DÉCADENCE DE LA RACE ARABE EN OCCIDENT. LES CHÉRIFS DU MAROC
1232-1609 (ère chrétienne). - 629-1018 (hégire).
Après la dissolution de l'empire des Almohades, l'Afrique et l'Espagne, sans déchirer les liens qui unissaient leurs populations, cessèrent pour toujours d'obéir au même gouvernement. Cette séparation n'aurait pas eu de conséquence funeste pour l'islamisme, si les tribus de Magreb avaient consenti à intervenir dans la péninsule à titre d'alliées ; mais comme le prix qu'elles mettaient à leur assistance était une domination oppressive, elles ne pouvaient être accueillies qu'avec défiance par les Arabes d'Espagne. Elles passèrent, il est vrai, le détroit à plusieurs reprises depuis 1232; mais ces expéditions ne servirent qu'à assurer le triomphe des chrétiens, qui se serraient de plus en plus les uns contre les autres.
La défaite de Tolosa, en démontrant l'incapacité de Muhamad-el-Nasir, avait déterminé l'insurrection de l'Andalousie. En Afrique, la puissance fondée par Abdelmoumen déclina aussi rapidement; il aurait fallu que les princes almohades montrassent plus de décision et d'adresse. Almamoun, en détruisant la constitution
du Mahadi, porta à l'autorité le coup le plus funeste; ses successeurs, dépouillés de tout prestige, ne purent empêcher que de nouvelles familles ne leur disputassent avec avantage la suprême puissance, et ne trouvèrent plus que dans les tribus le respect et le dévoûment qu'ils devaient en attendre.
Dès Tannée 1242, le wali de Tunis refusa de renouveler l'hommage auquel il s'était engagé à titre de vassal; il se fil reconnaître dans sa capitale comme souverain indépendant, et assura dans le pays sur des bases solides l'avenir de sa dynastie, celle des Abou- Hafs, destinée à plusieurs siècles d'existence.
Plus à l'ouest, les Beni-Zian établirent en 1248 leur suprématie à Tlemcen, à Alger, et jusqu'aux environs de Fez.
Enfin dans le Magreb la tribu des Beni-Mérin leva l'étendard de la révolte et menaça Fez, Laza, Maroc. Les Almohades résistèrent vingt ans à cet ennemi intérieur (1250-1270); tout le courage qu'ils déployèrent fut inutile par suite de leurs divisions intestines, et, en 1270, le Mérinide Abou-Yousef recevait l'hommage des Arabes Maures ou Berbères de l'Afrique occidentale (60).
Il serait impossible aujourd'hui de déterminer avec exactitude les frontières respectives des Abou-Hafs, des Beni-Zian et des Beni-Mérin ; on peut afûrmer que dans l'origine, les premiers s'étendaient jusqu'à Bougie inclusivement ; que les seconds dominaient à la fois sur Tlemcen et Alger, et que les autres possédaient tout le pays de Tlemcen à l'Atlantique. Ces frontières d'ailleurs subirent de fréquents changements en raison des guerres
que ces trois États se faisaient sans cesse, et du déplacement de telle ou telle tribu qui, en émigrant sur d'autres territoires, modifiait complètement leur situation respective. Si une série chronologique de princes pouvait suppléer à l'histoire d'un peuple, nous donnerions ici le nom de ceux qui seront succédé à Tunis, Tlemcen et Maroc, du XIII6 siècle au" XVIe siècle, la couronne s'étant conservée dans les mêmes familles pendant cette longue période ; mais ces noms et ces dates nous apprendraient peu de chose d'une époque pour laquelle les documents font défaut, et qu'aucun caractère intéressant ne recommande à notre attention; ce qui importe surtout, c'est de montrer quelles vicissitudes la race arabe a dû traverser jusqu'à nos jours. Or, il n'est rien qui prête moins aux récits historiques que la vie des peuples nomades. Toutefois, les villes que les Arabes avaient élevées à un si haut degré de prospérité conservèrent leur importance et leur éclat : Tunis, Bougie, Alger, Tlemcen, Fêz et Maroc, sous les Abou-Hafs, les Beni-Zian et les Beni-Mérin, comme sous les Zeirites et les Ommïades, citèrent avec orgueil les noms de leurs savants et de leurs artistes. Si l'ancienne puissance maritime des Aglabites ne put se relever, du moins il s'organisa des armées de pirates qui causèrent aux chrétiens de grands dommages; des vaisseaux sortant des ports de l'Atlantique commencèrent à descendre le long des côtes de l'Afrique, à s'approcher des tropiques, et firent dès lors un grand trafic d'esclaves nègres, d'or, de gomme et d'ambre.
Les Arabes se trouvent naturellement mêlés à toutes les luttes qui éclatèrent entre les souverains de l'Afri-
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que, du XIIIe au XVIe siècle, et qui n'amenèrent aucun résultat sérieux. Deux fois, en 1347 et 1359, les chefs Mérinides parvinrent à soumettre Tlemcen et Tunis ; mais les princes dépossédés ne tardèrent pas à recouvrer leur trône et à maintenir leur domination sur les peuplades qu'ils avaient habituées à l'obéissance.
La dynastie des Abou-Hafs fut des trois dynasties africaines celle qui éprouva le moins de troubles et de désordres. Dans le Magreb, on vit souvent deux rivaux d'égale force se disputer la suprématie dans les deux capitales de Fez et de Maroc. Les Beni-Zian, établis à Tlemcen, eurent à combattre des compétiteurs redoutables, maîtres delà ville d'Alger et de ses dépendances. Tunis seule garda une supériorité incontestée sur les villes voisines ; ses rois furent même assez puissants pour enlever Tripoli aux belliqueux mamelouks de TÉgypte, successeurs des sultans ayoubites.
Les Arabes semblent avoir achevé leur mission ; ils ne songent plus à faire triompher la cause de l'islamisme ; s'ils tendent la main à leurs frères d'Espagne, c'est plutôt pour recueillir leurs tribus dispersées que pour chercher à relever leur courage et les entraîner à de nouveaux combats ; ils reprennent peu à peu l'existence uniforme du désert et recherchent l'obscurité. Déjà, en 1270, à l'époque de la dernière croisade de saint Louis, ils ne montrent point le courage qu'ils avaient déployé en d'autres circonstances ; au lieu de profiter habilement des maladies et des souffrances que les Francs supportent sous les murailles de Tunis pour les exterminer, au lieu d'attaquer l'armée des Francs que la mort du roi chrétien avait démoralisée, ils si-
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gnent avec Charles d'Anjou, roi des Deux-Siciles, une convention désavantageuse par laquelle ils s'engagent, sans réciprocité, à recevoir les marchandises italiennes et françaises exemptes de droits, et permettent la libre pratique du catholicisme dans leur propre pays.
Plus tard, les Espagnols et les Portugais conquirent par la force des armes les villes qui dominent le détroit de Gibraltar du côté de l'Afrique, et dirigèrent vers ce continent autant de troupes que les Africains avaient pu jadis en envoyer en Espagne quand ils étaient maîtres d'Algéziras et de Tarifa. Les Portugais avaient les premiers tenté l'entreprise. Une fois en possession de l'Alentejo et de l'Algarve, resserrés par la Caslille, ils songèrent de bonne heure à reporter sur d'autres contrées cet esprit aventureux qui leur lit demander à l'immensité des mers les richesses et la puissance que la terre leur refusait. Dès le commencement du XVe siècle (1415), ils s'emparèrent de Ceuta ; ils eurent, il est vrai, delà peine à conserver cette ville sous le régne d'Edouard, deuxième prince de la maison de Dragance ; mais enfin ils y parvinrent en laissant dans les fers un enfant qu'ils avaient livré comme otage. Plus tard, Alphonse V (1438-4484), plus heureux, s'empara des deux importantes villes de Tanger et d'Arzille. Cependant les Portugais ne songèrent point à étendre de ce côté leurs conquêtes ; tout entiers aux intérêts du commerce et de la navigation, ils commencèrent cette longue suite de découvertes maritimes qui devaient les élever si haut ; déjà Madère, les Açores et les îles du cap Vert avaient vu leurs vaisseaux; déjà ils approchaient du cap de Bonne-Espérance.
On n'a pas assez fait remarquer combien l'occupation de Tanger, Ceula et Arzille par les Portugais fut fatale à la cause des Arabes d'Espagne. Jusqu'alors, sans se regarder comme partie intéressée dans leur lutte contre les Espagnols, les musulmans du Magreb pouvaient, dans une circonstance donnée, venir au secours de leurs frères, et l'effet moral d'une semblable éventualité était seul un élément de force ; lorsque les Portugais commandèrent le détroit, et qu'ils interceptèrent les communications entre les deux continents, les princes chrétiens frappèrent les derniers coups.
A la bataille de Rio Salado (1340), un roi mérinide avait essayé pour la dernière fois de soutenir la cause chancelante de l'islamisme, et les souverains catholiques n'avaient pas encore songé à prendre l'offensive à l'égard des Africains ; dés qu'ils furent maîtres des grands ports de la péninsule sur la Méditerranée, ils commencèrent à étendre leur marine, tinrent en respect les flottes musulmanes, et. après la chute du royaume de Grenade, pénétrèrent eux-mêmes en Afrique. En 4504, Diégo de Cordoue, parti du port de Malaga, s'empara de plu-
sieurs places entre Ceuta et Oran, de Penon, de Vêlez, de Mers-el-Kébir, etc. Plus tard (4509), le cardinal Ximenès, ministre de Ferdinand d'Aragon, organisa à ses propres frais et dirigea une expédition plus importante. Au lieu de s'attaquer aux souverains de Maroc, les Oatazes, branche cadette des Mérinides, il s'avança vers les États des Beni-Zian, formés des deux royaumes de Tlemcen et d'Alger, s'empara de la ville d'Oran et y mit une forte garnison. Enfin, en 1510, Pierre de Navarre
fat envoyé des Baléares à Bougie, et imposa un tribut au souverain de Tunis.
Il fallait à tout prix arrêter ces progrès: le roi d'Alger, Euterai, ne trouvant dans les Arabes et les Maures qu'indifférence et mollesse, implora l'assistance d'un pirate célèbre, Horoudj, de Mitylène, qui était à la tête d'une flotte considérable. Horoudj accueillit ses ouvertures avec empressement, réunit une troupe de cinq mille hommes, et se rendit à Alger (1516). Une fois dans la ville, il ne songea plus qu'à s'y établir en maître; il fît assassiner Eutemi et s'empara du gouvernement. Profitant aussitôt de la terreur qu'il inspirait, il attaqua le royaume de Tlemcen, dont il expulsa les Beni-Zian, et repoussa les Espagnols. Mais en 1518 ces derniers ayant reçu des secours, lui livrèrent une bataille qui lui coûta la vie et s'emparèrent de Tlemcen.
La confiance et le courage des pirates ne furent pas ébranlés par cet échec. Le frère d'Horoudj, Khaireddin, plus connu sous le nom de Barberousse, fut reconnu par les habitants d'Alger ; il établit solidement sa domination dans le pays, et resserra les Espagnols dans Oran, leur première conquête. Redoutant les forces supérieures des chrétiens et la mobilité des Arabes, il résolut de mettre ses Étals sous la protection du grand seigneur, et d'introduire en Afrique la milice turque de Constantinople. Sur sa demande, le sultan lui envoya les troupes dont il avait besoin. L'État d'Alger prit le nom de régence, et Barberousse y exerça l'autorité suprême au nom du monarque ottoman.
Nous avons vu qu'en Asie les Turcs s'étaient substitués aux Arabes comme défenseurs de la religion mu-
sulmane; le même fait va se produire en Afrique. C'était d'ailleurs la grande époque des sultans de Constanlinople: Soliman, maître de l'Égypte, de l'Asie Mineure, de la Grèce et de la Bulgarie, menaçait la Perse en même temps que la Hongrie. Seul il était capable de protéger l'Afrique contre la terrible puissance que Charles-Quint était occupé à fonder. Loin donc de nuire à l'islamisme, l'arrivée de ces nouveaux auxiliaires dans le Magreb devait lui être favorable; toutefois la race arabe se trouva complètement annihilée du jour où elle fut soumise aux Turcs; les nobles sentiments, les élans généreux qui existaient en elle s'effacèrent pour faire place à un état de servilité et de dégradation sans issue ; courbée sous le joug d'une milice insolente qui se faisait obéir le sabre à la main, elle perdit cette fierté naturelle qui l'avait toujours distinguée, et tomba peu à peu dans cet abrutissement où nous l'avons trouvée dans ces derniers temps, et qui nous la fait juger bien à tort comme antipathique à toute idée de civilisation.
Les Turcs ne possédèrent pas seulement la régence d'Alger ; Tunis et Tripoli reconnurent leur souveraineté, et ce fut encore Barberousse qui les y introduisit. Appelé par Soliman à commander, comme capitan-pacha, la flotte ottomane, le frère d'Horoudj crut devoir répondre à cette distinction par d'éclatants services. Il avait accueilli à Alger un prince de la famille des Abou- Hafs, qui avait été renversé du trône; il se présenta devant Tunis, sous prétexte de rétablir le roi légitime, mais en réalité pour y fonder la domination ottomane. Soliman, instruit de ses desseins, ne craignit point de
se rendre complice d'une ruse indigne en donnant publiquement l'investiture au protégé de Barberousse, qu'on fît secrètement disparaître, et, dès que Barberousse se fut emparé du fort de la Goulette et de la ville ellemême, il parla en maître; les habitants se soulevèrent, furent vaincus et se soumirent aux Ottomans (01).
Cependant les chrétiens voyaient avec inguiétude les capitales des États barbaresques (c'est ainsi qu'ils nommaient l'Afrique septentrionalé) passer entre les mains d'une puissance déjà formidable. Les pirates de la Méditerranée, sûrs de trouver en Barbarie des débouchés pour les marchandises et les esclaves dont ils s'emparaient, ne pouvaient manquer de donner plus d'extension à leurs courses maritimes, et de faire de nouveau trembler les côtes d'Espagne et d'Italie. Aussi Charles- Quint, roi d'Espagne et des Deux-Siciles, et empereur d'Allemagne, résolut d'arrêter les progrès des Ottomans. Prenant parti pour les Abou-Hafs, il fit en 1535 les préparatifs d'une expédition contre Tunis. Des troupes appelées des Pays-Bas, de Naples et de Sicile, arrivèrent en toute hâte à Cagliari, où était indiqué le rendez-vous général ; il se mit lui-même à leur tête, et, après une courte navigation, débarqua non loin des ruines de Carthage. Barberousse avait approvisionné le fort de la Goulette ; mais il n'avait pu attirer à sa cause les tribus arabes, indifférentes au résultat de la lutte engagée. La Goulette, bravement défendue par le renégat juif Sinân, fut emportée par .les Allemands, les Espagnols et les Italiens, animés de la plus vive ardeur. Tunis elle-même, après une déroute que Barberousse essuya sous ses murs, fut forcée, par dix mille esclaves
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chrétiens qui avaient rompu leurs chaînes, d'ouvrir ses portes au vainqueur. Elle ne put éviter le pillage, et toutes ses richesses devinrent la proie des soldats de Charles-Quint. Le prince de la famille des Abou-Hafs, dont Charles avait embrassé les intérêts, fut rétabli sur le trône aux conditions suivantes: 1° qu'il tiendrait le royaume de Tunis en fief de la couronne d'Espagne ; 2° que les esclaves chrétiens seraient remis en liberté sans rançon ; 3° que les sujets de l'empereur auraient dans son royaume la liberté de faire le commerce et de pratiquer la religion chrétienne ; 4° qu'il y aurait dans le fort de la Goulette une garnison espagnole, pour l'entretien de laquelle il paierait douze mille éous ; 5° que tous les ports du royaume de Tunis seraient remis entre les mains de l'empereur (1535). Charles- Quint donna en même temps Tripoli aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, que les Ottomans venaient de chasser de Rhodes, et remit aussitôt à la voile. Cette • brillante expédition ne devait pas néanmoins arrêter la piraterie africaine; il restait encore la régence d'Alger. Le successeur de Barberousse, Hassan-Aga, lui imprimant un nouvel essor, intercepta bientôt tout le commerce de la Méditerranée. En Italie, en Sicile, en Espagne, on fut obligé, pour repousser les incursions des Barbaresques, d'établir des corps de garde sur les côtes, de distance en distance. On prétendait que les corsaires étaient soutenus en secret par les Arabes qui résidaient encore sur le continent, parce que leurs villages étaient épargnés. Charles-Quint arma une nouvelle flotte et entreprit de réduire Alger (1544). Les éléments combattirent contre lui ; contrariée dans son débarquement
par une tempête effroyable, assaillie à propos par les tribus arabes, dont on avait réveillé le fanatisme religieux, et par les Turcs d'Alger, l'armée impériale essuya le désastre le plus complet. Pour comble de malheur, les vaisseaux de qui dépendait la subsistance des troupes ne purent tenir la mer; la plupart se brisèrent les uns contre les autres ou contre les rochers; une partie seulement trouva un abri sous le cap Metaful (aujourd'hni Matifou), situé à quatre journées de marche, et les chrétiens ne l'atteignirent qu'après la retraite la plus désastreuse.
Celte malheureuse entreprise rendit aux Turcs leur prépondérance. Quand les événements le permirent, ils envoyèrent une flotte contre les chevaliers de Saint- Jean, maîtres de Tripoli, qui fut reprise en 1551 ; le gouvernement en fut confié au célèbre Dragut, qui, dix ans plus tard (1560), remporta, de concert avec Piali-Pacha, une nouvelle victoire navale.
Après la bataille de Lépante, don Juan d'Autriche se rendit à la Goulette, et marcha sur Tunis, qui ne lui opposa aucune résistance; à peine se fut-il éloigné (1572), que Sinan-Pacha accourut de Tripoli, et rétablit partout l'autorité du sultan. Dès lors les Turcs restèrent maîtres des États de Tunis et d'Alger; les expéditions dirigées contre eux n'eurent plus d'autre objet que d'obtenir des réparations ou de punir des actes de piraterie. C'est ainsi que, sous Louis XV, les Algériens furent réprimés par le duc de Beaufort en 1665, par le marquis de Martel en 1679, bombardés par Duquesne (1682-1684), par le maréchal d'Estrées H688-1689). Sous Louis XV, Tripoli éprouva le même sort en 1728.
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Quant au Maroc, il resta toujours indépendant de la puissance ottomane. Aux premiers Méridines avaient succédé, dans le XV« siècle, les Oatazes (0î) ; ceux-ci furent remplacés, en 1559, par une nouvelle dynastie, celle des chérifs, qui subsiste encore aujourd'hui. Lës personnages habiles qui créèrent la grandeur du Maroc étaient considérés comme les descendants légitimes de Mahomet, et les frères du prince régnant devaient lui succéder, de préférence à ses propres enfants. Cette loi causa de grands troubles dans l'État. En 1578, elle fut le prétexte d'une expédition fameuse dirigée contre le Maroc par le roi de Portugal, don Sébastien. Le chérif Abdallah étant mort, deux compétiteurs s'étaient disputé sa succession. Son fils, Muley-Mohammed, disposant de richesses considérables, l'avait d'abord emporté; mais, vaincu dans trois batailles par son frère, Muley-Moluc, et forcé de s'expatrier, il se rendit auprès du roi de Portugal, espérant l'intéresser à sa cause et remonter sur le trône avec les secours de l'étranger. Sébastien, entraîné par ses récits et ses promesses, s'embarqua avec quelques troupes pour Arzille, où il ne trouva aucun des nombreux auxiliaires que Mohammed lui avait annoncés. Comme il avait reçu de Philippe II le casque et la cotte d'armes que Charles-Quint avait portés lors de son entrée à Tunis, il s'imagina, dans son enthousiasme chevaleresque, qu'il éclipserait la gloire de l'empereur, et résolut d'arborer la croix sur les mosquées de Fez et de Maroc. II s'engagea inconsidérément à la poursuite de quelques troupes détachées que Muley-Moluc avait envoyées contre lui pour l'attirer dans l'intérieur des terres, et plein de confiance,
crut son triomphe certain. Cependant, quand il tut arrivé près d'Alcazar-Quivir, les Arabes, faisant tout à coup volte-face, lui présentèrent le combat. Sa petite armée fut entourée par une cavalerie considérable, et il se trouva dans la dure nécessité de vaincre ou de mourir. En ce moment suprême, le courage et l'héroïsme ne l'abandonnèrent point ; ils ne servirent qu'à illustrer sa défaite et ses derniers moments. Les deux compétiteurs moururent également dans cette même journée, l'un en se noyant dans la rivière de Mucazen, l'autre des suites d'une fièvre violente qu'il avait surmontée par un suprême effort pour faire les préparatifs de l'action, et à laquelle il succomba au milieu de la lutte. Instruits par cette terrible épreuve, les Portugais ne renouvelèrent pas leurs tentatives contre l'Afrique, et les chérifs n'eurent plus h réprimer que les dissensions intérieures qui agitèrent souvent leurs États.
Telle était, au XVII0 siècle, la situation des Arabes d'Afrique. Ils avaient conservé dans le Maroc une sorte de prépondérance. Dans les régions d'Alger, de Tunis et de Tripoli, une poignée de Turcs, maîtres des villes de la côte, leur imposaient la plus dure loi. Les tribus, armées les unes contre les autres par la politique astucieuse de leurs oppresseurs, effrayées par des exécutions rapides et sanglantes, payaient l'impôt sans oser murmurer, et ne songeaient pas même à secouer le joug qui pesait sur elles ; un bien petit nombre étaient encore indépendantes sous l'administration des cheiks qu'elles s'étaient choisis.