des musulmans et le mauvais vouloir des walis, qui, abjurant tout patriotisme, cherchaient, en présence des chrétiens, à se rendre indépendants et vendaient pour quelques fiefs le pays qu'ils étaient chargés de défendre, livrèrent aux Aragonais, dans l'espace de quelques années (1235-1238), les villes situées aux alentours de la capitale. Réduite à ses seules forces, Valence elle-même fut investie par terre et par mer. Le roi musulman, trop faible pour résister, implora le secours de Ben- Hud, de Mohammed-Alhamar et des souverains d'Afrique. Aucun d'eux ne répondit à son appel ; ils étaient trop occupés dans leurs propres États. Cependant Jacques pressait le blocus avec vigueur ; les habitants capitulèrent. Il fut convenu qu'ils jouiraient d'une sûreté complète pour leurs biens et leurs personnes; ils étaient libres d'abandonner la ville avec leur famille, leurs esclaves et leurs richesses ; ceux qui préféraient y demeurer, protégés dans leur culte et leurs propriétés, étaient assujettis aux mêmes impôts que les autres sujets du roi d'Aragon (1238).

Maître de Valence, Jacques s'occupait de soumettre à sa domination Villon a, Dénia, Xativa, pour se porter ensuite sur le royaume de Murcie ; il fut devancé par le roi de Castille (1241), qui, se plaçant entre les Aragonais et les musulmans, lui enleva désormais tout espoir d'agrandissement. Le royaume de Murcie n'était pas aussi puissant que celui de Valence. Divisé entre les

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walis de Murcie, d'Alicanle, d'Orihuela, de Chinchilla, d'Alharoa, il n'opposa aucune résistance à Ferdinand III. Ces divers chefs, jaloux de leur autorité, ennemis les uns des autres, s'empressèrent de se soumettre, ne songeant qu'à obtenir les conditions les plus avantageuses. Le seul wali de Lorca, qui commandait à Mula et à Carthagène, maintint ses prétentions les armes à la main; deux ans après (1243), les villes qu'il possédait furent emportées d'assaut, et le royaume de Murcie fut réuni tout entier à la couronne de Castille.

Cette couronne avait fait depuis 1232 une acquisition bien plus importante. De la Guadiana, sur les bords de laquelle un général castillan, Alvar Perez, avait, en 1233, montré dans un combat acharné une bravoure héroïque et une grandeur d'âme admirable, elle avait d'abord étendu ses possessions jusqu'au Guadalquivir. Ben-Hud, que pressaient d'un côté Moharamed-Alliaraar, et de l'autre le roi de l'Algarve, entouré d'une troupe nombreuse d'Almohades, avait assez d'énergie pour lutter contre Ferdinand III ; mais il manquait totalement des ressources nécessaires ; il ne put l'empêcher de prendre Ubeda, Andujar, ni même de mettre le siège devant Cordoue. Peut-être espérait-il que cette ville avec son immense population, ses hautes murailles, ses approvisionnements, tiendrait contre l'ennemi et lui permettrait de harceler longtemps l'armée par les Aragonais (1238). L'attaque simultanée de ces deux villes importantes aurait du exciter le courage et l'ardeur des musulmans. Il n'en fut rien. Ben-IIud fut assassiné par le wali d'Alraeria, au milieu de ses préparatifs, et les

Cordouans furent réduits à capituler. On leur accorda la vie, et le roi 'de Castille prit possession de leur ville. C'en était fait de la métropole de l'islamisme en Occident, la cité des arts, du luxe, de la magnificence musulmane. Ferdinand III arborait la croix sur les minarets de la grande mosquée, et renvoyait à Compostelle les cloches de Saint-Jacques conquises par Almanzor. C'était pour les Arabes le signe avant-coureur de leur prochain asservissement. Il fallait dire adieu à tous les souvenirs do la gloire passée, à tout ce qui rappelait leur ancienne domination, leurs triomphes, leurs exploits guerriers. Ils voyaient profaner les sanctuaires de leur religion, et ne songeaient même pas à tenter un suprême effort. Ferdinand ne marcha plus que de succès en succès ; il prit Baeza, Estepa, Ecijà et Almodovar, et vint assiéger Jaen (1245). Mohammed-Alhamar s'était fait reconnaître dans les États de Ben-Hud qui avaient échappé aux chrétiens; il rassembla des troupes, livra bataille aux Castillans, et fut vaincu devant Aicala. Les musulmans avaient fait preuve dans l'action du plus grand courage, et Ferdinand III se montra généreux et habile politique. Il accepta l'hommage que Mohammed-Alhamar lui fit spontanément de ses vastes possessions qui s'étendaient d'Algéziras à Almeria, le long des montagnes, entre Gibraltar et Huesca, et s'engagea à le laisser en paix, sous la stipulation expresse qu'il paierait une redevance annuelle, fournirait un secours de cavaliers en cas de guerre, et se rendrait en • personne aux assemblées ou cortès de Castille. Le roi chrétien se réservait d'agir contre les Arabes de l'Algarve et du Guadalquivir, toujours divisés en petits

États. Séville, l'ancienne capitale des Almoravides et des Almohades, dont la prise empêchait à jamais la réunion des musulmans de l'AIgarve et ceux de la Sierra Nevada, fut tout à coup investie, et elle voyait dans le camp ennemi Mohammed-Alhamar et ses cinq cents cavaliers. Elle résista longtemps, recevant par le Guadalquivir des secours de toute espèce, communiquant librement par un pont de bateaux jeté sur le fleuve avec la petite ville de Triana, que les musulmans de l'AIgarve avaient soin de tenir bien approvisionnée. Séville pouvait braver Ferdinand III. Ce prince fit équiper dans la Biscaye et dans les ports de la Galice une petite flotte, qui s'empara de l'embouchure du Guadalquivir, et de lourds vaisseaux, lancés, voiles déployées, contre le pont de bateaux, le rompirent par le milieu. Les habitants, menacés de la famine, demandèrent à capituler. Ils obtinrent des conditions aussi favorables que les Arabes de Valence, et même un délai plus long pour réaliser leurs biens (1248).

La prise de Séville entraîna rapidement la soumission de tous les pays situés sur la rive droite du Guadalquivir. Tandis que les Portugais, déjà maîtres de l'Alentejo, s'avançaient dans l'Algarve et s'emparaient de Loulé et d'Ayamonte (1249), les Castillans, sûrs de ne pas être inquiétés de ce côté, parcoururent en vainqueurs le littoral de la mer entre le Guadalquivir et la Guadiana, où les musulmans possédaient encore quelques villes fortes et florissantes (63).

Le jour de la ruine complète des Arabes ne semblait pas éloigné. Elle fut retardée par Mohammed-Alhamar, dont le mérite et les vertus rappelaient aux Arabes le

célèbre Almanzor ; il sut créer, avec une persévérance merveilleuse, un Etat puissant capable d'opposer aux chrétiens une barrière formidable. Il détruisit dans les walis, que lui-même choisissait toujours avec discernement, celte soif d'indépendance si funeste aux intérêts de l'islamisme ; il fit enfin comprendre à ses sujets la nécessité de l'union la plus étroite et les rallia tous à sa politique par la sagesse de son administration. Grenade, devenue sa capitale, offrit un nouveau centre aux musulmans dispersés, et la prospérité du pays seconda merveilleusement les desseins de ce prince si remarquable. Les bienfaits de son gouvernement attirèrent dans ses États ceux qui ne voulaient point subir la domination des Espagnols. Les émigrés de Cordoue, de Séville avaient trouvé auprès de lui une hospitalité généreuse; leur nombre s'accrut encore lorsque le roi Jacques entreprit, en 1249, de chasser des plaines de Valence toute la population musulmane.

On conçoit facilement quelle force immense apportèrent au royaume de Grenade ces milliers d'habitants si actifs et si industrieux; ils lui rendirent les éléments de richesses que les Arabes avaient répandus sur la surface entière de la péninsule ; l'islamisme se relevant tout à coup brilla d'un éclat inattendu aux yeux de l'Espagne étonnée, et se maintint encore au milieu des chrétiens pendant plus de deux siècles (1238- 1492).

La galanterie des Grenadins est restée célèbre. On donnait, dans la capitale, des tournois et des joûtes. Il y avait des combats de taureaux, des courses, des jeux de bague. Le peuple était souvent convié par le souve-

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rain à des fêtes solennelles et à de grands banquets, et ee luxe n'était point le résultat de l'oppression ; l'aisance était répandue dans toutes les classes par suite de l'habile direction imprimée aux travaux de l'agriculture et de l'industrie. La Veja, cette plaine admirablement fertile au milieu de laquelle Grenade est située, produisait alors le triple de ce qu'elle rapporte aujourd'hui, et nourrissait une population considérable. La fabrication des soieries et des autres étoffes atteignit le plus haut degré de perfection. Les rois de Grenade, comme plus tard Louis XIV et Colbert, voulant exciter l'émulation et encourager l'esprit d'invention, instituèrent des prix et créèrent des exemptions de charges. Les beaux-arts furent cultivés avec le même succès qu'à Cordoue; l'architecture éleva des coupoles et des colonnades d'un goût inimitable. Les noms de l'Alhambra et du Généralif réveillent dans l'esprit l'idée la plus haute de la richesse et de l'élégance.

L'Alhambra était à la fois un palais et une forteresse des rois Maures. Le Généralif était un magnifique palais de plaisance, construit près de l'Alhambra, sur le sommet d'une colline, et qui servait de résidence à la cour pendant l'été.

Dans les sciences, l'astronomie, la médecine, la chimie, les mathématiques furent encouragées; la poudre à canon date de cette époque. On enseignait, dans des universités qui furent astreintes à un mode unique d'enseignement, la grammaire, la géographie, la dialectique, auxquelles malheureusement se joignit une théologie fort obscure. Enfin les nouvelles et les romances, qui composent la partie la plus intéressante

de la littérature des Arabes d'Espagne, sont encore recherchées et trouvent aujourd'hui, parmi nous, malgré leur affectation, des admirateurs passionnés.

Les institutions politiques reçurent des souverains de Grenade des améliorations qui ne doivent pas être passées sous silence. lis établirent, dans chaque ville, une sorte de garde nationale. Tous les citoyens reçurent des armes ; il est vrai qu'ils ne devaient s'en servir qu'eu cas d'attaque de la part des étrangers; mais, en réalité, ils les tournèrent plusieurs fois contre des princes qui méconnaissaient leurs devoirs ou ne tenaient aucun compte de l'opinion publique. Afin que les frontières fussent mieux défendues, les soldats devenaient propriétaires de lots de terre qui suffisaient à leur entretien, à celui de leur famille, et ils devaient s'entendre pour les garantir des invasions ennemies.

Les rois de Grenade, comme les souverains de l'Afrique, s'imposaient le devoir de tenir à bas prix les d c i \ i é ^i^î \ s 1 u s il ^5 ^î^îss j^^îs u îc o I ci s s t- ^ m cl i ^ € w t~ y \\ s tenaient la main à ce que le marché fût toujours bien approvisionné. Dans leur capitale, qui avait plus de trois lieues de circuit, ils établirent une police excellente; chaque quartier eut son vizir ou commissaire; la nuit, des rondes parcouraient les rues le moins fréquentées. Des règlements fixèrent l'heure de la fermeture des lieux publics. Les artisans de chaque profession formèrent des communautés, et toutes les conditions étaient également protégées. Plusieurs princes, suivant les prescriptions rigoureuses du Coran, interdirent l'usage des liqueurs spirilueuses, mais l'abus seul était sévèrement puni; d'autres, sans maltraiter

les juifs, voulurent qu'ils se distinguassent des musulmans par une marque spéciale ; ils surent tous empêcher qu'on ne pratiquât l'usure avec autant d'audace que dans les autres pays. Ils imaginèrent, pour les actes publics, des formulaires clairs et précis, afin de prévenir toute contestation, et firent composer, par les savants, des traités spéciaux sur toutes les professions mécaniques et industrielles. Les imans, les alla quis, jusque-là un peu trop libres dans la sphère de leur juridiction, furent forcés de se soumettre à des règlements rédigés avec la plus grande sagesse. Des dispositions d'une rare prudence furent appliquées à l'exercice du culte et à l'introduction des fidèles dans les mosquées; elles révélaient un profond sentiment religieux joint à des idées d'une raison élevée et d'une haute moralité -, les femmes étaient séparées des hommes et se retiraient les premières. Les fêtes du Ramadhan, au lieu d'être consacrées à des folies carnavalesques, étaient l'occasion de bonnes œuvres et de pratiques sérieuses. Des aumônes étaient distribuées aux pauvres et aux orphelins, ou réservées à la construction d'édifices publics. Les processions, qu'il était d'usage de faire dans les temps de sécheresse, pour implorer la pluie du ciel, furent prohibées, ainsi que les réunions nocturnes. On supprima les pleureuses de profession dans les enterrements; il n'était permis que tle pro.noncer des prières sur la tombe des morts, qui y étaient descendus dépouillés des amulettes ou des guirlandes dont jusque-là on avait coutume de les couvrir.

Dans les lois pénales, la réclusion fut substituée aux peines du fouet, du bannissement ou de l'exposition ; la

lapidation fut abolie; les condamnés à mort durent être ensevelis comme les autres musulmans.

On voit à quel titre le royaume de Grenade mérite une place honorable dans l'histoire; malheureusement, la loi de succession n'était pas établie sur des bases solides ; à côté de princes dignes de l'admiration de la postérité, il y eut des despotes cruels et incapables qui précipitèrent la ruine des musulmans. Nous allons indiquer rapidement la suite de ces souverains. Mohammed I« Alhamar (1238-1278) et Mohammed II (1273- 1302) surent réprimer dans leurs États toute tentative de désordre. Mohammed III fut moins heureux; après sept ans de règne (1302-1309), un de ses frères, Nasar Aboui Giuz, parvint à soulever contre lui la population de Grenade et se faire proclamer à sa place; quatre ans ne s'étaient pas écoulés (1309-1313) qu'il était forcé lui-même de céder la couronne à son neveu, Ismaël-ben-Farag, qui descendait, par sa mère, de Mobaramed-Alhamar. Cet Ismaël régna douze ans (1313- 1325) et fut successivement remplacé par ses deux fils, Mohammed IV (1325-1333) et Yousef I* (1333- 1354). Ce dernier fut Fauteur principal des diverses réformes que nous avons signalées, et, sans contredit, le plus remarquable des princes grenadins, malgré la grande défaite du RioSalado, que les chrétiens lui firent éprouver. A la mort d'Yousef, Mohammed V Guadix, son fils, proclamé roi, fut exclu du trône par son frère Ismaël et un de ses parents éloignés, Abou-Said. Il y remonta en 1363, et s'y maintint jusqu'en 1390. Le trône fut ensuite occupé par Yousef II (1390-1396) et Mohammed VI, qui condamna son frère aîné, Yousef,

à une prison perpétuelle, el, se sentant près de mourir, donna Tordre de le tuer immédiatement. Le prince ainsi condamné jouait aux échecs quand l'exécuteur se présenta devant lui ; il demanda et obtint de terminer sa partie ; avant qu'elle fût achevée, des seigneurs de la cour vinrent lui annoncer la mort de Mohammed VI et son propre avènement. Yousef III (1409) conserva la couronne jusqu'en 4423. Alors commencèrent ces dissensions civiles qui devaient, à la fin du siècle, entraîner la chute définitive de Grenade et auxquelles se trouvent mêlées les puissantes familles des Zegris, des Abencerrages, des Vanegas (fl4), etc.

Un prince, Mohammed Vil, surnommé El-Mayzain ou le Gaucher, après cinq ans de règne (1423-1428), se rendit odieux à ses sujets. On proclama à sa place un de ses parents, Mohammed-el-Zaghir ou le Petit, que les Grenadins déposèrent un an après pour revenir à leur ancien maître. Plus tard (1432), une faction vendue à la Cas 1 1 1 le proclama Yousef IV Alhamar ; mais Mohammed recouvra l'autorité suprême la même année. En 1445, deux nouveaux compétiteurs, Mohammed IX Osmin et Ismaël III, s'unirent pour renverser ce malheureux prince et se disputèrent ensuite le trône. Mohammed triompha de ses rivaux en 1454 et fut p!u3 tard vaincu par Ismaël, qui laissa le pouvoir, à sa mort, à son fils, Muley-Hacen (1465).

Un funeste exemple avait été donné un siècle auparavant. Abou-Said et Mohammed V Guadix n'avaient pas craint de réclamer l'assistance de Pierre le Cruel, roi de Gaslille. Ce prince assassina, dans le champ de la Tablaba, Abou-Said, réfugié à sa cour, pour s'emparer

Je ses richesses, et soutint ensuite Mohammed-Guadix; plus tard, en 1432, Yousef IV Alhamar se joignit aux Castillans qui envahissaient le territoire de Grenade, et reçut, des mains des chrétiens, une couronne avilie.

Nous reprenons maintenant notre récit; depuis la conquête de Murcie et de Séville par Ferdinand III, les Castillans étaient devenus les seuls ennemis que les rois de Grenade eussent à redouter; aussi cherchaient-ils à conserver la paix avec leurs voisins en répandant leurs libéralités parmi les ministres et les principaux courtisans, ou bien en se conciliant les esprits par des procédés chevaleresques. Les seigneurs de la Castille étaient parfaitement accueillis à la cour de Grenade ; s'ils avaient des différends, le prince intervenait comme arbitre, et s'il ne pouvait mettre les parties d'accord, il fournissait aux deux champions les moyens de faire briller leur valeur dans un combat singulier.

Mais l'opposition de race et de religion devait rendre tout rapprochement inutile. Les deux peuples restaient toujours ennemis, et si, pendant les deux siècles d'existence du royaume de Grenade, les Castillans ne cherchèrent pas à accomplir les projets de Ferdinand III, c'est qu'ils furent eux-mêmes en proie à des discordes perpétuelles. Le fils de Ferdinand III, Alphonse X, qui, plus que personne, contribua à répandre en Europe les travaux scientifiques des Arabes, et se rendit célèbre par la publication des Tables Alphonsines, après avoir passé la première partie de sa vie à briguer la dignité d'empereur d'Allemagne, employa la seconde à lutter contre son second fils, Sanche le Brave, que les États déclarèrent roi de Castille, même de son vivant.

Les enfants de La Cerda, héritiers légitimes du trône, et petits-fils de saint Louis par Blanche, leur mère, soutinrent leurs droits avec l'appui de la France et de l'Aragon, et ces guerres de succession étaient à peine terminées que la tyrannie de Pierre le Cruel (1354- 4370) faisait surgir le parti de Transtamarre, et livrait l'Espagne aux bandes de du Guesclin et du prince Noir. Enfin, au XVe siècle, la longue minorité de Jean II et la faiblesse de Henri IV l'Impuissant condamnèrent la Castille à ne rien entreprendre au dehors.

Si les Grenadins avaient su profiter des troubles de la Castille, ils auraient pu relever en Espagne l'étendard du prophète ; mais l'esprit de conquête les avait tout à fait abandonnés. La guerre, durant ce long intervalle de temps, se réduisit à l'attaque de quelques places situées aux deux extrémités des montagnes qui protègent Grenade : d'un côté, Gibraltar, Algéziras, Tarifa ; de l'autre, Huesca, 'Baeza, Guadix, Alméria. II y eut cependant un dernier effort tenté à la fin du XIII6 siècle par les Arabes unis aux Mérinides d'Afrique. En 1275, Mohammed II livra au prince Abou-Yousef les deux villes de Tarifa et d'Algéziras, et tous deux envahirent PAlgarve. Sanche le Brave, quoique la flotte de Castille eût été détruite près d'Algéziras par les musulmans, ne se laissa pas intimider et couvrit avec succès l'intérieur du pays (1280). Plus tard, lorsque les États lui eurent décerné la couronne pour prix de sa vaillance, Alphonse X (1283) implora à son tour le secours du prince mérinide contre un fils rebelle. Si le roi de Grenade avait accueilli sa demande comme Abou- Yousef, les Arabes se seraient trouvés dans la position

la plus favorable pour pénétrer au cœur de la Castille; Mohammed II préféra, en s'alliant à Sanche, s'assurer l'amitié d'un guerrier puissant. La fortune se déclara contre le roi de Maroc; sa flotte fut brûlée; des deux villes qu'il possédait, l'une, Tarifa, fut emportée d'assaut par les Castillans ; l'autre, Algéziras, reçut une garnison de Mohammed (1296).

Des hostilités partielles signalèrent la première moitié du XIVe siècle. En 1309, les Castillans s'emparèrent de Gibraltar, et mirent le siège devant Algéziras. Pour les éloigner, il fallut leur céder plusieurs villes moins importantes. Pendant la minorité d'Alphonse XI, Ismaëlben-Farag voulut profiter des inimitiés qui s'étaient élevées entre les enfants chargés de la régence. Deux d'entre eux, éclairés par l'agression des Arabes, mirent fin à leur rivalité et portèrent la guerre contre Grenade même ; leur ardeur inconsidérée leur fit négliger toute prudence, et ils se laissèrent envelopper dans les montagnes par un corps nombreux de musulmans. Leurs troupes, malgré des prodiges de valeur, essuyèrent une déroute complète. Eux-mêmes reçurent la mort, soit qu'ils fussent tombés de lassitude sur le champ de bataille, selon le récit des Espagnols, soit que, suivant les Arabes, ils aient été tués au plus fort de la mêlée en combattant comme des lions. Le lieu témoin de cette catastrophe est encore aujourd'hui célèbre sous le nom de Sierra de los Infantes (1319).

Un tel succès ranima le courage des Grenadins. Ils conçurent l'espoir de recouvrer les villes qu'ils avaient perdues, et, en 1329, ils avaient repris Baeza, Martos, Ubeda et même Gibraltar. Peut-être auraient-ils poussé

plus loin leurs avantages, si les Africains avaient appuyé le roi Mohammed V; loin de lui prêter secours, ils lui enlevèrent Algéziras, Marbella et Ronda. Ce ne fut qu'à l'avènement de Yousef II qu'une alliance sincère réunit enfin tous les musulmans sous le même drapeau. Le prince mérinide Abul-Hacen descendit en Espagne, à la tête d'une armée nombreuse, tandis que sa flotte repoussait du détroit les vaisseaux portugais et castillans. Vousef se hâta de le rejoindre, et les deux souverains attaquèrent Tarifa. Ils avaient de l'artillerie à leur disposition. Néanmoins le siège traîna en longueur; les armées castillane et portugaise cherchèrent à dégager la place. Une grande bataille se livra sur les bords du Rio Salado, et ce fut une seconde journée de Tolosa. Àbul-Hacen, vaincu, laissa aux Grenadins tout ce qu'il possédait en Espagne et alla cacher à Fez sa défaite et sa honte (1840). Sa flotte fut bientôt après détruite par les galères génoises, aragonaises, castillanes et portugaises, unies ensemble pour assurer aux chrétiens l'empire de la mer, et la prise d'AIgéziras leur donna, en 1342, un port excellent pour surveiller tout le littoral africain (•*). Les Arabes d'Espagne furent dès lors réduits à leurs propres forces. Placés à l'extrémité de la péninsule hispanique, ils ne songèrent plus qu'à se faire oublier. Les Castillans, tout entiers à leurs discordes civiles, ne cherchèrent pas même à s'emparer des deux villes de Gibraltar et d'Almeria, qui leur auraient assuré la possession exclusive du détroit ; mais les Portugais, par la conquête de plusieurs places fortes d'Afrique, vinrent à leur aide et interceptèrent toute communication entre les deux continents.

Ce ne fui qu'en 1432 que la guerre recommença avec quelque vigueur: Yousef IV Alliamar et Mohammed VU se disputaient la couronne. L'un des deux compétiteurs implora le secours des Castillans, qui le firent triompher daus les champs de Grenade.

Si Ton prétendait reproduire tous les faits particuliers qui se rattachent à la lutte des deux peuples, il faudrait raconter une suite non interrompue de combats dont les frontières des deux États étaient sans cesse le théâtre; les nobles castillans et les cheiks arabes, qui voulaient s'illustrer par leurs exploits, faisaient de fréquentes incursions en pays ennemi; mais ces hostilités n'entraînaient pas de guerre générale , c'était en quelque sorte des joutes et des passes d'armes qui préparaient seulement les esprits à une lutte suprême et inévitable.

Quand Muley-Hacen monta sur le trône (1465), les Grenadins n'étaient pas en état de résister aux Castillans. Le nouveau roi, malgré son courage, ses vertus, son patriotisme, sa foi religieuse, ne s'était point concilié l'affection des Grenadins, qui lui reprochaient trop d'arrogance et de cruauté, et surtout l'empire qu'une esclave chrétienne avait pris sur son esprit. On répandait le bruit qu'il voulait choisir pour son héritier un fils de cette esclave, à l'exclusion d'Abou-Abdallah (d'où l'on a fait Boabdil et Boadiliin), né de la sultane Zoraya. Deux partis bien tranchés se formèrent dans le royaume et contribuèrent à l'affaiblir encore (1476).

En Castille, au contraire, les grands, après avoir réduit Henri IV l'Impuissant au dernier degré d'abaissement et d'humiliation, s'étaient réunis, à sa mort, autour de l'infante Isabelle (1474). Cette princesse était

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mariée à Ferdinand, roi de Navarre et de plus héritier présomptif du roi d'Aragon. En 1479, les deux époux pouvaient disposer des ressources de trois royaumes ; ils allaient fonder la grandeur de l'Espagne et lui donner l'unité en détruisant pour jamais la domination des Arabes dans la Péninsule. Muley-Hacen provoqua leur ressentiment en refusant de payer le tribut auquel son père s'était engagé; il répondit fièrement à leurs ambassadeurs : c Allez dire à vos maîtres que Grenade n'a pas d'or, mais du fer pour ses ennemis. » Il ne craignit même pas de commencer les hostilités en attaquant la ville de Zahara, dont il s'empara en 1480. On apprit à Grenade son succès avec enthousiasme; mais, suivant une prédiction sinistre, les ruines de Zahara devaient retomber sur la téte des vainqueurs. L'importante ville d'Alhama, un des soutiens de Grenade, fut emportée par les Castillans, qui se présentèrent bientôt sous les murs de la capitale. La guerre civile venait d'éclater ; les partisans d'Abou-Abdallah avaient renversé du trône Muley-Hacen. Vainement ce prince essaya-t-il de montrer par son triomphe sur les Castillans devant Loxa qu'il était digne de la couronne ; il fut forcé de se retirer dans les provinces, et se vit abandonné de la plupart de ses capitaines. Les Castillans entretinrent habilement le feu de la révolte parmi les musulmans et poussèrent pendant quelque temps la guerre avec mollesse. Le hasard des combats ayant fait tomber entre leurs mains le lâche Abou -Abdallah, ils s'empressèrent même de lui rendre la liberté, persuadés que sa coupable ambition servirait mieux leurs intérêts que la plus belle victoire (1484).

Muley-Hacen, rétabli un instant sur le trône, avait ensuite été forcé d'abdiquer en faveur de son oncle, EI- Zagal. Abou-Abdallah, qui était tombé dans le mépris de ses compatriotes, implora l'appui du roi Ferdinand. Celui-ci envahit aussitôt le royaume de Grenade ; les villes de la Vega furent enlevées, et El-Zagal, dont les partisans s'étaient jusque-là maintenus dans l'Alhambra, ayant été battu devant Lorca, céda Grenade à son rival (i486). Le but de l'expédition de Ferdinand était atteint ; ce prince, au lieu de se retirer, conclut avec Abou-Abdallah une nouvelle convention qui l'autorisait à poursuivre El-Zagal dans toutes les places lortes qu'il avait conservées. Armé de ce prétexte, il assiégea et prit Malaga, puis dirigea ses troupes contre Alméria, Baza et Vera.

El-Zagal,' après avoir essayé de soutenir la lutte, resta bientôt convaincu qu'Allah, dans sa toute-puissance, avait prononcé l'arrêt de Grenade, et fit proposer une capitulation générale aux Espagnols ; Ferdinand se garda bien de refuser ces ouvertures qui lui permettaient de suivre sans obstacles l'exécution de ses autres desseins; il se montra généreux. Le roi musulman livrait ses États, Alméria, Guadix et plusieurs autres cités, et recevait en échange de vastes domaines en toute propriété. Quant aux habitants, ils devaient être admis au rang de sujets de la couronne de Castille, conserver leur liberté, leurs biens, l'exercice de leur religion, et payer l'impôt exigé auparavant par leur souverain (U90).

Cette convention eut une grande influence sur la destinée du royaume de Grenade ; la plupart des Arabes,

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qui redoutaient les «Jures lois de la guerre et avaient juré de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, virent dans la conduite de Ferdinand le présage d'une paix durable, et, préférant une existence paisible au tumulte des combats, se soumirent aux chrétiens. Les musulmans lidèles crièrent à la trahison et coururent aux armes ; ils forcèrent El-Zagal à se retirer en Afrique, fortifièrent Grenade et résolurent de s'ensevelir sous ses ruines. Le 9 mai 1491, Ferdinand se présentait devant les murs de cette ville, à la tête de quatre-vingt mille hommes ; Abdallah laissa à des généraux habiles le soin d'organiser la défense ; tous les habitants, femmes, enfants, vieillards, prirent leur part des dangers et des fatigues du siège. Tous rivalisèrent de zèle et d'ardeur, mais Ferdinand et Isabelle avaient pour eux la force jointe à une volonté persévérante.

Grenade est bâtie sur deux collines, non loin de la Sierra Nevada et des AJpuxarras. Le Daro et leXenil la traversent et l'entourent ; elle était protégée par des remparts inexpugnables que surmontaient quatre cent trente tours ; deux grandes forteresses, l'Alhambra et l'Albaycin, pouvant chacune contenir quarante mille hommes, en défendaient l'approche; enfin il était possible de garder un passage libre avec les Alpuxarras, et de faire arriver par là dans la ville les secours et les provisions nécessaires.

Isabelle, pour montrer sa ferme résolution de ne point se retirer avant d'avoir achevé sa conquête, fit construire une ville qui existe encore aujourd'hui sous le nom de Santa-Fé. Des fossés et des retranchements inattaquables garantirent de toute surprise le camp des

Espagnols ; puis Ferdinand s'occupa d'intercepter les communications et d'empêcher les sorties trop fréquentes. A la suite de travaux vraiment gigantesques, Grenade se trouva bloquée de toutes parts; les musulmans risquèrent leur dernière chance de salut dans une bataille générale ; elle eut lieu sous les murs de la ville ; les chrétiens lurent vainqueurs. Abou-Àbdallah comprit que tout espoir était perdu; il entra en arrangement avec le roi d'Aragon, malgré l'avis d'un grand nombre de scheiks décidés à mourir en combatlant pour la patrie. Ferdinand demanda que Grenade lui fût remise dans deux mois à dater du jour de la signature du traité, si pendant ce délai elle ne recevait aucun renfort par terre ou par mer. Les Arabes avaient fait un dernier appel aux souverains d'Afrique et même aux sultans de Constantinople. Aucun n'eut le dévoùment de tenter une grande entreprise pour sauver le dernier rempart de l'islamisme en Occident. Les Ottomans seuls, en 1486, avaient armé une flotte qui s'était contentée de ravager les côtes de la Péninsule.

Il fallait donc que Grenade succombât. Abou-Abdallah, craignant un soulèvement populaire, rendit la ville, sans attendre le terme convenu. Des terres lui étaient assurées avec un revenu suffisant dans les Alpuxarras. Il ne voulut point demeurer sur le sol de l'Espagne, témoin de son ignominie, et alla finir ses jours dans les déserts de l'Afrique. Quant aux habitants, retirés au fond de leurs demeures, ils laissèrent les chrétiens prendre possession de leur ville, qui semblait entièrement abandonnée. On arbora sur le sommet de l'Alhambra et de l'Albaycin les étendards de Gastille et de Saint-Jacques ; l'on

4it> LIVRE V, CHAPITRE IV.

décora la grande mosquée des ornements du culte catholique, et le fanatisme barbare de Ximenès fit livrer aux flammes les manuscrits arabes conservés précieusement depuis tant de siècles. Ferdinand put, sans être inquiété, se saisir des positions importantes des montagnes et du royaume de Grenade. Les vaincus semblèrent rester indifférents aux clauses mêmes de la capitulation qui leur laissaient leur liberté, leurs biens, leurs armes, leur religion, leurs mosquées, leurs usages, maintenaient l'institution des cadis et des caïds chargés de juger leurs différends d'après la législation musulmane, et enfin ne les astreignaient qu'aux impôts qu'ils payaient à leurs rois nationaux (G(l). La chute de Grenade semblait être leur arrêt de mort ; elle marquait, en effet, la fin de la domination des Arabes en Espagne, qui avait duré 782 ans (710-1492).

Ferdinand n'avait point l'intention d'exécuter consciencieusement les articles de la capitulation ; il possédait Grenade : c'était là le but de son ambition. Quant aux musulmans, il s'inquiétait peu de leur sort; habitué, en politique, à sacrifier tout à ses intérêts, il reconnut bientôt qu'une population riche, nombreuse, et conservant toujours un esprit d'indépendance, serait un embarras sérieux pour son gouvernement; il résolut de fondre les Arabes malgré eux avec le reste de la nation, en leur faisaient abjurer graduellement et leur culte et leurs mœurs. Annoncer ouvertement ses projets, c'était s'exposer à les voir avorter ; il chargea donc l'inquisition d'amener peu à peu les musulmans à se convertir au catholicisme. On commença par les endormir dans une certaine confiance, en exallant la loyauté castil-

lane. On affecta d'observer rigoureusement les engagements pris ; et Ton ne s'attaqua qu'aux juifs qui tenaient entre leurs mains une grande partie des richesses du pays, et qui furent contraints de s'expatrier ou de renier la foi de leurs pères ; on les fit périr dans les tortures ; les supplices et les auto-da-fé frappèrent de terreur les Arabes qu'on essayait de convertir à la religion du Christ, et qui pouvaient craindre pour euxmêmes un sort aussi cruel (1492).

Un peu plus tard, on interdit l'exercice public du culte musulman; on distribua de l'or à ceux qui abjuraient l'islamisme. Enfin, en 1499, Ferdinand, levant le masque, prononça l'expulsion des infidèles qui refuseraient le baptême. Des cris d'indignation retentirent dans le royaume de Grenade. Ce fut en vain, les villes se soumirent, et leurs habitants allèrent à l'église adorer le nom de Jésus-Christ, pour revenir le blasphémer au fond de leurs demeures, et demander pardon , au prophète de leur indigne faiblesse. Les montagnards des Alpuxarras, population plus énergique, refusèrent hautement d'obéir et prirent les armes. Ferdinand marcha contre eux avec des forces supérieures, et, après avoir dévasté leurs champs, ajouta pour les vaincus aux rigueurs de l'exil la confiscation de tous leurs biens.

Les musulmans de Valence, dont l'industrie formait une des principales sources de la prospérité de l'Espagne, furent tolérés jusqu'au règne de Charles-Quint (1524). Alors les seigneurs du pays les contraignirent de recevoir le baptême, et le roi, au lieu d'écouter leurs plaintes, les renvoya au tribunal de l'inquisition, qui sanctionna la conduite des oppresseurs. L'année

suivante (1525), un décret, provoqué par l'archevêque de Séville, grand inquisiteur, obligea les Arabes de Grenade de renoncer en un jour à leurs habitudes, à leurs vêtements, à leur langage ; tous les chrétiens eurent le droit de surveillance, et un tribunal spécial reçut les dénonciations. Pour obtenir quelque adoucissement à leur sort, les musulmans payèrent en 1562, à Philippe II, huit cent mille ducats ; si le gouvernement et l'inquisition suspendaient leurs persécutions, le peuple espagnol, portant l'intolérance à ses dernières limites, poursuivait, le glaive d'une main et la croix de l'autre, jusque dans les montagnes, les malheureux Arabes qui refusaient de se convertir.

Enfin, en 1568, l'archevêque ' de Grenade, jaloux d'attacher son nom à une mesure encore plus vexatoire, obtint de Philippe II un décret qui interdisait aux infidèles l'usage fréquent des bains, les danses mauresques, l'emploi de la langue arabe, et qui défendait aux femmes de sortir voilées. C'était vouloir les pousser à la révolte, ce qui eut lieu en effet : ils s'armèrent, essayèrent de surprendre Grenade et nouèrent des relations avec les Africains ; suivis de près par le marquis de Mbndejar, ils ne purent s'établir sur aucun point important, et se réfugièrent dans les montagnes, sous la conduite de Mohammed-ben-Ommïah, qui prétendait descendre des anciens khalifes de Cordoue. La lutte se soutint pendant plusieurs années; enfin la division se mit dans le camp des rebelles : Mohammed périt assassiné. Muley-Abdallah, qui lui succéda, ne fut pas plus heureux; don Juan d'Autriche (1570), par ses négociations habiles, lui enleva la plus grande partie de

ses soldais. Les uns se soumirent ; les autres furent transportés en Afrique. Muley fut réduit à traiter luimême avec le vainqueur. On dispersa les montagnards des Alpuxarras dans les provinces des Asturies, de la Galice et de la Castille, et on les plaça sous une étroite surveillance.

Un dernier coup leur fut porté en 1609 ; malgré les protestations de quelques seigneurs généreux, les Arabes de Valence et de Murcie furent jetés pêle-mêle, par ordre du conseil de Philippe 111, sur des vaisseaux qui les transportèrent sur les rivages de l'Afrique. Un grand nombre passa les Pyrénées, et Henri IV les accueillit avec bienveillance ; ce grand roi offrit aux uns un asile et des terres, aux autres les moyens de s'embarquer dans les ports de la Guienne et du Languedoc.

On a calculé que depuis la conquête de Grenade jusqu'en 1609, trois millions d'Arabes furent expulsés du sol espagnol. C'était l'élite de la population au point de vue de l'industrie et de l'agriculture ; aussi leur départ laissa-t-il dans la Péninsule un vide que plusieurs siècles n'ont pu combler. Jamais les Espagnols n'ont rendu aux plaines de Valence, de Murcie et de Grenade l'aspect florissant qu'elles présentaient sous la domination des Arabes. Le décret de 1609 fut aussi funeste à l'Espagne que, près de quatre-vingts ans plus tard, la révocation de l'édit de Nantes pour la France.

Note 1, page 1. — Voyez le Bullettino di bibliografia e di storia délie scienze matematiche e di fisiche, publicato da D. B. Boncompagni, Rome, t. VIII, février 1875, p. 63 et suiv. — Nous ne saurions témoigner trop de reconnaissance au prince B. Boncompagni, qui depuis tant d'années dirige, avec un désintéressement et un dévoûment à la science vraiment admirables, cet utile et intéressant recueil. — Nous devons donner aussi un témoignage public de gratitude à notre ancien élève et ami, M. Gustave Hubbard, qui nous donne en ce moment une excellente Histoire de l'Espagne contemporaine, et à M. Gustave Dugat, chargé d'un cours complémentaire d'histoire et de géographie de l'Orient musulman à l'école spéciale des langues orientales vivantes.

Note 2, page 2. — C'est ainsi que M. l'abbé Darras, dans son Histoire générale de VÉglisc, suppose que Musa, en 710 de notre ère (tome XVIII, p. 548), fit la conquête de l'Espagne à la tète de 25,000 Turcs. M. l'abbé Brandely, curé de Sornac, dont la modestie égale le grand savoir, me fait remarquer qu'outre les Turcs l'auteur de Y Histoire de FÉglise p. 540, précipite sur la péninsule ibérique des flots

d'Arabes, de Maures et de Sarrasins. — On peut aussi se reporter à Y Histoire des Sarrasins, de Simon Ockley (Londres, 1718 et 1847) ; aux Remarques sur V histoire des Maures , de Chénier (Paris, 1787); à Y Histoire du mahométisme, de G. Mills (1812), traduit par Germain Buisson (Guernesey, 1826) ; à Y Histoire chevaleresque des Maures de Grenade , précédée de quelques réflexions sur les musulmans d'Espagne, par M. Sané (Paris, 1809), etc.

Note 3, page 2. — On lit dans le Dictionnaire étymologique de la langue française, par M. Aug. Brachet (5e édition, Paris, chez Hetzel), avec une Préface de M. Egger, de l'Institut, ouvrage couronné par l'Académie française. Introduction, page lxi, lignes 23 et suivantes : c Les nombreuses invasions et le long séjour des Sarrasins dans le midi de la France, depuis le VIIIe siècle jusqu'au XIe, n'ont absolument laissé aucune trace, ni sur nos patois méridionaux, ni sur la langue française. » L'auteur (p. lxvi et lxx) compte 650 mots dont l'origine lui échappe, et sur les 27,000 mots environ que contient le Dictionnaire de l'Académie française, il n'en accorde que 16 aux Orientaux et 110 aux sémitiques!

Note 4, page 2. — On peut voir, dans les Comptesrendtis des séances liebdomadaires de l'Académie des sciences, t. LXXII, p. 777, et LXXIII, p. 284, 756, les nombreux exemples que nous avons donnés, et dans l'Appendice placé à la lin de cet ouvrage, les additions que nous y avons faites ; nous nous bornerons ici à quelques citations qui ne peuvent laisser subsister aucun doute. Le mot bedaine est arabe et signifie ventre. Bedaine, d'après le Dictionnaire de M. Littré (t. p. 323), serait d'origine incertaine : « la forme boudaine parait le rapprocher du français boudin, boudiné ; Diez rattache bedaine à bedon (tambour). »

On lit plus loin, page 559 : « Charabia, patois des Auver-

gnats et, par extension, tout autre parler qu'on ne comprend pas. d C'est tout simplement le jargon arabe chat ou jar arabiah. M. Littré (t. III, p. 173) donne au mot jargon trois étymologies, excepté la bonne, car jargon est arabe, et fournit un argument de plus à la thèse soutenue par M. l'abbé I^eguest (Essai sur la formation et la décomposition des racines arabes, Paris, 1856); jar et r'goun, dont on a fait ragot, signifient la voix des animaux. M. Brachet (p. 301)) se contente d'écrire : jargon, origine inconnue. Pourquoi n'en dit-il pas autant de mechef, mischief (malheur), qui est arabe, et que les Anglais, aussi bien que les Français, ont introduit dans leur langue? C'est, pour MM. Littré et Brachet, un composé de mes, préfixe, et chef, téte ! ! — Que devons-nous penser d'aller, dérivé tfadnare ou d'andare ; d'abandon, rattaché à ban, four banal, quand nous avons en arabe abadoun, l'action de laisser derrière soi? J'aime mieux faire venir baisser, abaisser, du verbe arabe bassa (à la quatrième forme abassa), que du nom du Romain Bossus. Bazar, marché, n'est pas arabe : c'est un. mot persan ; les Arabes en ont fait ebezeri, marchandises, d'où sont venues épiceries, épices (inarcliandises de l'Inde). Nos professeurs d'étymologies les font dériver de species, speciosa (mulier fmnosaj, etc. ! — Voyez l'Appendice, n° I, à la fin du second volume.

Note 5, page 5. — Voyez V Exposition de la foi musulmane, par M. Garcinde Tassy, réimprimée enl874, sous le titre de Science des religions, V Islamisme, etc., p. xvn. L'auteur relève dans cet excellent livre bien des erreurs accréditées.

Note (>. page 10. — E. Quatremère, dans son Mémoire *ur les Nabatéens (18&5), fournit sur cette nation les détails les plus complets, d'après Macrizi, Masoudi, Ebn Khaldoun, etc.

Note 7, page ii. — Le Journal delà Société asiatique de Londres, t. V-1X, a publié d'intéressants rapports sur les explorations des officiers de la marine britannique. Nous mettrons au premier rang la Description des côtes méridionales de l'Arabie depuis V embouchure de la mer Rouge jusqu'au golfe Persiquer par le capitaine Stafford Bellesworth Haines.

Note 8, page iî. — Aden nous est représentée par les Anglais, qui en sont aujourd'hui les maîtres, comme un village ruiné n'ayant que six cents habitants (Haynes, cité plus haut, p. 13). On l'aperçoit après avoir contourné le cap Marsigh ; elle est entourée, du côté de la terre, par des hauteurs à sommets pointus ; la partie Est de la ville donne sur la mer, et directement en face est une île rocheuse et fortifiée, nommée Sirah, qui protège la baie. Aden commande l'entrée de la mer Rouge ; c'est une position excellente, et il serait facile de relever les fortifications qui la défendaient au XVIe siècle contre les entreprises des Portugais. (Voy. Lafitau, Histoire des découvertes et conquêtes des Portugais, Paris, 1733, in-4% t. I", p. 484, et t. II, p. 71, 141, etc.)

On peut lire, dans le Journal asiatique du mois de janvier 1872, la relation d'un voyage que M. Joseph Halévy vient d'entreprendre dans le Yémen, en vue de recueillir et de copier les inscriptions sabéennes ou himyarites qui existent encore.

Parti de la ville d'Aden, seul point de l'Arabie qui soit en communication régulière avec l'Europe, M. Halévy, après avoir inutilement cherché à gagner la ville de Sartà par ' Lahadjy dont le sultan, vassal des Anglais, est sans cesse en guerre avec la tribu des Hawaschib, s'est embarqué pour Hodeyda, d'où il lui a été facile d'atteindre la capitale de l'Yémen; de là, parcourant la contrée qui s'étend entre Nedjran et Mareb, le Djaouf (pays creux), qui conserve d'innom-

brables ruines, et pénétrant, non sans peine, jusqu'à la limite tlu grand désert, Alalikaf, ce savant a fait une ample moisson d'inscriptions himyarites, qui offriront aux épigraphistes un nouveau sujet d'études dans le champ immense de l'archéologie. — Consultez aussi Voyage de l'Arabie Heureuse fait par les Français en 1108, 1109, iliO (Paris, 4716), et dans le cahier de janvier 1874 du Journal asiatique : History of the Imams and Seyyides of Oman, l>y Salil ibn Rassik, Londres, 1871, et le Plan de la digue et de la ville de Afareb, par Th.-J. Arnaud.

Note 9, page il. — On a beaucoup écrit sur la géographie de l'Arabie; on peut comparer en premier lieu Ptolémée, Géographie, liv. v et vi ; Strabon, liv. xvn, Ch. Forster, Géographie de l'Arabie ancienne (en anglais). Consultez aussi la Géographie d'Edrisi, traduction d'Am. Jauberl, t. Ier, p. 130, 147 et suiv.

Cari Ritter a donné, dans le XIII0 volume de son grand Traité, l'indication des auteurs qui ont écrit avant lui sur le même sujet. — Jomard, dans ses Etudes géographifjues et historiques sur l'Arabie, a résumé très -exactement les travaux des modernes, et nous a fait connaître le pays de l'Asyr, dont il a dressé la carte. On peut la comparer à celle que Flandin a donnée dans l'Atlas joint à la relation de son Voyage en Orient. — Voir aussi R. Moresby, Chart of the red sea above Jeddah ; Tamisier, Voyage en Arabie, 1840; Alex, de Humboldt, Cosmos, t. II, p. 248 de la traduction française ; Cruttenden, Voyage de Mokha à Saana :; Wellested, Voyage à la côte d'Oman. — Mais on ne savait presque rien, jusque dans ces derniers temps, de l'intérieur de l'Arabie. Après Pococke, Spécimen histoHœ Arabum, il faut se reporter à Carsten Niebuhr, dont la Description de l'Arabie a paru, en 1772, à Copenhague; la traduction française de Mourier (1772 et 1774) a été réimprimée en 1779, revue et

corrigée par de Guignes. Niebuhr était né en 1733 ; il mourut en 1815. Son voyage, commencé en 1761, s'était terminé en 1767.

Au nom de Niebuhr, il faut joindre celui de Jean-Louis Burckhardt, né à Lausanne en 1784, mort au Caire le 15 octobre 1817. Parti de Portsmouth le 2 mars 1809, il découvrit en 1811 les ruines de Petra, que Léon de Laborde a décrites dans son Voyage de l'Arabie Pétrèe, 1830. E. Quatremère a donné, dans sa traduction de YHistoire des sultatis ntomlouks de Makrizi (t. II, 3° part., p. 236 et suiv.), d'intéressants détails sur cette ville, la clé de la route du désert. Les caravanes qui se rendaient de Damas à la Mecque ou qui en revenaient, toutes les troupes de marchands, les corps d'armée qui faisaient le voyage de la capitale de la Syrie à celle de l'Égypte, devaient forcément passer sous les murs de cette place ou dans les environs. Si un seul homme défend un des passages qui existent dans ces terrains abruptes, il peut fermer le chemin à cent cavaliers. — Consultez aussi sur cette contrée : Brocard, Descriptio Terrœ Sanctœ; Irby et Mangles, Traveh m Egypt and Nubia, etc.

Burckhardt, débarqué à Djeddah le 18 juillet 1814, visitait successivement Taief, la Mecque et Médine, où il entrait le 15 janvier 1815.

Indépendamment de ses voyages en Nubie, en Syrie et dans la Terre-Sainte, on a de Burckhardt : 1° Voyage en Arabie, contenant la description des parties du Hedjaz regardées comme sacrées parles musulmans, Londres, 1819; 2° Notes sur les Bédouins; Essai sur l'histoire des Wahabites, Londres, 1829. Eyriès a donné la traduction en français de ces deux ouvrages (Paris, 1834) ; il cite plus de trente relations d'auteurs européens, en anglais, en portugais, en italien, en français et en allemand, sur la péninsule arabique. Parmi les voyageurs les plus intrépides, on compte : Seetzen, qui avait cmbra«sé l'islamisme pour pénétrer dans l'intérieur du

pays ; te capitaine Sadlier, qui se rendit d'un golfe à l'autre ; Vincenzo, Badia, Burckhardt enfin, qui adoptèrent les noms de Scheik Mansour, d'Aly Bey, de Scheikh Ibrahim. On a encore de Burckhardt un volume intitulé : Proverbes et maximes des Arabes, avec le texte en regard, Londres, 1830. — Mentionnons encore le Voyage dans la péninsule arabique du Sinai, de M. Lottin de Laval, Paris, 4855-4859, in-4°, et atlas in-fol.

Nous devons aujourd'hui une vive reconnaissance à M. William GùTord Palgrave, qui vient de nous fournir des documents du plus haut intérêt sur une partie de l'Arabie restée presque inconnue. Son ouvrage est intitulé : Une année de voyage dans l'Arabie centrale, 1862-1863 ; la traduction française est due à M. E. Jouneaux (Paris, 4866). Pendant que M. W. G. Palgrave pénétrait dans le Nedjed, MM. Lewis Selly (Visite à Riad), Guarmami (Itinéraire de Jérusalem au Nedjed) et Wetztein nous donnaient de leur côté de précieuses informations qui nous permettent de combler bien des lacunes.

M. Palgrave a pu consulter les Mémoires du capitaine Wellsted et la relation de M. Wallin : Voyage au Nedjed en 1845. — Ajoutez à ces divers auteurs : MM. Playfair. Histoire de l'Arabie Heureuse, 4859 ; le baron de Malzan, Meine Walfahrt nack Mekka, Leipzig, 4865; Ad. d'Avril,

L'Arabie contemporaine, 4868, etc.

Note 40, page 17, — Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire, liv. XIX, ch. iv et v, p. 394-423, traduction en français d'Edgar Quinet.

Note 44, page 24. — Le Coran, S. lxxxix ; Tabari, traduction de Dubeux, p. 444; Gaussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes avant l'islamisme ; Pococke, Spécimen historiœ Arabum, p. 81.

Note 12, page 34. — Série chronologique des rois

de Hira :

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