LES ARABES D'ORIENT
Nous avons tracé le tableau de cette civilisation admirable qui se trouve si heureusement placée entre la civilisation grecque et la civilisation moderne ; mais il ne suffit pas de montrer les Arabes aux jours de leur prospérité, et de faire ressortir l'influence qu'ils ont exercée sur l'Orient et l'Occident, il faut les suivre dans leur décadence même et rechercher s'il n'existe pas au milieu d'eux un travail de transformation insensible et de rénovation politique. S'ils disparaissent de la scène du monde, l'œuvre immense qu'ils ont créée continue de subsister; les barbares du nord qui ont renversé leur domination sont devenus leurs tributaires, au point de vue de l'intelligence ; l'islamisme est encore tout-puissant en Asie et en Afrique; il a déjà réparé. la perte de l'Espagne par ses conquêtes dans la Turquie d'Europe ;
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malheureusement le fatalisme des Ottomans jettera comme un manteau de glace sur tous les peuples soumis à leur empire.
Les Arabes ne se mêlent plus aux révolutions de TOrient ; toute leur vie se concentre dans les déserts et dans les villes éparses de leur péninsule ; les Bédouins des frontières de la Syrie etduNedjed reprennent leurs habitudes . d'indépendance sauvage et semblent avoir oublié les grandes entreprises de leurs pères. Les habitants de l'Hedjaz sont moins étrangers aux événements du dehors, parce qu'ils ont la garde des villes saintes, la Mecque et Médine, qui attirent le respect de tous les musulmans, à quelque race qu'ils appartiennent; depuis la prise de Bagdad par le khan des Mongols Houlagou, les sultans mamelouks leur ont accordé leur protection. Dans l'Yémen (1258), les princes ayoubites sont chassés du pays que le Saladin a su réunir à ses États, et des chefs indigènes ont fondé de nouvelles principautés. Aden fortifiée reste un des plus riches entrepôts du commerce de l'Orient. L'Hadramaut, l'Oman et le Bahreïn jouissent dans une paix profonde du fruit de leurs transactions avec les peuples de l'Inde et de la pèche du corail sur les bords du golfe Persique. L'est de l'Afrique, les îles de la mer des Indes, les côtes du Malabar et des contrées qui s'étendent jusqu'à Malaca et même jusqu'à la Chine, sont visitées par les voyageurs et les négociants arabes, qui y répandent encore leurs idées, leurs usages et leur religion.
Tandis que Bagdad succombe, le royaume de Grenade jette en Espagne un vif éclat et prolonge son existence jusqu'en 1492. Ce n'est qu'en 1609 que les Arabes
abandonnent définitivement la Péninsule et se dirigent vers les États barbaresques. Mais les populations du littoral, loin de les accueillir avec empressement, ne leur permettenj de s'établir parmi elles qu'au prix des plus grands sacrifices. Dépouillés de leurs richesses, ils sont presque traités en ennemis. Qu'on était loin des temps des Tarik et des Mousa, où les Berbères et les Arabes marchaient unis sous les mêmes drapeaux et confondaient leurs intérêts! A mesure que l'ardeur du prosélytisme religieux s'était éteinte dans les cœurs, les familles qui, sous son influence, s'étaient ralliées à la grande pensée de l'unité musulmane, étaient rentrées dans leur sphère primitive. En 1609, les diverses tribus de l'intérieur des tenes restaient divisées entre elles sous la domination vigoureuse des Turcs, toujours maîtres de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Tlemcen depuis les brillantes expéditions de Barberousse; des renégats de tous les pays, des juifs, des chrétiens, des colouglis, nés du mariage des Turcs avec des femmes arabes ou berbères, s'étaient établis de tous côtés et n'avaient entre eux aucun lien de fraternité. Les Arabes formaient à peine le quart ou le tiers de la population des États barbaresques; un petit nombre préférait le séjour des villes et principalement au Maroc, sous l'autorité des schérifs, conservait les habitudes studieuses et comme un reflet des beaux jours du khalifat ; la plupart toutefois, voués à la vie nomade, recherchaient l'indépendance et l'obscurité du désert (08).
On comprend que dans une telle situation la race arabe n'offre à l'histoire qu'un champ fort aride ; nous allons cependant indiquer les faits qui révèlent çà et là
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son existence et qui peuvent répandre quelque lumière sur son avenir.
Lorsque les Mongols envahirent la Syrie dans la seconde moitié du XIIIe siècle, ils trouvèrent dans la.résistance et le courage des mamelouks un obstacle infranchissable; de nombreuses tribus d'Arabes venaient se mêler aux armées égyptiennes et contribuaient à leur succès. Bibars, le plus célèbre des sultans Baharites, n'avait pas bésilé à se poser comme le défenseur de l'islamisme, au moment où nul souverain de l'Asie ne pouvait songer à remplir ce rôle. Aussi habile politique que soldat valeureux, il appela auprès de lui un descendant de la famille d'Abbas, qui avait échappé au sac de Bagdad, et dans une cérémonie solennelle le proclama khalife (69). Il est vrai que le personnage revêtu de ce titre demeura sans aucune autorité; qu'il dut investir Bibars d'une souveraineté absolue sur l'Égypte et la Syrie, et s'engager en même temps, lui et ses successeurs, à consacrer, au nom de la religion, toutes les usurpations des mamelouks. Néanmoins, cette résurrection dukhalifat impressionna vivement les esprits et entraîna, sans aucun doute, les habitants de l'Arabie au parti de Bibars ; ce prince se conciliait d'un autre côté leur amitié par les présents qu'à l'époque du pèlerinage il envoyait dans les villes saintes, ainsi que par les édifices qu'il y fit construire, comme témoignage de sa piété. Les autres sultans, fidèles au plan de conduite qu'il leur avait tracé, ménageaient avec soin les tribus arabes, qui constituaient leur principale force et pouvaient mettre au premier appel soixante-dix mille hommes sur pied. Plusieurs fois cependant il leur fallut imposer une obéis-
sance qui leur était contestée : ainsi, en 1301 , les Arabes des déserts de Suez tentèrent de couper les communications de l'Égypte et de la Syrie, et le prince régnant ne les dompta qu'après de puissants efforts et d'affreux massacres.
L'Yémen, toujours en proie aux discordes civiles, faillit, en 1325, tomber au pouvoir des mamelouks ; ils y furent appelés par l'un des chefs les plus considérables, et cherchèrent, en s'aidant des haines et des rivalités, à devenir les maîtres du pays. Les Hémyarîtes soupçonnèrent leurs desseins, s'unirent contre l'ennemi commun, et l'expédition des mamelouks n'eut d'autre résultat que le pillage de quelques villes importantes, Zebid, Ana, Hadilha. Ils firent une autre tentative en 1350, mais sans succès : ils réussirent à peine à assurer la prépondérance du chef qui avait invoqué leur appui.
Les Arabes souffrirent des luttes qui précédèrent et qui suivirent le remplacement définitif des mamelouks babariles par les Bordjites ou Circassiens (1375-1384). Ils furent plus cruellement éprouvés encore en Syrie, à l'arrivée de Tamerlan dans l'Irak-Arabi et le Djezireh, 1400. Ce conquérant ne songea point à renverser l'empire des mamelouks, mais il attaqua la Syrie pour venger une injure faite à ses ambassadeurs par le sultan du Caire; et plus d'une tête arabe, après la prise de Bagdad, Hamah, lieras, Baalbec et Damas, servit à la construction des pyramides humaines que le barbare laissait sur son passage comme un trophée de sa victoire. Les mamelouks virent avec joie ce torrent dévastateur envahir l'Asie Mineure et briser les Ottomans, dont ils commen-
çaient à craindre les rapides accroissements. La, bataille d'Angora, où périrent inutilement tant de milliers d'hommes, la captivité de Bajazet, et, plus tard, la mort de Tamerlan, consolidaient leur puissance (70) ; ils restaient seuls avec leurs forces presque intactes au milieu de la ruine générale, et des députés de Schah- Rokh» fils de Timour, étant venus demander que la prière publique fût faite au nom de leur maître au Caire, à la Mecque et à Médine, le monarque mamelouk les chassa honteusement de sa capitale (1425).
Les souverains de TÉgypte s'étaient exagéré leur propre grandeur; dès le quinzième siècle ils commencèrent à perdre de leur influence en Arabie. D'abord un des fils de Bajazet, Mahomet Ier, avait su faire oublier le désastre de son père; les présents qu'il adressa aux villes saintes de l'Hedjaz lui firent de nombreux partisans. Le nom des sultans de Brousse se propagea dans la Péninsule; on y suivit avec intérêt leurs progrès sur les chrétiens, et bien des musulmans rendirent à Dieu des actions de grâce à la nouvelle de la prise de Constanlinople (1453). Le voyage du prince Zizim, en 1481, et les subsides lournis par Bajazet, pour la restauration des forteresses et des citernes qui bordent la route des caravanes, quelques rapports directs avec la famille Kitada à laquelle appartenaient les schérifs de la Mecque, habituèrent les esprits à l'intervention des Ottomans dans les affaires intérieures du pays.
Plus tard, une puissance nouvelle enleva aux mamelouks le commerce de l'Orient, Depuis la prise de Bagdad par les Mongols, l'Egypte était devenue l'entrepôt des denrées de l'Inde et de l'Arabie, qui se répandaient
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ensuite, par la Méditerranée, dans l'Europe entière. Les musulmans, maîtres de la navigation de l'Océan indien, du golfe Persique et de la mer Rouge, apportaient à Suez les toiles de coton, les étoffes de soie, le poivre, la cannelle, l'écaillé, l'ivoire, la gomme, les diamants et les perles de l'Hindostan, l'encens, la myrrhe et le baume de l'Arabie, et rapportaient en échange les étoffes de laine, la verrerie, le fer, le plomb et le cuivre de l'Occident. De Suez les marchandises étaient tranférées à Damas et à Alexandrie, où les Pisans, les Florentins, les Catalans et les Génois, et surtout les Vénitiens, entretenaient des comptoirs florissants. Ce commerce était une des principales causes de la richesse des sultans du Caire. Ils no virent pas sans inquiétude apparaître dans la mer des Indes les vaisseaux de Vasco de Gama qui venaient de doubler le cap de Bonne-Espérance. Sentant combien la ^découverte de cette route nouvelle allait leur porter de préjudice, ils s'allièrent étroitement avec les Vénitiens, menacés également dans leurs plus chers intérêts, et résolurent d'entraver par tous les moyens possibles le triomphe des Portugais. Des négociations furent entamées avec différents princes de l'Hindostan; on avait des intermédiaires sûrs dans les négociants de la Mecque et de l'Yémen, qu'irritait aussi le partage d'un commerce dont ils avaient eu si longtemps le monopole. Enfin, par de sourdes menées, on souleva contre les Européens le peuple de Calicut, particulièrement dévoué à la foi musulmane. Les Portugais canonnèrent la ville coupable, brûlèrent tous les vaisseaux arabes qui se trouvaient dans le port, et s'imposèrent par la terreur à leurs en-
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nemis. Les bâtiments qui servaient au transport des marchandises ne pouvaient être opposés aux vaisseaux portugais. Venise procura au sultan du bois et les ma* tériaux nécessaires pour construire une flotte, et, en 1508, douze gros navires sortirent de Suez, et réunis aux forces du roi de Gambaye, obtinrent d'abord quelques avantages dans leurs premières rencontres , avec les Portugais ; mais la face des choses changea à l'arrivée d'Albuquerque. Ce grand homme détruisit l'escadre musulmane, établit dans l'île de Socotora un poste fortifié pour commander le détroit de Bab-el- Mandeb et surveiller la navigation de la mer Rouge, et comprima ainsi pour toujours l'essor maritime des sultans mamelouks (1510-1515).
Maître de quelques citadelles sur les rivages de l'Yémen et de l'Hadramaut, Albuquerque intercepta le commerce de cabotage qui se faisait entre ces deux provinces, et força les habitants de se réduire aux communications par terre. Il prit ensuite dans l'Oman la ville de Mascate, l'entrepôt des marchandises de la Perse, de l'Arabie et des Indes. Puis, non content de ces succès, il s'arrogea une domination exclusive sur le golfe Persique, par la conquête de l'île d'Ormuz et la construction de plusieurs citadelles sur la côte orientale du golfe Persique, où vivaient des tribus arabes indépendantes de la Perse. Une de ces citadelles devait garantir le port de Lundsje, une autre Bender Rischahr, une troisième l'île de Qas (selon Niebuhr), Keish (selon d'Anville). Ses successeurs assurèrent aux Portugais la pêche des îles Bahreïn, en élevant de petites forteresses dont on aperçoit encore aujourd'hui les ruines dans la
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principale de ces îles et non loin d'Elkatif, sur la côte de l'Haça ; mais Aden , la clef de la mer Rouge, leur manquait, et tous leurs efforts pour s'emparer de ce poste si important restèrent infructueux. Les Arabes se voyaient fermer néanmoins par des chrétiens la mer sur laquelle ils avaient toujours pu s'élancer en toute liberté, et dans l'impuissance de lutter contre un ennemi qui leur était aussi supérieur, ils se fortifièrent sur les cotes, tandis que leurs tribus, divisées entre elles, étaient uniquement occupées de conserver leur indépendance sous la direction des scheiks qu'elles s'étaient choisis (7I).
Tandis que le sud et l'est de la Péninsule s'effaçaient de plus en plus, il se passait au nord et à l'ouest des événements qui allaient donner de nouveaux maîtres à l'Arabie. L'Egypte et la Syrie, des mains des mamelouks, tombaient au pouvoir des Ottomans (1516-4518). Sélim Ier annonça hautement qu'il ne changerait rien à la politique des sultans Baharites et Bordjites envers les Arabes. Après sa première victoire, il prit le titre de protecteur des deux villes saintes (la Mecque et Médine) ; plus tard, au Caire, il accueillit avec bienveillance l'ambassadeur du schérif de la Mecque qui, abandonnant la cause des khalifes Abassides et des sultans mamelouks, était venu lui offrir les clefs de la Kaaba et faire acte de vassalité. Il se chargea de l'entretien des pauvres de l'Hedjaz, combla les scheiks de riches dons, et maintint la belle cérémonie qui avait lieu tous les ans au Caire pour le départ de la caravane portant à la Mecque le mihmel. Le dernier des khalifes Abbassides, Motawakkel (7*)f lui avait cédé les droits de l'Imamat en lui
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remettant l'étendard du Prophète et les princes ottomans se trouvaient ainsi placés au-dessus de tous les musulmans (4517). Parmi les Arabes d'Égypte et de Syrie, quelques-uns, avant la lutte, mécontents de n'avoir aucune part au gouvernement du pays, s'étaient joints aux Ottomans; à peine Touman-bey put-il obtenir le secours de la tribu de Haram; les autres, et surtout celle des Gazéli, refusèrent de le servir, malgré rengagement qu'il prenait de les affranchir pour trois ans du montant des taxes. Après une telle conduite, Sélim ne pouvait se montrer cruel à leur égard. S'il ne les récompensa point, du moins il n'aggrava pas leur sort. Elles eurent un nouveau souverain qui, résidant plus loin, fut moins exigeant. Du reste, la Porte ottomane se serait facilement assuré l'affection des fellahs, d'origine arabe pour la plupart, par quelques sages règlements d'administration. Tandis que dans les provinces turques les propriétaires payaient eux-mêmes au trésor impérial une contribution sur leurs revenus, en Égypte, par une mauvaise organisation des fermes et des impôts, le fellah seul était imposable; il fallait que sur son travail il satisfit à ses propres besoins et aux exigences du propriétaire aussi bien qu'à celle du fisc. Tel était le système économique des mamelouks. Il eût été d'une bonne politique de le modifier ; mais parmi les chefs ottomans chargés du gouvernement, les uns se laissèrent effrayer par l'influence encore redoutable des anciens mamelouks, le? autres furent gagnés par des présents, et celte utile réforme n'eut pas lieu.
A l'avènement du grand Soliman (1520), des tri bas arabes essayèrent de soutenir le soulèvement de l'Egypte
et de la Syrie, dans l'espérance qu'au milieu des luttes dont ces deux 'provinces étaient le théâtre, elles recouvreraient une certaine indépendance. Leur espoir fut déçu par la prompte répression des rebelles (7S).
Un des derniers sultans mamelouks, Kansouh-al-Gauri, avait envoyé en 4517 des troupes dans l'Yémen, moins pour s'assurer la possession de cette province que pour y combattre l'influence des Portugais. Les Ottomans, maîtres de l'Egypte, devaient suivre naturellement la même ligne de conduite; toutefois Sélim, qui avait reçu le serment d'obéissance des troupes de Gauri installées à Zébid, les avait rappelées au Caire. Soliman agit autrement ; dès 1526, le capitan Selman-Reis reçut l'ordre de débarquer dans l'Yémen, où il traita sévèrement quelques chefs mal disposés pour son souverain. Plus tard, en 1538, Suleyman-Pacha, chargé d'une mission dans l'Hindostan, auprès du sultan de Guzzarate, débarqua dans le pays, vainquit les princes d'Aden et de Zebid, et transforma leur territoire en Sandjak. Il se dirigea ensuite vers le golfe Persique et déploya fièrement son escadre devant les établissement des Portugais; il reprochait à ces derniers d'avoir appris aux Persans l'usage des armes à feu et l'art de fondre les canons. Après cet acte de pure forfanterie et quelques courses heureuses, il revint à Djedda et de là envoya à la Mecque une partie de son riche butin. Depuis cette expédition, un capitan-pacha fut maintenu dans le port de Suez pour soutenir dans la mer des Indes l'influence ottomane, y faire respecter par les Portugais le pavillon du sultan, et imposer sa souveraineté à tous les Arabes du littoral. Piri-Reis détruisit, en 1551, la
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ville de Mascate, dont les Portugais s'étaient emparés pour dominer l'Oman. Il entreprit ensuite le siège d'Ormuz; mais, au lieu de le poursuivre avec vigueur, comme c'était son devoir, il ne tarda pas à se retirer, gagné par des sommes considérables. Un autre capitan, Mourad (1553), éprouva devant Ormuz un échec d'autant plus regrettable qu'il était déjà maître de la navigation du golfe Persique où il avait longtemps stationné, qu'il avait aidé avec succès les Arabes à détruire, dans l'Haça et le Bahreïn les forteresses portugaises, et qu'il avait assuré aux Turcs une incontestable supériorité dans la partie orientale de la Péninsule arabique. Sidi- Ali essaya deux ans après (1555) de réparer le désastre de Mourad : il remporta d'abord des avantages assez marqués; mais son escadre fut dispersée par la tempête, et lui-même se vit obligé de descendre dans un port de l'Hindoslan, d'où il revint par terre à Constantinopîe.
Pendant ce temps, les pachas du Caire avaient dirigé plusieurs expéditions dans l'Yémen, qu'enrichissait la culture du café. L'usage de cette plante commençait à s'étendre sur tout le littoral de l'Afrique, dans l'Asie occidentale, et même en Europe ; on sait que le premier café fut ouvert à Constantinopîe, sous le^règne de Soliman, et que le nombre de ces maisons devint en quelques années considérable. Ce n'était pas seulement par mer que les pachas envoyaient des troupes envahir l'Yémen ; d'autres suivaient la route de terre tracée par les caravanes et suffisamment garnie de caravansérails, de puits ou de citernes. La résistance des Arabes fut plus grande qu'on ne s'y attendait. Ils étaient soutenus et par leur amour de l'indépendance et par le fanatisme religieux.
que les soldats du sultan étaient Sunnites, les Hérayarites appartenaient presque tous à la secte des Zeidites. Cette secte se rapprochait des Schiites, parce qu'elle croyait avec eux qu'Ali avait été frustré du khalifat par Abou-Bekre, Omar et Othraan; mais au lieu d'admettre douze imams, elle n'en reconnaissait que quatre; le dernier de ces quatre imams, fondateur de leur secte, était Zeid, fils de Mohammed Albaker fils d'Hossein fils d'Ali. Les Ottomans avaient trouvé dans les habitants de la Mecque des musulmans fidèles à la Sonnah, quoique partagés entre les quatre sectes orthodoxes de Shaféi, Hanbal, Malek et Abou-Hanifah ; dans l'Yémen ils rencontrèrent les sentiments de haine que leur avaient voués les Persans Schiites. La guerre fut longue et sanglante (1539-1568). Les principales villes, Saana, Aden, Moka, Taaz, Zebid, furent plusieurs fois prises et reprises. Les pachas du Caire commirent la faute de partager l'Yémen en deux gouvernements ; le défaut d'unité, en paralysant les mouvements des troupes turques, donna aux Arabes un avantage marqué. Us étaient maîtres de toutes les villes de l'Yémen, à l'exception de Zébid, et venaient de proclamer khalife l'imam Moutahher, lorsque Sinan-Pacha fut chargé, en 1568, par Sélim II, de frapper un coup décisif. Sinan réussit à semer la discorde entre les Zeidites et la secte des Ismaélis; puis, s'attachant à la poursuite de Moutahher, il le força à signer la paix aux conditions suivantes : que les droits régaliens de l'islamisme seraient exercés par le sultan dans tout l'Yémen ; que la Porte, maîtresse de toute l'extrémité sud-ouest de la Péninsule, maintiendrait libre la route de communication
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entre l'Hedjaz et l'Yémen, et que Moulahher se contenterait de la petite principauté de Kaukeban (4568).
L'empire turc était parvenu à l'apogée de sa puissance ; ce fut aussi l'époque du plus grand abaissement des Arabes. Jamais ils ne s'étaient trouvés, vis-à-vis des étrangers, dans une aussi étroite dépendance. Presses par les Ottomans maîtres de l'Yémen, par les Portugais établis dans l'Oman, et par les Persans dont l'influence se faisait sentir dans le golfe Persique, ils ne pouvaient plus attendre leur délivrance que de la faiblesse de leurs vainqueurs; ils ne l'attendirent pas en vain; ni les Portugais, ni les Ottomans n'eurent la force de persévérer dans leurs entreprises. Attaqués sur d'autres points, minés par la corruption, ces deux peuples eurent trop d'embarras intérieurs à combattre pour s'occuper de l'Arabie. Loin d'augmenter les ressources de leurs établissements maritimes par l'envoi de nouvelles garnisons, ils laissèrent les soldats s'user dans la mollesse et l'inaction. Les Arabes reprirent courage, et avec le XVIIe siècle s'ouvrit pour eux une ère plus favorable; différentes tribus, voisines des comptoirs de commerce, , les assaillirent successivement et les détruisirent; bientôt il n'y eut plus d'étrangers sur le sol de l'Arabie méridionale. Soixante ans (1508-4628) s'étaient à peine écoulés depuis que Sinan-Pacha avait pris possession de l'Yémen, lorsqu'un des parents de l'ancien khalife Moulahher, nommé Cassera, arbora l'étendard de la révolte et fit battre monnaie en son nom à Kaukeban. Les Turcs avaient cru anéantir cette famille qui offrait un point de ralliement aux Hémyarites en s'emparant par ruse des deux fils de Moulahher qui avaient été
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conduits à Gonslantinople et enfermés dans le sérail. Le courage et le mérite de Cas sein, qui mérita le surnom d'Al-Kébir (le grand), renversèrent toutes leurs prévisions. Les Hémyarites lui donnèrent le titre d'émir Al-Moumenin (commandeur des croyants) ; les Zeidites vinrent en foule se ranger sous ses drapeaux. La ville de Sanaa tomba au pouvoir des rebelles, et Aidin-Pacha, ancien gouverneur d'Ethiopie, chargé par Amurath IV de les soumettre, fut réduit à se fortifier dans Moka. Le schérif de la Mecque, avec lequel ils entretenaient de secrètes relations, leur fut d'un grand secours en interceptant plusieurs convois partis du Caire. Kaussoun- Pacha, successeur d'Aidin, venu à la tête de nouvelles troupes et confiant dans ses forces, obligea l'ennemi d'engager une bataille rangée dans la vallée de Djann et fut complètement défait. La fortune ne Lui fut pas cependant toujours contraire : il reprit Taaz et Zebid. Mais les Arabes ayant rompu les communications de l'Yémen et de l'Hedjaz, en comblant les puits et couvrant la route d'obstacles de toute espèce, le pacha désespéra de dompter la révolte, et abandonna l'Yémen à l'imam Zeidite.
Pendant cette même période, les Portugais étaient chassés de l'Oman. En 1658, les Arabes s'emparèrent de Mascate qui avait été reconstruite après le départ de Piri-Reis (1551), et occupèrent tout le pays. La famille des Arrabi, qui se disait issue des Goréischites de la Mecque, prit en main l'autorité, étendit sa domination jusqu'à Ormuz, à Bahrein, dans l'Haça, et posséda même sur la côte d'Afrique Quiioa et Zanzibar.
Vers le nord, la situation était également changée. 11
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avait été convenu entre la cour de Constantinople et les Arabes des déserts de Syrie que, pour le passage des caravanes, l'émir al-haddj (ou chef du pèlerinage) recevrait annuellement une somme de vingt-trois mille piastres à distribuer aux tribus des Beni-Mahraour, Wahidan, Ghaza, etc. Le sultan avait plusieurs fois manqué à ses engagements ; les caravanes furent pillées, et les Arabes mécontents, Munissant aux fameux Fakreddin, l'aidèrent à se maintenir vingt ans dans un état de rébellion ouverte (4623-1643).
A la Mecque la puissance ottomane n'était pas plus respectée ; le schérif avait soutenu les Hémyarites dans leur soulèvement contre les Turcs, et pourtant la Porte faisait les plus grands efforts pour se concilier l'affection des habitants de l'Hedjaz. En 1624 elle avait augmenté ses dons annuels de deux mille piastres que le bey d'Alger payait auparavant au bey de Tunis. En 1630 la Raaba, renversée par une inondation, avait été réédifiée de fond en comble, sur les ordres d'Amurath IV, avec la capitation des coptes d'Egypte; en 1651 les désastres causés par des pluies torrentielles avaient été réparés aux frais du sultan. Néanmoins les commissaires envoyés à la Mecque et à Médine étaient mal vus. Le schérif nommé par les sultans de Constantinople convenait rarement aux Arabes de l'Hedjaz, qui lui refusaient l'obéissance et prenaient un autre chef. Le souverain de Constantinople était forcé de ratifier leur choix. Aussi les schérifs jouissaient-ils d'une certaine indépendance; toujours en lutte avec les émirs al-haddj de la Syrie et de l'Égypte et avec les gouverneurs de Djedda, ils causaient souvent de graves embarras à la Sublime- Porte. Les Ottomans
attachaient surtout de l'importance à la possession de Djedda, entrepôt d'un vaste commerce; tous les ans quarante mille sacs de café étaient transportés de l'Yémen: quinze mille étaient destinés à TÉgypte et à l'Arabie, et vingt-cinq mille aux autres provinces de l'empire. Médine ne recevait qu'une garnison turque de cinquante soldats, dont l'unique mission était de garder le tombeau du prophète, et les troupes de Djedda et de Médine ne suffisaient point à balancer l'influence du schérif, qui pouvait facilement mettre dix mille hommes sur pied et se retirer au fond des déserts lorsqu'il était menacé d'un danger imminent. Il fallait donc composer. En 1695 le sultan Moustapha IV fut contraint de reconnaître un schérif qu'il était impossible de vaincre.
Du côté de l'Irak les Arabes n'étaient pas moins redoutables aux Turcs ; ils se vengèrent plusieurs fois par de violentes révoltes, d'injustes entreprises que tentèrent sur leurs biens les gouverneurs de Bassorah et de Bagdad. Voisins des Persans, ils pouvaient s'allier à eux et favoriser leurs agressions contre les Ottomans. Les années 1650, 1667, 1695 furent marquées par des soulèvements qui exigèrent l'envoi d'armées considérables. En 1695 les Arabes de l'Euphrate, sous la conduite du scheik Mani, livrèrent Bassorah au souverain d'Ispahan, et, lorsque celui-ci eut signé la paix avec le sultan de Gonstantinople, ils continuèrent de tenir la campagne jusqu'en 1701. La rébellion de la tribu des Mentefik en 1706 fut moins longue, mais très-sanglante. Enfin, quelques Arabes de la tribu de Lamm s' étant mis en 1716 sous la protection du gouverneur persan de Houweiré, les tribus arabes du Nedjed et de Bassorah
arborèrent le drapeau noir et, toutes réunies, repoussèrent trente mille Persans, qui avaient envahi leur territoire (74). Dès lors le désert tout entier leur appartint.
L'Arabie, au commencement du XVIIIe siècle, avait donc recouvré presque entièrement son indépendance par son énergie et par la faiblesse de ses adversaires; il ne lui manquait, pour consolider sa victoire, qu'un centre autour duquel tous les esprits vinssent se rallier. Vers 1749, une tribu sortie du Nedjed entreprit de le lui donner; c'étaient les Wahabis, dont le nom exerce encore aujourd'hui un certain prestige, et qui auront sans aucun doute une influence durable sur les destinées de la Péninsule (7i).
Le fondateur de cette nouvelle puissance fut un certain Abd-el-Wahab, qui appartenait à la grande tribu (lesTemim. Dés sa jeunesse \\ avait été initié aux lettres et aux sciences des Arabes ; il s'était surtout occupé d'études juridiques, et s'était mis au courant des opinions soutenues par les divers chefs d'école. Des voyages à Bagdad, à Bassorah, dans la Perse, développèrent de bonne heure son intelligence, et, après avoir longtemps médité sur la situation de ses compatriotes, leurs penchants, leurs instincts, la nature de leurs forces, il crut qu'en ramenant les musulmans à une stricte observation du Coran il leur rendrait l'enthousiasme dont ils avaient besoin pour reconquérir leur grandeur passée. La réforme dont il se fit le chef n'avait d'autre objet que de rétablir dans sa pureté originale la loi du prophète.
Abd-el-Wahab combattait la vénération excessive des croyants pour Mahomet, vénération contre laquelle le
liis d'Abdallah avait essayé lui-môme de les prémunir dans plusieurs de ses versets sacrés. 11 s'élevait contre le culte des saints, dont il faisait détruire les tombeaux par ses partisans, contre la corruption des mœurs, si justement reprochée aux Turcs, enfin contre l'usage des liqueurs enivrantes. 11 rappelait que la loi religieuse ordonnait à chacun de convertir en aumônes le cinquième de ses biens, qu'elle défendait le luxe et imposait aux cadis l'intégrité la plus scrupuleuse. 11 s'attachait surtout à réveiller chez ses compatriotes l'esprit guerriers qui avait produit quelques siècles auparavant de si merveilleux triomphes. Ses discours, qui n'étaient en général que la reproduction des sourates du Coran, ne pouvaient être taxés d'hérésie; toujours d'accord avec les vrais principes de l'islam, ils produisaient une profonde impression. Dans toutes les tribus du Nedjed les hommes les plus énergiques vinrent se ranger sous son étendard et formèrent une petite armée commandée par Mohamraed-ben-So'oud, de la tribu de Mésalih. So'oud avait embrassé à Perreyeh la nouvelle doctrine, et comme Abd-el-Wahab avait reconnu en lui les qualités militaires dont il était privé, il lui avait donné sa fille en mariage et confié le gouvernement politique de la tribu des Wahabis.
So'oud fit publier dans la suite à la Mecque un petit catéchisme pour expliquer la pensée du maître. Voici, d'après ce document, quelle était la nature de ses idées religieuses.
La science divine consiste en trois points : 1° connaissance de Dieu; 2° connaissance des principes religieux ; 3° connaissance du prophète.
Pour le premier point, la connaissance de Dieu, se résume dans cette proposition : II n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète.
Les principes religieux touchent soit à l'islamisme (soumission à la volonté de Dieu), soit à la foi, soit aux bonnes œuvres. Dans l'islamisme il faut séparer les cinq points suivants : 1° répéter ces paroles : Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète; 2° faire sa prière cinq fois par jour ; 3° donner en aumône le cinquième de son bien; 4° jeûner pendant le mois de ramadhan: 5° faire au moins une fois dans sa vie le pèlerinage de la Mecque. — La profession de foi embrasse six articles : 1° croyance à Dieu ; 2° croyance aux anges ; 3° croyance aux saintes écritures; 4° croyance au prophète ; 5° croyance en ses qualités ; 6° croyance au jugement dernier. Les bonnes œuvres consistent toutes dans l'exécution de ce commandement de Dieu : « Adore Dieu comme si tu le voyais; car si tu ne peux le voir, sache bien qu'il te voit. »
La connaissance du prophète se résume ainsi : Mahomet est un prophète envoyé par Dieu à tous les peuples; il n'y a que sa religion de vraie ; il n'y aura plus de prophète après lui.
Par ses paroles ardentes, Abd-el-Wahab forçait les Arabes à sortir de leur indifférence; il imprimait un nouveau lustre à la religion de Mahomet, détruisait les superstitions qui s'étaient multipliées par la suite des temps, et dégageait la morale du Coran de toutes les imperfections qu'on lui avait imputées. Les esprits, délivrés des longs et obscurs commentaires des docteurs musulmans, ramenés à la lettre simple et claire de
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quelques propositions générales, accueillirent avec empressement les projets de réforme d'Abd-el-Wahab. Les Wahabis faisaient appel à la vertu au lieu d'invoquer, comme les Karmates, les mauvais penchants et de chercher la satisfaction de leur intérêt; peut-être auraientils renouvelé l'œuvre de Mahomet, s'ils n'avaient point eu le pacha d'Égypte pour adversaire de 1811 à 1815.
Au moment où Abd-el-Wahab commençait ses prédications, l'Arabie orientale était exposée à de formidables invasions; déjà le célèbre Nadir-Schah, vainqueur des Turcs, contre lesquels il s'était aidé des tribus voisines de Bassorah et de Bagdad, avait tenté d'établir sa domination dans le golfe Persique. Dès 1730 il avait tenté, une attaque sur l'Oman sans pouvoir surmonter la résistance des indigènes. Après avoir rassemblé une flotte de vingt-cinq gros vaisseaux, dont une partie avait été construite à Bender Rigk, Abuschahr et Bombay, et l'autre partie achetée à grands frais de marchands occidentaux, il n'avait pu réunir un nombre de matelots suffisant, ceux qui appartenaient à la secte sonnite refusant de servir contre leurs coreligionnaires. Obligé d'abandonner l'exécution de ses desseins, il avait résolu de transporter les habitants du golfe Persique sur les bords de la mer Caspienne et de les remplacer par de nouvelles colonies, lorsque la mort vint le surprendre. En 1740, un chef arabe introduisit les Persans à Mascate, et de là ils se répandirent dans toute la province; mais, abandonnés à leurs propres forces, ils ne purent repousser longtemps les attaques incessantes des Arabes, et évacuèrent définitivement le pays. Après eux de nouveaux ennemis apparurent: c'étaient les Hollandais, les
Français et le? Anglais, appelés parle commerce vers ces parages. Les Européens ne cherchaient qu'une occasion pour s'établir sur les côtes de la Péninsule. Mascate surtout attirait leurs regards par sa position avantageuse; elle résista à toutes les entreprises des étrangers. En 1755 seulement, les Hollandais s'emparèrent de l'île de Karek et la conservèrent près de onze ans ; cette petite île leur fut alors enlevée par un des principaux pirates arabes, Mir-Mahenna, qui fut longtemps maître de la navigation du golfe Persique.
Pendant ce temps, le reste de la péninsule semblait jouir d'une grande tranquillité. Au nord, les tribus, après avoir pris une part tout à fait secondaire à la lutte des Persans et des Turcs, étaient rentrées dans leurs déserts. L'IIedjaz demeurait soumis à l'autorité des schérifs, et, en dehors de Djedda, les Ottomans n'avaient d'autre influence que celle de chefs de caravane, soutenus d'un petit nombre de troupes. L'Yémen continuait de s'enrichir des produits de son sol et de son industrie, mais il avait eu à souffrir, en 1738, du bombardement de Moka par les Français (™). La politique du gouvernement anglais, qui jetait déjà les yeux sur les villes du littoral, se manifestait par une habile immixtion dans les querelles des Scheiks. Enfin les Arabes de l'Egypte et de la Syrie, manquant de but, ne songeaient nullement à se soustraire à la suprématie ottomane.
On apprit tout à coup que les tribus du Nedjed, jusqu'alors divisées, étaient réunies sous un même commandement; qu'elles avaient adopté une religion d'une morale plus austère que celle des musulmans sonnites ;
qu'un législateur dirigeait lui-même l'application des réformes, tandis qu'un vaillant guerrier, Mohanynedben-Sooud, les imposait par la force des armes à quiconque en méconnaissait la justice. Une partie du Nedjed avait embrassé avec ardeur la nouvelle doctrine ; les Scheiks du district d'El-Aroud et ceux de l'Haça avaient succombé dans leurs tentatives de résistance, et déjà les cavaliers wahabis venaient sur les confins de l'Hedjaz et dans les déserts de Syrie annoncer aux Bédouins le réveil de l'Arabie. Les sultans de Constantinople ordonnèrent aussitôt aux gouverneurs de Bassorah, de Bagdad et de Djedda, aux pachas d'Egypte et de Syrie, et au schérif de la Mecque de mettre tout en œuvre pour extirper ce qu'ils appelaient une dangereuse hérésie, et pour s'assurer des villes saintes, dont la possession aurait donné une influence incalculable aux novateurs. Mahmoud Ier et Mustapha 111 envoyèrent au schérif des présents magnifiques. Malgré ces précautions, Mohammed-ben-So'oud continua d'avancer; les villages d'El-Ayeyneh, de Horeymla, d'El-Ammaryeh et de Manfoudah embrassèrent sa cause, et il reçut la soumission des provinces voisines. Il mourut en 1765, laissant un pouvoir affermi à son fils Abd-el-Aziz, qui déjà; s'était signalé dans plusieurs expéditions et qui subjugua entièrement le Nedjed (de 1763 à 1803). Son fils So'oud commandait les détachements envoyés au loin, et, après avoir établi son autorité dans l'Hedjaz, envahit le pays d'Asyr. Les Béni-Chehr, Belcarn et Chomran, Ghâmed et Zahran reconnurent ses lois; il en fut de même de Taïef, de la Mecque, de Médine et de Djedda; et, tandis que, d'un côté, Bagdad môme était menacée, la ville
(TAbou-Arisch, dans l'Yémen, se rendait, à la suite d'une guerre longue et périlleuse. Parmi les contrées qui avaient adopté la doctrine des Wahabis, et sur lesquelles So'oud avait imposé sa domination, on comptait le pays d'El-Haça, Bassorah, Ras-el-Kheyraed, Bahreïn, O'neyzeh, Alrassa, Boureydeh, El-Ryad, la montagne de Choumer et Aneyzeh. Le chef militaire des Wahabis régnait jusque dans le Hauran, entre la Mecque et Damas, ainsi que dans le Nedjed et l'Yémen jusqu'à Sanaa.
Nous n'avons pas de détails bien précis sur les expéditions des Wahabis, qui présentent toutes d'ailleurs le même caractère; les succès de ces sectaires s'expliquent facilement par la faiblesse des Turcs qui avaient, à la fin du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, à combattre l'invasion de Napoléon en Égypte, et à arracher de ses mains la Syrie, si miraculeusement sauvée par la résistance imprévue de Saint-Jean-d'Acre. Occupée à raffermir son autorité dans ces deux provinces où les tribus Arabes pouvaient encore la lui disputer, attentive aux combats de géants dont l'Europe était le théâtre, la Porte restait indifférente au sort de l'Arabie. Quelques documents nous apprennent néanmoins que la diplomatie britannique pénétra jusqu'à Derreyeh, la capitale . de ^So'oud. Devenus maîtres de l'île de Karek dans le golfe Persique, ayant de nombreux agents à Moka, Suez, Djedda, Bahrein, convoitant Mascate et Aden, les Anglais, on ^-conçoit, suivaient avec une vive sollicitude les événements de la Péninsule.
Un fait plus curieux encore, c'est que Napoléon luimême entra en rapport avec le chef des Wahabis. 11 nous a laissé dans son Mémorial la trace des plans
conçus par son génie après la conquête de l'Egypte ; on sait qu'il voulait se rendre aux Indes pour y détruire la formidable puissance de la Grande-Bretagne. Empereur, il envoya en Arabie un agent spécial, M. de Lascaris, chargé de réunir en une confédération les tribus des déserts de la Syrie, de l'Irak et de la Perse, qui s'engageraient à faciliter lajnarche de son armée jusqu'à lindus, et lui ouvriraient le chemin autrefois frayé par Alexandre. M. de Lascaris accomplit sa mission avec un dévoûment admirable; parti d'Alep sans autre suite qu'un secrétaire de qui l'on tient le récit de ses aventures, il s'enfonça sans crainte par les ruines de Palmyre dans les sables de l'Arabie. La première tribu qu'il rencontra lui apprit que les Bédouins se partageaient en quatre grands partis: l'un, ami des Turcs, était formé des diverses branches de la tribu des Anazès et campait sur la frontière de la Syrie; l'autre, plus considérable, composé des véritables représentants de la race arabe, et animé d'une haine profonde pour tout ce qui appartenait à un autre sang, séjournait plutôt dans les déserts de l'Irak; le troisième comprenait les Bédouins de la Perse; le quatrième les Wahabis. C'est vers le second parti que M. de Lascaris se tourna de préférence. Mais il fallait y rattacher les Wahabis, et il n'en eut pas alors la pensée. La nécessité de résister aux Turcs avait déjà forcé les nouveaux alliés de la France de concentrer l'autorité entre les mains d'un seul chef, le Drayhy, homme d'une haute intelligence et d'une grande capacité guerrière. Le Drayhy devint l'homme de Napoléon dans les déserts de l'Arabie. Un grand nombre de scheiks signèrent en 1811 un traité par lequel ils s'engageaient :
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1° à vivre en état d'hostilité perpétuelle avec les Osmanlis; 2° à faire une guerre à outrance aux Wahabis; 3° à ne point mêler la religion aux questions politiques; 4° à combattre les tribus qui refuseraient de se joindre à eux ; 5° à punir de mort ceux qui trahiraient la cause commune; 6° à obéir au Drayhy. Ayant eu connaisnaissance de ces faits, les Anglais» par l'entreprise de lady Stanhope, cherchèrent à réunir les Bédouins de Syrie avec les Ottomans, et soldèrent les Wahabis pour dissoudre la confédération, qui comptait déjà près de sept mille six cents tentes. Il y eut une grande bataille près de Hamah entre quatre-vingt raille Arabes de la ligue et cent raille Wahabis ; ce fut le Drayhy qui remporta ; il força ses adversaires à la fuite, et les poursuivit avec succès jusqu'aux confins du Nedjed. Éclairé par ce désastre, So'oud voulut connaître à fond la nature et l'objet de la confédération. M. de Lascaris se rendit avec le Drayhy dans sa capitale Derreyeh pour le lui expliquer, et le sentiment national qui séparait les deux chefs arabes des Ottomans les eut bientôt réunis ; plus difficile sur d'autres points à cause de ses relations avec les Anglais, So'oud finit par céder quand il sut que c'était le Père du feu, nom donné par les Arabes à Napoléon durant son expédition d'Égypte, qui réclamait son intervention pour aller renverser les puissances de l'Inde ; l'enthousiasme fit taire chez lui l'intérêt politique.
M. de Lascaris, en 1812, avait donc réussi dans sa mission au delà de ses désirs; mais à son retour, la fortune de Napoléon avait bien changé. C'était lo moment où la grande armée, toujours victorieuse, opérait
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sa relraite de Moscou, et cherchait à regagner le sol de la patrie où bientôt un destin impitoyable allait la poursuivre. M. de Lascaris vit s'évanouir les rêves brillants qu'il avait formés et mourut de douleur. Ses papiers, pour comble de malheur, tombèrent aux mains de l'ennemi ; c'est à peine si le récit de Jatella Sayeghir, rapporté par M. de Lamartine, peut compenser pour nous cette perte irréparable.
La catastrophe qui renversa Napoléon rendit leur liberté d'action aux troupes ottomanes, jusqu'alors retenues par la crainte des événements. Mohammed Ali, pacha du Caire, qui devait profiler des éléments de civilisation répandus sur les bords du Nil par les compagnons de Bonaparte, Kléber, Desaix et Menou, et faire de grands efforts pour restituer à l'Egypte une partie de son ancienne splendeur, entreprit de combattre les Wahabis et de renverser leur domination (77).
Une première expédition avait eu lieu en 1811 sous le commandement de son second fils, Toussoun-Pacha. Toussoun s'empara d'Ianbo et de Soueyg, puis, vainqueur près de Bedr, il se porta en avant de Safra; mais les Wahabis occupant les défilés et le haut des montagnes, et profitant habilement des avantages de leur position, mirent l'armée égyptienne en pleine déroute. Toussoun-Pacha, retiré à Yanbo, reçut bientôt des renforts de son père, et, saisissant l'offensive, il se rendit maître, en 1812, de Médine et de Djedda, de Bessel, de Taïef et de la Mecque que les Wahabis abandonnèrent en emportant ses innombrables richesses. So'oud jusqu'alors n'avait pris que des mesures de défeuse; au commencement de l'année 1813, il déploya une activité
qui fit prorapleraeQt changer les affaires de face. L'armée égyptienne fut de nouveau défaite devant Tarabeh ; Médine fut assiégée par So'oud en personne, et la garnison d'El-Henakyeh passée au fil de l'épée ; les Arabes de l'Yémen, secrètement excités par le chef des Wahabis, se répandirent dans les environs de la Mecque et de Djedda, et coupèrent toutes les communications; les Égyptiens se trouvaient dans une position presque désespérée lorsque Mohammed-Ali passa lui-même en Arabie.
Jusqu'à la mort de So'oud, le vice-roi eut peu de succès ; vaincu près de Tarabeh, chassé de Gonfodab, dont jl s'était d'abord emparé, il laissa bloquer par les Wahabis l'importante place de Taïef. Mais So'oud succomba, et parmi ses douze fils aucun n'était capable de le remplacer. Mohammed prit tout à fait l'avantage. Il délivra Taïef, vainquit les Wahabis le 10 janvier 1815, près de Koulakh, reprit Gonfodah et força à la soumission les tribus de l'Asyr, pendant que Toussoun-Pacha dictait au pusillanime Abdallah, fils de So'oud, un traité de paii humiliant.
En 1816, comme Abdallah n'exécutait pas fidèlement les conditions du traité, Mohammed-Ali prépara une troisième expédition dont le commandement fut confié à Ibrahim-Pacha. Ce prince, en moins de dix-huit mois, soumit la plus grande partie du Nedjed. Il s'empara d'abord d'Henakyeh et d'EI-Naouyeh ; puis après avoir assiégé inutilement El-Rass, il occupa; successivement El-Khabra, Aneyzeh, Boureydeh, Chacra, Dorama, et le 22 mars 1818 il campait sous les murs de Derreyeh. Abdallah se rendit au mois d'octobre suivant, et reçut de son vainqueur un accueil favorable. Il partit bientôt
après pour Constantinople ; le vice-roi avait demandé sa grâce ; la politique du divan fut implacable, et le fils de So'oud, après avoir été promené pendant trois jours dans toute la ville, fut décapité sur la place de Sainte- Sophie.
Ainsi fut domptée cette puissance qui semblait destinée à renouveler les grands jours de l'islamisme ; elle fut resserée dans les déserts d'où elle était sortie si glorieuse. Cependant elle ne fut pas anéantie, et les Égyptiens eurent souvent à compter avec elle. Vers l'année 1827, il leur fallut apaiser la révolte des tribus du Harb; en 1832, pendant leur rupture avec la Porte, un Turc, Turchke-Bilmès, essaya sans succès de soulever les tribus arabes; chassé de l'Hedjaz, il fut réduit à s'enfuir au fond de l'Yémen et chercha un asile dans la ville de Moka.
Enfin, en 1836 et 1837, la guerre éclata de nouveau et enveloppa toute l'Arabie. Mohammed-Ali eut à combattre à la fois dans l'Asir, l'Yémen, l'Hedjaz et le Nedjed; quatre armées envahirent la Péninsule; l'une, sous Kourchid-Pacha, s'élança dans le Nedjed à la poursuite d'un descendant de So'oud nommé Faysal, qui commençait à se rendre redoutable ; elle l'atteignit dans les plaines de Dalam, le battit complètement et pénétra jusqu'aux bords du golfe Persique, aux environs d'El- Haça et d'El-Katif. Kulschuk Ibrahim, à la tête de la seconde, obligea l'imam de Sanaa à abdiquer en faveur de son maître. Les deux dernières, commandées par Ahmed-Pacha et Sélim-Pacha, réduisirent enfin à l'obéissance les populations mécontentes de l'Asyr et de l'Hedjaz.
n. il
Il semblait que Mohammed-Ali dût être désormais le véritable souverain de l'Arabie. Cependant il n'en fut rien; les Anglais" avaient un grand intérêt à empêcher que le pacha ne s'emparât des voies de communication et du monopole du commerce de l'Inde. Après la victoire de Kourchid à Dalam, le général égyptien ayant voulu prendre possession des îles Bahrein, ils protestèrent avec tant d'énergie contre cette occupation qu'il fallut l'ajourner. Ils menaçaient de débarquer des troupes a Bassorah et de se jeter sur la* Syrie. Un peu plus tard, Mohammed-Ali étant entré en relations avec l'imam de Mascate, vit tous ses projets contrecarrés par la politique des Anglais dont l'attitude dans l'Yémen, où ils se sont emparés d'Aden, éveille aujourd'hui l'attention des gouvernements de l'Europe.
Désespérant de réaliser le rêve de toute sa vie, la fusion des Arabes de l'Égyple et de l'Arabie, Mohammed- Ali a rendu à la Porte le gouvernement des villes saintes de l'Edjaz qui lui coûtait par an près de dix-huit millions de francs. Sa mort et celle d'Ibrahim Pacha (1848), en diminuant la force des Égyptiens, permettra peut-être un jour aux AVahabis de relever le drapeau de la nationalité arabe.