INVENTIONS
On a souvent dit qu'il n'avait jamais existé de philo sophie arahe proprement dile; que des doctrines en désaccord avec une religion fondée sur ia lettre même du Coran n'avaient pu se développer et prendre un libre essor; mais cette opinion provenait encore une fois de l'ignorance où nous étions des travaux des Arabes, et l'on reconnaît aujourd'hui que toute la scolastique du moyen âge a élé puisée dans leurs écrits.
La traduction des livres d'Aristote, commencée par Honain et lahia le grammairien, lut oans contredit le point de départ des études philosophiques. Alkendi, Mohammed-ben-Masoud, Abou-Tamam de Nischabour, Ebn-Sahl de Balkh, Talhaah-al-Nasaft, Isfraini, Alamiri, etc., furent considérés comme de grands philosophes jusqu'à l'arrivée d'Alfarabi et d'Avicenne (Ibn- Sina), qui devaient être les chefs les plus distingués de la nouvelle école. Ces savants docteurs donnent à la philosophie celte forme systématique qui lui a été conservée par leurs successeurs. Ebn-Bajah (Avenpace), Athir-Eddin- Alahhar, Ali-al-Khowenji, Abou-Roschd (Averroës), Abou-Salat, et principalement Nassir-Eddin
de Thous, suivirent leurs traces et pénétrèrent plus tard dans les écoles de l'Occident. Il ne faudrait pas croire pourtant que les Arabes se bornèrent à commenter Aristote; ils connaissaient le Phédon, le Cratyle de Platon, et particulièrement son grand ouvrage sur les lois; ils possédaient plusieurs livres attribués à Pylbagore, et attachaient la plus haute valeur à ses préceptes. — Ils citent, parmi les anciens, Orphée même et Homère dont les poésies étaient empreintes d'une philososie divine, les sept sages, Empédocle et Anaxagore, Héraclite et Démocrite, les éléates, Socrate et ses disciples, Euclide, Anthislhène, Diogène le Cynique, Aristippe, Épicure et les stoïciens; ils ont des notions trèsexactes sur ce qu'ils appellent la seconde partie de l'histoire de la philosophie, pour tout ce qui concerne les continuateurs, les commentateurs d'Aristote et l'école d'Alexandrie, et ils affectionnent particulièrement Thémislius, Alexandre Aphrodisias, Ammoniuset Porphyre; Plotin et Proclus jouissent de la plus haute faveur auprès d'eux ; les propositions d'Appollonius de Thyane, de Plularchus, de Valentinien, leur sont familières; on voit qu'ils jugent les anciens d'après les idées néoplatoniciennes et néopylhagoriennes, et ils forment évidemment la chaîne qui joint l'ancienne philosophie à la scolastique. C'est ainsi que la dispute qui a duré des siècles entiers entre les nominalistes et les réalistes séparait déjà les écoles orientales ; les Arabes avaient leurs réalistes, leurs nominalistes, leurs conceplualisles, ou, comme ils les appelaient, motazélites bashriens, motazélites de Bagdad et philosophes. Les doctrines d'Albert le Grand pourraient être avec raison revendi-
quées par les Arabes, dont l'influence s'est fait sentir jusque sur les mystiques du moyen âge, comme saint Bonaventure (30).
Il ne faut pas supposer, d'un autre côté, que les philosophes proprement dits, qui faisaient abstraction de la religion, véritables précurseurs de Locke et de Wolf, constituassent une école distincte et généralement acceptée.1 Ils avaient de redoutables antagonistes. Les motazéliles plaçaient les exigences de la raison au-dessus de la foi, tout en cherchant à les accorder. Les molakhallims considéraient, au contraire, les dogmes de la religion comme les bases du raisonnement; les mystiques enfin ou soufis, rejetant tout raisonnement comme conduisant à l'erreur, se laissaient guider par les seules inspirations de la foi.
C'est à cette dernière école qu'appartenait Al-Gazzali (Abou-Hamed-Mohammed, fils de Mohammed), né en 1058 â Thous, où son père faisait le commerce de fil de coton (Gazzal) ; après avoir étudié à Djordjan et à Nisehabour, il fut appelé à une chaire de théologie à Bagdad et professa avec le plus grand succès; plus tard, il se fixa à Damas, et se voua pendant dix ans à la vie contemplative; il reprit ensuite la carrière de l'enseignement à Nischabour, et y mourut en 1111. On peut comparer sa logique, publiée par Petrus Liechtenstein en 1506, 'avec celle d'Avicenne, Iraduite par Valtier en 1658; elles offrent peu de différence. Al-Gazzali était un homme éminemment religieux; ses ouvrages, dont on compte près de cent, eurent tous pour but principal de relever le mahométisme. Le plus important, intitulé : Vivification des sciences de la religion, qui lui
valut le surnom de Hujiat al islam (preuve de l'islamisme), eut une telle vogue que les fidèles avaient coutume de dire que si tout l'islam venait à se perdre, la perte serait peu de chose, pourvu que ce livre restât. — Pour Al-Gazzali fa révélation ne peut être révoquée m en doute; il reconnaît les droits sacrés de la raison; mais, ajoute-t-iL « les vérités consacrées par la raison ne sont pas les seules; il y en a d'autres auxquelles notre entendement est absolument incapable de parvenir; force nous est de les accepter, quoique nous ne puissions les déduire, à l'aide de la logique, de principes connus. 11 n'y a rien de déraisonnable dans la supposition qu'au-dessus de la sphère de la raison il y ait une autre sphère, celle de la manifestation divine; si nous ignorons complètement ses lois et ses droits, il suffit que la raison puisse en admettre la possibilité. » Il joignait à ces tendances religieuses un grand amour de la morale, science trop souvent négligée par l'école arabe; tous ses écrits sont remplis d'exhortations à faire le bien, à éviter le mal, à montrer des mœurs austères, à maîtriser ses passions. On s'est complètement mépris dans l'appréciation d'un de ses ouvrages, intitulé: Destruclio philosophorum . Comme il le dit luimême dans un passage dont personne n'a tenu compte, il ne cherche pas à leur opposer des arguments tirés de sa propre philosophie, mais il range méthodiquement les opinions antiques des philosophes, pour établir qu'ils ne s'accordent pas, que tel système en détruit un autre, en un mot que parmi les philosophes la discorde règne perpétuellement.
Si nous jetons maintenant un regard sur les sectes
secondaires qu'on peut rattacher aux divisions que nous avons indiquées d'une manière générale, nous voyons que les Arabes comprenaient les sceptiques sous le nom de sophistes, de soraanites et de mathématiciens; venaient ensuite les dahriites ou fatalistes, dont les idées absolues servaient de champ à la polémique, et les naturalistes, qui rejetaient l'immortalité de l'àme et la résurrection.
Parmi les sectes matérialistes, on distinguait les sifatites, les tashhihites, les kharamites, les aidhamites, les moatlellas, etc.
Les hernanites, qui formaient une branche de la grande souche sabéenne, et qui dérivaient, selon le témoignage de Khatibi, d'un certain Hernan, professaient la doctrine de la métempsycose, et mêlaient au sabéisme les idéos néoplatoniciennes; on retrouve leurs opinions dans Raymond Lulle et chez les astrologues ou alchimistes de l'Europe.
Les talimites, appelés dans le Khorasan malhadet, et dans l'Irak batinistes (allégoristes), kharamites et mazdakile?, se présentaient eux-mêmes comme appartenant aux ismaéliens: ils s'attachaient surtout à la philosophie pythagoricienne.
Quant aux soufis, voués à la \ie contemplative, les dissertations de MM. Bruoker, Graham, Malcolm, Hammer, Tholuk, de Sacy, les ont fait suffisamment connaître; ils existaient certainement en Perse avant rétablissement du mahométisme.
Il nous reste à dire quelques mots des motakhallims, qui sont les théologiens par excellence des sectes orthodoxes, et des motazélites, les protestants de l'église
musulmane. Les premiers reconnnaissent pour leurs principaux docteurs Fakreddin-Mohammed-ben-Omar-al- Razi , mort en 1209 AU ben-Omar-al-Katibi, mort en 1276; Beidhavi (Abou-Said-Abdallah-ben-Mohammedben-Ali;, mort en 1286 selon les uns, en 1316 selon les autres; Nasafi (Aboul-Berkat-Abdallah-Ahmed-ben- Mahmoud), mort en 1310; Sclïems-EI-din, d'Ispahan, commentateur de Beidbawi, mort en 1348, et Alhosaïn, de Schiraz. Moyse Maimonide, qui donne sur eux une notice assez étendue, croit qu'ils ont emprunté leurs meilleurs arguments des apciens philosophes chrétiens, et les oppose comme interprètes du Coran aux fokahas, ou jurisconsultes qui s'appliquaient à déduire du livre de Mahomet des règles pour la vie pratique, des ordonnances pour les affaires temporelles, en un mot la loi civile.
Les molazélites, qui trouvèrent, comme on Ta vu, dans les Abbassidcs l'appui le plus ferme, faisaient remonter l'origine de leur secte à trois théologiens qui, après la mort du prophète, mirent en doute le dogme de la prédestination : Mohabbed-al-Djohani, Gilan de Damas et Younis l'Aswarite. Abou-Hadifah-Wacil, fils d'Ata, disciple du fameux docteur Alhasan de Bassorah, adopta leur opinion et devint le chef des motazélites. Ils se partagèrent dès lors en une multitude de sectes qui ne pouvaient s'entendre sur les questions secondaires; c'étaient les hodailites, les bashriites, les mazdarites, les chiialites, les djahiziles, les nizamites, etc., qui se rattachaient à deux grandes écoles, celles de Bagdad et de Bassorah. Dans cette dernière ville, on vit fleurir, après Wacil, Abou-Ali-al-Djubbai, Abou-Hashern-Abd-
al-Salam, Aboul-Casem, de Balkh, elc. On n'y traitait pas seulement des questions épineuses et subtiles; on cherchait à populariser les opinions philosophiques motazélites, et la grande encyclopédie Tofat-Ichwan-al-Safa, sur laquelle M. Nauwerck a publié une notice en 1837, en est la preuve. Parmi les plus célèbres docteurs motazélites, nous mentionnerons encore le chef d'école Ebn- Ayash, Abou-Iakoub-AI-Safiham, Ibrahim-ben-Siyar-ben- Hani-al-Nizam, etc. (40.)
On a pu reconnaître, par ce qui précède, que la théologie et la jurisprudence musulmanes ne forment, en réalité, qu'une seule science basée sur l'interprétation du Coran ; or, il était impossible que le Coran pût suffire à tous les préceptes religieux et à toutes les questions de droit; aussi, dès l'origine, avait-on recours, en certains cas, à la décision du prophète et de ses compagnons. Après leur mort, on rassembla les traditions orales de leurs préceptes, et c'est ainsi que fut composée la Sonnah, dès le premier siècle de l'hégire.
Le Coran et la Sonnah n'offrant point un système régulier, on sentit bientôt la nécessité d'en posséder un pour la théologie et la jurisprudence; quatre docteurs entreprirent ce travail. Ils considérèrent d'abord les ibadai ou pratiques religieuses, c'est-à-dire les principes qui règlent la vie religieuse du musulman, et les maamelat ou actes civils, c'est-à-dire les principes qui règlent la conduite du musulman dans la vie sociale. Ils appelèrent scheria la loi suprême, fondamentale, émanée de Dieu même, et les dispositions susceptibles d'être abrogées par la volonté ou le caprice des circonstances ou des hommes; canoun, règlements; aouamir,
ordres ; aouamir-al-siaieh, ordres politiques ou civils. Les traités des quatre docteurs, quoique différant en quelques parties les uns des autres, furent reconnus comme orthodoxes ; ils portent le nom de leurs auteurs, et Ton distingue les rites hanéfite, schaféite, malékite et hambalite.
Le premier de ces chefs de doctrine ou imams était Abou-Hanifah-Noman-ben-Thabit, né à Koufah en 699, et mort à Bagdad à l'âge de soixante et dix ans; ses principes furent résumés par Ibrahim-ben-Mohammed-ben- Ibrahim-el-Halebi (d'Alep).
Le second, l'imam Schaféi, était né à Gaza en 797, et mourut en Égypte vers 819 ; le troisième, Malek, fils d'Anas, naquit à Médine en 712, et y mourut en 795; le quatrième, l'iman Hanbal, mourut à Bagdad en 855, à l'âge de quatre-vingts ans.
D'autres jurisconsultes, parmi lesquels nous mettrons au premier rang Mohammed-ben-Schehab-al-Zoheiri, s'étaient empressés de consigner par écrit les traditions législatives qu'ils avaient pu recueillir, et l'étude de la loi s'était peu à peu répandue. Ce fut le khalife Harounal-Raschid qui réussit à fixer d'une manière convenable l'administration de la justice; en 786, il investit de la judicature Abou-Yousef-Iakoub-ben-Ibrahim , disciple d'Abou-Hanifah, et, à partir de cette époque, il ne confia les fonctions déjuge, dans loute l'étendue de son vaste empire, qu'à des hommes instruits que lui désignait Yousef.
En Espagne, sous le règne d'AI-Hakkam, Iahia, qui avait entendu les leçons de Malek, celles d'Ebn-al-Casem, mort en 806, et d'Ebn-Ouahb, mort en 812, exerça la même autorité qu'Yousef; il substitua à la jurispru-
dence hanéfite d'Alaouzai (mort en 778) les principes du rite malékile, et il en fut de même en Afrique, où Sehnoun, qui vécut de l'année 776 à 854, imita l'exemple d'Iahia. Depuis cette époque, la jurisprudence malékile n'a pas cessé d'être en honneur dans le Magreh et chez tous les musulmans d'Afrique, jusqu'au Soudan ; il n'y a d'excepté que l'Égypte, où les schaféites prédominent et où cependant les trihunaux suivent le rite hanéfite adopté en Turquie, en Tarlarie et dans une grande partie de l'Inde, parce que le grand cadi siégeant au Caire est envoyé chaque année de Constantinople.
Par suite de nos rapporls avec les Arabes d'Afrique, c'est le rite malékite qui doit attirer particulièrement notre attention; le gouvernement a chargé M. le docteur Perron de traduire en français le Moukhtasar) ou précis de jurisprudence de Khalil-ben-Ishak-ben-lakoub, qui est, sans contredit, le meilleur code des jurisconsultes malékiles; Khalil mourut en 1422 île J.-C. ; il avait pu profiter, par conséquent, des nombreux traités dont le rite Malek avait été le sujet ; les principaux sont le Mouiïaouaneh et le Moukhtaleha (propositions enregistrées et propositions mêlées), attribués à Sehnoun; le Meouazieh de Mohammed-ben-al-Méouaz, mort en 894; VOtbieh de Mohammed-ben-Ahmed-ben-Abdelaziz-al-Otbi, de Cordoue, mort en 867 ; le Ouadiha (les propositions évidentes) d'Abou-Merouan-abd-al-Melik-ben-Habid-al- Selemi, de Cordoue, mort en 852; le Mebsouth, \ étalé, d'Abou-Ishak-lsmail-ben-lsliak-ben-lsmail,cadideBagdad, mort en 895, et le Medjmoua (les propositions rassemblées) d'Abou - Abdallah - Mohammed - ben-lbrahim - ben- Abdou, jurisconsulte de Cairowan, mort en 873.
Jusqu'au temps de Khalil, d'autres jurisconsultes raalékites acquirent une grande réputation. Nous citerons parmi eux Ebn-el-Hadjeb, mort au Caire en 1248 ; Abou- Mohammed-Abdallah-ben-Abi-Zeid, de Cairowan, mort en 970; Ebn-Farhoun, de Médine. mort en 1377; mais les juristes dont Khalil invoque surtout l'autorité sont : Ellakhmi (Aboul-Hassan-Ali-ben-Mohammed-a!-Rabihi), mort en 1085; Ebn-Younis (Abou-Bekre-Mohammedben-Abdallah, le Sicilien), mort en 1059; Ebn-Roschd (Mohammed-ben-Ahmed-Aboul-Walid), mort en 1126; et El-Mazeri (Abou-Abdallah-Mohammed-ben-Ali-ben- Omar, le Tamimide), né à Mazara en Sicile et mor en 1141.
Le rite hanbalite est tout à fait abandonné. — Les doctrines d'Abou-Hanifah ont donné lieu à d'importantes complications ; le Hedaia fil forou ou Guide dans les branches de la loi, composé vers 1180 par Borhan-eddin, et le Mischat-al-Masabih ou Collection des traditions les plus autlientiques, rédigé en 1330 par A bou- Abdallah- Mahmoud, d'après l'imam Houssain qui florissait à Bagdad vers 1220, ont été traduits en anglais et ont été mis à contribution par M. Mils dans son Histoire du mahométisme. On ne saurait imaginer combien les Arabes ont attaché d'importance à ces recueils de jurisprudence, que des commentateurs habiles développaient sans cesse; deux cents ans après la mort de Mahomet, Abou-Abdallah-Mohammed-al-Bokhari avait déjà fait choix de sept mille deux cent soixante-quinze traditions vraies, sur cent mille douteuses et plus de deux cent mille fausses; son livre (le Sahih) fut approuvé par les quatre sectes orthodoxes des sonnites ; on sait que les
points sur lesquels s'accordent les quatre imams sont regardés comme lois fondamentales; on distingue ces lois par le nom à'ldchma (concordance) ; elles sont, après le Coran et la Sonnai), la troisième source de la théologie et de la jurisprudence musulmanes. La quatrième source de ces sciences, c'est Yanalogie, qui ne s'emploie que pour les cas où il n'existe point encore de règles fixes ; dans les causes extraordinaires, on a recours aux décisions des princes (fetwa) dont on a fait une quantité de recueils. La connaissance des fetwas forme une branche séparée de la jurisprudence (4I).
Après avoir ainsi passé en revue ce qui se rapporte à la philosophie et à la jurisprudence chez les Arabes, nous nous trouvons encore une fois ramenés au Coran, qui constitue la base première de leur littérature. Mahomet devait fixer en effet la langue de son pays, que les poètes avaient déjà perfectionnée et que tous les peuples soumis au joug de^l'islamisme s'empressèrent d'adopter; le Coran servit de modèle pour les règles de la grammaire et du style. Comme il était écrit sans voyelles, il pouvait être lu et expliqué de différentes manières; Aboul-Aswad (mort en 688), en inventant la vocalisation du livre par excellence, ouvrit un vaste champ aux explications grammaticales ; la lexicographie prit naissance; la syntaxe indiqua la composition du discours, la disposition des périodes, le choix des ornements et des figures de rhétorique. L'art de lire et d'interpréter le Coran forma plus de cent branches diverses, qui donnèrent lieu à une infinité d'écrits de tout genre. Bien loin de se corrompre au contact des autres idiomes, l'arabe s'enrichit d'une foule d expressions nouvelles, se
L1VKE VI, CHAPITRE 111. 93
développa de plus en plus avec l'étude des auteurs grecs, et devint la langue savante de l'Orient. La littérature persane ne fut qu'une division de la littérature arabe. De même qu'en Allemagne, au moyen âge, les ouvrages scientifiques étaient écrits en latin, tandis que les Minnesingers créaient la poésie nationale, de même chez les Persans et les Turcs les livres de science ont conservé la nomenclature arabe, et l'on ne peut encore aujourd'hui les étudier a fond sans avoir acquis la connaissance piéalable de la. langue de Mahomet.
C'est là un fait remarquable qu'au milieu des nombreux dialectes que parlent les nations musulmanes, en Asie jusque dans l'Inde, en Afrique jusqu'au Soudan, et qui offrent des différences si tranchées, le Coran est compris de tous; *il maintient au milieu de ces populations, si opposées par leurs mœurs et leurs usages, une sorte d'unité de langage et de sentiments. Dans les écoles ou mekteb, on donne aux enfants comme exercices des Inschallah et Maschallah (ce que Dieu veut), des Allah Akbar et Allah Kérim (Dieu est grand), puis un (atiha (la première sourate du Coran). Dans les académies ou rnedreseh, ils apprennent VAdjaroumia de Mohammedben-Daoud-Alsanadji, le Tesrif du scheik el-Iman, l'alfiya ou la quintessence de la grammaire arabe de Djemal- Eddin-Mohammed-ben-Malek, le Flambeau de Motarrézi ; la syntaxe des désinences d'Ebn-Hescham. Nous possédons un cours complet de grammaire arabe, etc., qui contient le Mirah-el-Arwah d'Ahmed-ben-Ali-ben-Masou ; Vlssi du scheik lsseddin-Aboul-Fodhail-Abdel-Wahab- Amadeddin-ben-Ibrahim-el-Sendjani ; le Maktoud, ou doctrine de l'inflexion des noms et des verbes de l'imam
Yousef-Hanifi ; le Bina* ou doctrine des parties indéclinables du discours; les Emsile, du tableaux de conjugaison.
Nous ferions connaître plus en détail les travaux des scoliastes et des grammairiens arabes, si M. de Sacy n'avait pas donné dans son immortel ouvrage tout ce qu'il est possible de savoir à ce sujet; l'illustre savant a jeté la plus vive lumière sur la nomenclature grammaticale des Arabes, en remontant aux principes généraux du langage et en comparant terme par terme les diverses parties de deux systèmes aussi étrangers l'un à l'autre que celui des Orientaux et celui des Européens (").
On a fait observer avec raison que la langue arabe avait été étudiée avec plus de zèle parles peuples soumis que par les conquérants eux-mêmes; les plus anciens grammairiens, Sibavaihi, Farezi, Zedjadj, ainsi que les principaux théologiens, élaient Persans. Au premier rang des lexicographes les plus célèbres parait lsmaïlben-llammad-Djewheri, né à Farab, dans la Transoxiane, vers le milieu du IVe siècle de l'hégire, et Firouzabadi, né en 1328 de J.-C, à Cazerin, dans les environs de Schiraz. Djewheri parcourut la Perse, la Mésopotamie, la Syrie, l'Egypte, revint en Khorasan et fixa sa résidence à Nischabour. Ce fut là qu'il publia en 999, sous le titre de Si/tah-al-Logkaty la pureté du langage, le dictionnaire le plus parfait qu'aient eu les Arabes; luimême reçut le surnom d' Imam-Âlloglial, le maître suprême de la langue ; son ouvrage a servi de matière à un grand nombre de commentaires, et il a été mis à contribution par Golius et Meninski qui en faisaient le
plus grand cas. Firouzabadi (Medjid-Eddin-Abbou-Thaher- Mohammed-ben-Iacoub) vint à une époque de décadence, mais il avait entre les mains de précieux matériaux, et il résolut de composer un livre qui contint toutes les , richesses de la langue arabe. Il existait deux dictionnaires d'une grande étendue : le Mokaddem d'Aboul- Hassan-Ali-ben-lsmaïl, surnommé Ebn-Seïd (mort en 1 065), et le Obad, en vingt volumes, de l'imam Hassan-ben- Mohammed de Saana (mort en 1252). Firouzabadi entreprit de les refondre dans un vaste recueil qui devait avoir soixante volumes aussi forts que le dictionnaire de Djewheri. Son Camous- (al-Camous-al-Mohit, l'Océan environnant), que nous possédons, est le résumé de ce travail dont il forme à peine la trentième partie. Après avoir longtemps voyagé et s'être instruit à l'école des scbeiks les plus estimés des lieux qu'il visitait, il finit par s'établir à Zébid où il mourut en 1415, âgé de quatre-vingts ans. Le souverain de l'Yémen, Ismaïl-ben- Abbas, surnommé Alascraf, ne cessa de le protéger, et on prétend même que Bajazet et Tamerlan, frappés de la haute considération dont il jouissait, lui envoyèrent des. présents. Il composa plus de quarante ouvrages qui, malheureusement, ne nous sont pas parvenus.
Nous n'abandonnerons pas cette branche importante delà littérature arabe sans dire quelques mots d'Aboul- Casem- Mahmoud -Zamakschari, grammairien, lexicographe et interprète du Goran (mort en 1143), qui acquit aussi par ses écrits une grande renommée; il partageait les opinions des molazélites et s'en faisait honneur. Un cite de cet auteur un commentaire sur le Coran intitulé : Casschaf, un traité de la syntaxe arabe,
une Production à l'étude de la grammaire et un lexique arabe persan qui a été publié dans ces derniers temps.
La rhétorique et l'éloquence tiennent aussi une place importante dans la littérature orientale; on peut consulter à cet égard les gloses et commentaire et Djordjani sur le Telkhis-el-Miftah de l'imam Djelaleddin- Mahraoud-ben-Abderrahmam-el-Cazwini, par Saad-Eddinel-Teflasani, le Hadaik-el-Bélaghat de Mir Schems-Eddin, qui contient un traité complet de la rhétorique et de la prosodie persane, et XAdab-el-Khatib, ou traité du style et des divers genres d'éloquence d'Ebn-Cotaibah, mort en 890. Ce fut Khalil-ben-Ahmad qui le premier rédigea, d'après les anciens poêles, les règles de la métrique adoptées par toutes les nations musulmanes. Le Persan Ebn-al-Sekaki, rhéteur célèbre, a été comparé à Quintilien pour la clarté et la justesse des préceptes ; à Cicéron pour la beauté et la richesse du style. Dans sa Méthode universelle, Algazéri expose les différentes espèces de connaissances qu'il juge nécessaires à l'orateur; enfin, dans un livre sur le même sujet, Alsoiouthi traite de la pureté, de l'élégance, de l'énergie de la langue arabe, et joignant l'exemple au précepte, il cite des passages des auteurs les plus estimés avec leurs témoignages à l'appui de ses doctrines (*•).
A côlé des rhéteurs que nous venons de nommer, nous devons placer les philologues : Hariri parait en première ligne ; ses mêcamât, ou séances, au nombre de cinquante, dont M. de Sacy a donné une si belle édition, sont célèbres dans tout l'Orient ; elles se composent de nouvelles racontées par un personnage supposé, et sont entremêlées de prose et de vers ; l'auteur affecte d'em -
ployer des expressions figurées ou énigmatique5" peu usitées; les allusions et les proverbes dont son ouvrage est semé en rendent la lecture difficile; aussi est-il peu de livres qui aient eu autant de commentateurs.
Ebn-Khallican nous apprend, dans son dictionnaire biographique, qu'Hariri était né en 1054 et qu'il mourut à Bassorah en 1121 ; c'était, dit-il, un des premiers docleurs de son siècle ; ses mêeamât renferment une grande partie des richesses de la langue arabe et de ses dialectes; quiconque les connaît à fond et comme elles méritent de l'être peut se faire une idée du talent de cet écrivain, de l'abondance de ses lectures et des ressources de son érudition ; la séance appelée Haramiiah tomba entre les mains de Schérif-Eddin-Abou-Nasr-Anouschirwan-ben-Khaled-ben-Mohammed-Caschani, visir de Mostarsched-Billah, qui la trouva parfaite et engagea l'auteur à en composer d'autres; le visir Djélal-Eddin- Omaid-Eddaulah-Aboulhassan-Alifut aussi le protecteur de Hariri, qui consacra sa vie à la culture des lettres; on lui doit encore un traité en vers sur la grammaire arabe, intitulé Molhat-Alirab, et un commentaire en prose sur ce même traité (").
Avant lui, Hamadani (Aboul-fahl-Ahmed-ben-Hosain), mort en 1007, à l'âge de quarante ans, s'était exercé dans le même genre de compositions et se vantait d'avoir fait quatre cents mécamât; il était doué d'une mémoire prodigieuse et récitait sans hésitation un poème qu'il avait entendu lire une seule fois ; il improvisait avec la plus grande facilité, et tout ce qu'il disait était remarquable par le choix des expressions, la pureté et l'élégance du langage.
98 v LIVRE VI, CHAPITRE III.
C'est à cette branche de la littérature arabe qu'il faut rattacher les fables et maximes morales de Locman, que l'on a cherché à identifier avec Esope, et que les Orientaux appellent le sage par excellence; les contes et apologues d'Ebn-Arabschah de Damas; l'ouvrage d'Ebn-al-Mokaffa intitulé Calila et Dimna, première traduction qui ait été donnée en arabe des fables de Bidpai, et le recueil des Mille et une Nuits, dont l'auteur est inconnu, chef-d'œuvre inimitable qui allie à des faits historiques tout ce que l'imagination la plus brillante peut semer d'épisodes charmants, de pensées élevées et quelquefois délicates (45).
Ceci nous conduit à parler des recueils de proverbes et de chansons que possèdent les Arabes, et qui sont une source féconde de renseignements historiques. Le livre des Proverbes, de Meidani, a souvent exercé la sagacité de nos plus illustres orientalistes; mais c'est surtout le Kitab alagani, ou le livre des chansons, d'Aboul-Faradje-Ali-ben-Hosain-Isfahani (d'Ispahan), qui a jeté une vive lumière sur les anciennes annales de l'Arabie. Isfahani était versé dans la connaissance des combats fameux et des faits mémorables de ses ancêtres, dans celle des généalogies et de la bibliographie ; il composa plusieurs ouvrages jusqu'à sa mort, arrivée en 356 de l'hégire; mais le plus important, sans contredit, comme le plus volumineux, est son recueil de chansons, dont la Bibiothèque nationale possède un exemplaire en quatre volumes in-folio. On se tromperait si l'on jugeait ce livre d'après son titre d'un genre frivole; ce sont de véritables morceaux de poésie empruntés à différents auteurs, avant ou après l'islamisme, qui four-
Dissent de nombreux et intéressants matériaux pour l'histoire civile et littéraire des Arabes. L'abondance, la variété et le piquant des anecdotes de toute espèce qui y sont racontées font passer rapidement sur des particularités dépourvues d'intérêt, auxquelles l'auteur s'est peut-être un peu trop attaché. Cet ouvrage, qui n'est connu en Europe que depuis l'expédition d'Egypte, est fondé sur un recueil de cent chansons fait pour le khalife Raschid, par lbrahira-Mauseli, Ismaïl-ben-Djami et Folaih-ben-Aoura; plus tard, par l'ordre de Wathek, Ishak, fils d'ibrakim, ajouta à cette collection les chansons de Mabed, d'Ebn-Soraidj, d'Younis, celles de plusieurs khalifes ou de leurs fils, et quelques pièces de poésie 'auxquelles se rattachait une histoire instructive ou intéressante: Isfahani, qui vint ensuite, joignit aux chansons dont il fit choix les faits qui les expliquaient, des notices sur les poètes qui les avaient composées, et pour piquer davantage la curiosité du lecteur, évita de s'assujettir à aucun ordre régulier (*6). La généalogie du poète Abou-Katifah, petit-fils d'Okbah, tué de sang-froid après le combat de Beder par ordre de Mahomet, pour ne citer qu'un exemple, fournit à l'auteur des digressions historiques pleines d'intérêt. Nadr-ben-Hareth partagea le sort d'Okbah; c'était un homme distingué par ses connaissances ; il avait voyagé hors de son pays, étudié les langues étrangères, lu avec soin les monuments littéraires des Perses et des Grecs, et apporté ces ouvrages à la Mecque, où il avait introduit le goût de la musique; mais, fier de son érudition, il s'était fait l'ennemi du faux prophète, relevant ses contradictions, l'accusant d'ignorance. Il paya cher cette hostilité. Le
sort des armes l'ayant fait tomber entre les mains de son rival, celui-ci se hâta de se débarrasser d'un ennnemi incommode. Mahomet cependant regretta d'avoir cédé à un sentiment de vengeance condamnable, en entendant Kotailah, sœur de Nadr, déplorer dans les vers suivants le malheur de son frère :
0 cavalier! Othail (c'est là que Nadr avait reçu le coup mortel) est un lieu où tu arriveras le matin du cinquième jour, si tu es bien guidé.
Vas trouver celui qui repose en cet endroit, et porte-lui de ma part un adieu dont le léger bruit ne cessera de faire palpiter nos chameaux.
Dépeins-lui mes regrets, qui tantôt arrachent de mes yeux des larmes abondantes, tantôt m'oppressent et me suffoquent.
Nadr entendrait-il ma voix? peut-on croire qu'un mort qui ne peut parler soit capable d'entendre ?
11 a péri par le glaive des enfants de son père ; grand Dieu, quels liens de parenté ils ont ainsi brisés t
Fatigué, chargé de chaînes, captif, il a été lentement conduit au supplice comme un animal garrotté.
0 Mahomet, fils d'une mère distinguée dans toute la tribu, et du père le plus illustre,
L'indulgence ne t'aurait causé aucun préjudice ; souvent l'homme généreux, quoique agité par les transports de la haine et de la colère, pardonne à son ennemi.
Si tu avais voulu accepter une rançon, nous t'aurions offert les objets qui eussent été pour toi les plus rares et les plus précieux.
Nadr était de ceux dont tu as puni les fautes, celui qui te touchait de plus près, et le plus digne de la liberté, si quelqu'un avait dû l'obtenir.
Les anecdotes abondent dans les récils de Meidani, et quelques-unes sont curieuses ; à propos de ce proverbe : Certes, il y a de la magie dans l'éloquence, il rapporte que ces mots furent prononcés par Mahomet lorsqu'il reçut, en 630, une députation composée d'Amrou-ben-
Ahtem, Zibrikan-ben-Bedr et Kaïs-ben-Asem, (jui embrassèrent alors l'islamisme. Il est souvent fait mention de
Kaïs-ben-Asem dans l'ancienne histoire des Arabçs et,
dans les événements qui suivirent la mort de Mahomet. Lorsqu'il fut à l'article de la mort, il montra à ses en- . fants un faisceau de flèches, et leur dit d'essayer de les rompre, voulant ainsi leur faire sentir les avantages qui doivent résulter de l'union. Dans un autre endroit, Meidani cite ce proverbe : Le bâton provient du petit bâton, pour indiquer que parfois une grande chose naît d'une petite, et il donne à ce sujet quelques détails qui ont fourni à un auteur célèbre le sujet d'un conte bien connu : les quatre fils de Nizar, Modar, Aiab, Rebiah, Anraar, n'ayant pu s'entendre sur le partage des biens paternels, se rendirent auprès d'Afâ-le-Djoramide, qui était le juge des Arabes; sur la route, ils rencontrèrent un homme qui cherchait un chameau ; ils lui demandèrent si ce chameau n'était point borgne, penchant d'un côté, sans queue, d'un naturel farouche ; l'homme répondit affirmativement et s'imagina que les quatre frères s'étaient emparés de l'animal, mais ils déclarèrent ne l'avoir pas même aperçu. Interrogés par Afâ, Modar dit qu'en voyant les restes d'un champ dont l'herbe avait été mangée seulement d'un côté, il en avait conclu que la bête qui était venue paître en cet endroit était borgne; Rébiah avait remarqué qu'un des pieds de devant avait laissé sur la terre une trace bien imprimée, tandis que la trace de l'autre pied était mal formée; Aiad avait jugé qu'il n'avait point de queue, parce que ses excréments n'étaient point dispersés ; Anmar enfin avait observé que l'animal se trouvant dans un lieu dont
l'herbe étak abondante, l'avait quittée pour une herbe beaucoup plus maigre. Les Arabes aimaient beaucoup
. à exercer ainsi leur sagacité, et on rencontre dans leurs
: écrits plusieurs traits de ce genre.
On a dit avec raison que les poètes arabes avaient élé les premiers historiens de leur pays. Tous les ans, à la foire d'Ocazh, on entendait le récit des hauts faits des guerriers en renom ; chacun vantait la noblesse et l'illustration de sa tribu. Lorsqu'une pièce de vers ou cacida obtenait l'admiration générale, elle était écrite en lettres d'or et attachée aux murs de la Kaaba ; de là les moallacat dont nous avons parlé. Celle de Harithben-Hillizé rappelle le différend des Bacriteset des Taghlibites, les combats où ses adversaires ont eu le dessous, les affronts qu'ils ont reçus et qui sont restés impunis.
Zoheir célèbre dans sa moallacat la réconciliation des Abs et des Dhobyans. Amr ou Amrou, fils de Colthoum, fait dans la sienne un éloge emphatique de la tribu des Taghlibites en général, et de la famille de Djohram en particulier. Les moallacat d'Imroulkaïs, de Tarafa, d'Antara et de Lebid ont un autre caractère : c'est une suite de tableaux où se peint l'imagination de l'auteur; les riches détails, les comparaisons variées, les figures hardies dont ces poèmes sont semés, ont servi de modèle aux écrivains des siècles suivants. Imroulkais, né vers l'an 500, avait longtemps mené une vie errante. Son père était chef des Abou-Asad ; il périt assassiné, et Imroulkais, pour venger sa mort, s'adressa inutilement aux Arabes nomades du désert, aux princes de l'Yémen et à l'empereur Justinien; il expira lui-même près d'Ancyre, peut-être empoisonné. Tarafa eut une
destinée plus cruelle encore : ayant encouru la disgrâce du roi de I lira, Amr, fils de Hind et de Moundhir III, qui l'avait accueilli avec faveur, il fut enterré vivant, à peine âgé de vingt ans. Antara, qui s'illustra par ses exploits et son génie poétique, n'eut pas des aventures moins surprenantes : fds de Cheddad et d'une esclave abyssinienne, il suivit le sort de sa mère; déclaré libre au milieu d'une action sanglante, il fît plus d'une fois des prodiges de valeur et devint un véritable héros; ses hauts faits ont donné naissance à un roman moderne très-populaire en Orient, et qui ne comprend pas moins de trente-quatre volumes in-4°. L'auteur, Sayyid-Yousef, fils d'ismaïl, a fait une peinture exacte de l'existence des Arabes du désert, dont il décrit avec une verve singulière les vertus et les vices, introduisant dans son récit les événements et les personnages les plus remarquables du siècle de Mahomet. Antara fut tué dans un âge avancé par un Arabe de la tribu de Nebhan, nommé Wizr, qui fut un des députés envoyés au prophète en 629 par les Benou-Tay (47).
A côté des sept poètes qui eurent l'honneur d'attacher leur nom aux moallacat, se trouvent des hommes d'un mérite aussi éminent, parmi lesquels nous devons mentionner les deux Mourrakisch, qui prirent part à la guerre de Bacous ; Schanfara, de la tribu d'Ard ; Taabbata-Scharran ; Nabigha-Dhobyani, qui se concilia successivement la faveur des rois de Hira et des princes Gassanides, et qui vécut jusqu'au commencement du VIIe siècle de notre ère; enfin Dourayd, fils de Simma, qui périt à la bataille de Honaïn, après avoir atteint une extrême vieillesse.
i04 LIVRE VI, CHAPITRE III.
Dès les premiers temps de l'islamisme, ce furent les poètes de la Mecque qui commencèrent l'attaque contre les nouvelles doctrines. Mahomet fut en butte aux satires d'Abdallah, fils de Zibara; d'Abou-Sophian, fils de Harith, fils d'Abdelmotaleb et d'Amrou, fil* d'El- As, fils d'Ommiah; il chargea trois poètes khazradjites de sa défense : Hassan, fils de Thabit ; Abdallah, fils de Rowaha, et Caab, fils de Malik. Les hostilités furent vives de part et d'autre, et les victoires de Mahomet purent seules arrêter cette guerre de récriminations et d'allusions mordantes. Un autre Caab, fils de Zoheir, l'auteur d'une des moallacat, ayant parlé du prophète et de sa religion en termes méprisants, fut frappé de proscription ; plus tard, il se fit musulman pour sauver sa vie, et «omposa la Cacida si célèbre, connue sous le nom de Poème du manteau (Cacida-el-borda). Lorsque Mahomet l'entendit réciter ces vers :
Le prophète est un flambeau qui éclaire le monde ; C'est un glaive que Dieu a tiré pour frapper l'impiété,
il lui jeta son manteau comme marque de satisfaction; ce manteau, acheté depuis par les khalifes Abassides, est conservé, dit-on, encore aujourd'hui à Constantinople dans le palais des sultans ottomans (48).
Les recueils d'anciennes poésies arabes qui comprenaient les productions d'un auteur ou d'une tribu entière portaient le nom de divan, et la connaissance des divans formait une branche des études historiques; quelques ouvrages comme le Hamasa offrent au contraire la collection des meilleurs morceaux d'écrivains différents. La poésie ne se conserva avec son énergie primitive
que dans l'Arabie même; au dehors elle perdit de sa force et de sa dignité ; on l'appliquait à toutes les sciences : la théologie, la philosophie, l'algèbre et même la grammaire furent quelquefois traitées en vers.
Au IXe siècle de notre ère, Motenabbi composait plosieurs poèmes en l'honneur de l'émir Seif-Eddaulah- Aboul-Hassan-Ali-ben-Hamdan ; Abou-Temam-Hamimben-Aws, surnommé Al-Thaii, rédigeait le Hamasa; on admirait plus tard Abou-Nowas, mort en 810; Ebn- Doreid, mort en 933; Abou-Ola, mort en 1057; Ebn- Faredh, mort en 1235, etc.; vers 1092, Tantarani mettait en vers arabes le traité de jurisprudence de l'iman Gazzali-Omar-ben-Faredh (né en 1180, mort en 1234), et publiait un poème sur la doctrine et les pratiques de l'ordre des fakirs ; ses ouvrages, très-estimés des Orientaux, étaient recueillis en un divan par son disciple Ali.
On reproche généralement à la poésie arabe de manquer d'étendue, de variété et de plan; si l'on excepte quelques contes des Mille el une Nuits écrits moitié en prose, moitié en vers, les poèmes historiques d'Abou- Temam, de Gumaleddin, etc., certains ouvrages où* paraissent des interlocuteurs, tels que le Babillard, l'Homme qui élève trop et l'Homme qui baisse trop la voix, par Abou-Jali-ben-al-Hobaria, et les dialogues de Mohammed-ben-3/o/kimad, introduisant sur la scène cinquante professions qui toutes parlent leur langage particulier, on rencontre peu d'écrits de longue haleine ; la plupart des morceaux qui brillent par la beauté des détails sont resserrés dans un cadre uniforme et parfois décousu ; cependant il faut reconnaître que les poètes
de la grande époque du khalifat n'ont pas cette recherche de sentiment, cette exagération d'images qui déparent le plus souvent les compositions orientales; on pourrait même les accuser d'un défaut contraire, si oncles jugeait d'après les sentences d'Ali. La ballade de Maiçounah est d'un style chaste et pur; le mauvais goût n'envahit la litttérature qu'au temps de la décadence (49).
C'est surtout dans la poésie lyrique que se révèle le génie des Arabes; leur élégie est pleine de sensibilité; leur épigramme est vive et mordante ; leur apologue est quelquefois sublime, leur idylle pleine de grâces et de vérité; ils n'ont qu'à retracer les scènes qui sont sous leurs yeux, sans qu'il leur soit nécessaire de rien changer au langage de leurs héros; aussi excellent-ils dans le genre pastoral.
En Espagne, l'imagination des poètes s'exerçait dans les nouvelles et les romances ; les sectateurs de Mahomet furent toujours de grands conteurs; le soir ils se rassemblaient sous leurs tentes pour entendre quelque récit merveilleux auquel se mêlaient, comme à Grenade, la musique et le chant; le Romancero, composé de . pièces traduites ou imitées de l'arabe, retrace avec exactitude les fêtes du temps, les jeux de Bragues, les courses de taureaux, les combats des chrétiens et des musulmans, les hauts faits et les danses des chevaliers, et cette galanterie délicate et recherchée qui rendit les Maures espagnols fameux dans toute l'Europe. Le nom . seul des poètes, le titre de leurs ouvrages qui nous sont encore presque inconnus, rempliraient des volumes. C'est de leurs divans que les Provençaux empruntèrent la rime, employée de temps immémorial par les Arabes
Ahmed-ben-Mohamraed (Abou-Amrou), mort en 970, considéré comme le meilleur poète arabe de l'Espagne, écrivit aussi les annales de la Péninsule et célébra les entreprises des Ommïades.
Il ne faudrait pas croire cependant que les sources que nous venons d'indiquer fussent les seules à consulter pour bien connaître les traditions des Arabes ; ils avaient aussi leurs historiens. On a coutume de placer au premier rang Aboulfeda, Aboulfarage et Bohaeddin, qui ont été mis tout particulièrement à contribution par les savants de l'Occident; mais Ebn-Khaldoun, Makrizi, Schems-Eddin, Soyouthi, Nowairi et d'autres que nous aurons l'occasion de mentionner, n'ont certes pas une moindre valeur. Hadji-Khalfa cite treize cents ouvrages appartenant à ce genre, et le Nethaidge de Jahia- Effendi en désigne quinze comme classiques. Ils ont en général la sécheresse des chroniques ; on n'y trouve pas cette liaison morale des événements qui constitue véritablement l'art d'écrire l'histoire ; toutefois, l'exactitude avec laquelle sont indiqués les lieux et les dates des événements offre un mérite qu'on ne saurait trop apprécier, et permet aux esprits d'un ordre élevé d'appuyer leurs considérations et leurs jugements sur une base solide et réelle.
Aboulfeda, dont nous avons déjà parlé en traitant des géographes arabes, mêlé à tous les grands intérêts de son temps, exerçait à Hamah la puissance souveraine au commencement du XIVe siècle. Doué de qualités éminentes, il brillait par son courage à la guerre et par sa prudence dans les conseils ; il aimait avec passion les lettres et les sciences, et il écrivit une
Histoire abrégée du genre humain, divisée çn cinq parties et remplie de faits curieux. La première partie comprend les patriarches, les prophètes, les juges et les rois d'Israël; la seconde, les quatre dynasties des anciens rois de Perse ; la troisième, les pharaons d'Egypte, les rois de la Grèce, les empereurs romains ; la quatrième, les rois de l'Arabie avant Mahomet; la cinquième, l'histoire des différentes nations, des Syriens, des Sabéens, des Coptes, des Persans, etc., et les événements arrivés depuis la naissance de Mahomet jusqu'en 1328 de J.-C. — Aboulfeda mourut trois ans plus tard. — Son livre n'est pour les temps anciens qu'une compilation de valeur médiocre; mais il peut être consulté avec fruit pour l'histoire politique et littéraire de l'islamisme et pour celle des empereurs grecs des VIIIe, 1X° et Xe siècles.
Nous possédons d'Aboulfarage une chronique ou histoire universelle depuis la création du monde, qui fournit de précieux documents sur les Arabes, les Mongols et les conquêtes de Gengis-Khan ; né en 1226 à Malatia, mort en 1286, Aboulfarage, nommé aussi Bar-Hebrœus. était de la secte des chrétiens jacobites ; il fut successivement évêque de Gouba, d'Alep et primat des jacobites d'Orient ; il composa plusieurs ouvrages de théologie et de philosophie, et après avoir écrit son histoire générale en syriaque, il la traduisit lui-même en arabe à la prière de ses amis.
Pour Bohaeddin, il nous est connu par son histoire de Saladin; né à Mossoul en 1145, il étudia avec ardeur les traditions et la jurisprudence, professa quelque temps à Bagdad dans le collège de Nedham-
el-Mulk, puis dans celui que le cadi Kemal-Eddin- Mohammed-Chehrezouri avait fondé à Mossoul. S'étant concilié la faveur de Saladin, il fut nommé par ce prince cadi'lasker ou juge de l'armée, et juge de Jérusalem. Après la mort du sultan, à laquelle il assista, il conserva sous ses fils une très-grande influence et devint cadi d'Alep, où il fonda un collège et une école ; vers 1231, il renonça aux affaires publiques et ne cessa jusqu'à sa mort, arrivée en 1235, de professer avec distinction (51).
On conçoit très-bien qu'en présence du despotisme oriental, les historiens manquassent de la liberté nécessaire pour exprimer leurs pensées ; lorsqu'un prince défendait sous peine de mort d'écrire les annales de son règne, ils étaient avertis qu'ils devaient mettre la plus grande réserve dans leurs appréciations et se borner à rappeler les faits qui pouvaient rehausser la gloire du souverain. Cependant Ibn-Khaldoun parait sortir de la classe commune; né à Tunis en 1332, jeté jeune encore au milieu des révolutions dont l'Afrique fut le théâtre au XIVe siècle, il servit quelque temps les rois de Fez, et se rendit ensuite au Caire où il enseigna publiquement. Nommé chef des cadis de la secte de Malec en Egypte, souvent destitué, mais rappelé presque aussitôt par les sultans, qui comprenaient toute la valeur de ses services, il mourut à l'âge de soixante-seize ans, en 1406. Parmi les ouvrages qu'il avait composés, il en est un qui révèle un génie véritable et dont nous aurons bientôt une excellente traduction ; il est connu sous le nom d'annales d'Ebn- Khaldoun et contient, indépendamment de prolégo-
mènes étendus, l'histoire des Arabes jusqu'à la fin du XIVe siècle, et celle des Berbères.
L'auteur traite d'abord de la critique historique ; puis il étudie la société à son origine, donne une description succincte du globe et recherche quelle influence la diversité des climats peut exercer sur l'homme ; il examine ensuite les causes du développement et de la décadence des Etats chez les peuples nomades et au milieu des grandes agglomérations d'individus ; il traite du travail en général, énumère les diverses professions libérales et mécaniques, et termine par une classification des sciences, animant son récit par des exemples curieux et instructifs puisés dans les annales de toutes les nations. Il existe une version turque de ces prolégomènes, faite sous le règne d'Achmet III, par Mohammed Pirizadeh et qui est d'un tiers plus longue que le texte original.
Makrizi (Taki-Eddin-Ahmed), contemporain d'Ebn- Khaldoun, ne fut pas moins célèbre comme écrivain; il mourut en 1442, laissant deux ouvrages d'une égale importance, l'histoire des sultans maralouks, traduite par M. Quatremère, et la description historique et topographique de l'Égypte, mine inépuisable d'anecdotes relatives à l'histoire religieuse, politique, administrative et commerciale de cette contrée depuis sa conquête par les Arabes.
La famille de Makrizi était originaire de Baalbek; lui-même, né au Caire en 1364, y grandit et y fit ses études ; ses heureuses dispositions le firent entrer bientôt dans les bureaux de la chancellerie auprès du cadi Bedreddin-Mohammed-ben-Faddl-Allah-Omari. Il
fut à plusieurs reprises revêlu de la charge de mohtêsib et exerça divers emplois relatifs à la religion. 11 avait d'abord adopté les opinions de la secte des hanéfîs ; il embrassa plus tard les dogmes de Schafeï et montra contre les partisans d'Abou-Hanifah une partialité qui lui a été reprochée par ses contemporains. Les vastes connaissances qu'il avait acquises et un goût très-vif pour la vie retirée lui permirent de se livrer entièrement à la composition de nombreux ouvrages qui lui ont valu dans ces derniers temps le surnom de Varron de l'Egypte musulmane ; il est à regretter que plusieurs de ses écrits ne nous soient point parvenus, mais on peut se faire une idée de l'activité littéraire de Makrizi, en songeant qu'il avait entrepris de rédiger une chronique générale qui devait avoir plus de quatre-vingts volumes. Ce recueil, qui ne fut point achevé, comprenait par ordre alphabétique l'histoire de tous les princes qui avaient régné en Égypte, de tous les personnages qui avaient fleuri dans cette contrée, et même de ceux qui l'avaient habitée ou visitée momentanément. Il existe à la Bibliothèque nationale un volume de ce dictionnaire, de la main même de l'auteur, qui permet de juger l'ensemble et les détails du plan que s'était tracé Makrizi (**).
L'Égypte compte de nombreux historiens ; indépendamment de Djemal-Eddin-ben-Wasel, qui vivait en 1250, et que Makrizi a souvent mis à contribution, nous pouvons mentionner Aboul-Mahasen-ben-Taghri-Berdi, qui nous a laissé les annales de cette contrée, depuis l'invasion des Arabes jusqu'en 1453, époque à laquelle lui-même florissait; Ebn-Ayyas (Mohammed-ben-Ahmed),
qui les a continuées jusqu'en 1522 de J.-C. ; Scheras- Eddin, fils d'Aboul-Sorour, qui s'arrête en 1652 ; on sait quel service immense M. de Sacy a rendu aux lettres orientales, en traduisant la description de l'Egypte d'Abdallatif, contemporain du sultan Saladin (né à Bagdad en 1161, mort en 1231); Al-Soïouthi (Aboul-Fadhl-Abderrahman-Djeleddin) n'est pas moins célèbre qu'Abdallatif, par son histoire de l'Egypte, qui s'étend depuis le commencement du monde jusqu'au règne du sultan Abou-Nasser-el-Melik-al-Aschraf-Çaitbaï ; cet écrivain, qui composa plus de livres que beaucoup de personnes n'en ont lu dans le cours de leur vie, était né à Siout, en Egypte, vers l'année 1445 de J.-C. ; il mourut en 1505, et sa biographie pourrait se borner à la liste de ses ouvrages s'il était possible de la donner complète ; M. Audiflfret, dans la notice qu'il a donnée sur Soïouthi, n'en compte pas moins de cinquante-six (53).
Cette fécondité merveilleuse se retrouve dans la plupart des auteurs arabes des beaux jours de l'islamisme ; Masoudi, qui vivait au Xe siècle et qui jouit comme historien d'une grande réputation, brillait surtout par l'étendue de ses connaissances. Animé, dès son enfance, d'une vive passion pour l'étude, il approfondit tour à tour les sciences, la philosophie, la littérature, la géographie et l'histoire. Lorsqu'on parcourt ses ouvrages, dit M. Quatremère, on est vraiment stupéfait en songeant sur quelles matières diverses il avait écrit et combien de questions importantes et difficiles se trouvaient résolues dans ses diverses productions. Son érudition était immense pour le temps
où il florissait ; non seulement il avait lu et médité tous les livres qui concernaient les Arabes, mais il avait embrassé dans ses vastes recherches l'histoire des Grecs, des Romains et de toutes les nations orientales, soit anciennes, soit modernes. Les opinions religieuses des juifs, des chrétiens, des hérétiques, des musulmans, des mages, des idolâtres, lui étaient également familières, et l'on pourrait assurer, sans crainte d'être démenti, que chez les Arabes aucun écrivain n'a réuni au même degré une érudition presque universelle. Si Masoudi manque quelquefois de critique, il faut se souvenir que son active curiosité le porta à visiter les lieux dont il voulait faire connaître l'histoire, et que souvent il se trouva entraîné à reproduire des récits d'origine quelque peu suspecte. On croit qu'il mourut vers 956 dans la capitale de l'Egypte, sans avoir revu l'Irak, sa patrie ; on ignore s'il prolongea sa carrière jusqu'à un âge avancé. Ses deux principaux ouvrages, les Histoires du temps (Akbar-al-Zeman) et le Livre moyen ( Kitab-Aousat), qui forment plus devingt volumes in-4°, ne sont pas connus en Europe ; mais son Moroudj Addheheb ou Maadin Aldjewahir, les Prairies d'or et les Mines de pierreries, nous est parvenu et nous a fourni une ample moisson de faits curieux et instructifs; l'ouvrage est divisé en cent vingt-six chapitres dont soixante- . cinq pour l'histoire ancienne des Arabes et des nations étrangères, et soixante et un pour celle de Mahomet et de ses successeurs. Ces chapitres contiennent bien moins une histoire suivie que des documents épars qui sans doute n'avaient point trouvé place dans les grandes collections historiques de l'auteur.
Près d'un siècle auparavant, Tabari (Abou~Djafar- Mohammed, fils de Djorair) composait sa chronique universelle qui s'étend depuis le commencement du monde jusqu'à l'an 302 de l'hégire (914 de J.-C); il était d'Amol, capitale du Tabari s tan, et il mourut à Bagdad en 922, à l'âge de quatre-vingt-trois ans ; versé dans la connaissance des traditions et de la jurisprudence, il était compté au nombre des docteurs appelés Moudjtehed, parce que dans les questions controversées, ils ne suivaient l'opinion d'aucune école et ne consultaient que leur propre autorité. On croit que l'histoire que nous possédons de cet écrivain est l'extrait d'un ouvrage beaucoup plus considérable qu'il avait abrégé lui-même ; quoi qu'il en soit, cette histoire, telle que nous la possédons, fort estimée des Orientaux qui en ont fait des traductions en turc et en persan, passe pour très-véridique. Elle a été résumée et continuée par George, fils d'Amid, connu sous le nom d'Elmacin, chrétien d' Egypte né en 1223 de J.-C, et mort à Damas en 1273. Une partie de ce travail d'Elmacin a été traduit en latin par Erpenius et en français par Vattier, et malgré les erreurs dont ces versions fourmillent, on y trouve des faits intéressants avec des dates exactes. Tant que les grands monuments historiques laissés par les Arabes ne seront pas mis à notre disposition, Elmacin sera consulté avec fruit, et, soumis à, une critique sévère, fournira d'utiles matériaux aux amis des lettres orientales (*4).
Nous devons encore mentionner parmi les historiens arabes Ebn-al-Athir, Nowairi, Eha-Forat, etc. Ebnal-Athir, surnommé Azeddizn, la gloire de la religion,
el Djézéri, du lieu de sa naissance, passa ses premières années à Djézireh-beni-Omar, en Mésopotamie, et se fixa ensuite à Mossoul, où sa maison devint le rendezvous des hommes les plus distingués ; c'est là qu'il composa son Kemal-al-Tewarikh (chonique complète), qui commence à la création du monde et se termine à l'an 1231 de J.-C. Abou-Thaleb-AU la continua jusqu'en 1258, et Moulana-Nedjm-Eddin-Alnedhari en ût une traduction persane sous le règne de Mirza- Miran-Schah, fils de Tamerlan. Ebn-al-Athir écrivit aussi l'histoire des Atabeks de Syrie, celle des compagnons de Mahomet et un abrégé du traité des généalogies d'Abd-oul-Kerim-al-Samani, qui a remplacé l'original aujourd'hui perdu.
Nowairi, compté parmi les historiens originaires de l'Egypte, avait adopté les doctrines de Schafeï ; on connaît de lui une encyclopédie historique qui comprend dix volumes et qui donne sur les antiquités des Arabes des renseignements précieux ; il était presque aussi célèbre, comme calligraphe, qu'Ebn-al-Bawad, si renommé à Bagdad vers la fin du Xe siècle ; il avait copié huit fois le grand recueil des traditions de Bokhari intitulé Sahik, et vendu, dit-on, chaque exemplaire mille pièces d'argent ; il mourut vers 1331 de J.-C, à l'âge d'environ cinquante ans. Après lui Ebn-al-Foral, né en 1335, mort en 14Q5, nous laissait une chronique en vingt-cinq volumes qui remonte à l'an 622 de J.-C. Enfin Ahmed-ben-Arabschah écrivait en 1430 la biographie de Timour ou Tamerlan.
te XIIIe siècle vit aussi fleurir Ebn- Wasel (Mohammedbea-Saiem), auteur présumé de la chronique du faux
Tabari, et Ebn-Djouzi, auquel on attribue le Miroir du temps. Un autre Ebn-Djouzi, de 1117 à 1201, s'était fait remarquer comme jurisconsulte, historien et prédicateur éloquent. Olbi, vers 1050, né probablement dans la Transoxiane, rédigeait dans sa chronique la biographie de Mahmoud le Ghaznévide ; enfin Ebn- Kothaibah de Bagdad, mort en 890, avait bien antérieurement recueilli d'importants matériaux sur les généalogies arabes et composé une histoire des poètes (**).
Nous ne nous étendrons pas plus loin sur cet intéressant sujet ; les noms viendraient en foule se ranger sous notre plume, et nous serions obligé de dépasser les limites qui nous sont fixées ; nous devons dire néanmoins que l'Espagne produisit également un grand nombre d'historiens d'un mérite réel. Ebn-al-Couthiah, mort en 978 à Cordoue, raconta la conquête de la Péninsule par les Arabes. Le poète Ahmed-ben- Mohammed écrivit vers la même époque, comme on l'a vu plus haut, les annales de cette contrée et les entreprises des Ommïades ; Ebn-al-Faradhi , mort en 1012, au moment de la prise de Cordoue par les Berbères, avait composé une chronique des poètes et des savants ; plus tard Ebn-Khattib, né en 1313 à Grenade, mort en 1374, rassemblait les plus curieux documents sur les annales des khalifes et rois d'Afrique et d'Espagne. Almakkari, que M. P. de Gayangos a traduit et publié dans ces dernières années, avait fait un grand usage de l'ouvrage d'Ebn-Khaltib.
Né à Tlemcen, Achmed-ben-Mohammed-Almakkari appartenait à une très-ancienne famille des environs de cette ville; il se rendit à Fez vers IfcOO, et y rechercha
la société des hommes les plus éclairés de ce temps ; en 4618, il entreprit le pèlerinage de la Mecque et alla s'établir au Caire; dix ans après, il complétait à Damas ses dynasties de l'Espagne musulmane, dictait un commentaire sur les prolégomènes d'Ebn-Khaldoun, et préparait une nouvelle biographie de Mahomet. M. de Gayangos, en nous faisant connaître cet estimable écrivain, nous a donné une liste assez considérable d'historiens arabes qui ont traité diverses parties des annales de la péninsule ibérique. Alkaisi rédigea, vers 1125, un dictionnaire biographique des poètes et des savants du XIe siècle; Ebn Hayian composait une histoire générale des musulmans d'Espagne, dont Alazdial-Homaïdi de Majorque a fait un abrégé en 1095; Ebn-Sabihi-s-Salat, du XIIIe siècle de notre ère, retraçait l'histoire de l'Espagne sou3 les Almoravides et les Almohades; Ebnhabid-as-Solami publiait une chronique qui comprenait le règne des sept premiers khalifes ommïades. Ebn- Harith-al-Khoshni résumait l'histoire des cadis de Cordoue jusqu'à la fin du Xe siècle; Schehab-Eddin- Âhmed-Alfasi écrivait une histoire universelle, qui devait être abrégée par Sidi-Alhadj-Ash-Ashatili, etc. (5C).
En esquissant le tableau des principaux historiens arabes, nous ne pouvons passer sous silence les noms des historiens persans les plus célèbres, car il y a entre ces écrivains les mêmes rapports, les mêmes analogies qu'entre les astronomes et les mathématiciens qui ont écrit indifféremment dans l'une et l'autre langue; Mirkhond, Daulel-Schah, Khondemir, Schahrestani, etc., nous ont laissé tous les éléments d'une histoire générale de l'Orient, et l'on ne saurait étudier
les annales du kbalifat sans consulter leurs œuvres ; Mirkhond (Hamam-Eddin-Mikhravend-Mohammed), né en 1433, mort en 1498, composa sous les auspices d'Ali-Schir, vizir du sultan Timouride Aboul-Ghazi- Houcein-Behadour, une histoire universelle qui se termine avec le règne de Shah-Rokh; son fils et son abrévialeur Khondemir n'est pas moins estimé; il rédigea le Khelasse-al-Akbar (quintessence de l'histoire, etc.), qui s'arrête en 1499, et YHdbid-al-Seiar, etc. (l'ami des biographies et des hommes distingués), qui comprend les événements de 1525; c'est dans ce dernier ouvrage qu'on voit la preuve de l'usage du papiermonnaie dès la fin du XIIIe siècle. Parlerai-je de l'histoire des poètes de Daulet-Shah, de l'histoire des Mongols de Raschid-Eddin traduite par M. Quatreraère, de la chronique de Ferischtah, de la vie de Timour de Scherif-eddin-Ali, etc. Ce serait un appendice nécessaire de l'école historique des Arabes; mais pour ne point nous écarter des limites de notre sujet, nous nous bornerons à ces indications succinctes; nous devons d'ailleurs entrer dans quelques développements sur une * branche de la littérature orientale que nous n'avons encore fait qu'effleurer.
On a vu déjà mentionner çà et là quelques dictionnaires biographiques. On se ferait difficilement une idée du grand nombre d'ouvrages de ce genre que l'on trouve chez les Arabes ; Casiri a fait beaucoup d'extraits de la bibliothèque des philosophes de Zouzéni; Ebn-Osaibah, mort en 1269, dans son histoire des médecins, est demeuré sans rival. Enfin, Ebn-Khallican et Hadji-Khalfa, en résumant les travaux de leurs devanciers, ont tracé le
tableau le plus parfait et le plus intéressant de la littérature des Arabes, en donnant la nomenclature et en indiquant les productions d'un nombre infini d'auteurs. Ebn-Khallican (Schems-Eddin-Aboul-Abbas-Ahmed), né en 1211 de J.-C. à Arbel, appartenait à l'illustre famille des Barmécides ; il remplit successivement la charge de grand cadi au Caire et à Damas, et mourut dans cette dernière ville en 1281 ; son dictionnaire historique comprenait huit cent quarante-six articles; mais les manuscrits que nous possédons de ce livre ne sont pas tout à fait complets. La bibliothèque orientale d'Hadji- Khalfa, recueil bien autrement considérable, ne contient pas moins de dix-huit mille cinq cent cinquante indications d'ouvrages orientaux, avec le nom des auteurs et une notice biographique sur chacun d'eux. Hadji- Khalfa (Moustafa, fils d'Abdallah), appelé quelquefois Katib-Tchelebi, était premier secrétaire et ministre des finances d'Amurat IV ; il mourut à Constantinople, sa ville natale, en 1658 de notre ère; il avait aussi composé un traité de géographie sous le titre de Djihan- Numah (miroir du monde), et parmi d'autres ouvrages qui ne nous sont point parvenus, une grande chronique (Tariki-Kebir) qui s'étendait depuis la création jusqu'en 1654 (*•).
Nous ne saurions mieux terminer cet exposé du développement des sciences et des lettres chez les Arabes que par le nom d'Ha'lji-Khalfa, qui en est l'historien le plus estimé. On a pu apprécier l'influence toute-puis* santé que l'école de Bagdad avait exercée à la fois sur l'Orient et sur l'Occident; nous retrouvons chez les Arabes la plupart des idées dont l'Europe moderne se
glorifie, et de plus ils relient deux grandes époques, celle des Grecs et celle de la renaissance, conservant les travaux de la première et préparant la seconde. On a cherché à rabaisser leur mérite; mais la vérité se fait jour de toutes parts, et on leur rendra tôt ou tard la justice qui leur est due.
On prétendait que les Arabes n'avaient jamais fait faire de progrès à l'industrie, par suite d'une erreur malheureusement trop commune qui consiste à les confondre avec les *Turcs. Pour démontrer qu'ils excellèrent dans les arts secondaires ou mécaniques, c il suffit, dit M. Viardot, de rappelèr quelle renommée ils avaient chez toutes les nations comme tanneurs, fondeurs, ciseleurs, fourbisseurs d'armes et fabricants d'étoffes ; ces cimeterres d'une trempe irrésistible, ces cottes de mailles si légères et si impénétrables, ces tapis moelleux, ces fins et brillants tissus de laine, de soie ou de lin, dont les cachemires modernes sont une tradition, attestent assez leur incontestable supériorité dans tous les arts industriels. »
La simplicité des premiers khalifes avait bientôt fait place à un luxe et à une magnificence sans égale, sous les Omraïades et les Abbassides; M. Œlsner en a tracé le tableau. Les huit cents millions laissés par Almanzor, après toutes les dépenses de son règne, annonçaient la splendeur de Mahadi, d'Haroun-Alraschid et d'Alroamoun. Cette pluie de perles inondant, au rapport d'Aboulfeda, Duran le jour de ses noces, l'éclat non moins surprenant du mariage de Mothaded, et la pompe d'étiquette de Moctader ne pouvaient être effacés que par la profusion des Arabes d'Espagne; la parure des
femmes de Grenade, leurs ceintures, leurs écharpes, leurs bonnets tissus d'or et d'argent, l'extrême recherche de leurs vêtements attestaient l'opulence des particuliers, tandis que les khalifes de Cordoue employaient d'immenses trésors à la construction de monuments dont on admire encore aujourd'hui les débris ( 9). #M. Girault de Prangey a étudié avec soin l'art arabe et comparé les monuments architectoniques de l'Espagne et de l'Orient (00). Pour la péninsule, il distingue trois époques successives. La première, du VIIIe au Xe siècle, accuse une imitation mal déguisée des édifices chrétiens et romains. La mosquée de Cordoue était sans doute du même style que celle de Damas qu'elle devait surpasser en magnificence, et l'on ne peut douter que les églises décrites par Eusèbe de Césarée dans sa Vie de Constantin, avec des cours, des portiques, des fontaines et des logements pour les prêtres, n'aient servi de modèle aux mosquées de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte. On trouve dans ces mosquées les mosaïques des artistes byzantins. Mais déjà en 965 l'ornementation grecque si somptueuse semble insuffisante ; on recherche les décorations éclatantes, on multiplie les détails; la forme des arcs se complique de festons et de courbes variées, comme on le voit à Cordoue par la chapelle Villaviciosa construite sous le khalifat de Hakem.
La seconde époque du Xe au XIIe siècle marque le* premiers développements de l'architecture mauresque encouragée par les princes almoravides et almohades. Les Arabes s'éloignent de la route suivie jusque-là ; Tare à ogive, les mosaïques en faïence, les broderies les plus capricieuses, les ornements coulés en stuc sont à la
mode ; les inscriptions abondent et font partie des décors. C'est surtout à Séville que se fait sentir cette transformation, dans la Giralda, l'Alcasar et la mosquée que la cathédrale actuelle a remplacée.
Enfin, la troisième époque, où Fart arabe atteint son apogée, est en môme temps celle de la splendeur da royaume de Grenade. L'Alhambra en est l'expression la plus haute. L'extérieur simple et imposant du palais est conforme aux habitudes du- Maure, qui fuit les regards étrangers ; l'entrée n'est qu'un arc immense décoré de quelques emblèmes et d'une inscription qui rappelle le nom du fondateur de l'édifice ; les murailles sont construites avec une espèce de mortier mêlé de petites pierres que le soleil colore diversement; à l'intérieur, au contraire, le génie de l'homme déploie toutes ses ressources. De vastes galeries peintes et dorées, ornées d'arcades de toutes formes, sont découpées en festons, en stalactites, et chargées de dentelles en stuc ; les appartements percés de fenêtres à claire-voie, la salle des ambassadeurs, celle des deux sœurs, le cabinet des infantes, la tour de Comarès, la cour et la fontaine des Lions, la cour de l'Alberca, au-dessous de laquelle se trouvent des bains imités de l'antique, offrent à la vue d'admirables effets : ici l'eau jaillit à travers des millions de colonnettes élégantes, isolées ou groupées de la manière la plus pittoresque; là elle se répand dans des rigoles de marbre ; elle forme tantôt des cascades, tantôt des jets élancés, et alimente des bassins dans les patios entourés d'arbustes et de fleurs. Partout des inscriptions habilement combinées avec les sculptures expriment des sentiments nobles, élevé9, et ajoutent un nouveau
prestige aux merveilles de ce palais, que les rois chrétiens ont en partie détruit. Les ornements intérieurs des salles principales de cette ancienne résidence des rois maures sont en plâtre ; les mouvements et les dessins en relief représentent des formes géométriques qui, bien que se répétant constamment, n'en ont pas moins d'élégance et de délicatesse. Les peintures, distribuées avec art et protégées par le climat de l'Andalousie, sont encore aujourd'hui ce qu'elles étaient du temps des Abencerrages. Dans quelques-unes des salles qui entourent la cour des Lions, on voit briller les couleurs appliquées jadis par les Arabes; elles sont très-simples et ne se composent que de rouge, de bleu, de jaune et de vert ; on en a fait récemment l'analyse (,!) ; les matières bleues et rouges qui dominent sont formées de bleu d'outremer et de vermillon ou sulfure de mercure.
Il est assez difficile d'apprécier comparativement les monuments de Palerme, la Ziza et la Cuba, ceux de Tunis, de Cairowan et d'Alger, où l'on retrouve peu d'édifices qui appartiennent à la belle période de l'art mauresque. Au Caire, les mosquées semblent révéler une connaissance plus sûre de la mécanique, un choix plus intelligent des matériaux ; mais rien dans l'ornementation n'approche de la perfection des dessins de l'Alhambra. On doit aussi regretter que l'on n'ait pas encore étudié d'une manière générale les édifices que les Arabes ont élevés en Syrie, en Mésopotamie, en Perse et môme dans l'Inde, aux différentes époques de leur domination; ils doivent offrir des caractères particuliers qu'il serait utile de déterminer exactement; nous
m LIVKE VI, CHAPITRE III.
avons lieu d'espérer que d'habiles artistes combleront bientôt cette lacune.
L'étendue de l'empire des khalifes, les richesses de son sol, la variété des climats, la population, l'état policé des provinces devaient exciter nécessairement des spéculations commerciales; les productions de l'Espagne, de la Barbarie, de l'Égypte, de l'Abyssinie, de l'Arabie, de la Perse et de la Russie; celles des contrées que baigne la mer Caspienne, les marchandises de l'Inde et de la Chine affluaient à la Mecque, a Médine, à Koufah, à Bassorah, à Damas, à Bagdad, à Mossoul, à Madaïn; l'établissement des colonies avait créé de nouveaux centres d'affaires et ouvert des routes importantes. Les Arabes étaient d'ailleurs portés vers l'industrie par la loi même du Prophète qui fait un devoir du travail, et recommande le commerce et l'agriculture comme méritoires et agréables à Dieu ; aussi respectaient-ils l'état de négociant et la personne de celui qui l'exerçait; les gouverneurs de provinces, les généraux, les savants ne rougissaient point de s'appeler Cajan le tailleur, Atari le droguiste, Jouaeri le joaillier, etc. Le libre passage des marchandises au milieu des armées et la sûreté des grands chemins étaient maintenus sur tous les points; des puits et des citernes étaient creusés dans le désert, des caravansérails élevés de distance en distance, et les voyageurs y trouvaient les secours qui leur étaient nécessaires sans frais considérables.
Des relations s'étaient établies de l'Espagne aux limites de l'Asie orientale ; une flotte arabe avait franchi le détroit de Gibraltar, et une tempête, en la rejetant sur la côte, lui avait enlevé l'honneur de découvrir les
Açores et peut-êlre l'Amérique; mais réduits à l'ancien continent, les musulmans avaient imprimé sur tous les points une active impulsion à l'industrie humaine. L'Espagne s'enrichissait des produits de son agriculture et de ses fabriques ; la canne à sucre, le riz, le coton, le safran, le gingembre, la myrrhe, l'ambre gris, le pistachier, le bananier, les mûriers, le hinné pour la teinture, le mohaleb qui favorise l'embompoint, fournissaient aux échanges de la Péninsule. Les tapisseries en cuir de Cordoue, les lames de Tolède, les draps de Murcie fabriqués avec les belles laines de ses troupeaux, les soieries de «irenade, d'Almeria et de Sévi lie, le papier de coton de Salibah étaient recherchés dans toutes les parties du monde. Le soufre, le mercure, le cuivre, le fer étaient exploités avec succès ; la trempe de l'acier d'Espagne faisait acheter avec empressement les casques et les cuirasses qui sortaient de ses manufactures. Les environs de Séville, couverts d'oliviers, contenaient cent mille fermes ou moulins à huile; la province de Valence donnait, à l'Europe les fruits des pays méridionaux ; des ports de' Malaga, de Carthagène, de Barcelone et de Cadix on faisait des exportations considérables, et les nations chrétiennes empruntaient aux Arabes les règles du droit maritime.
Sous les Maures, comme l'a dit M. Duruy, Tolède avait deux cent mille habitants et Séville trois cent mille. Elles n'en comptent aujourd'hui, l'une que vingt-cinq mille, l'autre quatre-vingt-seize mille. Cordoue avait huit lieues de circonférence, soixante mille palais et deux cent quatre-vingt-trois mille maisons; aujourd'hui elle a à peine cinquante-six mille habitants. Le diocèse
m UVRB VI, CHAPITRE III.
de Salamanque renfermait alors cent vingt-cinq villes ou bourgs; ce nombre se trouve réduit à treize. Séville avait six mille métiers pour la soie seulement, ai en 1742 on n'en comptait dans toute la Péninsule que dix raille pour la soie et la laine. Le géographe Edrisi, qui visita l'Espagne au milieu du XIe siècle, assure qu'il y avait dans le seul royaume de Jaen plus de six cents villes et hameaux qui faisaient le commerce de la soie. L'expulsion des Maures eut pour cette contrée un résultat aussi funeste que la révocation de l'cdit de Nantes pour l'industrie française, et le cardinal Ximenès voulut faire disparaître jusqu'aux souvenirs des services qu'ils avaient rendus en ordonnant par un décret, digne des temps barbares, que quatre-vingt mille manuscrits arabes seraient brûlés sur les places publiques de Grenade (os).
Les côtes de l'Afrique septentrionale avaient également pris un grand développement commercial ; il s'y élevait de nombreuses fabriques, et la Mauritanie Tingilane rivalisait avec la Péninsule par son activité manufacturière et rurale ; le pays de Sous rappelait l'Andalousie par sa fertilité et l'intelligence de ses habitants. L'Orient était à son tour entraîné par cet élan industriel ; à Siraf et Aden, on échangeait des denrées de la Chine, de l'Inde, de la Perse, de l'Éthiopie et de TÉgyple; les esclaves de Nubie el du Habasch, les peaux de tigres, la soie, le coton, l'ivoire et la poudre d'or du Zanguebar venaient des Éthiopiens ; l'Inde et la Chine envoyaient des étoffes, des broderies, de la porcelaine, des armes, des housses, du bois de 5 and al, des aromates, de l'ébène, du plomb et de l'étain, des perles et des pierres
précieuses; d'Aden ce» marchandises étaient transportées à Djedda, puis à Suez, et se partageaient entre les porta de l'Egypte et les villes maritimes de la Syrie ; les pays qui avoisinent la mer Caspienne s'approvisionnaient à la foire de Caboul, et les caravanes de Samarcande à Alep distribuaient les soieries de la Chine, les draperies de Cachemire, le musc et les drogues médicinales du Tokharestan (u3).
Les musulmans de l'Orient laissant aux Arabes occidentaux le commerce de la Méditerranée, se portaient de préférence du côté de l'océan Indien, ils parviennent, en suivant les rivages de l'Afrique, d'abord jusqu'au détroit Bab-el-Mandeb, et successivement jusqu'au Zanguebar et au pays des Cafres; ils fondent Brava, Mombaza, Quiloa, où se retire un frère du ^souverain de Schiraz, Mozambique, Sofala, Melinde et Magadoxo ; ils occupent les îles voisines des côtes et plusieurs points de Madagascar; ils pénètrent dans l'Inde et à la Chine, et leur nombre se multiplie rapidement par l'achat et la conversion à la foi musulmane des esclaves et des enfants qu'on expose. Dès l'année 850 de notre ère, on compte déjà dans le Coromandel une population maure ou arabe de huit cent mille âmes, et l'on «voit un souverain du Malabar aller finir ses jours à la Mecque. Les bâtiments de commerce ne se bornent pas au port de Calicut; ils atteignent Sumatra, les grandes lies de l'Archipel indien, traversent le golfe de Siam et arrivent à Canton. Dès l'année 651, des disciples de Mahomet avaient pénétré dans le Céleste Empire par le nord en partant de Samarcande ; mais il fallait deux mois pour faire ce trajet, et la voie maritime, plus avantageuse
pour le transport des marchandises, fut bientôt préférée ; les Arabes eurent à Canton un cadi que l'empereur de la Chine leur permettait d'élire, et dès Tannée 758 ils étaient assez puissants pour oser piller impunément les magasins de cette ville. Les Malais avaient pour la plu- 1 part embrassé l'islamisme, et depuis le golfe Persiqoe jusqu'à l'extrémité orientale de l'Asie, on entendait et on parlait la langue arabe (64).
L'influence du Coran ne se fit pas sentir avec moins de force dans l'Afrique centrale, qui nous est encore aujourd'hui si peu connue; les établissements que les Arabes avaient formés sur la côte orientale leur facilitaient de ce côté l'accès de l'intérieur de la contrée ; le pays des Somanlis, peuple doux et hospitalier, qui forme avec Socotora un entrepôt de commerce fort important, l'Abyssinie, le Sennaar et le Kordofan, en rapports continuels avec l'Égypte et véritable clé du Darfour et de l'Ouaday, élaient visités par les musulmans ; de Tripoli on se rendait aussi dans le Fezzan ; les caravanes parties du Magreb ne craignaient pas de s'aventurer au milieu des sables du désert de Sahara, qui recouvrent, des bords du Nil a l'Océan, une surface évaluée à deux cent mille lieues carrées, et de se répandre dans le Soudan ou la Nigritie. La race arabe devait marquer son passage au milieu des populations africaines en caractères ineffaçables, et les voyageurs modernes s'accordent tous à signaler les améliorations qui en ont résulté sous le rapport physique, moral et intellectuel (•*)•
Nous venons d'exposer les causes et les principaux
effets du grand mouvement de civilisation qui s'est propagé avec les Arabes, au moyen âge, des colonnes d'Hercule aux confins de l'Asie; il nous reste, pour compléter ce vaste tableau, à dire un mot-de quelques découvertes qui leur sont dues et qui ont changé l'état littéraire, politique cl militaire du monde entier, le papier, la boussole et la poudre à canon.
On a vu déjà combien d'inventions utiles et importantes nous ont été transmises par les Arabes; quand même ils n'en auraient pas été les véritables auteurs, on ne saurait leur refuser la gloire de les avoir mises en lumière et de les avoir propagées d'un bout du monde à l'autre. C'est ce qu'ils ont fait pour le papier, la boussole et la poudre à canon. Parce qu'on s'est imaginé, d'après quelques textes apocryphes, que les Chinois en avaient connu l'usage à une époque ancienne, on a cru qu'on pouvait enlever aux Arabes l'honneur d'en avoir doté l'Europe; mais c'était une profonde injustice. On a dit aussi que l'imprimerie existait à la Chine dès le VIIIe siècle, et cependant les noms de Gultenberg, de Fausset de Schœfler n'ont rien perdu de leur éclat. Est-ce que les Arabes, prenant des Chinois le papier de soie, ne leur auraient pas en même temps emprunté l'imprimerie s'ils l'avaient connue? Est-ce que les peuples du Céleste-Empire ont jamais su tirer parti des découvertes que le hasard seul leur a peutêtre révélées? Quel usage ont-ils fait de la boussole, eux qui croyaient encore en 1850 que le pôle sud était une fournaise ardente; et la poudre a-t-elle jamais reçu entre leurs mains ces applications si variées dont on trouve la trace chez les Arabes?
il. 9
Il faut bien reconnaître qu'au siège de la Mecque, en 690, on employait déjà des espèces de bombes; qu'au XIIIe siècle, en Egypte, on se servait de la poudre de nitre pour lancer des projectiles avec un bruit semblable au tonnerre. Il en est fait également mention à l'occasion d'un combat naval livré par le roi de Tunis à l'émir de Sévilte au XIe siècle; én 1308 au siège de Gibraltar, en 1324 à celui de Baeza, entrepris par Ismaël, roi de Grenade, de Tarifa en 1340, d'Algéziras en 1342, et Ferréras dit positivement que les balles étaient lancées au moyen de la poudre. Les Espagno Is commencèrent dès lors à s'en servir, et l'on voit peu à peu les armées de l'Europe pourvues de canons sans qu'il soit question de ces essais, de ces tentatives qui auraient nécessairement précédé l'organisation de l'artillerie, si l'invention de la poudre avait eu lieu chez les nations chrétiennes, comme quelques écrivains l'ont affirmé (••).
Pour la boussole, rien ne prouve que les Chinois l'aient employée pour la navigation, tandis que nous la trouvons dès le XIe siècle chez les Arabes qui s'en servent non seulement dans leurs traversées maritimes, mais dans les voyages de caravanes au milieu des déserts, et pour déterminer l'azimut de la kéblah, c'est-à-dire la direction des oratoires musulmans vers la Mecque.
Il en est de même pour le papier. Vers l'année 650 on fabriquait déjà à Samarcande et à Bokhara du papier avec de la soie ; en 706 Iousef Àfnrou imaginait à la Mecque de substituer le coton à la soie : de là le papier de Damas dont parlent les historiens grecs. En Espagne, où le lin et le chanvre sont plus communs, s'élèvent
des fabriques de papier de linge. « Le papier de Xativa, dit le géographe Edrisi, est excellent et incomparable. » Valence et la Catalogne font bientôt à Xativa une concurrence redoutable ; au XIIIe siècle la Castille se sert du papier des Arabes, qui de là pénètre en France, en Italie, en Angleterre et en Allemagne; mais les manuscrits arabes remportent toujours par la finesse et l'éclat du papier, aussi bien que par le choix des ornements aux couleurs vives et brillantes (*7).
C'est ainsi que l'influence exercée par les Arabes se manifesta sur toutes les branches de la civilisation moderne. Du IXe au XVe siècle on vit se former une des plus vastes littératures qui existent; des productions multipliées, de précieuses inventions attestent l'activité merveilleuse des esprits à cette époque, et, faisant sentir leur action dans l'Europe chrétienne, justifient l'opinion que les Arabes ont été en tout nos maîtres. D'un côté, des matériaux inestimables pour l'histoire du moyen âge, des relations de voyages, l'heureuse idée des dictionnaires biographiques; de l'autre, une industrie sans égale, des édifices d'une pensée et d'une exécution grandioses, d'importantes découvertes dans les arts, voilà ce qui doit relever à nos yeux ce peuple trop longtemps dédaigné.