DE L'ÉCOLE DE BAGDAD ET DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES
{Lettre à D. II. BoncompaçM (1868 (1).
Cher prince,
Nous assistons en ce moment à un spectacle étrange: à l'exemple de l'empereur Napoléon 1er, qui en 1810 demandait aux Chénier, aux Dacier, aux Delambre, etc., le tableau des progrès des lettres et des sciences, M. Duruy, ministre de l'instruction publique, a eu l'excellente idée de faire* faire un semblable travail pour la période qui s'étend jusqu'à nos jours, et nous possédons déjà un grand nombre de rapports confiés à divers collaborateurs dont le nom semblait une garantie toute naturelle. Mais le résultat n'a pas toujours répondu à l'attente du monde savant.
Le modèle était cependant tout tracé. Dans un récent article intitulé : Érudition et littérature au XIXe siècle (2),
(1) Une notice sur la vie et les écrits de M. L.-A. Sédillot. auteur de cette lettre, se trouve dans le volume intitulé : L'Orient, l'Algérie et tes colonies françaises et étrangères, revue bi- mensuelle, suivie de la biographie des orientalistes français et étrangers, Ire année. Pari?, 1*66-1867, p. 375, 376-379 , 380. Cette notice, intitulée dans ce volume : Am. Sédillot, est signée dans le même volume, p. 380: Gustave Ducat.
^2) Constitutionnel du 29 juin 1868.
M. C. Piel nous rappelait qu'une publication importante venait de remettre en lumière les immorlels ouvrages de Dacier (1) et de Chénier (2), en les faisant suivre d'un aperçu des productions les plus remarquables de l'intelligence humaine de 1810 à 1866, et qu'il ne s'agissait plus que de donner à cet exposé succinct les développements que comporte un pareil sujet; mais les auteurs des rapports, choisis par M. Duruy, en restreignant la lâche qui leur était confiée aux vingt-cinq dernières années, n'ont fait que mettre en relief l'amoindrissement de notre pays qui, placé en tête des autres Etats de l'Europe pendant la première moitié de ce siècle, paraît être dans un temps d'arrêt, si l'on excepte pourtant les découvertes signalées dans les sciences physiques.
Ces réflexions nous sont suggérées particulièrement par la lecture du livre que M. (Juigniaut, le successeur de Michelet dans sa chaire du collège de France, a donné sur l'état présent des études orientales. Laissant de côté l'heureuse influence exercée par l'école des langues orientales vivantes et du collège de France d'où sont sortis les plus illustres érudits des deux mondes, omettant dans une introduction décolorée le nom des savants de premier ordre qui, avec Silvestre de Sacy, ont fait la gloire de la France, il nous offre une simple
(I) Tableau des progrès de l'érudition en France, complété jusqu'en 1866, in-8o.
(w2) Chénier, Tableau historique de l'état U des progrès de la littérature française depuis 1789, précédé d'une notice sur l'auteur, par Daunou, et accompagné de notes complémentaires. Paris, 1810- 1862, in 8o.
esquisse très-incomplète, sans critique, d'une partialité quelquefois choquante, qui inspirerait une bien triste idée de la situation actuelle de l'orientalisme. Un seul exemple suffira :
Tandis que Silveslre de Sacy devenait un chef d'école pour toute l'Europe, par ses travaux sur la littérature arabe et persane, un de ses meilleurs élèves, Jean- Jacques Sédillot, élevait à l'histoire des sciences un monument impérissable qui a servi de base au grand ouvrage de Delambre sur l'astronomie du moyen âge. Personne, jusque-là, n'avait supposé qu'entre l'école d'Alexandrie et l'école moderne on devait placer une école arabe qui non seulement n'avait pas laissé s'éteindre le flambeau des sciences, mais qui l'avait ravivé et maintenu dans tout son éclat du IXe au XVe siècle de notre ère ; on avait bien saisi quelques traces du mouvement intellectuel de l'Orient au moyen âge; la traduction d'un petit nombre de livres arabes avait révélé à l'Occident des horizons nouveaux; mais on était arrivé à celte conclusion : que les Arabes, imitateurs trop scrupuleux des Grecs, en avaient conservé les théories générales, et que les progrès ultérieurs étaient dus aux savants européens du XVIe siècle (1). La traduction de quelques chapitres d'Ebn-Jounis, par Deshaulerayes, restée inédite (2), la publication de trois
(t) Mémoires de l'Académie royale des sciences de l'Instittd de France, 1819, p. xlij, analyse des travaux de l'Académie royale des sciences pendant l'année 1817, partie mathématique, par M. le chevalier Delambref secrétaire perpétuel.
(2) Mémoire historique et littéraire sur le collège royal de France, par M. l'abbé Claude-Pierre Goujet, seconde partie, 1758, p. 130; t. III, p. 364, 865.
de ces chapitres par Caussin (1), avaient fait connaître une série d'observations utiles aux astronomes, pour la détermination des moyens mouvements, lorsque Jean- Jacques Sédillot signala chez les Arabes des progrès dont on n'avait aucune idée et rétablit l'école de Bagdad au rang élevé qu'elle devait occuper dans l'histoire des conquêtes de l'esprit humain.
C'est là ce que M. Guigniaut a complètement méconnu ; il n'a pas su présenter ce savant modeste sous son véritable caractère; il n'a pas assez médité ces belles paroles de Cuvier (2) : t Lorsqu'il nous arrive d'avoir à rappeler l'attention sur un homme de mérite trop négligé pendant sa vie et de réclamer en sa faveur contre l'indifférence de ses contemporains, nos fonctions ne nous en apparaissent que plus honorables et plus touchantes; elles prennent en quelque sorte à nos yeux le caractère auguste d'une magistrature publique, et nous les exerçons avec toute la chaleur qu'inspire un devoir sacré, »
Jean-Jacques Sédillot ayant ouvert aux études orientales une voie nouvelle, a eu des continuateurs, et le champ des découvertes s'est considérablement étendu ; il importe donc de bien préciser le point où il s'était arrêté en donnant un traité complet et fort détaillé de la gnomonique des Arabes que Montucla déclarait péril) Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques, publiés par l'Institut national de France, faisant suite aux Notices et extraits lus au comité établi dans l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. VII, p. 91, 95-237, an xu.
(2) Éloges historiques, p. 131 (Adanson).
due, ainsi que celle des Grecs; en révélant des méthodes ignorées, déduites d'un exposé des sections coniques, un grand nombre de pratiques et de règles qui rapprochent la trigonométrie arabe de celle des modernes, l'emploi des tangentes et des sécantes comme moyen subsidiaire en certains cas plus compliqués, des artifices de calcul qui n'ont été imaginés en Europe que vers la première moitié du XVIIIe siècle (1); en fournissant à Delambre toute la partie originale de son astronomie au moyen âge, Jean-Jacques Sédillol attaquait avec succès une mine restée inexplorée et attirait l'attention du monde savant sur une série de travaux dont le dernier terme n'était pas à beaucoup près connu, et qui s'étaient répandus dans le monde entier. Nous savons, en effet, aujourd'hui, que l'école de Bagdad avait porté au loin ses ramifications, et que la science arabe avait pénétré en Égyple avec Ebn-Jounis, dans l'Afrique occidentale avec Aboul-IIassan, en Espagne avec les Abderame et avec Arzachel, dans l'Asie centrale et jusqu'en Chine avec les Mongols et Nassir-Eddin-Thousi et Gemaleddin, dans la Transoxiane enfin avec les Turcs orientaux et avec Oloug-Beg, mort en 1449.
Initié de bonne heure aux idées paternelles, nous avons été assez heureux pour les développer et les compléter; nos publications ont facilité de plus en plus
(1) Mémoires de l'Académie royale des sciences de l'Institut de France, 181 7, p. xlij, analyse des travaux de l'Académie royale des sciences pendant l'année 1817, partie mathématique, par M. le chevalier Delambre, secrétaire perpétuel. — Aperçu historique sar l'origine et le développement des méthodes en géométrie, suivi d'un mémoire de géométrie, par M. Ghasles, 1837, p. 495, 502.
l'accès d'une carrière déjà parcourue avec un zèle méritant, en France et en Allemagne par MM. Woepcke, Steinschneider, Marre, Piiard, etc.; en Angleterre par M. W. Morley; en Italie, par le prince Boncompagni et par MM. Narducci, Genocchi, etc. ; en Espagne, par M. Rico y Sinobas ; en Amérique par le docteur Whitney ; mais on chercherait vainement dans la préface de M. Guigniaut et dans l'œuvre de ses collaborateurs la moindre trace des résultats obtenus jusqu'à ce jour :
1° En mathématiques : la substitution des sinus aux cordes; l'emploi des tangentes dans les calculs trigonométriques (1); l'application de l'algèbre à la géométrie, la construction géométrique des équations cubiques, la notation algébrique (2), des méthodes ingénieuses et nouvelles pour déterminer une valeur approchée de sinus 1° (3), des restitutions de travaux perdus d'Apollonius (4), d'Euclide et de Pap-
(1) Prolégomènes des tables astronomiques d'Oloug-Beg, publiés avec notes et variantes, et précédés d'une introduction, par M. L.-P.-E.-A. Sédillot, I8i7, p. 141, numérotée par erreur typographique cxxiij, au lieu de cxxxiij.
(2) Comptes-rendus, etc., t. XXXIX, p. 162, 163, 164, 165. - Note sur des notations algébriques employées par les Arabes, par M. Woepcke.
(3) Comptes-rendus, etc., t. XXXVIII, p. 503, Discussion de deux méthodes arabes pour déterminer une valeur approchée de sin 1», par M. Woepcke. — Prolégomènes des tables astronomiques d'Oloug-Beg, traduction et commentaire par M. L.-P.-E.-A. Sédillot, 1853, p. 69, 70, 83, note 1 de la page 69.
(4) Comptes-rendus, etc., t. XXXVI, p. 297, 298, Essai d'une restitution de travaux perdus d'Apollonius, sur les quantités irrationnelles, d'après des indications tirées d'un manuscrit arabe, par M. Woepcke. — Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des sciences de l'Institut impérial de France, et imprimés par
pus (1); l'origine de nos chiffres, aujourd'hui* démontrée (2), etc.
2* En astronomie : le mouvement de l'apogée du soleil, l'excentricité de l'orhite solaire; la durée de Tannée plus exacte que celle de la réforme grégorienne, la précession des \ équinoxes estimée à]sa juste valeur, la diminution progressive de l'ohliquité de l'écliptique; les irrégularités de la plus grande latitude de la lune (3) ; la découverte de la variation, restituée aux Arabes (4); l'étude de la vraie figure des orbites planétaires (l'ellipse de Képler) (5) ; l'invention du gnomon à trou, la construction perfectionnée des astrolabes et des horloges (6), la nomenclature astronomique; les signes figuratifs des planètes (7), etc.
son ordre, sciences mathématiques et physiques, t. XIV, 1856, p. 658, 659, 720.
(1) Les trois livres de porismes d'Euclide, rétoblis pour la première fois, d'après ta notice et les lemmes de Pappus, par M. Chasles. Paris, 1860, p. 44, 45.
(2) Atli dell' Accademia pontificia de1 nuovi Lincei, t. XYIll, p. 316-322, Sur Vorigine de nos chiffres, lettre de M. L.-Aro Sédillot à M. le prince Ballhasar Boncompagni, 1865.
(3) Matériaux, etc., p. 278-288. — Comptes-rendus, etc., t. LXYI, p. 286-288, 289, De ta détermination de la troisième inégalité lunaire ou variation, par Aboul-Wcfà et Tycho-Brahé, note de M. L.-Am. Sériillot, présentée par M. Chasles.
(4) Comptes-rendus, etc., t. L1V, p. 1002, 1003, 1011, 1012, Sur la découverte de la variation lunaire.
(5) Comptes-rendus, etc., t. L1X, p. 767.
(6) Matériaux, etc., p. 304, 3i»5, 306, 337, 338, 351, 352. - Annales de l'Observatoire impérial de Paris, publiées parU.-J. Le Verrier, directeur de l'Observatoire, t. XXII, 1866.
(7) Prolégomènes des tables astronomiques d'Oloug-Beg, publiés avec] notes et variantes, et précédés d'une introduction, par M. L.-P.-E.-A. Sédillot. Paris, 1847, p. cxlviij, cxlix.
3° Dans la géographie mathématique : d'importantes corrections apportées aux tables de Ptolémée; Terreur de 17° 30! sur les longitudes des villes de la péninsule espagnole et du littoral africain, signalée et rectifiée par la substitution d'un premier méridien de convention (la coupole de la terre ou d'Arine) à celui des Grecs (1).
Ces faits entièrement nouveaux, et qui servent de point de départ à des recherches de plus en plus intéressantes, constituent un ordre de travaux d'une originalité incontestable, et dont M. Guigniaut n'a tenu aucun compte ; il semble que pour cet honorable académicien l'école de Bagdad n'ait jamais existé, non pas qu'on lui ait demandé d'en retracer l'histoire J2) ; mais on aurait désiré que, dans sa préface, mention fût faite de Jean- Jacques Sédillot, de ses continuateurs, et de cette la-
(1) Matériaux, etc., t. II, p. 655, 656. — Bulletin de la Société de géographie, 4* série, L l, année 1851, janvier-juin, p. 167, 1GK ; t. II, juillet-décembre, p. 32, 33, 47, 48. — Juillet, p. 188. 181), 202, 20JL — Août-septembre, p. 425, 426* 437, 438, — Décembre, notice sur l'ouvrage de M. Joachim Lelewel, intitulé : Géographie du moyen âge. — Rapport sur l'ouvrage de M. Reinaud, intitulé : Mémoire géographique, historique et scientifique sur l'Inde antérieurement au milieu du XI9 siècle de l'ère chrétienne, d'après les historiens arabes, persans et chinois, etc., par AL Sédillot, in-4°. — Asie centrale, recherches sur les chaînes de montagnes et la climatologie comparée, par A. de Humboldt, L 111, p. 506. — Revue orientale du 25 avril 1868, p. 177. où l'on voit les diverses transformations du mot ard (la terre), dont un copiste maladroit a fait arin, devenu un terme purement systématique.
(2) On la trouve exposée dans l'ouvrage iutitulé : Histoire des Arabes, par L.-A. Sédillot, p. 348, 349, 40L 402, et dans le Cosmos d'Alexandre de Humboldt, p. 246, 247, 265, 445, 446, 456* 457. — Cosmos, Essai d'une description physique du monde, t. II, p. 256, 257, 278, "o29, 530, 543, 544.
iïQ APPENDICE.
cune si regrettable dans les annales de l'esprit humain qu'ils ont comblée entre l'école d'Alexandrie et l'école moderne; sous ce rapport, et sous bien d'autres qui ont déjà été indiqués (1), le travail que M. Guigniauta publié est entièrement à refaire.
Recevez, cher prince, etc.
Am. Sédillot.