CHEZ LES ORIENTAUX
La question de l'originalité des travaux scientifiques des Hindous et des Chinois préoccupe beaucoup d'esprits ; je l'ai traitée avec quelques développements dans le tome second de mes Matériaux pour servir à l'histoire comparée des sciences matfiématiques chez les Grecs et les Orientaux, publié en 1849; et si je reprends aujourd'hui la plume, c'est par la crainte que l'opinion des gens instruits ne s'égare à la suite de productions récentes, recommandables, il est vrai, par le nom de leurs auteurs, mais de nature à soulever de nouvelles contradictions.
Je mets en première ligne la belle édition des ouvrages de Cossali (1), donnée en 1857 par le prince Boncompagni, qui, en Italie, attache son nom à d'excellents travaux. Cossali, dans son mémoire : De l'origine de la numération décimale et de l'algèbre (2), s'appuie, pour
(1) Mort en 1815.
(2) Scritti inedili del P. D. Pietro Cossali, publicati da Baldassare Boncompagni. Roma, 1857, p. 317 et suiv.
les faire venir directement de l'Inde, sur Bailly et Montucla. Le prince Boncompagni n'a joint à ce mémoire aucune observation critique ni aucune note, et ceux qui sont restés étrangers aux recherches érudites de ces trente dernières années peuvent croire que les idées de Cossali sont encore les idées régnantes.
D'un autre côté, I.-B. Biot, dont la perte récente a causé de très-légitimes regrets, avait composé, sur la fin de sa vie, une série de mémoires (1) où il refuse au* Hindous toute originalité, opinion qui n'est pas nouvelle, et où il attribue aux Chinois des procédés scientifiques et même des découvertes dont personne n'avait jusqu'à présent soupçonné l'existence.
Pour ne parler ici que des mansions lunaires, ou nakshalras, J.-B. Biot suppose (2) qu'elles ne sont en réalité que des divisions stellaires adoptées par les anciens astronomes chinois, détournées de leur emploi astronomique, et transportées par les Hindous à des spéculations astrologiques, et il ajoute :
« J'ai tout lieu de présumer que je n'ai persuadé personne, non pas qu'on ait combattu mes arguments, ni même qu'on ait cru nécessaire de les discuter; on a tout bonnement rejeté la conclusion par sentiment, car parfois le sentiment a une grande part dans les inductions des philologues. L'un des plus savants indianistes de notre temps, M. Weber, s'est prononcé sur ce sujet de la façon la plus décidée. Dans un passage de ses esquisses indiennes (Indische Schizzen, p. 76), où il
(I) Réunis et publiés sous ce titre : Éludes sur l'astronomie indienne et chinoise. Paris, 1802.
(52) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. 105 et suir.
cherche à découvrir l'origine des mansions lunaires des Hindous : t Y adoption d'une origine chinoise, ditc il, telle que AT. Biot l'a soutenue, doit, je pense, être « simplement rejetée comme impossible.... » Je trouverais juste et profitable que M. Weber m'eût attaqué par des propositions telles que celles-ci :
f 1° M. Biot a mal connu et mal défini les vingt-huit divisions stellaires des Chinois;
« 2° M. Biot a mal connu et mal défini les vingt-huit nakshatras des Hindous;
c 3° M. Biot a mal comparé les deux systèmes.
t Si M. Weber ou tout autre indianiste peut prouver contre moi ces trois propositions, ou seulement une des trois, je suis battu ; jusque-là, je me tiens pour sain et sauf (1). *>
Or, j'ai donné (2), dès l'année 1849, la démonstration réclamée. Sans être indianiste, j'ai fait voir, je crois, avec évidence, que l'idée des mansions lunaires était commune aux peuples de l'antiquité et surtout aux peuples pasteurs, qui avaient pris les mouvements de la lune pour base de leur calendrier. C'est aussi à celte conclusion que s'est arrêté M. Weber, dans deux nouveaux mémoires (3) où il montre que les Hindous, aussi bien que les Chinois, ont dû emprunter les vingt-huit mansions lunaires à une même source, peut-être à une source chaldéenne.
(1) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. 109 et i 10.
(2) Matériaux, etc., p. 420 à 649.
(3) Die cedischen Nachrichten von den Naxatra {Mondstationem) . Berlio, ersler Theil, 1860; zweiter Theil, 1862. — Voyez aussi l'article inséré par M. Brial dans le Journal asiatique, avril-mai 1862, p. 430.
Mais, pour en revenir au sujet qui nous occupe, on sait que dès 1834 nous avons recherché (1) quel cas on devait faire des documents produits jusqu'alors sur les rapports scientifiques de l'Orient et de l'Occident, et nous avons clairement établi qu'à l'origine des sociétés, on pouvait retrouver en Asie, et particulièrement dans l'Inde et à la Chine, quelques notions tfa$lrognosiey c'est-à-dire les connaissances accessibles à tous les peuples frappés du mouvement régulier des corps célestes et du retour périodique des saisons, mais que, pour la science astronomique proprement dite, il fallait uniquement s'adresser aux Grecs, aux Arabes et à l'école moderne (2). « Les Chaldéens et les Égyptiens, avonsnous ajouté, ont pu faire quelques séries d'observations utiles, mais les Grecs seuls ont eu l'avantage de représenter géométriquement les mouvements des astres et de rechercher les causes des inégalités dont ils étaient aiïectés. On doit croire que les Indiens et les Chinois ne se sont jamais élevés à la moindre considération spéculative; » et nous avons formulé cette proposition, que c si l'on rencontrait chez eux quelques indices scientifiques, c'était le résultat d'emprunts faits successivement à l'école d'Alexandrie et à l'école arabe. > Passant ensuite aux témoignages de l'histoire, nous avons exposé que, pour ce qui concerne les Hindou?, tout ce que les Arabes semblaient avoir tiré de leurs
(1) lettre au bureau des longitudes, p. 3 et 4.
(2) Matériaux, etc., déjà cités, p. 2 et suiv. — Voyez aussi noire rapport sur le mémoire de M. Reinaud : Vlnde avant le XI' siècU, premier et deuxième article, Bulletin de la Société de géographie, décembre 185t.
livres, astronomie, géométrie, arithmétique, algèbre, était d'origine grecque ou latine : les chiffres appelés chiffres indiens par les Arabes, et par nous chiffres arabes, sont une invention des Occidentaux, et sur ce point l'opinion de M. Chasles, que nos propres recherches ont confirmée (1), est décisive. Le cercle indien se retrouve dans
(1) M. Camille Dareste a publié, dans la lin- ne germanique, 1" avril 1862, p. 357, et 16 mai 1862, p. 224, un Expose des travaux modernes sur V histoire de ta numération. Nos chiffres proviendraient de signes égyptiens et hindous {dévanagaris) , plus ou moins modifiés, à une certaine époque, par leur contact avec les signes arabes. — M. Dareste ne connaissait pas ma Deuxième lettre à M. de ïïumboldt (Paris, 1859, p. 18 et suiv.), où j'ai montré que les chiffres arabes, selon toute apparence, ne sont que les chiffres romains abrégés; qu'on peut suivre leur transformation successive dans les manuscrits des Mores espagnols, et que nos chiffres sont bien les chiffres arabes. On ne saurait donc lire sans quelque surprise, dans un travail de M. Olleris {Rerue archéologique, décembre 1862, p. 388), le passage suivant : c Ainsi a disparu Terreur, longtemps accréditée, que l'Europe devait aux Arabes et ses chiffres et son système de numération; le mérite de les avoir répandus dans l'Occident a été rendu à son véritable auteur, à Gerbert. » — Nous admettons parfaitement, avec M. Chasles, que l'origine de notre système de numération est occidentale ; mais il est tout aussi certain que les Arabes l'ont pratiqué avant nous, que nos chiffres sont bien les chiffres arabes, et que Gerbert a pu les vulgariser. (Voyez, à ce sujet, notre rapport sur un travail de M. H. Martin, intitulé : Examen d'un mémoire posthume de M. Letronne, etc., Bulletin de la Société de géographie, janvier-février 1855, p. 5 et 6 du tirage à part, et notre Deuxième lettre à M. de Humboldt, p. 20.) MM. Camille Dareste et Olleris paraissent croire que les Arabes écrivent leurs chiffres dans un sens inverse au nôtre; mais pas du tout : ils les écrivent, comme nous, de gauche à droite. C'est, au reste, la meilleure preuve qu'ils les devaient à une importation étrangère, ce qu'ils n'ont, d'ailleurs, jamais nié. « On arrivera probablement, dit M. Henan {Joumat asiatique, septembre-octobre 186*2, p. 367), à constituer une nu-
Proclus et le système de la trépidation des fixes dans Théon; le zodiaque indien n'est autre chose que le zodiaque grec; enfin, si dans la nomenclature astronomique et dans les procédés algébriques des Hindous on remarque quelques différences ou simplification?, rien ne prouve que ceux qui les ont initiés à ces connaissances nouvelles n'aient pas eux-mêmes puisé dans des ouvrages aujourd'hui perdus de l'école d'Alexandrie ces modifications partielles.
Il n'est donc pas exact de dire, comme le fait J.-B. Biot (1), qu'il a été conduit à soutenir, sur l'antiquité et l'originalité de la science astronomique des Hindous, une opinion toute contraire à celle qu'on avait eue jusqu'ici. Il se borne à défendre la même cause que nous, sans produire aucun argument nouveau. Au lieu d'expliquer les divergences des Grecs et des Hindous par une importation étrangère, mais tout occidentale, il suppose que ceux-ci ont modifié volontairement les résultats qui leur étaient communiqués, pour déguiser leurs plagiats (2), ou qu'ils ont emprunté aux Chinois certaines déterminations qui diffèrent des déterminations grecques (3) !!!
De telles considérations ont le double inconvénient de laisser la question au point où elle avait été placée,
mération sémitique analogue à celle qui fut en usage chez les Romains (chiffres romains), et dont la première origine pourra être rapportée à l'Égyple. » Ajoutez : chiffres romains, chiffres arabes, chiffres modernes, la filiation se suit et ne peut plus être contestée.
(1) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. vi de l'avertissement.
(2) Études sur V astronomie indienne et chinoise, p. 53.
(3) Id.
et de créer des hypothèses qui ne s'appuient sur aucune preuve de quelque valeur.
Si, au contraire, nous détachons du livre de M. Biot les idées principales appuyées sur des faits, nous voyons reparaître toutes nos assertions.
« En général, dit-il (1), d'après tout ce que nous pouvons savoir sur les connaissances des anciens peuples, l'astronomie réellement scientifique est l'œuvre des Grecs. »
« Avec les Grecs, écrivions -nous nous -même en 1845 (2), la science astronomique est créée; aussi l'histoire de l'astronomie proprement dite doit-elle être divisée en trois périodes : l'école d'Alexandrie, l'école arabe et P école moderne. s>
On lit plus loin (3), dans l'ouvrage de M. Biot : « Les conquêtes d'Alexandre avaient ouvert des relations immédiates entre la Grèce et l'Inde; elles se continuèrent et devinrent plus intimes sous les Séleucides, dont la puissance s'étendit, avec des chances diverses, depuis Babylone jusqu'à l'Indus. Le fondateur de cette dynastie, Séleucus Nicanor (sic), contracta des alliances avec les rois de l'Inde, limitrophes de ses possessions; et, après le démembrement des portions orientales de son empire, devenues des satrapies indépendantes, les princes grecs qui les occupèrent entretinrent soigneusement ces rapports, qui ne cessèrent qu'avec l'invasion des lndo- Scytes, moins d'un siècle avant notre ère ; les brahmes purent donc, pendant ce long intervalle de temps, se
(1) Études, etc., p. xxiii de l'avertissement.
(2) Matériaux, etc., t. I, p. 2.
(3) Études, etc., p. 81.
procurer les documents astronomiques de la Grèce et de la Chaldée. »
c Certainement, avions-nous dit (1), lorsque Alexandre pénétra jusqu'au bord de l'Indus, lorsqu'il reçut, comme on l'assure, des leçons de ces philosophes d'un autre âge, ceux-ci n'auraient pas manqué de faire sentir à ce conquérant barbare leur supériorité intellectuelle, s'ils s'étaient élevés aux plus hautes spéculations de la science; ils auraient cherché à l'étonner par le tableau des progrès qu'ils auraient fait faire aux connaissances humaines ; mais loin de là : Aristote et son école n'empruntent rien d'important aux Indiens; deax siècles s'écoulent; les communications des Séleucides avec Jes souverains des rives du Gange ne cessent d'être fréquentes, et ce sont les Grecs qui instruisent l'Asie orientale, en y introduisant leur civilisation et leurs idées. »
Enfin M. Biot fait remarquer que le système de trépidation des fixes attribué aux Hindous se trouve dans Théon (2); c'est ce que Letronne et nous-même avions déjà parfaitement établi (3). Ce qu'il dit du zodiaque indien, en s'appuyant sur les notes si intéressantes de M. Ad. Régnier (4), n'est également que la reproduction des remarques de Letronne (5), et ses considérations sur les longues périodes des Hindous ne changent
(t) Matériaux, etc., t. II, p. 422.
(2) Études, etc., p. 82.
(3) Voyez notre Mémoire sur les instruments astronomiques àei Arabes, p. 31, et nos Matériaux, etc., t. II, p. 443 et 444.
(4) J.-B. Riot, Études, etc., p. 26, 102, etc.
(5) Mélanges d'érudition et de critique historique : De l'origi*e des zodiaques, p. 38. — Voyez aussi nos Matériaux, etc., t. II, p. 443.
en rien l'état de nos connaissances à cet égard. Il aurait pu même ajouter que le cercle astronomique , appelé cercle indien par les Arabes, avait été décrit par Proclus (1), et que les chiffres indiens, aussi bien que la numération décimale et l'algèbre, devaient avoir une origine occidentale (2); mais il aurait fallu en même temps répondre aux graves objections que M. Chasles a soulevées en comparant les procédés algébriques des Grecs et des Hindous ou en traitant divers autres points, tels que Yéquation du centre, et la question pouvait lui sembler trop embarrassante.
Quoi qu'il en soit, on ne voit point que J.-B. Biotait rien éclairci; seulement, il était assez naturel qu'adoptant nos conclusions, il s'en tînt aux conjectures que nous avons proposées pour rendre compte des divergences des Hindous et des Grecs. Malheureusemenl, il était poursuivi par celle idée fixe : la glorification des Chinois, et l'on ne se douterait guère du rôle qu'il allait leur attribuer dans celte affaire.
Rapportant les déterminations des Indiens sur la durée des révolutions sidérales des cinq planètes (3), J.-B. Biot constate entre le Sourya-Siddhanta et Hipparque des différences presque insensibles, il est vrai, pour Mercure, Mars et Jupiter, mais de 7/10 de jour pour Vénus, et de 7 jours 1/2 pour Saturne. Puisqu'il rappelle lui-même le pasage de l'auteur arabe Albirouni (4), où l'on voit les brahmes mettre immédiate-
(1) Matériaux, etc., p. U5.
(2) Voyez ci-dessus.
(3) Études, etc., p. 50.
ment en slokas ou en vers techniques les données scientiûques qui leur étaient communiquées, il élait bien simple de supposer, comme nous l'avons fait (1), que les slokas du Sourya-Siddhanta comprenaient les indications fournies aux Hindous, à une époque plus ancienne, par quelque savant d'Alexandrie, voyageant dans Tlnde et transmettant aux brahmes de ce temps-là ses idées, ses calculs et les déterminations qu'à tort ou à raison il croyait justes.
Mais cela ne satisfait pas M. Biot : « D'où peut provenir, dit-il, l'inexactitude de la révolution sidérale attribuée à chaque planète? Si l'auteur hindou a voulu s'approprier les évaluations d'Hipparque, pourquoi s'en serait-il écarté? Où aurait-il puisé celles de Vénus et de Saturne? Dans quelque autre source, chez les Chinois par exemple, pour dissimuler le plagiat. > Et il ne craint pas d'ajouter : c Tout cela est possible!!! »
L'heure viendra, écrivions-nous à M. de Hurnboldl en 1859 (2), où justice sera faite de ces conjectures hasardées qui troublent sans profit les esprits sérieux; celte heure est arrivée : les travaux de M. Biot appartiennent désormais à la postérité, qui n'a pas seulement le droit, mais le devoir d'en discuter la valeur. Certainement personne ne contestera à M. Biot le mérite d'avoir passé soixante ans de sa vie à aimer, à cultiver la science et de s'en être fait l'éloquent interprète; on l'eut appelé avec raison le Fonlenelle de son siècle, s'il n'avait pas mêlé trop souvent la passion a des questions
(1) Voyez ci-dessus.
(2) Deuxième lettre, p. 10.
loules scientifiques, et s'il n'avait pas eu la prétention d'être inventeur, lorsqu'il devait se contenter du rôle d'historien et de critique. M. de Rougé, dans un Discours lu à l'Académie des inscriptions, le 1er août 1862 (1), cite ces paroles de l'habile écrivain : « Peu de gens savent combien la chasse aux découvertes est remplie d'attraits; si on le savait, on ne voudrait pas faire autre chose. » Mais ce qu'il ne dit pas, c'est qu'à force Je s'occuper des découvertes des autres, M. Biot finissait par les croire siennes; c'était presque un décime de guerre qu'il prélevait, comme une chose toute naturelle et qui lui était due ; aussi que de querelles n'a-t-il pas eu à soutenir contre les Poinsot, les Arago et tant d'autres illustres confrères, pour des revendications de priorité! Nous trouvons un nouvel exemple de cette malheureuse disposition d'esprit dans le volume même qui fait l'objet de cette notice : M. Biot rappelle (2) que, t de deux évaluations prises dans Ptolémée, on peut en déduire une valeur de la précession beaucoup plus exacte que celle de l'auteur alexandrin; * et il ajoute en note : « M. le professeur Sèdillol l'avait reconnu avant moi. » Mais on n'a pas oublié avec quel empressement M. Biot déclarait en 1843 (3) que le mémoire où nous avions consigné celte petite découverte se trouvait depuis longtemps dans ses mains, en épreuves, et qu'il n'y avait point fait attention.
En voulant tout embrasser et tout expliquer, J.-B. Biot
(1) Moniteur de 1862, p. 1153. — Voyez aussi Revue contemporaine, livraiêon du 30 novembre 1862, p. 275.
(2) Études, etc., p. 83.
(3) Journal des savants, 1843, p. 720.
s'exposait à ne voir que la superficie des choses ou à se perdre dans des idées systématiques. A l'imitation de ces savants qui, sans se préoccuper de l'origine du zodiaque grec, considéraient comme un symbole astronomique les lions et les taureaux figurés sur les anciens
monuments, parce qu'autrefois l'équinoxe du printemps avait eu lieu dans les signes du taureau et du lion, J.-B. Biot, en faisant simplement tourner un globe céleste à pôles mobiles, obtenait l'état du ciel à une époque quelconque, et cherchait à faire concorder les monuments avec cette représentation toute mécanique, sans tenir compte de l'ignorance et de la profonde indifférence du vulgaire en présence de certains phénomènes que la science moderne nous a seule révélés; il ne craignait même pas de recourir aux formules de la mécanique céleste et au calcul des probabilités pour jus tifier des hypothèses de la nature de celles que M. Weber, avec juste raison, a proclamées impossibles. — Lorsqu'il s'agissait de recherches d'érudition proprement dite, il s'adressait aux savants dont il était entouré, versés soit dans les langues anciennes, soit dans les langues orientales, et le nombre des personnes qu'il a mises ainsi à contribution est incalculable. Sans doute il est bon de l'aire appel aux connaissances des hommes spéciaux sur telle ou telle branche d'études, mais c'est à la condition de soumettre à un débat contradictoire les textes et les documents dont on reçoit la communication, et de ne pas les subordonner à des idées arrêtées d'avance, véritable lit de Procuste où la saine érudition est toujours immolée. Aussi les principaux collaborateurs de J.-B. Biot ont-ils eu grand soin, en lui fournissant de
très-précieux matériaux, de décliner toute espèce de solidarité dans les conclusions qu'il s'est plu à en tirer, et sous ce rapport, indianistes et sinologues, et parmi ceux-ci le plus illustre de tous, ont fait preuve d'une extrême réserve.
Bien plus, si J.-B. Biot a trouvé quelques partisans pour ses hypothèses sur les Chinois, c'est parmi les sanskritains. M. Lassen (1) veut bien admettre l'origine toute chinoise de l'astronomie indienne, quoiqu'il fasse remonter jusqu'au Xl« siècle avant notre ère le système des nakshatras ou mansions lunaires des Hindous (2), et M. Barthélémy Sain t-Hi lai re semble croire que J.-B. Biot a mis ce fait hors de doute par les démonstrations les plus précises. Mais, il faut bien le dire, J.-B. Biot, qui éblouit quelque peu ses lecteurs par les grands mots de coordonnées astronomiques et d'étoiles déterminatrices, s'est placé dans une situation des plus difficiles; il prétend que les Hindous ont emprunté leurs nakshatras aux Chinois, et il ne veut pas que ceux-ci aient eu un zodiaque lunaire; ils auraient divisé le ciel en douze signes et en vingt-quatre parties représentées par un certain nombre d'étoiles, en y ajoutant plus tard, et on ne sait à quel propos, quatre nouveaux astérismes, de sorte que les Hindous aussi bien que les Arabes leur auraient emprunté ces vingt-huit divisions, n'ayant aucun rapport avec les mouvements de noire satellite, et en auraient fait arbitrairement des man-
(1) Lassen, Jndische ÂUerthumskunde, t. 1, p. 44.
(2) Journal des savants, 1861, p. 565, et 1862, p. 88. M. Barthélémy Saint-Hilaire réserve la question des mathématiques ; il croit que M. Lassen s'est trompé au sujet des nakshatras.
siom lunaires (1). II. Weber n'a-t-il pas eu mille fois raison de se prononcer contre une semblable hypothèse?
Passons maintenant à un autre ordre de faits. J.-B. Biot, pour qui l'astronomie des Chinois n'a jamais été une science spéculative, émet pourtant les propositions suivantes (2) :
1° Le système particulier d'observations qui forme le caractère propre de l'ancienne astronomie chinoise est exactement pareil à celui que nous suivons actuellement.
2° Les Chinois ont constamment employé pour éléments astronomiques les dislances polaires observées des astres et l'instant aussi observé de leur passage au méridien.
3° Leur mode de division du ciel stellaire indique le grand usage qu'ils ont dù faire de la mesure du temps, et ce mode de division, qui est le trait le plus spécialement caractéristique de leur astronomie, les a conduits à mettre en pratique ce que nous faisons nous-mêmes à présent.
On a demandé a M. Biot (3) comment, avec de tels instruments et de tels procédés, les Chinois, qui observaient rigoureusement les solstices et les équinoxes, ont méconnu pendant trois mille ans le mouvement de
(1) Voyez nos Matériaux, etc., p. 467 et suiv. Les Chinois (p. i8T> appellent leurs vingt-huit divisions : Sien, auberge, pour ia nuit, et tlul-che-pa sieou, qui est l'équivalent du nom arabe des maosions lunaires.
("2) Voyez le Journal des savants, 1840, p. 27, 30 et suiv.; les Études, etc., p. 263, et nos Matériaux, etc., p. 565. (3) Matériaux, etc., t. II, p. 5'J5, 591.
prémsion et la différence de l'année sidérale avec Tannée tropique ; comment ils ne se sont pas aperçus pendant trois mille ans du changement de position des étoiles à l'égard du pôle, etc., etc. — A cela pas de réponse, et J.-B. Biot critique chez les autres ce qu'il appelle Y érudition de sentiment (1)!
Chose singulière, il croit aux emprunts des Hindous, dont nous n'avons à tout prendre que des indices, et il ne veut point reconnaître les emprunts manifestes, palpables, hautement avoués, des Chinois. Nous avons montré que les travaux attribués à quelques savants du Céleste Empire se rapportent à quatre époques principales : l'ambassade de Marc-Aurèle, en 164 ; l'établissement d'Olopen et des nestoriens, en 629; l'introduction de l'astronomie arabe, vers 1276; l'arrivée de nos missionnaires en 1583 (2). J.-B. Biot se préoccupe fort peu de ces rapprochemenls; c'est un parti pris, et ce qu'il dit du gnomon à trou va nous en fournir un curieux exemple.
D'après ce que nous savons des Grecs, ils n'ont pas remarqué qu'un style perpendiculaire ne donnait point le centre de la lumière solaire. Les astronomes arabes s'en sont aperçus les premiers; au neuvième siècle de notre ère, Ebn-Jounis disait expressément que la pointe verticale du style indiquait toujours la hauteur du bord supérieur du soleil, et il le démontrait géométriquement (3). Le sextant d'Alchogandi, dont nous avons
(1) Études, etc., p. 106.
(2) Matériaux, elc, t. II, p. 607-646.
(3) Grande table hakémite, ch. xi. — Delambre, Histoire de l'astronomie au moyeu âge, p. 101.
rapporté la description (1), était un véritable gnomon à trou, et les mêmes principes étaient appliqués dans ia construction des instruments destinés au célèbre observatoire de Méragah.
Personne n'ignore que cet observatoire fut fondé par Nassir-Eddin-Thousi, grâce à la munificence du khan des Mongols Houlagou, qui avait mis fin au khalifat de Bagdad en 1258,* et qui s'était montré le protecteur éclairé des lettres et des sciences.
Lorsque le frère de Houlagou, le khan Kubiai, eut achevé la conquête de la Chine, en 1267, il fit venir de Méragah d'habiles astronomes, au nombre desquels se trouvait Gemal-Eddin, et ce fut sous leur inspiration que le Chinois Co-Cheou-King entreprit, de 1277 à 1280, ses observations de solstices. Co-Cheou-King, aussi bien que Nassir-Eddin-Thousi, se servait des tables astronomiques d'Ebn-Jounis, qui avaient heureusement remplacé celles de Ptolémée, et il n'est pas surprenant qu'il ait fait usage du gnomon à trou. Co-Cheou-King décrit en effet cet instrument et affirme que personne en Chine ne l'avait employé avant lui.
Mais, sur ce point, Co-Cheou-King trouve un contradicteur, et ce contradicteur c'est J.-B. Biot, qui croit que les Chinois ont connu le gnomon à trou de temps immémorial. Co-Cheou-King aurait donc été moins versé dans l'histoire des antiquités de son pays que M. Mot lui-même.
Personne n'ignore que deux siècles avant l'ère chrétienne un empereur chinois, Thsin-Chi-Hoang-Ti, or-
(1) Voyez nos Matériaux, etc., t. I, p. 358 et suiv.
donna l'incendie de tous les livres, en exceptant toutefois les ouvrages d'astrologie et d'agriculture. Aussi les Chinois feignent-ils de croire que toutes les belles connaissances de leurs ancêtres ont péri dans cette œuvre de destruction; mais, comme nous l'avons déjà dit, « quand bien même les traités d'astronomie auraient éprouvé le sort des récits historiques religieusement conservés jusque-là, les découvertes scientifiques généralement acceptées ne seraient point tombées en oubli. On anéantirait aujourd'hui les admirables productions des Copernic, des Newton et de tant d'autres maîtres que les brillants résultats dus à leur génie ne s'effaceraient jamais de la mémoire des hommes. » J.-B. Biot reconnaît que le passé ne pouvait avoir disparu complètement; qu'après la mort de Tsin-Chi-Hoang-Ti, « il y avait encore dans les provinces des lettrés qui avaient vécu sous son règne, et aussi des particuliers, curieux de l'antiquité, qui avaient rédigé des mémoires, lesquels n'ayant aucun rang, comme les livres classiques, avaient échappé à la proscription ; * et parmi les ouvrages réputés très-anciens, J.-B. Biotdistingue le Tcheoupey et le Tcheou-li, qui lui fourniront ses principaux arguments.
Le TcheouAi, ou Recueil des Rites, date du sixième siècle avant notre ère ; J.-B. Biot, qui le fait remonter jusqu'au douzième siècle (1), nous apprend qu'après l'incendie des livres et dès l'année 175 avant J.-C, l'empereur Hiao-Wen-ti fit rechercher le Tcheou-li, et,
(1) ÉMes, etc., p. 305, 354.
quoique plusieurs lettrés des provinces en eussent sauvé quelques exemplaires (1), on ne put retrouver la sixième section relative au ministère de l'hiver ou des travaux publics, et on la remplaça par un document intitulé : Mémoire sur l'examen des ouvrages des anciens. Ajoutons que l'authenticité du Tcheou-li était contestée par les Chinois eux-mêmes en 1074 de l'ère chrétienne (2).
Quant au Tcheou-pey, c'était une collection de préceptes et de données astronomiques ou numériques appartenant à des époques diverses ou rédigés par des personnages différents (3) ; il présente des traces évidentes de remaniements et même d'interpolations (A), et c'est dans la dernière partie du Tcheou-pey que J.-B. Biot trouve la mention du gnomon à trou, qu'on supposait, dit-il, être une invention des Arabes (5).
Mais comment Co-Cheou-King aurait-il ignoré un pareil fait? Gomment Gaubil (6), qui a traduit le Tcheoupey (7), l'aurait-il laissé passer inaperçu?
(1) Études, etc., p. 311, 312.
(2) Id., p. 313.
(3) Id., p. 301.
(6) Id., p. 258.
(7) t Gaubil, dit J.-B. Biot (p. 251, 252, 257), pendant trentesix années de séjour à Pékin et d'études infatigables, avait acquis une telle possession des langues chinoise et tartare, que la cour )e choisit pour son interprète olliiciel dans sa correspondance diplomatique D'après la connaissance aujourd'hui acquise en France
de la langue chinoise écrite, on peut ajouter que, parmi les citations qu'il a faites, toutes celles que l'on a eu l'occasion de vérifier sur les textes originaux ont été trouvées, sans aucune exception,
Il est clair qu'il en est du gnomon à trou des anciens Chinois comme de leur sphère armillaire. « Je sais, dit Gaubil (1), qu'on exprime le caractère Heng par un axe au-dessus duquel était un tube pour mirer; mais cette traduction du caractère Heng pourrait bien avoir son origine dans l'interprélaton faite longtemps après, à l'occasion d'un instrument qn'on avait devant les yeux et qui avait un axe de cette sorte. »
Après avoir ainsi dépouillé les Arabes d'une de leurs découvertes, J.-B. Biot s'en prend aux Grecs (2). Méton avait trouvé en 432, aux applaudissements de toute la Grèce, le cycle luni-solaire de dix-neuf ans, ou nombre d'or, corrigé vers 331 avant J.-C. par Calippe. Or, nous voyons apparaître en Chine, trois cents ans plus tard, Yennéadécaétéride de Méton (3), puis la période calippique (4). J.-B. Biot croit que la concordance de deux cent trente-cinq lunaisons avec dix-neuf années solaires est virtuellement indiquée dans un chapitre du Chouking (5), et, par un simple calcul, il montre ce que les Chinois ont dû faire pour obtenir le résultat désiré. « On doit remarquer, ajoute-t-il, que les Grecs n'y sont
d'une fidélité scrupuleuse A force de vivre avec les Chinois, il
avait pris leurs habitudes d'esprit, et, devenu indifférent au sentiment de rectitude logique qui est un attribut spécial de la langue française, il pensait et il écrivait à la chinoise. » A cette critique, J.-B. Biot en ajoute un autre (p. 259) : c'est de u'apprécier les pratiques et les doctrines chinoises que du point de vue européen î
(1) Voyez nos Matériaux, etc., t. II, p. 579 et 587.
(f) Études, p. 331
(3) Matériaux, etc., p. 012.
(4) ld., p. 015.
(5) Études, etc., p. 331.
arrivés qu'à. force de temps et d'essais, tandis que la simple pratique des Chinois les y a conduits du premier coup sans aucun effort (1). » — « Je n'ai point étudié, dit aussi un des meilleurs personnages de Molière, et cependant j'ai fait cela tout du premier coup. »
Après de tels exemples que l'on pourrait multiplier, il est temps de s'arrêter.
Assurément il règne encore une grande incertitude sur le degré de connaissances où les anciens peuples ont pu parvenir; mais, sans aller aussi loin que M. le colonel Sykes, qui persiste à voir dans le sanskrit une langue toute moderne, ou que sir George Cornewalj Lewis (2), aux yeux duquel aucune hypothèse de nos érudits ne peut trouver grâce, il faut bien reconnaître que tout ce qui présente un caractère scientifique appartient aux écoles grecque, arabe et moderne.
La digression de J.-B. Biotsur V astronomie égyptienne n'a pas été beaucoup plus heureuse. Nous avons fait ressortir ailleurs (3) la faiblesse de quelques-uns de ses arguments. M. de Rougé, dans un article très-intéressant où il cherche à relever les travaux de l'honorable académicien, convient :
Que M. Biot s'est trompé « en croyant que l'année égyptienne avait été de trois cent soixante jours jusqu'à la dix-neuvième dynastie, et qu'il faut supprimer toutes les conséquences qu'il a tirées de cette fausse hypothèse (4) ; »
(1) Études, etc., p. 332.
(2) An historical Surrey of Astronomy of the ancient, 1862.
(3) Voyez ci-dessus.
(4) Revue contemporaine, livraison du 30 novembre 1862, p. 258, 261 et 264.
Que M. Biot s'est trompé- « en admettant que les
Egyptiens avaient observé réellement les solstices et les équinoxes, attendu qu'en fait, aucun témoignage tiré des monuments n'est venu appuyer jusqu'à présent celte supposiiion (1) ;
t Qu'en fixant ses idées sur Tannée 4780 avant J.-C. pour l'époque de la consécration définitive du calendrier vague, cette coïncidence est devenue pour lui la cause d'un grand nombre de calculs qui restent aujourd'hui stériles en résultats (2) ;
a Que, suivant Loute apparence, M. Biot allait trop loin quand il prétendait que l'ère de Ménophrès n'avait été calculée que par rétrogradation, et n'avait été inventée que dans un but de flatterie vers les temps d'Adrien (3); *
Enfin que, pour le zodiaque de Denderah, t l'édifice des suppositions sur lesquelles M. Biot avait établi les bases Je sa projection mathématique a été renversé de fond en comble par Letronne (4). »
Ainsi tombent pierre à pierre ces constructions improvisées qui reposent sur des fondements peu solides ; et quand on a lu tant de pages élégamment écrites sur des sujets déjà traités ou sur des questions qui restent encore à résoudre, on ne peut que répéter avec le poète :
Quidquid excessil tnodum Pendet instabili loco.
(1) Reçue contemporaine, livraison du 30 novembre 1862, p. 209.
(2) Jd., p. 262.
(4) ld.f p. 272.