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CHAPITRE

MAHOMET (570-Gôi)

Les premières années de Mahomet avaient été obscures; son père était mort deux mois avant sa naissance. Confié aux soins de sa mère Amina, il l'avait perdue à l'âge de six ans, et il n'avait eu pour tout héritage qu'une vieille esclave noire appelée Oumm-Aïman et cinq chameaux.

Recueilli par son aïeul Abd-el-Mottaleb, qui semblait avoir le pressentiment de sa grandeur future (576-579), soumis en dernier lieu à la tutelle de son oncle Abou-Taleb, investi de la charge Rifada, il s'était vu obligé de demander au travail les moyens de subvenir aux nécessités de la vie. Doué de qualités aimables, il se concilia l'affection de tous, et pendant les guerres de Fidjar qui prirent naissance à la foire d'Ocazh, en 580, entre les Hawazin et les Coréischiles, et qui durèrent neuf ans, il assista à la journée de Naklha et à celle de Samta (vers 586); il avait fait un premier voyage en Syrie avec Abou-Taleb en 583, et, arrivé sur le territoire de Bostra, il avait rencontré un moine nommé Bahira, qui le prit en amitié; ce moine était appelé par les chrétiens Djerdjis, Georges, et c'est de Djerdjis ou Sergis qu'on a fait Sergius.

A vingt-cinq ans, Mahomet avait mérite, par la régularité de sa conduite, le surnom d'Al-Amin (l'homme sur). Engagé au service d'une riche veuve nommée Khadidjah, qui faisait un commerce étendu, il entreprit dans l'intérêt de sa maison un voyage en Syrie, et réalisa de très-grands bénéfices; Khadidjah reconnaissante lui offrit sa main; et devenu chef de famille, il acquit une haute considération par l'habileté avec laquelle il gérait ses biens, et par l'influence qu'il exerçait sur ses nombreux parents. Khadidjah descendait d'une des premières familles de la tribu des Coréischites ; lui-même appartenait à une branche non moins respectable, celle des Haschémites qui comptait dans ses rangs, ainsi que nous l'avons vu, plusieurs pontifes du temple de la Kaaba.

Mahomet s'appliqua à se faire considérer par tous ceux qui l'entouraient comme leur meilleur conseil et leur plus digne chef. Toutefois il avait déjà atteint l'Age de quarante ans que son nom n'était pas sorti de l'enceinte de la Mecque ; aucun événement remarquable ne l'avait encore désigné aux yeux des Arabes. 11 avait bien formé en 595, avec les principaux membres de la tribu des Coréischites, une association appelée hilf-el-Fodhoul (fédération des Fodlwul), pour réprimer les injustices qui se commettaient parmi eux ; il avait pris part à la reconstruction du temple de la Kaaba en 605 ; il avait contribué à faire échouer à la même époque une tentative d'Othman fils d'Houwarith, qui, après avoir embrassé le christianisme, avait voulu placer la Mecque sous la domination romaine. Toutefois sa conduite n'avait rien présenté d'extraordinaire. Plus tard, en se chargeant de

l'éducation d'Ali (606), en adoplant et affranchissant Zeid, jeune Codhaïte enlevé par des Arabes d'une tribu ennemie et vendu comme esclave, il avait fait preuve d'une générosité dont les exemples n'étaient pas rares dans les autres branches de sa famille; enfin il avait montré de la bravoure pendant la guerre de Fidjar ; mais cette vertu était trop commune pour le signaler d'une manière particulière. Ignorant comme ses compatriotes, il ne savait même pas lire. Son imagination brillante n'avait encore rien produit qui pût faire deviner en lui le génie poétique ; ce qui le distinguait seulement, c'était l'expérience qu'il avait acquise pendant ses voyages et une connaissance très-remarquable de la nature humaine, qui lui permettait d'apprécier en un instant la valeur morale d'un individu. On observait, à la vérité, que tous les ans il se retirait avec sa famille sur la montagne de Hirâ, située non loin de la Mecque, et que là, dans le silence de la solitude, il passait des nuits entières plongé dans une profonde méditation. Nul n'avait jamais su quel était l'objet de ses réflexions : aucune parole imprudente de sa part n'avait pu môme le laisser soupçonner. Il agitait dans son esprit les destinées futures de sa patrie, et voulait lui donner force et grandeur. Rêvant pour elle une autre organisation que celle à laquelle il la voyait presque irrévocablement condamnée, il se demandait comment il pourrait tirer les esprits de l'état de barbarie où ils étaient plongés. Il s'indignait du culte public rendu aux idoles et cherchait les moyens de le renverser; initié aux principaux dogmes des religions juive et chrétienne, et jugeant qu'aucune de ces reli-

lit) LIVRE II, CHAP1TKË II.

gions ne pouvait réaliser les projets de régénération politique qu'il méditait, il résolut d'en fonder une nouvelle. C'était une œuvre immense ; mais la résolution une fois prise, rien ne l'arrêta plus (614).

Ses premières démarches furent toutes individuelles ; il parla à Khadidjah, à son cousin Ali, à son affranchi Zeid, à son ami Abou-Bekre, de la nécessité de rendre à l'antique religion d'Abraham sa pureté primitive ; il leur annonça sa mission. Tous y ajoutèrent foi et le reconnurent pour l'envoyé de Dieu. Us admirent ses entretiens avec l'ange Gabriel, et reçurent, comme dérivant d'une source divine, les versets d'un livre (al-Co~ ran, la lecture) que Mahomet se proposait de répandre pour le succès de son entreprise. Il désigna sa nouvelle religion par les mots : islam, qui indique un entier abandon à la volonté de Dieu, et iman, qui signifie croyance (d'où sont dérivés les adjectifs mouslim, musulman, et moumin, fidèle), et Waraca, près de mourir, le proclama le prophète des Arabes.

Ce n'étaient là que de faibles commencements. Abou- Bekre (le père de la vierge), qui était généralement aimé et estimé, conquit à l'islamisme l'adhésion de quelques hommes recommandables, parmi lesquels était Othman, filsd'Affan. Au bout de trois ans (614), le nombre des initiés trahit le mystère dont ils s'environnaient, et Mahomet voulut précipiter le dénoûment. Il assemble sa famille et lui expose sa doctrine. Pour la première fois, il lève hautement l'étendard contre les pratiques superstitieuses de ses compatriotes; il demande, au nom de la raison, la destruction des idoles aux pieds desquelles on venait de si loin se prosterner. On l'écoute

avec étonnement, et Ali, dans un moment d'enthousiasme, se déclare son vizir. « Qui de vous, s'était écrié Mahomet, veut être mon frère, mon lieutenant, mon vicaire? » Et comme chacun gardait le silence : « C'est moi, dit Ali, qui serai cet homme; apôtre de Dieu, je le seconderai, et si quelqu'un te résiste, je lui briserai les dents, je lui arracherai les yeux, je lui fendrai le ventre, et je lui casserai les jambes. » D'autres sont émus par l'éloquence du novateur et adorent le dieu qu'il annonce; mais le plus grand nombre s'offense de son impiété. Il est signalé comme l'ennemi de la religion, et l'on presse à plusieurs reprises Abou- Taleb de réprimer son audace. Abou-Taleb le supplie de renoncer à ses projets ; il le trouve inébranlable : c Quand on viendrait à moi, disait Mahomet, le soleil dans une main et la lune dans l'autre, on ne me ferait pas reculer. » Tout en refusant d'ajouter foi à ses prédications, Abou-Taleb ne peut oublier qu'il est le fils de son frère, et il le protège avec les Haschémites contre ses ennemis.

Après ces vaines tentatives, les Coréischites, restés fidèles à l'ancien culte, n'osant attaquer à force ouverte une famille illustre à laquelle ils sont attachés par tant de liens, se contentent de décrier Mahomet, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne font qu'étendre ainsi sa' renommée. Ils l'accablent d'outrages et persécutent ses disciples. Toutes les fois qu'il vient accomplir autour de la Kaaba le lawaf (tournée pieuse), il entend des injures ou des menaces. Un jour il rentre chez lui désespéré; mais le lendemain il a retrouvé tout son courage et continue ses exhortations, La conversion de

son oncle Hamza rend ses adversaires plus circonspects, sans rien changer à leurs sentiments hostiles; ils accusent le prophète de se faire dicter ses prétendues révélations par un chrétien de la Mecque, nommé Djaber; Mahomet leur répond : <r Un homme, dites-vous, m'endoctrine. Le langage de celui que vous supposez être Fauteur du Coran est un langage barbare, et le Coran est de l'arabe le plus pur. i (Sourate XVI, 105.) Ils le soumettent à des épreuves et défendent de prêter l'oreille à ses discours sous des peines sévères; chaque famille fait subir les plus durs traitements à ceux de ses membres qui embrassent l'islamisme, et la colline Raradha devient le lieu des tortures qu'on inflige à ces malheureux. Plusieurs musulmans se décident à quitter la Mecque et à fuir en Abyssinie; leur nombre s'élève à cent un, quatre-vingt-trois hommes et dix-huit femmes. Les Coréischites envoient aussi une ambassade au Négusch pour l'engager à repousser les partisans de Mahomet; mais le Négusch se fait expliquer la nouvelle religion ; satisfait du sentiment exprimé par les réfugiés sur Jésus-Christ, il leur accorde sa protection, et suivant même les auteurs arabes, embrasse secrètement leur foi.

Mahomet ne se maintenait dans sa ville natale que par la bienveillante protection d'Abou-Taleb. Sept ans se passent encore (615-622), pendant lesquels il travaille avec un zèle infatigable à la propagation de ses idées ; rien ne peut l'arrêter, ni les menaces des Coréischites qui mettent sa famille au ban de la tribu entière et l'obligent de se retirer, de 616 à 619, dans les montagnes voisines de la Mecque, ni la perte d'Abou-Taleb,

son généreux tuteur (619), ni la mort de Khadidjah, son épouse chérie (620). Il cherche sa consolation dans les progrés de sa doctrine. Le retour de quelques-uns des réfugiés en Abyssinie, et surtout la conversion d'Omar, jusqu'alors son plus redoutable ennemi, ont accru son ascendant. Ces succès éliraient les Coréischites qui lui tendent des embûches pour le faire périr. Il essaie d'abord de s'y soustraire et va s'établir à Taïef. Chassé de celte ville par les habitants qui refusent d'écouler sa parole, il retourne à la Mecque, espérant que le temps aura un peu amorti les haines, et met plus de prudence dans loute sa conduite. C'est à cette époque qu'il épouse Sauda, veuve de Sokran, et Aiescha fille d'Abou-Bekre, qui n'était encore qu'une enfant. Il avait eu de Khadidjah trois fils, morts en bas âge, et quatre iîlles, Zeïnab mariée à Aboul-As, Rocaïa et Oumm Kolthoum, qui épousèrent successivement Olhman fils d'Affan; et Fathime, née en G06, qui devint, en 621, la femme d'Ali fils d'Abou-Taleb.

On rapporte aussi à cette année l'ascension merveilleuse de Mahomet sur le Borac, animal mystérieux qui l'avait conduit en présence du Très-Haut ; mais ce fameux voyage est considéré par la plupart des docteurs musulmans comme un simple rêve ou comme une vision; du reste, ces récits, qui convenaient à l'ardente imagination des Arabes, n'étaient pas un des moyens d'influence recherchés par le nouvel apôtre ; on avait bien souvent réclamé de lui quelques miracles qui attestassent sa mission, n Dieu, répondait-il, ne m'a pas envoyé vers vous pour cela; il m'a envoyé seulement pour prêcher sa loi ; si vous acceptez ce que je vous

LIVKE II, CHAHTHE II.

apporte, ce sera voire félicité dans ce monde et dans l'autre. » (S. XIII, 8.) C'était surtout par le prestige de la parole qu'il agissait sur les esprits, et l'on peut se faire une idée de l'impression qu'il produisait lorsque, s'adressant à des idolâtres, il exprimait dans un langage harmonieux et rempli d'images les pensées les plus élevées, c Voici, disait-il (S. XLI), ce qu'a révélé le Dieu clément, le Dieu miséricordieux : un livre dont les versets distincts forment un Coran arabe pour les hommes qui ont de l'intelligence ; un Coran qui contient des promesses et des menaces ; mais la plupart s'en éloignent et ne veulent pas l'entendre. Nos cœurs, répondent-ils, sont fermés, nos oreilles sont sourdes à tes paroles ; un voile s'élève entre nous et loi ; fais à la guise, nous à la nôtre. Dis-leur : Je suis un homme comme vous, mais un homme à qui il a été révélé que le Dieu, votre maître, est un Dieu unique ; marchez droit à lui ; implorez son pardon. Malheur à ceux qui lui associent d'autres dieux ! Malheur à ceux qui rejettent le précepte de l'aumône et nient la vie future! Ceux qui auront eu la foi et qui auront pratiqué la vertu jouiront d'une récompense éternelle. Refuserez-vous de croire au Dieu qui a créé la terre en deux jours? lui donnerez-vous des égaux? Il est souverain de l'univers... Il a dit au ciel et à la terre: Venez, obéissez à ma voix ; le ciel et la terre ont répondu : Nous obéissons.... Nous ferons subir aux infidèles un châtiment terrible; nous leur rendrons le mal qu'ils ont fait. La récompense des ennemis de Dieu, c'est le feu. Us y demeureront éternellement, parce qu'ils ont nié nos signes. Seigneur, s'écrieront les réprouvés, montre-nous ceux qui nous

ont égarés ; hommes ou génies, nous les jetterons sous nos pieds; nous les chargerons d'opprobres.... Des anges portent à l'adorateur du Dieu unique, au juste mourant, ces paroles consolantes : Bannis la crainte et le chagrin. Nous t'annonçons le jardin de délices. Nous fûmes tes protecteurs sur la terre, nous le serons dans le ciel ; va goûter des plaisirs éternels ; forme des vœux, ils seront accomplis. Le miséricordieux a préparé ce séjour pour ses élus. »

Les auditeurs étaient frappés d'étonnement en entendant des paroles auxquelles ils étaient si peu accoutumés, et Ton voyait fréquemment des conversions instantanées. Omar, qui avait toujours été un des plus fougueux ennemis de Mahomet, ayant saisi violemment entre les mains de sa sœur un fragment du Coran (S. XX), le lit, et frappé d'admiration, va trouver Mahomet et lui déclare qu'il croit en Dieu et en son prophète.

En 620, pendant les fêtes du pèlerinage, six habitants d'Ialhreb, ayant entendu Mahomet développer les principes de l'islamisme, le reconnurent pour l'envoyé du ciel et lui promirent de travailler à répandre ses enseignements parmi leurs compatriotes. L'année suivante (621), douze musulmans d'Iathreb prêtent serment d'obéissance à la personne du prophète et de fidélité à sa religion sur la colline Acaba, près de la Mecque ; ils emmènent avec eux Mossab fils d'Omayr, qui fait de nouveaux prosélytes et qui parvient à réunir sous une loi commune les deux puissantes tribus des Khazradjites et des Aus, si longtemps divisées. En 622, soixantequinze habitants d'Iathreb tiennent pendant la nuit, sur

la colline Acaba, une nouvelle conférence avec Mahomet; ils lui offrent un asile dans leur ville et lui demandent si, rappelé par ses concitoyens, il abandonnera ses alliés pour revenir dans sa patrie, c Jamais, leur ditil ; je vivrai et je mourrai avec vous. Votre sang est mon sang; votre ruine serait la mienne. Je suis dès à présent votre ami et l'ennemi de vos ennemis. — Mais si nous sommes tués pour toi, quelle sera notre récompense? — Le paradis. » Cette entrevue fut appelée le

second ou le grand serment d'Acaba. Mahomet choisit parmi les personnes présentes douze chefs qui, sous le nom de nakib, devaient être ses délégués dans les tribus d'Iathreb, comme les apôtres avaient été les délégués de Jésus.

Les Goréischites, instruits de ce pacte d'alliance, re- ' doublèrent de violence, et l'émigration des musulmans continua. Mahomet semblait braver le péril qui le menaçait ; l'arrêt de sa mort fut prononcé ; la maison où il se cachait ayant été entourée par ses adversaires, il chercha son salut dans la fuite, et partit avec Abou- Bekre, tandis qu'Ali, revêtu de sa robe verte, détournait par un généreux dévoûment l'attention des assaillants.

Mahomet et Abou-Bekre avaient pris un chemin opposé àlathreb. Ils restèrent trois jours dans une caverne du montThour, situé à trois milles au sud de la Mecque ,* ils dépistèrent adroitement les recherches, gagnèrent le bord de la mer, et après avoir échappé à ceux qui les poursuivaient, arrivèrent, six jours après, sur le territoire de Iathreb, au village de Coba, où l'on fonda la première mosquée de l'islamisme, mosquée qui sub-

sisle encore aujourd'hui. L'hégire ou fuite de Mahomet est devenue l'ère des musulmans ; elle est fixée généralement au 16 juillet (622 de J.-C). Le khalife Omar l'institua, à l'imitation des chrétiens qui faisaient usage de l'ère des martyrs (284 de J.-C), époque de la persécution de Dioclétien.

Après être resté quatre jours à Goba, où Ali vint le rejoindre, Mahomet fit son entrée à Iathreb escorté d'un nombreux cortège ; il accepta l'hospitalité d'Abou-Aïoub, et bientôt il acheta un vaste emplacement où son intention était de construire une mosquée et une habitation ponr sa famille et pour lui-même. Iathreb prit le nom de Medinet-el-nabi, la ville du prophète, et les deux tribus qui s'étaient ralliées sous l'étendard de l'islamisme se confondirent sous le nom d'El-Amâr ou auxiliaires ; les musulmans de la Mecque étaient appelés Mohadjir (émigrés). Mahomet voulut établir entre les uns et les autres un ordre de fraternité qui les réunît tous dans un même sentiment : chaque Mohadjir choisit un frère parmi les Ansars. Quelques conversions remarquables imprimèrent un nouveau lustre à l'islamisme ; Selman, le Persan, les docteurs Moukhaïrik et Abdallahben-Sellam reconnurent Mahomet comme l'apôtre de Dieu ; mais les tribus juives étaient ennemies des musulmans, et elles devaient trouver un appui dans le parti des Mounaficoun ou hypocrites, parti qui se composait de quelques ÂTisars mécontents. Aussi, le moment où commença réellement le triomphe de Mahomet fut peutêtre le temps le plus difficile de sa vie; il avait besoin de la plus grande circonspection, afin de ménager tous ses prosélytes. Obligé de traiter avec autant d'affection

ceux qui avaient embrassé sa cause par intérêt que ceux qui l'avaient fait par dévoûment, mis en demeure par des questions insidieuses de prouver la vérité de sa mission, toujours en vue, il lui fallait satisfaire tout le monde, sans oublier un instant son rôle. A tous moments on venait lui demander conseil, et il devait avoir sans cesse sur les lèvres des versets de son livre divin, pour indiquer les règles de conduite qu'imposait la nouvelle religion. Tous ses actes étaient contrôlés. Sa vie publique, commentée par tous, ne devait laisser percer aucune contradiction ; une seule aurait suffi pour détourner à jamais ceux qui, frappés de son assurance, hésitaient encore à voir en lui un être supérieur au reste des hommes. Sa vie privée n'était un secret pour personne, et ses faiblesses étaient aussitôt dévoilées. Et comme si cette tâche n'était pas suffisante, il avait encore à s'occuper de la direction de ses plus zélés disciples, Ali, Zeid, Abou-Bekre, Omar, Olhman; tous prenant leurs inspirations dans la société intime du prophète, devaient montrer à l'univers le type des vrais musulmans.

Un an s'écoula au milieu de ces épreuves ; ce temps passé, Mahomet comprit que sa doctrine périrait, s'il laissait se consumer dans l'inaction l'ardeur de ceux qui s'étaient attachés à sa cause. La guerre était le meilleur moyen de nourrir le fanatisme qu'il avait allumé ; elle devait attirer sur lui l'attention dont il avait besoin; enfin ses succès militaires étaient la seule preuve miraculeuse qu'il pût offrir de la protection divine dont il se disait l'objet. Ils s'y résolut donc, et elle devint son plus grand moyen de prosélytisme. Jusque-là il avait

exigé des nouveaux convertis une formule de serment toute pacifique; on jurait de n'adorer qu'un seul dieu, de ne point dérober, de ne point tuer ses enfants, de ne pas commettre d'adultère, de s'abstenir de propos calomnieux et d'être docile à tout ce que le prophète ordonnerait de juste; il y ajouta l'engagement de combattre ses ennemis. 11 avait à venger les injures qu'il avait souffertes pendant son séjour à la Mecque, et à demander compte aux Coréischiles de l'exil auquel ils ravaîent condamné. De plus, la rivalité commerciale de Médine et de la Mecque pouvait être très-habilement exploitée. Après avoir dicté une charte qui réglait les rapports des musulmans entre eux, qui assurait aux juifs la liberté de religion et la paisible jouissance de leurs biens, en les assujettissant toutefois à payer une partie des frais de la guerre, il se mit en campagne avec son oncle Hamza et fit plusieurs courses infructueuses. Abdallah fils de Djahch, ayant pillé une caravane pendant le mois sacré de redjeb, fut blâmé par le prophète (S. II, 214). Les Coréischites ne négligeaient aucune occasion de critiquer les musulmans ; leurs poètes ne cessaient de les attaquer dans des satires d'une violence extrême. Trois Khazradjiles, Hassan fils de Thabit, Cab fils de Malek, et Abdallah fils de Rowaha, furent charges de leur répondre; mais celte guerre de plume ne faisait qu'irriter les esprits. Mahomet préparait une nouvelle expédition ; avant de l'entreprendre, il régla le jeûne du ramadhan, la dime aumônière zecat, la kéblah ou direction des oratoires musulmans vers le temple de la Mecque, et Yedhan, formule d'annonce pour les heures de la prière ; puis, ayant su que les Coréischites ra-

menaient de Syrie mille chameaux chargés de marchandises précieuses, il partit avec trois cent quatorze hommes pour les attaquer; cette petite troupe se composait de trois cavaliers et de trois cent onze fantassins. Abou-Sophian fils de Harb était à la tête de la caravane ; instruit de la marche de ses ènnemis, il parvint à les éviter ; il avait demandé du secours à la Mecque ; mille Coréischistes commandés par Abou-Djah s'étaient dirigés vers la vallée de Béder; les musulmans les y avaient devancés. Abou-Djah apprend d'un message d' Abou-Sophian que la caravane est sauvée ; au lieu de rebrousser chemin, il se croit sûr de la victoire, engage le combat et perd la vie dans une action dont le fugitif de la Mecque recueille toute la gloire. Placé avec Abou- Bekre sur un trône de bois construit à la hâte et hors de la portée des javelines, Mahomet animait les siens par ses discours. Trois Coréischites étant sortis des rangs, provoquent les partisans du prophète ; Hamza, Ali et Obeidah répondent à ce défi et sont vainqueurs. L'engagement devient général. Tout à coup Mahomet voit ses partisans faiblir; il s'élance à cheval, et jetant dans les airs une poignée de sable : a Que la face de nos ennemis, s'écrie-t-il, soit couverte de confusion. » Ses troupes, animées d'une nouvelle ardeur, reprennent l'offensive, et la bataille est gagnée. Rien n'est décisif dans les guerres de religion comme un premier succès, tant les hommes sont disposés h confondre le droit et la force. Le combat de Béder fit plus pour l'islamisme que les plus éloquentes prédications; les croyants furent affermis dans leur foi ; ceux qui hésitaient se prononcèrent; les incrédules furent ébranlés.

L'année suivante, Mahomet réussit à mettre sur pied raille soldats ; ce n'était pas encore assez pour égaler les Coréischites, qui venaient avec trois mille hommes ravager les environs de Médine; néanmoins il pouvait espérer un nouveau triomphe, grâce à l'enthousiasme qu'il avait su inspirer à ses prosélytes ; il avait répondu à une incursion d'Abou-Sophian par le pillage d'une riche caravane dans le Nedjed; au combat d'Ohud, il ne fut pas aussi heureux : une défection des Mounaficoun (les hypocrites), et la désobéissance d'un corps de cinquante archers qui se débandèrent pour courir au bulin avant d'avoir assuré la victoire, lui firent courir les plus grands dangers ; il n'échappa à une mort certaine qu'en payant de sa personne. Frappé au visage, couvert de sang, il parvint avec peine à se réfugier dans un défilé du mont Ohud. Ali, qui s'était signalé au commencement de la bataille par un exploit chevaleresque, Abou-Bekre et Omar étaient blessés ; Hamza avait perdu la vie. Les femmes des Coréischites qui avaient suivi leurs époux, et qui excitaient par des cris de guerre leur fureur belliqueuse, se livrèrent à des atrocités sans exemple sur les cadavres qui jonchaient le champ de bataille.

Dans cette journée Abou-Sophian commandait les idolâtres ; mais c'était Khaled fils de Walid qui avait habilement profité de la fausse manœuvre des archers pour reprendre l'avantage. Les circonstances qui avaient amené la défaite de Mahomet lui permirent de la faire considérer comme le juste châtiment d'une infraction à ses ordres. Rentré à Médine, il réunit autour de lui tous les hommes qui avaient pris part à l'action et s'avança

7t LIVRE 11, CHAPITRE II.

à leur tête jusqu'à HaYnra-eUAçad, pour montrer que Téchec d'Ohud n'avait pas abattu son courage.

Le résultat de la victoire des Goréischites fut de donner à la guerre un caractère de plus en plus sanguinaire. Après Béder, Mahomet avait rendu la liberté aux prisonniers; deux hommes dont il avait reçu les plus sanglants outrages avaient seuls été mis à mort. A la suite du combat d'Ohud, les musulmans résolurent de ne plus faire de quartier aux idolâtres, et les meurtres isolés se multiplièrent : tantôt des envoyés du prophète étaient massacrés ou condamnés à d'affreux supplices ; tantôt des Coréischites payaient de leur vie les crimes de leurs alliés. Cependant Mahomet évitait de recommencer les hostilités avec les habitants de la Mecque et cherchait d'un autre côté des triomphes plus faciles. Les juifs n'avaient pas montré des dispositions favorables à son égard : ils prétendaient que le nouveau culle n'avait rien de particulier, que le Dieu de l'islamisme n'était autre que leur Jéhovah défiguré ; leur contenance équivoque attestait un mauvais vouloir et une inimitié cachée. Déjà Mahomet avait attaqué les Caïnoca, et après les avoir réduits et dépouillés de leurs richesses, il les avait bannis du territoire de Médine ; le même sort atteignit la tribu des Nadhirites, dont les biens furent distribués aux émigrés de la Mecque, sur la demande des Ansars eux-mêmes. Effrayés de ces deux exemples et des meurtres commis par des musulmans fanatiques qui allaient frapper au milieu de leurs familles les adversaires déclarés du prophète, les autres tribus juives se coalisèrent pour résister à un ennemi qui voulait les détruire toutes séparément; elles obtinrent

sans peine le concours des Coréischistes et desGhatafan, qui voyaient avec inquiétude les musulmans pousser leurs excursions dans le Nedjed, aux environs de Béder et jusqu'à Daumal-Djandal. Mahomet avait fait creuser un large fossé au-devant de Médine, et lorsque les alliés voulurent forcer le passage, leurs efforts furent inutiles. Le temps ne tarda pas à dissoudre la confédération à laquelle s'étaient joints les Coraizha; la division fut adroitement semée entre les chefs, et à la suite de quelques escarmouches signalées par de nouveaux faits d'armes du courageux Ali, le siège fut levé. Mahomet reprit alors l'offensive et parvint à écraser successivement ceux qui, réunis, auraient pu anéantir sa puissance. Il vainquit d'abord les Caïnoca qui furent, dit-on, égorgés au nombre de sept cents, et flt ensuite diverses expéditions contre les Corzha, les Lahyan et les Mostalik, tandis que ses lieutenants châtiaient d'autres tribus ennemies.

Mahomet s'avança en 628 jusqu'à Hodaibia, sous prétexte d'accomplir le pèlerinage de la Kaaba consacré par le Coran, mais en réalité avec l'intention secrète de former à la Mecque des relations qui pussent lui en ouvrir l'entrée. Il reconnut bientôt que l'entreprise était prématurée, et il se contenta, après un nouveau serment de fidélité que ses partisans lui prêtèrent sous un acacia, de signer une trêve de dix ans avec les Coréischites, en se réservant le droit de visiter le temple l'année suivante.

De retour à Médine, il envoya des ambassadeurs aux souverains étrangers pour les convertir à l'islamisme, et marcha contre les juifs de Khaïbar, qui, maîtres d'une

7i LIVRE II, CHAPITRE 11.

position formidable à cinq lieues de la ville du prophète, attiraient à eux la plus grande partie du commerce de l'IIedjaz et du Nedjed. La valeur irrésistible d'Ali renversa tous les obstacles, et l'occupation des châteaux fortifiés où se trouvaient entassés leurs trésors détruisit pour jamais la puissance politique des juifs ; la soumission de Fadac, de Wadi'l-Cora et de Taïma compléta leur ruine ; dès ce moment, ils durent reconnaître sinon la mission, du moins la supériorité de Mahomet qui préleva sur leurs dépouilles l'héritage qu'il voulait laisser à sa famille. Un autre résultat de cette expédition fut d'étendre l'islamisme au-delà de l'IIedjaz; un grand nombre de tribus du Nedjed vinrent saluer dans le fils d'Abdallah le chef de l'Arabie; elles lui donnèrent sur elles-mêmes une autorité absolue et demandèrent à le suivre dans les guerres qu'il lui restait encore à terminer.

Mahomet venait d'échapper au poison qu'une femme de Khaïbar lui avait fait prendre ; il recevait de tous les musulmans des marques multipliées d'un dévoûment h toute épreuve, et réunissait véritablement les attributions royales et sacerdotales. « J'ai admiré, disait un Coréischite, César et Chosroës dans toute la pompe de leur puissance, mais je n'ai jamais vu de souverain vénéré comme l'est Mahomet par ses compagnons. » A la mosquée, le dos contre un palmier, ou dans une chaire sans ornements, le prophète dicte ses lois, et ses paroles excitent l'enthousiasme; il ne néglige aucune occasion d'annoncer la grandeur de sa destinée ; lorsqu'il fait creuser un fossé devant Médine, lui-même saisit la pioche et fait jaillir du roc des étincelles. « La

première de ces étincelles, s'écrie-t-il, m'apprend la soumission de l'Yémen; la seconde la conquête de la Syrie et de l'Occident; la troisième, la conquête de l'Orient; ceux qui l'entendaient croyaient à ces prédictions que l'avenir devait justifier. De nouveaux messages furent adressés aux rois de la terre. Lorsque Mahomet sut que Ghosroës avait déchiré sa lettre : c Qu'ainsi son royaume soit déchiré, » dit-il. Héraclius lui fit une réponse gracieuse ; Mokawkas, gouverneur de l'Égypte, et le Négusch d'Abyssinie lui envoyèrent des présents; Badhan, vice-roi de l'Yémen, embrassa l'islamisme ; mais Harith, prince ghassanide, et Haudha, prince de la tribu chrétienne des Hanifa dans l'Iémamah, repoussèrent les propositions qui leur étaient faites.

Cependant une année s'était écoulée depuis le traité de Hodaïbia. Mahomet, suivi de deux mille musulmans, visita la Kaaba (629), et ce voyage pacifique produisit un grand effet sur les esprits; plusieurs conversions importantes eurent lieu : celles de Khaled et d'Amrou fils d'El-As annoncèrent la chute prochaine de l'idolâtrie.

Un chef ghassanide, tributaire d'iléraclius, Chourabhil, ayant mis à mort un envoyé de Mahomet qui se rendait à Bostra, provoque une sanglante collision entre les Arabes et les Grecs. Trois mille hommes, dirigés par Zeid, vont attaquer les armées romaine et assyrienne, près de Muta, au sud de Damas, dans le Balca (l'ancien pays des Moabites). Zeid est tué. Djafar fils d'Abou-Taleb le remplace; il a les deux mains coupées, serre l'étendard de l'islamisme entre ses bras mutilés, et meurt couvert de cinquante blessures toutes reçues

par devant. Abdallah succombe à son tour; Khaled, plus heureux, repousse l'ennemi et regagne Médine avec les honneurs de la guerre.

La Mecque manquait encore au triomphe de Mahomet; il lui fallait cette ville, le sanctuaire de l'idolâtrie, la capitale de l'Arabie, pour établir solidement son nouveau culte sur les débris de l'ancien. Une occasion se présente: les Mecquois rompent la trêve en attaquant les Khozaa, ses alliés: renforcé de tribus bédouines nouvellement converties, il se dirige vers la Mecque à la tête de dix mille hommes. Cette démonstration en impose à ses ennemis, qui ne font aucune résistance au prophète ; Abbas et Abou-Sophian se rendent sans combat (11 janvier 630).

Le vainqueur marcha aussitôt vers le temple et détruisit toutes les idoles en disant: « La vérité est venue ; que le mensonge disparaisse. » Toutes les dignités d'institution païenne furent abolies; les fonctions de gardien (hidjaba) et du sicaya furent seules conservées.

L'œuvre n'était pas achevée ; quelques tribus dissidentes refusaient même dans l'Hedjaz d'adopter la religion nouvelle; leur soumission devint la plus grande affaire de Mahomet. Khaled réduisit les Djadhima ; les Hawazin réussirent à rallier tous les mécontents; la victoire de Honaïn chèrement achetée et le combat d'Auhas terminèrent la guerre des idoles. Les Thakifs, alliés des Ilawazin, obstinément attachés au culte du dieu Lat, soutinrent avec succès un siège de vingt jours dans la ville de Taïef, et Mahomet, espérant que le temps amènerait leur conversion, opéra sa retraite, et après avoir visité de nouveau la Kaaba, rentra à Médine.

La prise delà Mecque, la conversion des Goréischiles, ia défaite des Hawazin et la destruction des temples consacrés aux idoles avaient porté le dernier coup à l'ancien culte des Arabes; des députations venaient chaque jour annoncer au prophète de nouvelles adhésions à ses doctrines ; le poète Caab, qui l'avait attaqué violemment dans ses vers, obtint son pardon par la Cacidat el Borda (le poème du Manteau), et les Temin, à la suite d'une lutte de gloire, firent profession de foi musulmane.

Cependant un cri de guerre allait encore retentir. Sur la fausse nouvelle que les Romains et les Arabes chrétiens rassemblaient leurs forces sur les frontières de la Syrie, la guerre sainte est prêohée, et tous les musulmans aisés veulent par le sacrifice de leurs biens contribuer au triomphe de l'islamisme. On réunit dix mille cavaliers, vingt mille fantassins, douze mille chameaux. Le prophète, revêtu de sa robe verte, monté sur sa mule blanche, part à la tête de cette armée ; mais on ne rencontre d'autre ennemi que les vents pestilentiels et les sables du désert, une chaleur accablante et les tourments d'une soif ardente. Mahomet soutenait vainement le courage de ses compagnons en leur disant : c L'enfer est plus brûlant que les feux de l'été, i Arrivé à Taboue, à mi-chemin entre Médine et Damas, il ordonne la retraite et se contente de réduire sous ses lois les villes de Djerba, d'Adhroh, d'Aïlath et de Daumat-Djandal.

Le reste de l'année (630-631), appelée par les historiens Vannée des ambassades, est marquée par de nouvelles et importantes conversions. Les habitants de

Taïef, les Thakifs, les chefs hémyarites de rYémen et du Mahrah, les princes de l'Hadramaut, de l'Oman, du Bahreïn et de l'Iémamah envoient des députés chargés d'offrir à Mahomet leur serment d'obéissance. Quelques tribus retardataires, les Tay dans le Nedjed, les chrétiens de Nadjran, les Nakha, etc., dans l'Yémen, sont réduites par Khaled et Ali, ou font leur soumission.

L'Arabie était conquise à l'islamisme ; les lieutenants de Mahomet, répandus dans les provinces, percevaient les dîmes et maintenaient l'autorité de son nom. Cependant quelques hommes ambitieux devaient bientôt aspirer à l'indépendance : Mosseilamah, habitant de l'Iémamah; Toulaïah, dans le Nedjed; El-Aswad, dans l'Yémen, s'érigèrent en prophètes. Des expéditions bien dirigées devaient anéantir ces tentatives de rébellion ; la mort ne permit pas à Mahomet d'en connaître le résultat.

Plus souffrant depuis quelques mois, il avait résolu au commencement de 632 de couronner son œuvre par un pèlerinage solennel ; deux fois depuis l'hégire, il avait accompli la visite des lieux saints, appelée omra, qui pouvait se faire à toutes les époques de l'année. Suivi de cent quatorze mille musulmans, il entreprit le grand pèlerinage el-Haddj, prescrit par le Coran, et fixé d'après l'usage aux premiers jours de dzou'l-hiddjeh; il fit ensuite au peuple, sur le mont Arafat, une allocution éloquente : c 0 mon Dieu, dit-il en terminant, ai-je rempli ma mission? * Mille voix s'élevèrent pour lui répondre: « Oui, tu l'as remplie. * Et il ajouta: « Mon Dieu, entends ce témoignage. »

De retour à Médine, il vit sa santé décliner de jour

en jour; il avait alors soixante-trois ans. Il hâta les préparatifs d'une nouvelle expédition en Syrie, et il en confia le commandement à Oucama fils de Zeid. 11 comprit bientôt que sa dernière heure était venue ; jusqu'au troisième jour avant sa mort, il récita la prière publique: « Est-il quelqu'un, s'écriait-il en chaire, que j'aie frappé injustement? Je me soumets au fouet des représailles. Si j'ai outragé un musulman, qu'il me fasse subir la peine du talion ; si je l'ai dépouillé de son bien, qu'il reprenne ce que je lui dois. » Une femme réclama trois drachmes d'argent qui lui furent payées sur-le-champ. Mahomet, s'aflaiblissant de plus en plus, chargea son beau-père, Abou-Bekre, de faire la prière à sa place. Le 8 juin 632, il se rendit à la mosquée et adressa encore aux musulmans de sages conseils. Quelques heures après, il expirait entre les bras d'Ayescha.

Telles furent les principales vicissitudes de la vie de cet homme extraordinaire. L'impulsion qu'il donna par son génie aux peuples de l'Orient fut si puissante, qu'après douze siècles le mouvement dure encore. Certes, tout n'est pas à louer dans l'œuvre immense qu'il avait entreprise ; mais quand on songe aux obstacles de tout genre qu'il devait rencontrer, aux profondes racines que les pratiques barbares de l'idolâtrie avaient jetées au milieu de ses compatriotes, aux améliorations sans nombre dont le triomphe fut assuré par l'autorité de sa parole, on ne peut se défendre d'un sentiment d'admiration eu présence des grands résultats qui lui sont dus.

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