DEUXIÈME LETTRE A M. DE UUMBOLDT
J'ai longtemps hésité à vous adresser cette lettre, dans la pensée qu'on pourrait se méprendre sur sa portée. Ne partageant pas l'opinion de plusieurs de vos confrères de l'Institut de France, je crains toujours qu'on n'attribue aux attaques dont j'ai été l'objet de leur pari,
ou au souvenir de mes échecs académiques, la défense parfois un peu vive de mes convictions. Je ne céderai pas cependant à une fausse susceptibilité, car je me suis, sur ce dernier point, soumis, sans appel, aux décisions de scrutins déjà loin de nous. N'aurais-je pas, d'ailleurs, quelque droit de me glorifier de ce passé? Après avoir obtenu l'égalité des suffrages dans une élection, échoué d'une seule voix dans une autre, succombé dans une troisième devant la candidature improvisée d'un brillant écrivain, alors ministre de l'instruclion publique, puis-je oublier que mon père, savant si distingué, honoré d'un grand prix décennal, n'a pas été de l'Académie des , inscriptions et belles-lettres, et, certes, ne dois-je pas être fier d'avoir consacré ma vie à la continuation de ses importants travaux, tout en partageant avec lui ce mécompte ou cet ostracisme?
Je suis sûr aussi, Monsieur, qu'en vous parlant de l'histoire des sciences je m'adresse à un juge peu préoccupé des questions de personnes. Tout le monde connaît le zèle avec lequel vous avez toujours cherché à propager le goût de la véritable érudition et la part que vous avez prise aux plus remarquables découvertes. Si vos efforts n'ont pas trouvé beaucoup d'imitateurs, nous ne vous en savons pas moins gré de cette heureuse disposition d'esprit qui vous a toujours porté à encourager les investigations sur une branche aussi précieuse des connaissances humaines ; l'on ne pourra jamais trop louer la bienveillante indulgence dont vous avez constamment fait preuve envers le mérite modeste, et celte loyauté scientifique, si rare de nos jours, dont vous êtes un des plus dignes représentants.
Pourquoi donc votre voix n'a-t-elle pas été entendue? Pourquoi l'histoire de l'astronomie et des mathématiques chez les Orientaux est-elle à peine explorée? Quelles peuvent être les causes d'une semblable indifférence?
La première et la plus influente, à mon sens, c'est quô l'histoire des sciences exactes n'a sa place marquée ni dans l'enseignement supérieur, ni dans les grands centres d'instruction secondaire. Il eût été au moins à désirer que les diverses classes de l'Institut, qui offrent, par leur organisation, le double avantage de pouvoir exposer et discuter devant elles les faits et les doctrines, ce qu'on ne saurait obtenir d'aucune autre assemblée, accueillissent avec empressement les travaux de ce genre et en devinssent le foyer le plus actif ; mais elles ont cédé à la regrettable erreur de cette partie du public qui croit que Tes recherches historiques ne sont pas du ressort de l'Académie des sciences, et que tout ce qui touche aux mathématiques doit être répudié par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. — Sans doute, si l'on ne donnait le nom d'histoire qu'à des relations de guerres ou d'événements politiques, la plupart suscités par la cupidité, l'ambition, la colère et la haine; s'il n'y avait d'historiques que les noms de ceux qui auraient entrepris de soumettre au même joug un grand nombre d'hommes destinés par leurs mœurs, leur langage et leurs lois à former autant de nationalités distinctes, de tels écrits pourraient paraître s'écarter de la sphère toute pacifique des sciences d'observation; mais l'esprit humain a aussi son histoire, moins sombre et non moins élevée, et la connaissance des découvertes
antérieures fait en quelque sorte partie intégrante de la science elle-même.
Si, d'un autre côté, les belles-lettres s'isolent de plus en plus, en repoussant tout ce qui présente un caractère scientifique, ne se condamnent-elles pas à un étal d'immobilité voisin de la décadence? N'est-ce pas avouer son impuissance que de se déclarer complètement étranger à des questions dont le monde entier se préoccupe si vivement?
C'est surtout en ce qui concerne l'orientalisme que cette ignorance se manifeste. Nous avons eu déjà l'occasion de signaler de singulières méprises de la part d'hommes éminents dans les lettres (1) ; eh bien! au lieu de remédier à un mal qui frappe tous les yeux, il semble qu'il y ait parti pris de persévérer dans cette voie funeste, et qu'on se fasse même un point d'honneur de cette défaillance intellectuelle, en poursuivant d'un superbe dédain des études qui feraient disparaître cependant des tachas à jamais regrettables pour l'érudition française.
Il existe encore une cause, plus grave peut-être, du discrédit où sont tombés les travaux relatifs à l'histoire des sciences exactes, mais qui ne sera fort heureusement que momentanée : c'est le soin avec lequel certaines personnes s'attachent, par des motifs bien différents de ceux que nous venons d'énumérer, à apprécier les recherches qui pourraient renverser des opinions dont elles se sont constitué le monopole. En étouffant la lumière sur des questions d'une grande importance,
(t) Voyw nos Matériaux, etc., p. 648.
elles trouvent moyen de régner sans partage avec une irès-petite somme d'idées, et elles apportent à ce procédé, il faut le dire, une adresse des plus remarquables. Dés qu'une hypothèse nouvelle est produite, on la repousse quand on ne réussit pas à s'en emparer ; on s'efforce de décourager l'auteur par une indifférence affectée ou par une série de faux-fuyants, de critiques indirectes, de sourdes persécutions, et l'on comprend que ceux qui consacrent leurs veilles à de rudes travaux et qui, au lieu de l'approbation et de l'estime générales, seul prix de tant de peines, ne recueillent que des insultes, déguisées dans le monde académique sous le nom d'aménités littéraires, se retirent de la lice et laissent le champ libre aux habiles du jour.
L'heure viendra sans doute où il sera fait justice de ces tristes iniquités ; mais, en attendant, nous sommes obligé de reconnaître que le terrain est en quelque sorte abandonné. Le temps n'est plus où les Silvestre de Sacy, les Arago, les Letronne, les Jaubert, les Chasles, et vous-même, Monsieur et illustre maître, vous vous préoccupiez si vivement des travaux de l'école arabe, en appelant l'attention du monde savant sur les découvertes que cette école avait pu ajouter à celles des Grecs. Si MM. Moriey, en Angleterre, Woepcke, en Allemagne, le prince Boncompagni, en Italie, portent encore de ce coté leurs intéressantes recherches, en France nul ne paraît songer à les imiter. 11 semble que lé vénérable académicien M. Biot, dont le Journal des Savants insère chaque année les nombreux articles, soit aujourd'hui parmi nous le seul représentant de l'histoire des sciences orientales ; cependant cet illustre écrivain ne
fait que nous ramener par des sentiers frayés à des hypothèses sur lesquelles la critique a dit son dernier mot, el lorsqu'il déclare dans une de ses dissertations qu'il a voulu établir une vérité évidente (Telle- même aux yeux de ceux qui ne sont pas absolument étrangers à l'art d'observer (1), il accuse des prétentions si modestes, qu'on ne saurait s'en formaliser. Seulement on n'a pas lu sans quelque surprise dans le Compte-rendu des séances de V Académie des sciences (2), une réclamation de priorité pour certaines idées émises par l'habile et infatigable rédacteur du Journal des Savants; tout en rendant justice à l'incomparable fécondité de sa plume, on a toujours eu à vanter en sa personne l'historien plutôt que l'inventeur. Quels fruits nouveaux pourrions-nous, en effet, tirer de ces notices où Ton constate, à la suite de M. le voyageur Mariette, un fait connu de toute antiquité, l'orientation des Pyramides (3), et cela d'après des déterminations prises, de l'aveu même de l'auteur, dans des conditions défavorables (4)? Serait-ce l'identification d'une étoile nommée par les Arabes du désert El regl, la jambe, avec une des quatre étoiles du Chariot (carré de la Grande-Ourse) (5), parce que les Égyptiens auraient appelé autrefois cette constellation la Cuisse du ciel (dont le Chariot aurait formé la partie la plus épaisse)! Le mot regl ou rigel signifie le pied, et non h jambe; nous l'avons conservé nous-
(t) Journal des savants, juillet 1855, p. 430.
(2) Comptes-rendus, etc., année 1857, 1er semestre, p. 1221.
(3) Journal des savants, mai, juin et juillet 1855.
(4) Id., juillet 1845, p. 420 et 427.
(5) Id., août 1855, p. 465 et 466.
même dans l'énumération des étoiles d'Orion, et la langue copte n'aurait pas fourni à l'appui d'une semblable hypothèse (si l'on s'en était rapporté à notre savant et regretté Quatremère) une explication plus satisfaisante.
Ailleurs, à l'occasion de deux mémoires de MM. Brugsch et Ellis, concernant quelques points de l'astronomie égyptienne (1), l'honorable M. Biol décrit tout au long la sphère céleste (2), et il admet sans difficulté qu'en se servant du zodiaque grec, les égyptiens ont pu garder les noms de Taureau, Cancer, Vierge, Sagittaire, Verseau, Poissons, etc., en substituant au Lion le Couteau, au Capricorne la Vie (3). En présence des contradictions où tombent journellement les égyptologues, il ne s'est pas demandé s'il n'y aurait point là une erreur d'interprétation. Est-ce qu'il ne nous apprend pas luimême que le rapport établi par Champollion entre Sothis et le mois de Thot est aujourd'hui abandonné (4) ; qu'à la place de Sothis il faut lire Séki (5) ; que le caractère commun aux épagomènes, traduit depuis plus de vingt ans par jours célestes, veut dire tout simplement jours complémentaires (6)? Certes, de tels exemples commandent une sage réserve.
Dans une seconde série d'articles, M. Biot, après avoir loué sans restriction (7) M. Brugsch de son mé-
(1) Journal des savants, décembre 1856 et janvier 1857.
(2) Id., janvier 1857, p. 6-13.
(3) Id., p. 16.
(4) Id., juin 1857, p. 368.
(5) Id., août 1857, p. 485.
(6) Id., avril 1857, p. 226.
(7) Id., décembre 1856 et janvier 1857.
moire sur un épbéméride des cinq planètes principales au temps de Trajan, l'attaque avec violence, en le déclarant étranger à l'astronomie et à la géographie physique (1), pour avoir traduit par œsias le symbole que Champollion explique par le mot inondation. X cette occasion, il reprend l'exposé de son ancien système, que M. Brugsch connaît assurément, et dont les développements nous ramènent à cette érudition de compas, si commode par la substitution du calcul et d'un globe à pôles mobiles aux traditions historiques et aux monuments écrits. Ainsi, par exemple, en admettant l'usage d'une année tournante de trois cent soixante jours avec cinq épagomènes, il faut, en raison de l'erreur qu'elle présente en moins sur la révolution solaire, quinze cent cinq ans environ (2) pour que les phénomènes physiques reparaissent aux mêmes dales dont ils s'étaient progressivement écartés ; par conséquent, si Ton place le solstice d'été au premier pachon de l'année 275 avant Jésus-Christ, on peut dire que le solstice avait eu lieu à ce même quantième quinze cent cinq ans auparavant, c'est-à-dire en 4780, en 3285, et, comme le dit M. Biot sans trop de déférence pour la Bible, à des époques plus éloignées encore, qui précéderaient de quinze cent citig ans juliens (3) et nous reporteraient bien au-delà des patriarches.
Cette période devient, comme on l'a maintes fois répété, la période solhiaque, que les Égyptiens supposaient à tort de quatorze cent soixante ans, et tout
(1) Journal des savants, avril 1857, p. 222.
(2) W., juin 1857, p. 355.
(3) août 1857, p. 488.
s'explique ainsi le plus naturellement du monde. Seulement les textes anciens et les monuments ne confirment point toutes les hypothèses de l'honorable académicien (1), et l'on va voir comment, d'interprétations en interprétations, il est conduit aux inductions historiques les plus inattendues. Après avoir analysé la relation que Vansleb a donnée en 1763 de son voyage en Égyple (2), et les extraits de l'auteur arabe de Makrizi que cette relation renferme, M. Biot s'empare du passage de Georges le Syncelle, qui fixe à l'année 1779 l'introduction des cinq épagomènes ou jours complémentaires dans le calendrier égyptien. A son avis, l'institution des cinq épagomènes remonte à une époque beaucoup plus reculée; mais elle serait tombée en oubli pendant l'invasion des rois pasteurs, qu'il place arbitrairement vers 3220 ans avant Jésus-Christ, et elle aurait été seulement rétablie en 1779 (3). Puis, comme cette date ne coïncide pas exactement avec l'année 1780 dont il a besoin (4), M. Biot suppose que l'erreur vient de Georges le Syncelle; et quelle preuve apporte-t-il pour justifier cette assertion? une coïncidence, suivant lui, merveilleuse, à savoir que les pleines lunes, en 1780,
(1) M. H ru net de Presle, Examen critique de la succession des dynasties égyptiennes, 1 850, p. 32 et suiv.
(2) Journal des savants, mai 1857, p. 288 et suiv. C'est ce même Vansleb, dont l'ouvrage est dans toutes nos bibliothèques, que Colbert avait envoyé en Orient pour recueillir des manuscrits, et qui nous a rapporté YAlmageste, et non pas VAlmanach (Dezobry, Dict. de biographie et d 'histoire , Paris, 1857, p. 2432, ligne 48) d'Aboul-Wéfa, un des plus curieux débris de la science arabe.
(3) Journal des savants, août 1857, p. 408 et suiv.
(4) Id., p. 490.
sont survenues du 16 au 20, c'est-à-dire presque au milieu de chaque mois (1), et que les Egyptiens, étonnés de ce phénomène, ont dû faire de cette année le point de départ de la réforme de leur calendrier. On ne saurait introduire avec plus d'esprit le roman dans la science ; mais n'est-ce pas abuser un peu des libertés de la tribune savante? Si l'on joint à cela l'œil d'Horus, symbole d'un équinoxe (2), et la fête des bâtons du soleil, qui aurait été instituée parce qu'au solstice d'hiver le soleil a besoin de soutien et de force, ou parce qu'il est alors si vieux qu'il doit mourir deux ou trois jours après (3), on aura le tableau complet des singulières fantaisies auxquelles se livre quelquefois notre imagination.
Mais il est temps de nous transporter sur un autre terrain, et de rechercher si, dans un ordre d'idées plus pratiques, quelques travaux récents ont pu imprimer à la science des faits une impulsion favorable.
M. Henri Martin a publié en 1856, dans la Revue archéologique, un nouvel aperçu de notre système de numération (4) où il s'attache à démontrer, en s'appuyant sur le beau travail de M. Chasles : de VAbacus, que ce système nous vient des Latins. M. Henri Martin a tort de nous comprendre parmi ceux qui n'acceptent pas Tinterprétation donnée par cet illustre mathémati-
(1) Journal des savants, année 1857, p 493.
(2) Jd., p. 367.
(3) Id., p. 363.
(4) Recherches nouvelles concernant les origines dt notre système de numération écrite (Revue archéologique, 13e année, p. 507-543 et 588-609.)
cien du fameux passage de Boèce; il a le tort plus grave de circonscrire la question en excluant du débat rinfluence arabe. Il combat avec un soin tout particulier l'assertion de Guillaume de Malmesbury, seule preuve, dit-il, des rapports de Gerbert avec les savants de Séville ou de Cordoue; il croit que le moine d'Aurillac, devenu archevêque de Reims, puis de Ravennes, el enfin pape sous le nom de Silvestre II, est disciple de Boèce, et que nos chiffres ne sont en réalité que les chiffres de Boèce lui-même. Cette double proposition peut assurément se soutenir ; mais on se demandera comment les Occidentaux ont attendu si longtemps pour faire usage de cet excellent mode de numération. Pendant les cinq cents ans qui séparent Boèce de Gerbert, à l'époque brillante du règne de Charlemagne, c'est-â-dire d'un réveil littéraire qui a illuminé un instant le monde, on n'en eût pas certainement négligé l'application. D'un autre côté, les arguments négatifs de M. Henri Martin pourraient être facilement retournés contre lui. Que Gerbert ait puisé ses connaissances dans les écrits des Latins, d'accord; mais cette opinion n'est nullement inconciliable avec quelques emprunts faits aux Arabes d'Espagne. M. Henri Martin reconnaît lui-même que Gerbert se rendit en Catalogne (1), vers l'année 968 de notre ère, auprès de Borel, comte de Barcelone, el qu'il y resta jusqu'en 972 ; il dit en outre qu'il y étudia les mathématiques. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'il eût reçu quelque communication des récentes découvertes des Arabes? Le khalifat de Cordoue
(1) Revue archéologique, 13e année, p. 52<i. u.
jetait alors son plus vif éclat; Abdérame 111 venait de mourir; il avait transplanté dans ses États les sciences de l'école de Bagdad ; les princes chrétiens, avec lesquels il s'était efforcé d'entretenir les relations les plus pacifiques, allaient chercher à sa cour des médecins dont la célébrité était universelle et les instituteurs de leurs enfants. 11 n'était point nécessaire que Gerbert sût l'arabe pour être frappé de la supériorité intellectuelle des musulmans et connaître, par ses conversations journalières avec les hommes les plus instruits de Vicb et de Barcelone, une pratique d'un mérite incontestable et qui devait être bientôt généralement adoptée. Ajoutons que dans ce temps-là le moindre rapport avec les Arabes était lié à l'idée de sorcellerie, et Gerbert, comme on le sait, et comme M. Henri Martin le rappelle plusieurs fois, ne fut pas à l'abri de cette accusation. Il est donc naturel que, dans ses écrits, il ait évité avec soin de mentionner même leur nom, et qu'en se faisant le promoteur des croisades contre les infidèles, il n'ait pas jugé à propos de parler de leur science, dont la notoriété commençait cependant à se faire jour.
M. Henri Martin rend souvent hommage, il est vrai, au génie arabe. Parlant des astrolabes, il ne parait pas avoir connu le travail inséré par nous sur ce sujet dans le tome Ier des Mémoires. des savants étrangers publiés par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Qui pourrait toutefois lui en faire un reproche, lorsqu'un membre de cette illustre compagnie, rendant compte de l'ouvrage de M. Morley, où notre dissertation en citée presque à chaque page, vante les planches données
par le savant anglais, « qu'il eût été impossible, » ditil, € de reproduire par un autre procédé typographique (1), » sans se douter que ces mêmes planches se trouvent pour la plupart dans le recueil que nous venons de mentionner, et que l'Imprimerie impériale a su les exécuter avec la plus rare perfection?
Pour en revenir à notre sujet, il résulterait des conclusions prises par M. Henri Martin que Gerbert aurait remis en lumière VAbacus de Boèce. Mais on ne voit pas très-clairement comment l'usage de nos chiffres aurait été la conséquence de cette étude nouvelle d'un texte ancien. M. Henri Martin dit que, par suile de Terreur qui faisait attribuer à Gerbert des rapports avec les savants de Séville et de Cordoue, on a appelé chiffres arabes des chiffres qui sont ceux.de Boèce; mais sur ce point il nous est impossible d'être de son sentiment. Nos chiffres sont bien les chiffres arabes, avec de légères modifications qui tiennent même à un simple changement de position. Il ne s'agit plus que de déterminer à quelle époque et pourquoi ces légères altérations ont eu lieu, et, si nous pouvons démontrer qu'elles sont dues aux Arabes d'Afrique et d'Espagne eux-mêmes, la question se trouvera bien près d'être résolue. Eh bienl cette preuve, nous la possédons. Le manuscrit arabe de la Biliothèque impériale, n° 1205, ancien fonds, contient l'extrait d'un traité d'Arzachel, qui florissait à Gordoue au milieu du XIe siècle, où la
(1) Description of a planispheric astrolabe, constructcd for Shah sultan Husain Safawi, king of Persia, etc., by W. Morley, Londres, 1856, in-fol., et Journal asiatique, 1856, t. VIII de la 5« série, p. 4t.
forme de nos chiffres apparaît très-distinctement (1) avec le . pour zéro.
L'hypothèse de M. Henri Martin doit donc être abandonnée. Mais il en est une dernière que le savant professeur a mise en avant, et qui, de même, mérite examen. Après avoir soutenu que la dénomination de chiffres arabes ne suffit pas pour fixer leur origine, il ne doute pas que les Arabes n'aient emprunté à l'Inde, ce pays si intéressant à tant de titres, les chiffres qu'eux-mêmes appellent chiffres indiens, et il suppose que ces divers signes viennent de l'antique Egypte. Laissant de côté les Pharaons, qu'on est surpris de voir apparaître dans une semblable question, nous renverrons d'abord ceux qui veulent étudier la forme des chiffres à un excellent mémoire lu par M. Jomard à l'Académie des inscriptions, et où il est parlaitement démontré que les chiffres arabes et les chiffres sanscrits n'ont aucune ressemblance. 11 nous serait également facile de prouver que les Arabes qui parlent du calcul indien dans leurs traités ont attribué à l'Inde des sciences ou des inventions purement grecques. Nous n'en voulons citer ici d'autres exemples que le cercle indient tiré de Proclus (2), et le nom d'fwndeseh
(1) Manuscrit arabe n° 1205, fol. 44 et suiv.
(2) Voyez noire Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 98. L'abbé Halma a publié une traduction des Hypotyposes de Proclus, dans le tome IV de son Plotémée, d'après deui manuscrits de la Bibliothèque nationale, et il cite (p. 9) l'édition de Bàle, 1553, comme étant devenue si rare qu'il n'avait jamais pu se la procurer. Nous avons élé assez heureux pour acquérir cet opuscule dans une vente publique faite en Allemagne, par l'entremise de M. le libraire Durand. Le titre porte le millésime 1540,
(en persan science de VInde), donné à la géométrie des Grecs, et auquel il a été imposable de trouver une étymologie arabe. De plus, l'usage des dix chiffres, aussi bien dans l'Inde qu'en Arabie, est d'une date très-moderne, et peu à peu on arrive à l'opinion que j'ai déjà soutenue, et d'après laquelle notre système de numération écrite, contenu en germe dans les écrits de Boèce et de l'école alexandrine, a pu très-bien pénétrer en Asie sous l'influence de quelque savant nestorien, se développer sous des formes diverses, et, adopté chez les Arabes, nous revenir par leur intermédiaire et dans des conditions nouvelles.
Ce qui confirmerait cette opinion, c'est que les chiffres romains me semblent expliquer très-suffisamment l'origine des chiffres arabes, qui en seraient la représentation abrégée. Nous aurions en ntëme temps la solution de cette énigme des chiffres gobar ou gabour, qui font le désespoir des érudits. Le mot gabour (1), si je ne me trompe, exprime les chiffres que l'on emploie dans l'écriture courante.
Si on ajoute à ces chiffres le point ou le zéro, on a notre système de numération décimale complètement défiguré.
apud Joannem Vualder. La comparaison du texte imprimé avec celui que nous a donné l'abbé Halma offre de si grandes différences qu'une édition nouvelle serait nécessaire. Si nos loisirs nous le permettent, nous nous en occuperons avec notre ancien élève et ami, M. le professeur Estienne. — Le passage relatif au cercle indien se trouve page 8'2 de la traduction de l'abbé Halma, et page 16 de l'édition de Dàle.
(1) Gabour, Pars residua residens-ve rei. — Gabara (IV) sum mam adhibuit diligentiam in conficienda re. Comparez le manuscrit arabe, suppl. n» 1912, fol. 22, avec la Grammaire arabe de Silvestre de Sacy, |i« édition, p. 72.
Ces diverses hypothèses se trouveront traitées avec plus de développement, Monsieur et illustre maître, dans le lome III de mes Matériaux pour servir à V histoire des sciences exactes chez les Grecs et les Arabes, auquel je mets la dernière main. Cet ouvrage terminé servira de pièces justificatives au livre qui a été le but de toute ma vie : YHisloire de l'astronomie, ety subsidiaircment , des mathématiques et de la géographie chez Us Orientaux, dont la rédaction est aujourd'hui très-avancée.
Et s'il m'est permis de consacrer encore quelques années à ces études, je pourrai compléter mon travail - sur l'uranographie d'Abderrahman Soufi, et montrer, en comparant les observations des Grecs, des Arabes et des modernes, les changements survenus dans l'aspect des étoiles, un des points les plus intéressants de l'astronomie pratique.
Enfin je prépare une édition complète d'Ebn-Jounis, dont les tables ont remplacé celles de Ftolémée dans tout l'Orient, et qui nous a transmis un monument si précieux de la science des Arabes. Deshauterayes, Caussin de Perceval et mon père en ont signalé toute l'importance; mais, sur les quatre-vingts chapitres dont se compose la grande table hakémile, trois seulement ont été publiés intégralement. En comblant cette lacune, nous espérons rendre un nouveau service à ceux qui, plus heureux que nous, puiseront dans des encouragements éclairés le désir de poursuivre la carrière ingrate où nous nous sommes engagé depuis tant d'années, et de représenter la France dans un ordre de connaissances que personne ici ne songe à cultiver.
Recevez, etc.
COURTES OBSERVATIONS SUR QUELQUES POINTS DE L'HISTOIRE DE L'ASTRONOMIE ET DES MATHÉMATIQUES