CHAPITRE X D'ABOUL-WÉFA
(Traduction fournie par M. Biot.)
« Chapitre X, sur la troisième inégalité que l'on trouve à la lune, et qui est appelée l'inégalité du mohadzat. (Manuscrit, folio 99, vers.) Ilem : connaissant les deux inégalités déjà mentionnées précédemment, et ayant établi l'une des deux au moyen du cercle de circonvolution (savoir, la première inégalité que nom trouvions toujours dans les conjonctions et les oppositions), et ayant connu son évaluation, au moyen des observations consécutives, nous avons trouvé que, dans ces moments-là, elle n'excède pas cinq degrés à peu
près (car, dans certains moments, elle est moindre que cette quantité, et parfois elle n'existe pas du tout). Ensuite nous avons trouvé que cette inégalité augmente à des époques autres que les conjonctions et les pleines lunes; et la plus grande valeur que nous avons trouvée à cet accroissement a eu lieu quand la lune a été à environ un tarbia (quadrans) du soleil. Car, dans de tels moments, il (cet accroissement) atteint environ deux degrés et deux tiers à peu près. (Juelquefois il est moindre que cela, et quelquefois il n'existe pas du tout. Et nous avons établi cet accident de la lune au moyen d'un cercle excentrique ; et, après avoir reconnu la valeur de ces deux inégalités, ainsi que la distance du centre de l'excentrique au centre du cercle des constellations zodiacales, nous avons trouvé une troisième inégalité qui survient à la lune, dans les temps où le centre du cercle de circonvolution se trouve entre la distance la plus éloignée (apogée) et la distance la plus rapprochée (périgée) de l'excentrique. Et le maximum de cela arrive lorsque la lune est à un tatblilh (un tiers de la circonférenee) ou un tasdis (un sixième de la circonférence) du soleil. Et nous ne trouvons pas (ou nous n'avons pas trouvé) que cela ait lieu dans les conjonctions et les oppositions, ni dans les moments des larbiàt (quadratures). En effet, quand nous avons connu la marche de la lune en longitude et sa marche en inégalité (en anomalie sur l'épicycle), et que nous avons considéré les moments où elle n'a pas d'inégalité, quant à la circonvolution, je veux dire les moments où la lune est dans une des distances opposées (extrêmes) du cercle de circonvolution (car, lorsqu'elle est dans ces endroits
du cercle de circonvolution, elle n'éprouve aucune inégalité de ces deux côtés, car son mouvement moyen autour du centre du monde est le seul qui existe alors) ; et, dans ces cas-là, lorsque la distance de la lune au soleil est telle que nous l'avons dit, nous avons trouvé à la lune une troisième inégalité d'environ une moitié et un quart de degré, à peu près. Le fait de ceci est que nous avons observé la lune dans de tels moments, avec les instruments que nous avons mentionnés ci-dessus; et, lorsque nous l'avons trouvée en réalité (par son lieu vrai?) dans un des degrés du cercle du zodiaque, nous avons, par un calcul rectiûé, en tenant compte des deux inégalités précédentes, obtenu sa place plus avancée ou moins avancée d'environ un demi et un quart de degré; et nous avons trouvé que cette inégalité est moindre que cette mesure, lorsque la distance de la lune au soleil est plus petite ou plus grande qu'un tasdis (sixième de la circonférence) ou un tathlith (tiers de la circonférence). Et, par là, nous avons su que la lune éprouve encore un accident, outre les deux dont la description a précédé. Et cela ne peut avoir lieu ainsi qu'en vertu de la déviation du diamètre du cercle de circonvolution, du mohadzat du point autour duquel s'opère le mouvement égal, je veux dire le centre du cercle du zodiaque ; car, lorsque le diamètre du cercle de circonvolution se détourne du point autour duquel s'opère le mouvement égal, il survient à la lune une inégalité dans le cercle du zodiaque, et cela parce que l'apogée du cercle de circonvolution change, et que la ligne menée du centre du cercle du zodiaque au centre du cercle de circonvolution ne passe pas à l'endroit où elle passait dans les
temps où le centre du cercle de circonvolution est aux deux distances opposées (extrêmes) de l'excentrique; et la dislance de la lune à l'apogée du cercle de circonvolution est changée, car nous avons fait commencer le mouvement de la lune, dans son cercle de circonvolution, à l'apogée, lorsque son centre se trouve aux deux distances opposées (extrêmes) de l'excentrique. En considérant ce que nous venons de dire, et faisant sortir (eliciendo) ce point (punctum) par les voies que nous avons mentionnées à leurs places, nous avons trouvé sa distance au centre du monde, du côté du périgée de l'excentrique (faisant partie) de la ligne qui passe par les centres, égale à la dislance du centre du cercle du zodiaque au cenlre de l'excentrique. Et nous expliquerons les observations par lesquelles nous avons reconnu cette inégalité, lorsque nous exposerons les inégalités spéciales des différents astres. »
DES SAVANTS ARABES ET DES SAVANTS D'AUJOURD'HUI, A PROPOS DE LA VARIATION ET DE QUELQUES RECTIFICATIONS.
(Btttlettino, etc., t. IV, octobre 1871, Ultre à M te prince B. Bonrompaçni.)
Bayle avait bien raison de dire (1) : c Les troubles, les peines d'esprit, une situation inquiète et malheu-
(t) Dictionnaire historique et critique, nouvelle édition, etc., t. XII. Paris, 1820, p. 497, article Reinesius (Thomas), remarque A.
m APPENDICE.
reuse, semblent être le destin commun des savants. L'histoire de leur vie, leurs lettres témoignent presque toujours qu'ils ont été engagés dans des querelles chagrinantes, où la jalousie, la calomnie, l'emportement, les satires, l'esprit de faction, la fraude, et mille autres passions honteuses répandaient tout leur venin. Il semble que les gens de lettres sont ceux qui conspirent davantage contre leur propre repos et contre celui de leur prochain. Cela n'est propre qu'à inspirer du mépris et de la haine pour les sciences, et qu'à faire perdre la bonne opinion qu'on avait d'elles. Les ignorants s'imaginent que s'ils avaient donné tout leur temps à l'étude, ils auraient appris à réprimer leurs passions et à se corriger de plusieurs défauts. Mais pourraient-ils persister dans cette idée, s'ils connaissaient l'acharnement avec lequel les savants se déchirent, et les honteuses faiblesses dont ils sont capables? Tirons de là cette conclusion, qu'il n'y a rien de plus difficile à acquérir que la paix du cœur. Une élude continuelle des bons livres semble d'abord très-propre à procurer ce trésor : néanmoins elle le procure rarement, et souvent elle amène le mal contraire. Horace n'y entendait rien lorsqu'il disait : Que Dieu me donne la santé et les richesses; pour ce qui est de la tranquillité d'esprit, je saurai bien me la procurer moi-même : c'est mon affaire.
Det vitam, det opes œquum mi animum ipse parabo (t). Il se trompait grossièrement. »
(1) Ce vers est le dernier de Pépître xvni du premier livre des EpUres d'Horace. Une mauvaise leçon (animum mihi ego ipu parabo) de ce vers se trouve dans l'édition du B. P. Sanadon, de la Compagnie de Jésus, t. H. Paris, 1728, p. 410.
Ces réflexions sonl, malheureusement, de tous les temps, et ma vie offre un assez triste exemple des dommages que l'esprit de controverse et la passion peuvent produire sur le terrain scientifique. Je n'ai jamais attaqué personne, et depuis plus de trente ans je suis obligé de combattre d'injustes agressions, qui viennent encore à présent troubler mes derniers jours.
A une époque où je me trouvais seul candidat pour une place vacante à l'Académie des inscriptions et belleslettres, on engage M. Villemain, alors ministre (1), à se mettre sur les rangs ; en le nommant, on cherche à lui faire oublier le ressentiment d'un premier échec.
Puis, par suite de rancunes de familles, le nouvel élu, ennemi déclaré, d'ailleurs, des orientalistes (2), se joint aux Libri, aux Biot et consorts pour organiser une véritable croisade contre un modeste professeur d'histoire, coupable de chercher, sous l'inspiration d'un sentiment filial, mais en dehors de ses devoirs universi-
(1) On peut mettre en parallèle la conduite d'un autre ministre contribuant au succès de M. Levasseur, au lieu de lui faire concurrence à l'Académie des sciences morales et politiques.
(2) M. Villemain supprima de fait l'ordonnance du 22 mai 1838, contresignée par M. de Sultandy, qui réorganisait l'école des langues orientales. Qui ne se rappelle la carrière du jeune professeur Estienne, brisée parce qu'il suivait les cours de M. Amédée Jaubert, et qu'il avait présenté pour le doctorat une thèse où il établissait l'origine grecque de la plupart des prétendus emprunts faits par les Arabes à l'Inde, en s'appuyant sur un texte revu et complété des Hypotyposes de Proclus, dont j'ai encore le manuscrit entre les mains, très-différent de celui qui a été publié par M. l'abbé Haima, Hypotyposes de Proclus Diadochus, etc., Paris, 1820? — Deuxième lettre à M. de Humboldt sur quelques points de Vhistoire de l'astronomie et des mathématiques chez les Orientaux, par M. L.-Am. Sédillot. Paris, 1859, p. 25.
taires, à rendre aux savants arabes le rang qui leur appartient dans Yhistoire des sciences et des grandes époques de civilisation, entre l'école d'Alexandrie dont ils ont conservé et développé les travaux, et l'école moderne dont ils ont préparé les brillantes découvertes (1).
Aboul-Wéfà, dont le nom retentit depuis un demisiècle dans les discussions académiques, ne devait pas seul payer les frais de cette guerre interminable; disons plutôt : A qui devait-elle profiler? Les faveurs pleuvaient sur ceux qui prenaient part à la lutte dans un sens hostile à cet Aboul-Wéfà, auteur de la Variation et de bien d'autres découvertes (2) ; tous entraient à l'Acadé-
(1) Voyez nos récentes communications à l'Académie des sciences (Comptes-rendus, elc , 1871, séances des 8 mai, 19 juin, 2 i juillet, 18 septembre). — M. Calligaris dit (Le compagnon de tous ou dictionnaire polyglotte, etc., par le colonel Louis Calligaris, Turin, 186i, p. 12, introduction, v) : t La langue arabe, indubitablement la plus étendue sur la surface de la terre, la seule des anciennes qui vive encore, et peut-être la plus belle que les hommes aient jamais parlée, est vraiment un océan par rapport aux locutions et aux significations les plus disparates sur un même mot, y en ayant
de ceux qui peuvent être interprétés de plus de cent manières
On peut franchement assurer que personne ne sait complètement cette langue : il n'y a pas de sceïkh qui puisse lire pour la première fois certains livres sans avoir besoin de lexiques, et les doctes sont ceux qui connaissent une plus grande partie de cet océan : il est donc indispensable d'en consulter plusieurs à propos des néolo-
gismes en question » — Plus loin, M. Calligaris, p. 783, cite la
huitième forme du verbe Redda, qui a un sens passif; Estrada ou Sustentaculum. C'est la confirmation de ce que nous avons dit ailleurs. (Voyez plus haut.)
(2) M. Chasles a tracé un exposé des travaux d'Aboul-Yéfà dans un écrit communiqué à l'Académie des sciences, dans la séance du 1! septembre 1871. (Comptes -rendus, etc. 1871, t. LXX1U, p. G4U — Histoire de l'astronomie sur la découverte de la variation lu-
raie ; pour moi, point de mire des projectiles, fort de mon droit, mais détourné de la ligne qui m'était tracée (1), je publiais, à mes frais, mémoires sur mémoires dont on ne tenait aucun compte, et poursuivais philosophiquement mon odyssée, exemple unique dans les fastes de l'Institut, d'un candidat ayant obtenu, en plusieurs élections successives, les deux tiers des voix de la compagnie, et n'ayant pu atteindre une seule fois
naire, par M. Chasles, p. 5. — Dans cet écrit se trouve confirmé de tous points ce que nous avons dit nous-même d'Aboul-Véfà {Matériaux, etc., p. 169, 178 et 224). — Recueil de rapports sur Vétat des lettres et les progrès des sciences en France, rapport sur les progrès de la géométrie, par M. Chasles. Paris, 1870, p. 241, note 2). — L'illustre et regretté F. Woepcke a rendu justice à Aboul-Wéfà, en donnant l'analyse d'un manuscrit persan qui contient des leçons du célèbre géomètre de Bagdad, recueillies par un de ses disciples (Journal asiatique, elc, 5« série, t. V. Paris, 1855, p. 218). — Recherches sur l'histoire des sciences mathématiques chez les Orientaux, d'après des traités inédits arabes et persans. — Analyse et extrait d'un recueil de constructions géométriques, par Aboul-Wéfà (manuscrit persan n° 169, ancien fonds de la Bibliothèque nationale), par M. F. Woepcke. Paris, 1855, p. 1 et suivantes. — Il ne serait pas impossible que le manuscrit incomplet que nous possédons de YAlmagesle d'Aboul-Wéfà ne fût une reproduction de dictées recueillies par ses élèves.
(1) J'écrivais ce qui suit en 1853 {Prolégomènes des tables astronomiques d'Oloug-Beg. Paris, 1853, p. 290) : t J'étais prêt, il y a quinze ans, à entreprendre cet examen ; je voulais, après une revue exacte des traités d'astronomie proprement dits, compulser ces livres épars, et réunir les matériaux d'un Corpus arabico-astronom eum, qui aurait eu sans doute quelque prix pour les véritables érudits; mais au lieu de trouver les encouragements que j'étais en droit d'attendre, abreuvé de dégoûts, obligé de répondre à des attaques passionnées de la part de certaius hommes qui cachent sous le masque de la science des calculs intéressés, j'ai vu s'écouler dans des luttes stériles un temps qui aurait pu être plus utilement employé ! »
la majorité des membres présent5, par suite d'ondulations de scrutins, d'évolutions habilement préparées et de hazards beaucoup trop intelligents (1).
J. B. Biot avait montré un chemin semé de distinctions; M. Bertrand, trente ans plus lard, s'engage dans la même voie ; après s'être déclaré devant moi pour Aboul-Wéfâ, il se tourne tout d'un coup en sens contraire. Mais les temps sont changés ; le ministre ennemi des orientalistes, M. Villemain, n'est plus : les Arabes ont trouvé grâce devant le public; on reconnaît que dans mes moyens de défense, je n'ai négligé aucun point de la question. Je puis prouver, pièces en mains, que j'avais exposé dans un travail préparatoire la théorie lunaire de Ptolémée, avant la levée de boucliers dirigée contre Aboul-Wéfà ; que ja'avis comparé la traduction arabe de VAlmageste de l'astronome d'Alexandrie avec VAlmageste vraiment original de l'astronome de
(1) Histoire des orientalistes, etc., par G. Dugat, t. 1, p. UO. Paris, 1868. J'obtins, en 1842, 17 voix contre 17 voix, et l'élection fut renvoyée à trois mois, pendant lesquels le temps fut mis à profil par mes adversaires, t Je ne vote pas pour vous, me dit M. Villemain; mais pour vous prouver mon bon vouloir, je serais prêt à mourir pour vous faire une place. * Quelques jours après, nouvelle vacance ; je vais au ministère : « Vous ne serez pas obligé, monsieur le ministre, de mourir pour.... t M. Villemain m'interrompt, et, d'union rogue : t Cest pourtant, monsieur, ce qui pourrait vous arriver de plus heureux. » On comprend qu'à partir de ce jour j'aie cessé toute relation avec ce gracieux ministre. — Je me suis expliqué ailleurs sur la position qui m'était faite vis-à-vis de l'Académie des inscriptions, dans ma Deuxième lettre à M. de Humboldt, etc., p. 5. — Voyez aussi Œuvres d'Alexandre de Humboldty correspondance inédile, scientifique et littéraire, recueillie et publiée par M. de la Roquette, etc., k« partie. Paris, 186*1, p. 373 et suiv.
Bagdad. L'adhésion de MM. Arago, Mathieu, A. de Humboldt, Poinsot et autres aurait dû suffire pour édifier le monde savant sur la valeur des hypothèses produites par les détracteurs d'Aboul-Wéfâ. Les publications de M. Chasles relatives au sujet ne laissent aucun doute à cet égard, et les considérations que l'illustre géomètre a fait valoir en dernier lieu (1) sont péremptoires ; mais il ne s'agit plus aujourd'hui seulement de la varia/ion qui devient un fait isolé; les rapprochements de M. Leverrier entre les Arabes et les modernes donnent un caractère tout nouveau à la science arabe; ce n'est pas Aboul-Wéfà et Tycho-Brahé qui sont mis en présence; ce sont Arzachel et Keppler (2). D'autres horizons s'ouvrent donc aux découvertes.
Cependant M. Bertrand est encore revenu à la charge dans un récent article inséré au Journal des savants (3); il y refait à sa manière l'historique des débats qui se sont prolongés depuis 1836 jusqu'à ce jour ; mais il omet des dates importantes, et quelques rectifications sont nécessaires :
Le premier volume de mes Matériaux, etc., publié en 4845, répondait à toutes les objections soulevées par
(1) Comptes-rendus, etc., séance du 4 septembre 1871, p. 588, 637 et suiv. ; séance du 11 septembre 1871, p. 805; séance du 2 octobre 1871.
(2) Comptes-rendus, etc., séance du 7 novembre 1864, p. 765. — Prolégomènes des tables astronomiques d'Oloug-Beg, etc., p. lxxi.
(3) Journal des savants, année 1871, p. 457. Cet article est intitulé : La théorie de la lune dy Aboul-Wefâ . — Comptesrendus, etc. (1836, 1843, 1862), 1871. — Journal des savants, 1841, 1843. - M. Bertrand oublie les années 1850 et 1868, comme on le verra plus loin.
30i APPENDICE.
J.-B. Biot, qui n'avait pour soutien de son opinion que G. Libri et J. Binet, et l'on sait pourquoi (1). J.-B. Biot se borna, dit M. Bertrand, à la déclaration suivante, le 28 avril 1845 :
c L'Académie compte dans son sein de nombreux astronomes et de nombreux géomètres ; que M. Sédillot tâche de persuader à quelqu'un d'entre eux que le passage d'Àboul-Wéfâ contient réellement la variation, et qu'il détermine ce géomètre ou cet astronome à soutenir cette opinion comme sienne; alors, sans doute, je devrai accepter la discussion pour défendre mon sentiment ou l'abandonner ; jusque-là je me borne à dire que j'y persiste. »
M. Bertrand ajoute (2) :
« Personne ne répondit. C'est quinze années plus tard que M. Chasles, en venant plaider avec force une cause qui devait sembler définitivement perdue, apporta dans la balance l'autorité incontestée de son témoignage. »
(1) La compétition de G. Libri, qui avait espéré se faire nommer, à la mort de mon père, adjoint au bureau des longitudes pour l'histoire de l'astronomie chez les Orientaux, avait amené la suppression de cette place, contre laquelle M. Chasles a protesté si éloquemment à plusieurs reprises {Compte s-r endos, etc. t. LXMI, 1868, p. 1110; t. LXXU1, p. 808. — Institut national de France. Sur la découverte de la variation lunairey p. 15. — Revue orientale, t. 1, 1868-1869. - Voyez aussi, dans le Bulletino di bibUographia e di storia, etc., t. 111. Home, 1870, p. 142. — la professeurs de mathématiques et de physique générale au collège de France y par M. L.-Am. Sédillot. Home, 1869, p. 176, sur l'entrée de J. Binet au collège de France, au mépris des droits de M. Mathieu).
(2) Journal des savants, année 1871, p. 467.
M. Bertrand se trompe sur les dates; il oublie que les hommes les plus compétents s'étaient prononcés en faveur de l'opinion de M. S é d il lot et n'avaient pas à revenir sur une question qu'ils considéraient comme épuisée; que le 23 juin 1849, date postérieure, par conséquent, à la déclaration de M. Biot, j'annonçais que notre opinion, appuyée de l'autorité de MM. Mathieu, Poinsot et de nos plus célèbres géomètres, s'était fortifiée de nouvelles adhésions (1); il oublie qu'Arago dans son Astronomie populaire (2), qu'Alexandre de Humboldt dans son Cosmos (3), ont maintenu le droit de priorité de l'astronome arabe, indépendamment du rapport fait à l'Académie par M. Mathieu (4); que M. Michal, à son tour, prenait hautement parti pour Aboul-Wéfâ le 20 mai 1850 (5) ; qu'à ce sujet, huit jours après, J.-B. Biot répondait que, dans une prochaine séance, il mettrait pour ainsi dire le doigt sur V erreur (6); qu'il a toujours fait attendre le travail prétendu décisif qu'il annonçait si formellement, quoique pendant douze ans encore il ait continué de beaucoup écrire, et qu'il est mort en 1862, sans s'être expliqué à cet égard ; c'est ce qui justifie amplement M. Chasles d'avoir pris la plume, en 1862, pour constater cette défaillance des adversaires
(t) Matériaux, etc., par M. L.-A. Sédillot, t. II. Paris, 1849, p. iij.
(2) Astronomie populaire, par François Arago, t. III, p. 384.
(3) Cosmos, traduit par Ch. Galusky, t. II. Paris, 1848, p. 272.
(4) Comptes-rendus, etc., t. VII, 1838, p. 1015.
(5) M., t. XXX, 1850, p. 629.
(6) Id.y p. 638.
d'Aberal-Wéfâ (4). M. Chasles avait -alors pour lui tous les membres de l'Académie, M. Bertrand lui-même, qui depuis... Mais enfin, M. Bertrand a pu changer d'avis, je ne le conteste pas; mais quelle raison donne-t-il de cette volte-face? J.-B. Biot avait fait faire du chapitre d'Aboul-Wéfà, par Salomon Munk et Cie, un mot-à-mot ridicule qui permettait de pocher en eau trouble, et dont un célèbre géomètre, M. Poinsot, avait fait bonne et prompte justice (2). M. Bertrand lui-même n'a pas cru devoir s'y fier ; mais il dit (3) * c Prenez les lignes 37 et suivantes de l'exposé d'Atoul-Wéfâ* ; vous avez la construction de Ptolémée... puis les lignes 17, 18 et 29 qui contiennent la variation... Opposez la ligne 23 à la ligne 32, et vous arriverez à cette conclusion, qn'Aboul-Wéfâ, réputé comme étant sans contredit un des astronomes et des géomètres les plus célèbres de son temps, était bien au-dessous du dernier rang entre les derniers ouvriers de la science, un auteur complètement absurde, le plus ignorant des géomètres et le plus léger des astronomes. > Est-il permis de parler ainsi d'un savant que les biographes orientaux s'accordent à présenter comme un mathématicien et un astronome hors ligne, et
(t) Journal des savants, année 1871, p. 467. — M. Chasles s'était prononcé depuis longtemps sur le fond même de la question. M. Bertrand le reconnaît (Journal des savants, année 1871, p. 459».
(2) Dullettino, etc., t. 111, p. 159. — Comptes-rendus, etc., t. LXVI, 1868. — De la détermination de la troisième inégalité lunaire ou variation, par Aboul-Wéfà et Tycho-Brahé, par M. L.-A. Sédillot, p. 3: c M. Poinsot disait à l'Académie n'avoir pu comprendre quelque chose de ce mot-a-mot qu'en couvrant de petits morceaux de papier toutes les parenthèses de M. Biot. >
(3) Journal des savants, 1871, p. 464.
dont Delarabre, feu Woepcke, M. Chastes, etc. , ont admiré les travaux?
Cette manière de procéder nous remet en mémoire la paroJe d'un illustre magistrat : « Donnez -moi deux lignes de l'écriture d'un individu, et je me charge de le faire pendre. j> Je suis vraiment surpris qu'on n'ait pas encore demandé que le livre d'Aboul-Wéfà fût brûlé devant la porte du collège de France, comme cela eut lieu en mars 1544 pour les Animadversiones Arislolelicœ de Ramus. Aboul-Wéfà, mort l'an 997 ou 998 de notre ère, est Lien heureux d'avoir échappé à ce procès d' outre- tombe.
En traitant si cavalièrement le savant géomètre arabe, M. Bertrand n'épargne pas les épithètes flatteuses à feu Munk, en l'appelant « philologue éminent, judicieux critique, philologue d'un savoir incontesté. » Il ne peut ignorer pourtant que Munk était tout à fait incompétent pour juger la question, et qu'il avait confondu V Aimageste, œuvre originale d'Aboul-Wéfa, avec les versions arabes de VAlmageste de Ptolémée. Munk soutenait à tort, même en 1862, devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, que les expressions trine et sextile n'avaient aucun rapport-avec les octants ; M. Bertrand, se laissant entraîner par cette affirmation, fait encore fausse route. Il dit en effet :
« Toute la question se porte, on le voit, sur le sens des mots arabes que M. Sédillot traduit par octants.
« Les expressions de trine et de sextile désignent-elles des octants? C'est là, sans contredit, un des points essentiels du débat.
« L'opinion de M. Sédillot est probable assurément,
mais elle ne saurait être opposée à des preuves assurées que nous produirons contre elle (1). »
Nous avons vainement cherché ces preuves dans le reste de l'article, et cela se conçoit, car ces preuves assurées n'existent point. — La dénomination d'octants a été inconnue jusqu'au commencement du XVIIIe siècle; c'est Tycho-Brahé qui l'emploie le premier, et ses collaborateurs se servaient encore, vingt ans après sa mort, des termes trine et sextile pour désigner les positions où la lune présente Vaspect d'une faucille; les observalions que nous possédons en trine et sextite se rapportent exactement aux octants de Tycho-Brahé (2) ; c'es là un fait matériel qu'il n'est point permis de mettre en doute.
D'un autre côté, lorsqu'Aboul-Wéfâ, en présence des deux coefficients de ÏAlmageste grec, 46' et 1° 26', donne à sa troisième inégalité un maximum de Ah\ il ne copie évidemment pas Ptolémée ; c'est là encore un fait matériel, contre lequel viendront se briser toutes les hypothèses le plus artisteraent combinées.
(1) Journal des savants, 1871, p. 464.
(2) Comptes-rendus, etc., t. LXXI1I, 1871, p. 637. — J.-B. Biot écrivait lui-môme (Journal des savants, 1841, p. 676) : c Us Arabes se sont attachés d'abord à perfectionner les déterminations qu'on obtenait, dans ces deux seuls points de l'orbite, par les tables de Ptolémée Pour aller plus loin, le premier pas à faire était de comparer les observations aux tables dans des points intermédiaires à ceux-là. Or, on voit, dans Ebn Jounis, que plusieurs astronomes de son temps ont eu cette excellente idée et l'ont môme réalisée, pour tous les points de l'orbite, par des séries d'observations longtemps combinées. » (Notices des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publiées par l'Académie des inscriptions, t. VII, p. 122-124, et aussi p. 126-128.)
M. Bertrand se rejette alors sur le sens de certaines expressions; il ne comprend pas le mot correction, appliqué à la prosneuse de Ptolémée, et il s'en sert luimême dans sa dernière communication à l'Académie.
Un peu plus loin, Aboul-WéfA dit qu'en établissant le lieu de la lune au moment où les deux premières inégalités sont nulles, il en a trouvé une troisième. M. Bertrand dit : € Comment tenir compte de deux inégalités qui sont nulles? » Il est clair que pour signaler une nouvelle inégalité dans les mouvements de la lune, il faut tenir compte des deux premières et de la prosneuse.
Joignez à cela sa dissertation sur le sens qu'on peut donner aux mots : fait matériel, pure question de style, et cet épilogage inutile vous prouvera qu'à défaut de bonnes raisons, on substitue des arguties à des conclusions de toute évidence.
Remarquons de plus cette persistance de la part de J.-B. Biot, et de M. Bertrand lui-même, à écarter Tycho-Brahé du débat. Cette simple question : La variation, telle que V astronome danois Va décrite, est-elle, oui ou non, dans le chapitre v d'Aboul-Wéfd? est toujours restée sans réponse.
L'article que M. Catalan, professeur d'analyse à l'Université de Liège, etc., vient d'insérer dans le Bullettino, etc., vous a montré, cher prince, de quelles armes on s'était servi contre moi, en mêlant l'injure à la critique, et cela dans le Journal des savants. M. Catalan a donc cent fois raison de signaler au public la conduite de contemporains éminents trop âpres à la curée (1).
(1) Bulleltino, etc., t. IV, p. 127.
M* Catalan dit : t Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Sédillot; je n'ai donc aucun intérêt a le défendre, el d'ailleurs il se défendra bien tout seul! »
M. Catalan a rendu ma réponse facile; je me bornerai pour aujourd'hui à cette simple réflexion : si des professeurs n'ont pas jugé à propos d'imiter leur confrère Lacroix, refusant la place d'un collègue destitué (Laplace), c'est un fait acquis à l'histoire. La lettre suivante, écrite par M. Guizot (1), à son éternel honneur, le 6 septembre 1830, à l'administrateur du collège de France, nous dispense de tout commentaire :
« Monsieur,
« J'ai l'honneur de vous adresser une ampliation de l'ordonnance royale du 31 août 1830, qui rétablit M. Tissot dans la chaire de poésie latine qu'il occupait au collège de France : vous concevez parfaitement les motifs qui m'ont déterminé, dans cette circonstance toute spéciale, à ne point attendre la présentation de MM. les professeurs du collège de France, ainsi que cela se fait ordinairement. Il ne s'agit point ici d'une nomination, mais d'une restitution, et il importait, même dans l'intérêt des professeurs, que la reconnaissance de leurs droits injustement violés fût proclamée par l'autorité. Personne, Monsieur, n'a plus à cœur que moi de respecter et de faire respecter l'indépendance des corps savants, et j'espère que MM. les professeurs du collège de France verront une nouvelle preuve de mes
(1) Revue orientale, journal des orientalistes, etc., 2e série, t. II. Paris, 1869-1870, p. 129.
internions dans le soin que j'ai mis à faire consacrer formellement leurs prérogatives dans le texte même de l'ordonnance que je vous adresse.
« Agréez, etc.
« Le Ministre de l'intérieur,
« Guizot. »
La question de l'indépendance et de l'inamovibilité des professeurs ne peut être impunément foulée aux pieds; 1830, 1848, 1870 l'ont fait revivre d'une manière éclatante; les envahisseurs de places devenues vacantes en violation du droit sont condamnés à subir la flétrissure imprimée sur les savants qui ont accepté les fauteuils des membres de l'Institut brutalement expulsés en 1816 (1).
0) Un auteur, dont le nom est caché sous le pseudonyme de « Vaunoir, » a écrit {Bibliographie des académiciens radiés, suivie de celles des académiciens élus par l'ordonnance du 21 mars 1816, contresignée Vaublanc. Paris. 1 822, p. iv) : « On avoue iugénuement que l'Institut était composé de savants d'une réputation européenne, et c'est pour cette raison qu'on en a exclu dix-huit, du nombre desquels se trouvent l'illustre Mooge et l'éloquent Hégnault de Saint- Jean-d'AngeJy ("), que l'on a remplacés par des eunuques littéraires. » Monge était mort le 28 juillet 1818 (Bibliographie universelle, ancienne et moderne, etc., t. XXIX. Paris, 1821, p. 370. — Bibliographie universelle (Michaud), ancienne et moderne, etc., t. XXV11I. Paris, p. 019), el Régnault de Saint-Jeand'Angely, le 12 mars 1819 [Bibliographie bibliographique universelle, etc., par Edouard -Marie Oettioger, t. II. Bruxelles, 1854). On peut voir, dans les Œuvres de Paul- Louis Courier, sa Lettre à Messieurs de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. (Paris, 1845, p. 298, 299, 311.)
O « Je cite ces deux noms, parco quo la terre recouvre aujourd'hui leur dépouille mortelle On appréciera les motifs (jui m'empêchent de pousser mes citations jusqu'aux autres ex-acadeuuiciiins sic) encore existants. »
J'ai maintenant à cœur, cher prince, de me justifier du reproche qui m'a été adressé dans le Bullettino, elc.(\) par M. Thomas Henri Martin, de Rennes, au sujet de Roberval.
En effet, tandis que je gardais le collège de France exposé aux obus des Prussiens, et sur le point d'être incendié pendant la Commune, MM. Martin et Bertrand me décochaient leurs traits acérés dans le Bullettino ,etc, et dans le Journal des Savants. Pourquoi donc mêler les gros mots à la discussion? Quand il s'agit de l'ouvrage d'Aboul-Wéfâ, là où J.-B. Biot voyait c un équivalent tronqué où le document primitif est mutilé de la manière la plus barbare, et défiguré par l'interposition fictive d'observations mensongères, i M. Bertrand signale c une paraphrase confuse, embarrassée, inintelligente du cinquième chapitre du livre V de YAlmageste. » C'est ce que M. Chasles a la bonté d'appeler « être plus indulgent, » et « se servir d'expressions adoucies. » Si M. Biot cite ces paroles d'un écrivain philosophe : a De los Moros no se puede esperar verdad alguna, porque lodos son embelecadores, falsariost y chimeristas, i voilà que M. Martin traite à son tour Roberval de faussaire et m'accuse d'avoir faussement attribué un opuscule de sa façon à Aristarque de Samos. Il ne me nomme pas, il est vrai ; mais, par un artifice philologique, de l'invention de J.-B. Biot, il renvoie à la page 441 du numéro d'octobre 1869 du Bullettino, etc., afin de ne laisser aucun doute à cet égard, tout en ayant l'air de me ménager.
(1) Bullettino, etc., t. III, p. 299-302, 1870.
Pour justifier cependant une semblable assertion, il aurait fallu, ce me semble, que j'eusse combattu l'opinion des auteurs que cite M. Martin avec complaisance : Ménage, Wallis, Baillet, Fabricius, Weidler, et que j'ignorasse le jugement porté par Delambre en 1821.
On lit en effet ce qui suit dans la Biographie universelle de Michaud :
« \\. Arislarchi Samii de mundi systemate, partibus et motibus ejusdem libellus cum notis, Paris, 164-1 , in-1 2, réimprimé plus correctement dans le tome III des Cogitationes physico-metaphys. du P. Mersenne. Si Ton en croit Lalande (Bibliogr. astron., p. 217), l'auteur prétendait avoir rédigé cet ouvrage sur une version latine qu'en avait fait faire M. Brulart, d'après un manuscrit arabe. Mais Roberval ne parle que d'un manuscrit d'un style barbare et presque inintelligible (Delambre, Hist. de Vastron. mod.9 II, 517). Dans ce livre, que plusieurs biographes et Voltaire lui-même (Questions sur VEncycl.), trompés par le titre et la préface de Roberval, ont attribué au philosophe de Samos, l'auteur admet une attraction réciproque de toutes les parties de la matière, idée qu'il a empruntée de Keppler. Il avait aussi tiré de Copernic et de Descartes plusieurs points de son bizarre système, un peu moins extravagant (dit Delambre) que celui des tourbillons, et qui fut bientôt oublié. Baillet, qui s'est plaint avec raison des déguisements des auteurs (Jugement des savants, tome VII, p. 322), aurait voulu que Roberval eût imité Viète, qui avait publié l'Apollonius français, comme Snellius avait donné ï'Erathosthènes batave. Mais la persécution essuyée par Galilée, en 1633, onze ans avant la publication de l'Aristarque,
314 APPENDIÇE.
justifie complètement le 9oin que Roberval prit de se cacher. Voyez sur ce sujet une note fort détaillée dan9 YAristarque de Samos, grec et latin, publié par M. de Forlia d'Urban, pag. 233. >
Voilà de la bonne et saine critique. La Nouvelle biographie générale montre la même réserve; j'en dirai autant de Baillet, cité par M. le prince Boncorapagni (1), de M. Chasles dans une de ses récentes communications à l'Académie des sciences (2), etc. ; d'ailleurs, M. Martin reconnaît lui-même que Roberval attribuait avec toute raison à Aristarque de Samos l'hypothèse de la rotation diurne de la terre, et de sa révolution annuelle autour du soleil, puisqu'Archimède et d'autres auteurs anciens l'affirment. Pourquoi dire alors que Roberval a été faussaire et que Mersenne, son éditeur, « a été dupe ou complice de la fraude et du mensonge! » Voilà des expressions bien dure6.
Je ne suis pas, du reste, toujours d'accord avec M. Martin. Ses RechercJies nouvelles concernant les origines de notre système de numération écrite, et sôn examen d'un ouvrage de M. Moritz Cantor, publié en 4863, attestent une très-grande érudition; mais que de citations! et comment faire jaillir la lumière de tant d'avis contradictoires? J'ai résolu, je crois, la question : de Vorigine de nos chiffres, en la circonscrivant dans de justes limites, et les faits que j'ai produits se sont trouvés confirmés par l'intéressante publication des œuvres de Gerbert, de M. Olleris. U ne faudrait pas abuser des arguments négatifs et faire main basse sur toutes les
(t) Bullettino, etc., t. 111, p. 300.
(1) Comptes-rendus, etc., t. LXXII1, p. 143.
traditions, car, en fin de compte, l'humanité n'a vécu bien longtemps que de traditions.
Déjà, en 1855, j'avais été chargé par la Société de géographie de lui faire un rapport sur l'examen auque] M. Martin avait soumis un mémoire posthume de Letronne. Dans ce rapport, je disais : « Il y a dans la manière de disserter de M. H. Martin une tendance beaucoup trop marquée à porter sur les questions le plus généralement controversées, un jugement absolu, ou bien à rappeler certaines hypothèses abandonnées depuis longtemps, qu'il lui est bien facile de réfuter, et je crois devoir présenter à ce sujet quelques observations. » Certes, nous ne partageons pas les idées de Gosselin; mais pourquoi les qualifier de roman, de tricherie, de tours d'adresse dont Walckenaer a été dupe avec bien d'autres?
Deux autres exemples compléteront ma défense, llipparque, qui florissait vers 108 avant Jésus-Christ, est le premier qui ait parlé de la précession des équinoxes ; Ptolémée, vers l'an 130 de l'ère chrétienne, la faisait de 36"; elle est de 50". Les Arabes plaçaient son coefficient entre 49" et 50" 9, en moyenne 50" 3. Nous avons montré qu'en comparant l'année sidérale d'Hipparque à son année tropique, Ptolémée aurait trouvé le mouvement annuel de précession égal à 46" 8078. J.-B. Biot s'était attribué cette remarque; mais il a reconnu que je la lui avais communiquée, et constaté mon droit de priorité (1).
(!) Journal des savants, 1843, p. 7 1 y. — Études sur l'astronomie indienne et sur l'astronomie chinoise, par J.-B. Biot. Paris, 1862, p. 83.
M. Martin a traité en 1869 cette question déjà résolue : La précesssion des équinoxes a-t-elle été connue des Egyptiens ou de quelque autre peuple avant Hipparque (1)? et il conclut tout naturellement pour la négative.
M. Martin apprécie comme nous Pastronomie des anciens, et il ajoute de nouvelles preuves a celles que nous avons données sur le peu de valeur des travaux historiques de J.-B. Biot; mais il crée un argument contre lui-même en cherchant à démontrer que Proclus et son école, au V* siècle de notre ère, ne croyaient pas à la précession des équinoxes, car si les ouvrages de Ptolémée n'étaient pas arrivés jusqu'à nous, les Grecs se seraient trouvés dans la même situation que les Égyptiens et les Chaldéens, et Ton aurait pu se demander pour les uns, comme pour les autres, si quelque observateur n'avait pas signalé la précession à une époque inconnue, question en apparence sans intérêt, puisqu'on n'aurait pu la résoudre.
Dans un second mémoire, M. Martin veut que le passage de Siroplicius relatif à l'envoi en Grèce d'observations chaldéennes embrassant un intervalle de 1903 ans soit l'œuvre d'un faussaire moderne. L'ouvrage de Simplicius aurait été traduit en latin au XIIIe siècle par Guillaume de Meerbeke, retraduit du latin en grec (par un imposteur?) pour l'édition des Aides de 1526, et le chiffre de 1903 ans interpolé. C'est possible, mais peu
(1) Mémoires présentés par divers savants à V Académie des inscriptions, etc. V série : Sujets divers d1 érudition, t. VIII, p. 303-522. — Mémoire sur cette question : La précession des équinoxes, etc., par Th.-Henri Martin.
vraisemblable. Le Morbeto interprète qui se trouve en tête des deux derniers livres de la version latine de
Simplicius, dans les éditions de 1543 à 1584, n'ajoute rien aux faits connus, et le manuscrit original qui a servi à l'impression peut avoir été l'œuvre d'un copiste ignorant, et non d'un faussaire, d'autant plus que le nombre 1903 se lit dans l'édition que Hieronymus Scotus a donnée à Venise en 1540 de la traduction latine de Guillaume de Meerbeke.
M. Martin aurait pu se contenter du jugement porté par un astronome célèbre et par l'auteur de Y Origine des Lois.
Delambre dit : « La certitude de l'anecdote repose donc tout entière sur le témoignage de Porphyre, et sur la fidélité avec laquelle Simplicius a pu le citer. Cet auteur avait composé une Introduction astronomique, Èia-erywTrôv àor/wvo^ov^ivwv, en trois livres, nous dit Suidas. Nous avons une introduction au livre des Effets des astres, de Ptolémée, par le philosophe Porphyre; mais cet ouvrage, purement astrologique, ne fait aucune mention des 1903 années d'observations babyloniennes envoyées par Callisthènes. Cette tradition a l'air d'un conte. Comment Ptolémée n'en aurait-il pas dit un seul mot, et comment Aristote, qui aurait donné cette commission, aurait-il négligé d'en parler lui-même et de communiquer ce trésor aux astronomes? ou quels seraient enfin ces astronomes à qui Aristote en aurait fait part, et qui en auraient tiré des hypothèses plus conformes aux phénomènes? »
Antoine-Yves Goguet (né à Paris le 18 janvier 1716 et mort le 2 mai 1758) écrivait : « II n'est pas surpre-
818 APPENDICE, nant, après ces réflexions, que les Chaldéens aient été mis au rang des plus anciens observateurs. Bélus, un îles premiers souverains de Babylone, a même été regardé comme un des inventeurs des méthodes astronoraiques(l). Mais il ne nous est resté aucun monument de ces anciennes découvertes. On nous parle, il est vrai, d'une suite d'observations astrdnomiques envoyées, dit-on, de Babylone à Aristote par Gailisthènes qui accompagna Alexandre dans son expédition. Elles embrassaient, à ce qu'on prétend, un espace de 1907 ans, à compter depuis le commencement de la monarchie des Babyloniens jusqu'au passage d'Alexandre dans l'Asie (2). Selon ce calcul, les premières observations des Chaldéens dateraient de l'an 115 après le déluge.
« Mais ce récit ne mérite aucune attention ; il n'est débité que par un auteur assez moderne, Simplicius, philosophe péripatéticien, qui vivait dans le sixième siècle de l'ère chrétienne : encore ce commentateur ne dit-il pas avoir lu le fait en question dans aucun écrit d'Aristote; il l'avait tiré de Porphyre, philosophe platonicien, qui n'était lui-même guère plus ancien queS»mplicius(3). Ces autorités sont trop récentes pour devoir entraîner notre suffrage. Hipparque et Ptoléraée, bien antérieurs à Porphyre et à Simplicius, n'ont point connu ces pré-
(1) Plin., L VI, sect. 80, p. 331. — Solin., ch. lvi, init. - Achill. Tat., ad Arat. Phœn., ioit. — Mart. Gapella, I. VI, De BabyL, p. 225.
(2) Porphyr., apud Simplic, in I. 11. - Arislot., De cttlo, p. 123.
(3) Porphyre vivait dans le II 1° siècle de l'ère chrétienne. C'est pourquoi je le regarde comme un auteur très-moderne, eu égard au temps dont il s'agit.
tendues observations. Ils avaient cependant recherché avec beaucoup de soin les écrits des anciens astronomes ; mais ils n'avaient point trouvé d'observations faites par les Babyloniens, qui remontassent au-delà de l'époque de Nabonassar (1). Il doit donc passer pour constant que nous ne sommes point informés de l'état de l'astronomie chez ces peuples avant le règne de ce prince, qui monta sur le trône Tan 747 avant J.-C. Tout ce qui précède cette époque doit être mis au nombre de ces traditions incertaines, sur lesquelles il n'est pas possible d'asseoir aucun jugement (2). >
Ces deux citations suffisent, quant à présent, pour compléter ma défense; on a usé à mon égard d'armes peu courtoises, et j'ai dù protester. La république des lettres gagnerait beaucoup à adopter un langage plus simple et plus réservé.
Vous apprécierez, mieux que personne, le débat qui s'est élevé entre vos deux collaborateurs, et que, certes, je n'ai pas provoqué:
Tulo positus loco Desuper vides omnia.
Agréez, etc.
(1) Voyez Marsham, p. 474.
(2) Voyez les Mëm. de Trn\, janv. 1706, art. 8.