AU SUJET DE LA VARIATION
(Extrait du BulUttino, etc., février 1875.)
N'est-il pas honteux pour nous de ne posséder que des fragments des astronomes arabes au IXe siècle et de leurs successeurs, et de ne pouvoir nous procurer un seul exemplaire complet de leurs écrits?
On ne connaît même pas exactement ce que contiennent les débris épars dans quelques-unes des bibliothèques de l'Europe, et il est à regretter que les travaux entrepris pour combler ces desiderata soient si peu encouragés au moment même où de récentes publications ont modifié si profondément des doctrines et des convictions qui faisaient loi et semblaient indiscutables.
(1) Jourml des $avants, p. 719, 1843. - Voyex aussi nos Matériau*, etc., déjà cités, t. I, p. 156.
Pourquoi la découverte de la variation par Aboul- Wéfâ est-elle encore en question pour quelques esprits prévenus ?
Pourquoi s'en tenir depuis plus de trente ans à ce seul point d'astronomie orientale, et affecter de fermer les yeux sur les austres progrès que l'école de Bagdad a fait faire à l'astronomie grecque ?
Pourquoi faut-il rappeler les mots mala (ides qui ont retenti contre les détracteurs d'Àboul-Wéfà ?
Ce débat soulevé une dernière fois sera clos, j'espère, par une note que j'ai soumise à MM. les membres du bureau des longitudes, et à laquelle vous voulez bien donner la publicité de votre estimable recueil.
Rétablissons tout d'abord le point de départ : nous avons dit que le Mohadzat d'Aboul-Wéfâ ajouté à la prosneuse de Ptolémée, et comparé à la variation de Tycho-Brahé, s'écarlait de l'exposé de l'astronome grec et s'identifiait complètement avec la troisième inégalité de l'astronome danois. Le rapprochement des termes npQtnvxnç (prosneuse) et Mohadzat fit supposer que ce pouvait être la même chose, quoique nous eusssions démontré qu'on devait leur attribuer une signification différente, fait admis par J.-B. Biot lui-même.
M. Munk, trompé par la fausse interprétation d'un texte hébreu, crut pouvoir affirmer que le Mohadzat d'Aboul-Wéfà n'était pas autre chose que la prosneuse de Ptolémée, en laissant de côté la variation de Tycho* Brahé ; J.-B. Biot, s'emparant de cette idée, trouva moyen d'obscurcir la question, en substituant à ma traduction déclarée irréprochable un mot à mot inintelligible.
M. Bertrand est venu à son tour soutenir contre l'évi-
dence que les expressions irine et sextile ne représentaient pas les octants, et qu'Aboul-Wéfà était un compilateur sans valeur.
On fit rechercher un second manuscrit de VA Imageste arabe, jusqu'à ce jour introuvable, comme si le texte authentique que nous avons sous les yeux, et qui contient la variation, ne suffisait pas pour, établir un point de fait.
MM. les membres du bureau des longitudes accepteront sans doute les explications résumées dans la lettre suivante que j'ai eu l'honneur de leur adresser :
€ Messieurs,
c On devait croire que tout jugement serait suspendu au sujet de la détermination de la variation par Aboul- Wéfâ, jusqu'à ce que la copie d'un manuscrit de cet astronome, qu'on supposait exister à Gonstantinople, eût été communiquée à l'Académie des sciences ; néanmoins, sans plus attendre, on imprime que la découverte d'Aboul- Wéfâ est illusoire (1).
t Mais toutejla question repose sur l'exacte interprétation d'un texte que nous possédons, et dont on ne conteste pas l'authenticité (2). J'ai l'honneur de vous trans-
(1) Bulletin d'ami, mai et juin 1873, p. 27.
(2) Le manuscrit arabe no 1138, ancien fonds de la Bibliothèque nationale, quoiqu'incomplet, fournit les éléments nécessaires au jugement du débat soulevé. — On connaissait l'origine du manuscrit acheté en Orient par ordre de Colbert (Journal des savants, 1871, p. 458). - La théorie de la lune d'Aboul-Wéfâ. (Extrait du Journal des savants, octobre 1871, p. 4.) — L'objection de Libri, que le passage en question fût une interpolation, tomba d'ellemême, et sur ce point aujourd'hui les avis ne sont pas divisés
mettre ce texte, et la traduction revue encore une fois par II. Defrémery, membre de l'Institut, professeur d'arabe au collège de France.
t La variation s'y trouve-t-elle virtuellement comprise? Doit-on ne tenir aucun compte de l'opinion affirmative de MM. Arago (1), Mathieu (2), Poinsot (3), Savary (4), Liouville (5), Michal (6), de Humboldt (7), malgré l'argumentation et l'insistance de M. Cbasles (8) et l'intervention de M. Le Verrier (9)?
t Permettez-moi, Messieurs, d'invoquer votre jugement sur cette question essentiellement de votre compétence.
t MM. Biot et Bertrand se sont trompés en supposant que YAlmageste d'Aboul-Wéfà est un abrégé inintelligent de YAlmageste de Ptolémée.
t L'ouvraged'Aboul-Wéfâestvraimentoriginal;rauteur suit une marche tout à fait différente de celle de Ptolé-
(Journal des savant*, 1871, p 458). — La théorie de la lut d'Aboul-Wéfâ. (Exiraii du Journal des savants, octobre 1871. p. M
(1) Astronomie populaire, par François Arago, t. III. Paris, 185t>, p. 384.
(2) Comptes-rendus, etc., t. VU. Paris, 1838, p. 1015.
(3) Voyez ci-dessus.
(4) Matériaux, etc., par M. L.-Am. Sédillot. Paris, 1845, p. 89.
(5) Lettre à M. L.-Am. Sédillot sur la question de la variation lunaire découverte par Aboul- Wéfà, par M . Chastes. Pari», 1832, p. 1 .
(6) Comptes- rendus, etc., 4. XXX. 1850, p. 629, séance du 20 mai 1850.
(7) Cosmos, t. II, p. 272, 539, 1848.
(8) Comptes-rendus, etc., t. L1V, p. 1002; t.'LXXIIl, p. 588, t. LXXVI, p. 859.
(9) Id., t. LXXIU, p. 588. - Voyes aussi l'opinion de M. U Verrier sur les astronomes arabes précurseui-s de Kepler {Completrendus, etc., t. LIX, p. 765).
mée. Au lien de procéder synthétiquement, comme l'astronome grec, il divise son livre en trois parties. Après des préliminaires où il énumère les connaissances nécessaires à Tétude de l'astronomie, notamment la trigonométrie sphérique, il fait dans la première partie l'exposition complète des mouvements des astres et des lois qui les régissent ; dans la seconde, il passe aux démonstrations de tout le système, et dans la troisième il rapporte les observations sur lesquelles il s'est appuyé. On sait qu'indépendamment des observations antérieures dont s'était servi Ptolémée, il y avait les observations suivies avec le plus grand soin pendant toute la durée des IXe et Xe siècles par les auteurs de la Table vérifiée, qui avaient reçu du khalife Almamoun le soin de réviser les tables de l'astronome d'Alexandrie, et par leurs continuateurs au nombre desquels on compte notamment Ebn Jounis et Aboul-Wéfâ. M. Biot lui-même le reconnaît lorsqu'il dit : € Les Arabes se sont attachés d'abord à perfectionner les déterminations qu'on obtenait dans ces deux seuls points de l'orbite, par les tables de Ptolémée. Pour aller plus loin, le premier pas à faire était de comparer les observations aux tables dans des points intermédiaires à ceux-là. Or, on voit, dans Ebn Jounis, que plusieurs astronomes de son temps ont eu cette excellente idée, et l'ont même réalisée, pour tous les points de l'orbite, par des séries d'observations longtemps combinées (2). > Ajoutons qu'ils avaient signalé
(1) Journal des savants, p. 676, 1841.
(i) Nottces des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publiées par l'Académie des inscriptions, t. VII, p. 122-124, et aussi p. 126-
tout particulièrement la nécessité d'une correction dans la théorie de la lune de Ptolémée, puisqu'Ebn Jounis déclare avoir trouvé la lune e moins avancée par l'observation que dans les éphémérides, d'un quart à un tiers de degré.
t Aboul-Wéfà était donc dans les meilleures conditions pour compléter les hypothèses de Técole d'Alexandrie, et c'est dans ces conditions qu'il a déterminé sa troisième inégalité, s'élevant à 45' dans les octants qu'il désigne par les expressions trine et sextile.
t Or, ce sont ces mots qui ont été le principal argument de M. Biot (1) et ensuite de M. Bertrand (2), qui ont voulu voir les élongations de 60 et 120 degrés, auxquelles les astrologues seuls donnaient cette dénomination.
(1) c Comme la variation atteint son maximum dans les octants, on a, pour la retrouver ici dans le texte arabe, avancé que les mou tathlith et tasdis pourraient bien désigner aussi les octants, soit dans leur signification propre, soit conjointement arec le sens d'aspect trine et d'aspect sextile, qu'on leur attribue dans leur usage habituel. Mais, au dire des orientalistes les plus expérimentés, cette extension ou cette connexité de sens seraient contraires à l'analogie grammaticale, et sans exemple dans les textes connus. » (Journal des savants, p. 736, 1843.)
(2) c Un seul point est contesté, et nous en prenons note : c'est le sens attribué aux mots trine et sextile (tathtilh et tasdis), où M. Sédillot croit voir les octants, tandis que d'autres traducteurs affirment qu'ils signifient le tiers et le sixième de la circonférence. » (Comptes-rendus, etc., t. LXXIll, p. 583 et 765.) — c Les expressions de trine et de sextile désignent-elles les octants? C'est là, sans contredit, un des points essentiels du débat. » (Journal des savants, 1871, p. 464.) — c L'opinion de M. Sédillot est probable assurément ; mais elle ne saurait être opposée à des preuves assurées que nous produirons contre elle. » — Ces preuves, nous les