I.'aLCORAÏN (LE CORAN
H faut bien le reconnaître, dans Mahomet, c'est l'idée politique qui domine, Pour lui, le moment est arrivé de réunir en un corps de nation les différentes peuplades de l'Arabie par un code à la fois religieux, civil et guerrier. « Incroyable mélange de tout ce que peut produire son pays et son temps: marchand, prophète, orateur, poète, législateur, et sous chaque forme toujours fidèle au type arabe, » il comprend qu'aucune des croyances qui se partagent les esprits ne peut satisfaire d'une manière générale des hommes imbus de préjugés et d'erreurs; il choisit avec une merveilleuse habileté dans ces croyances diverses tout ce qui satisfait la raison des Arabes, sans heurter leurs préventions ou leurs faiblesses. Le livre qu'il leur présente est un miroir moral où se réfléchissent les vertus et les vices, les passions et les fautes, les chimères et les réalités dont se compose leur propre nature.
Le Coran n'a pas été écrit de suite : des motifs de circonstance dictaient à Mahomet les avertissements qu'il adressait à ses compatriotes, et déjà à sa mort on était fort embarrassé de retrouver l'ordre chronologique des révélations du prophète. Abou-Bekre entreprit ce
travail, qui ne fut véritablement achevé que par le troisième khalife Olhman. Le Coran, tel qu'il nous a été transrais ("), se compose de cent quatorze chapitres ou sourates, subdivisés en versels et de longueur inégale. Dix-huit chapitres seulement sont datés de Médine; les autres ont été donnés à la Mecque, et les quarante derniers ne contiennent que trois à cinquante versets; tous portent des titres différents; quelques-uns de ces titres ne se composent que de lettres initiales dont le sens n'a jamais été expliqué. Les plus anciens manuscrits connus du Coran sont sur parchemin et écrits en caractères coufiques; ceux que Ton rencontre en caractères niskhi ne remontent pas au-delà du troisième siècle de l'hégire ("). Les musulmans professent la plus grande vénération pour le Coran; ils ne l'ouvrent qu'après certaines ablutions et y puisent une grande partie de leurs prières; ils en inscrivent les versets sur les murs de leurs mosquées, sur leurs bannières, sur leurs monuments, et ces sentences, dictées presque toujours par la morale la plus pure, leur rappellent sans cesse leurs devoirs envers Dieu, envers leurs semblables, envers eux-mêmes.
La religion prêchée par Mahomet est d'une simplicité remarquable, c En quoi consiste l'islamisme? lui demande un ange déguisé en bédouin. — A professer, répond le fils d'Abdallah, qu'il n'y a qu'un seul Dieu, et que je suis son prophète ; à observer slrictement les heures de la prière, donner l'aumône, jeûner le mois de ramadhan et accomplir, si Ton peut, le pèlerinage de la Mecque. — C'est cela même, > dit Gabriel en se faisant connaître.
Pour donner plus d'autorité à son enseignement, Ma-
homet parle toujours au nom de Dieu ; il suppose que Tenvoyé céleste lui apporte perpétuellement les ordres du Très-Haut. Il y a évidemment de la fraude dans ses extases, et l'histoire de la colombe apprivoisée prouve que son zèle enthousiaste n'excluait pas toujours la fourberie. On doit cependant admettre qu'il avait foi dans l'excellence de sa doctrine, et qu'en général il ne croyait pas avoir besoin, pour le succès de sa mission prophétique, de recourir à l'imposture. Ses compagnons lui obéissaient avec soumission et respect, mais ils n'étaient pas sous sa main des instruments passifs. Une scène qui précéda sa mort, et qui nous est rapportée par le meilleur de ses biographes, Aboulfeda, en est la preuve. La maladie qui devait le conduire au tombeau était arrivée à son dernier période; tout à coup il s'écrie : c Apportez-moi de l'encre et du papier; je veux écrire quelque chose qui vous empêchera de tomber à jamais dans l'erreur. » Au lieu de lui donner ce qu'il désire, les assistants hésitent et restent immobiles. Mahomet, irrité de se voir si mal obéi, leur ordonne de se retirer et renonce â son projet. — Qui donc aurait songé à repousser sa demande, si tous avaient cru réellement à l'autorité divine du prophète? L'auraient-ils empêché
d'écrire son testament? Evidemment non. Omar n'accepte le Coran, à l'exemple d'Abou-Bekre et d'Othman, que parce qu'il approuve les réformes qui s'y trouvent prescrites, et qu'il le juge bon pour l'avenir du peuple auquel il est destiné. Lorsque, emporté par la douleur, quelques jours après, il s'écrie : « Non, Mahomet n'est pas mort; il est allé visiter le Seigneur, comme autrefois Moïse qui reparut quarante jours plus tard aux
yeux de sa nation, > Abou-Bekre s'étonne, c Musulmans, dit-il, si vous adoriez Mahomet, sachez que Mahomet n'est plus; si c'est Dieu que vous adorez, Dieu est vivant, il ne meurt point; rappelez- vous ce verset du Coran : c Mahomet n'est qu'un homme chargé c d'une mission ; avant lui sont morts d'autres hommes € qui avaient reçu des missions célestes. > Et cet autre verset: t Tu mourras, Mahomet, et eux aussi mourront. » (S. XXIX, 31.)
A ceux qui réclamaient de lui des miracles, le prophète n'avait- il pas répondu constamment : c Suis -je donc autre chose qu'un homme et un apôtre? » (S. XVII, 95; S. XVIII, 110, etc.)
Composé de fragments épars offerts aux fidèles comme des révélations du ciel, selon les besoins du moment, le Coran, rédigé feuille par feuille, et pouvant s'adapter, comme le testament de César, aux circonstances, offre naturellement des contradictions ; mais il faut considérer l'œuvre dans son ensemble, avant de songer à faire la critique des détails.
L'idée sublime d'un seul Dieu, développée au milieu d'un peuple idolâtre, élait bien propre à embraser une âme élevée et ardente ; elle domine le Coran dans toute son étendue, et consacre son originalité. Mahomet fait de ce principe la base de sa religion et la raison de la supériorité qu'il réclame pour son culte sur tous les autres : ce déisme pur tranchait vivement avec la théologie embrouillée des sectes chrétiennes que les hérésies avaient si malheureusement multipliées. La grandeur de l'Être suprême, de sa providence, de sa sagesse, de sa justice et de sa bonté, devait frapper des esprits
imbus de superstitions grossières. Déjà, au combat de Beder, le cri de guerre des musulmans était : Ahadoun! Ahadounl (il n'y a qu'un seul Dieu). Il n'y a pas un seul chapitre du Coran où Mahomet ne prêche l'unité de Dieu.
Voulant se concilier les juifs et les chrétiens, il proclame leurs révélations authentiques ; il ne donne la sienne que pour la continuation et l'achèvement de celles qui l'ont précédée; mais il rejette le mystère de la Trinité, qu'il ne paraît pas comprendre, et proteste contre l'essence divine de Jésus, qu'il place cependant au premier rang des prophètes (S. II, 254). Il entoure du plus profond respect la Vierge, qu'il nomme immaculée (S. III, 3; S. XIX, 20, etc.). Politique habile, il apporte le bienfait de la tolérance aux dissidents répandus en si grand nombre dans les provinces de l'empire romain (S. II, 257 ; S. V, 73, etc.).
Envoyé par le souverain Créateur, Mahomet enseigne à tous que Dieu ne saurait avoir ni fils, ni filles ; qu'il est seul, unique dans l'univers; qu'à lui appartient toute la puissance, et qu'il saura en faire usage contre ceux qui refusent d'entendre sa voix. Les chrétiens et les juifs sont déjà dans le chemin de la vérité, puisque le Pentateuque et l'Évangile sont de source divine ; il leur suffira de reconnaître que ces deux livres ont besoin d'un dernier complément, qui est le Coran. Mais les idolâtres, les sabéens et les mages doivent rompre entièrement avec le passé ; il faut qu'ils abjurent leurs anciennes croyances. A ce prix seulement, ils entreront dans la religion de l'islam. On voit donc que la pensée du nouvel apôtre se trouvait parfaitement exprimée par
ce formulaire : c II n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète. î
II n'est pas une page du Coran qui ne respire un ardent amour de la Divinité; voulant attirer, sans intermédiaire, à l'auteur de toutes choses une adoration exclusive, Mahomet s'efforce de donner une haute idée de sa toute-puissance, en rappelant les merveilles de la création: f C'est lui qui a produit des couples de toute espèce; c'est lui qui fait descendre du ciel l'eau bienfaisante ; par elle, il fait germer les plantes et les palmiers élevés, dont les branches retombent avec des dalles en grappes suspendues; il est le dispensateur de tout bien ; il n'a créé les mortels et les génies qu'afin d'être glorifié; il sait ce qui est passé, ce qui doit arriver, ce que renferme le cœur de l'homme et les secrets de l'avenir. > (S. XVI, 2-30, 39; S. LX1V, 4, etc.)
D'abord on le présente comme un Dieu de paix ; il est clément et miséricordieux pour ceux qui se repentent. A mesure que l'islamisme s'étend, il est le très-haut, le très-fort, prêt à anéantir les peuples impies qui ne veulent pas reconnaître dans les paroles du prophète des signes évidents de sa mission, et de nombreux exemples justifient les terribles effets de la colère céleste.
Les ordres du souverain maître de l'univers sont transmis par les anges, dont Mahomet reconnaît l'existence (S. XIII, 12; S. XXXV, 1, etc.).
Au premier rang se trouvent Gabriel ou l'esprit saint; Michel, l'ange de la révélation ; Azariel, l'ange de la mort ; Israful, l'ange de la résurrection. Après eux viennent les djins (génies), qui seront jugés à la fin du monde. Viblis des musulmans, ou le chef des démons
est le satan des juifs et l'ahriman des mages (S. II, 32 ; XVI, 31 ; XVII, 111 ; XVIII, 48, etc.).
Mahomet admet des révélations successives depuis le commencement du monde. Parmi les prophètes et les apôtres qui ont fait entendre la parole de Dieu, il distingue Adam, Noé, Abraham, Moïse et le Christ; luimême ne se considère que comme le dernier envoyé du Tout-Puissant. 11 déclare que Jésus, fils de Marie, avait le don des miracles, don qui lui a été refusé, et souvent il proteste contre certains actes merveilleux que le zèle trop ardent de ses disciples lui attribue.
C'était là, du reste, un grand sujet de peine pour les vrais musulmans, qui auraient voulu que Mahomet attestât sa mission par des signes évidents; pour atténuer Teflet que devait produire sur les auditeurs du prophèle l'aveu de son impuissance, ils ne se faisaient pas faute de découvrir dans le Coran des prédictions qui s'étaient vérifiées, ou de donner pour des faits réels les rêves d'une imagination exaltée. C'est ainsi que Mahomet aurait prévu les victoires d'Héraclius sur les Perses, parce qu'il dit, au commencement de la 30° sourate: c Les Grecs ont été défaits dans un pays très-rapproché du nôtre, mais ils triompheront à leur tour de leurs ennemis. Avant comme après, les chefs dépendent de Dieu; ce jour-là les croyants se réjouiront d'un succès obtenu avec l'aide du maître des hommes. * Et sur ce premier verset delà 17e sourate: c Louange à celui qui a transporté pendant la nuit son serviteur du temple sacré de la Mecque au temple éloigné de Jérusalem, dont nous avons béni l'enceinte, pour lui faire voir nos miracles, » on a bâti la fable de ce singulier voyage de Mahomet
aa milieu des sept cieux, c'est-à-dire des sept sphères célestes dont nous avons déjà parlé.
Dans le même chapitre du Coran (92-95), Mahomet semble détruire à l'avance tous ces vains récits : c Les infidèles disent: Nous ne te croirons pas, à moins que tu ne fasses jaillir de la terre une source d'eau vive, qu'un fragment du ciel ne tombe sur nous, ou que tu n'amènes Dieu et les anges comme garants de ta parole; que tu n'aies tout d'un coup un jardin planté de palmiers et de vignes, et que tu ne fasses sortir des torrents du milieu de ce jardin; que tu ne montes aux deux au moyen d'une échelle, et que tu ne nous en rapportes un livre que nous puissions lire tous. Répondsleur. Louanges à Dieu; suis-je donc autre chose qu'un
HOMME, qu'un APÔTRE ? »
Mahomet, en s'adressant principalement à la raison humaine, comprenait la nécessité de faire entendre une voix plus puissante que la sienne ; il menaçait de la colère divine ceux qui refusaient de se convertir, et rappelait sans cesse l'exemple des peuples de Noé, d'Add et de Tbamoud, punis de leur impiété aussi bien que les Sodomites et les Madianites (S. XXII, 42; XLI, 12, etc.) ; et lorsque ses ennemis répétaient que le Coran était l'œuvre du fils d'Abdallah : « Composez donc, leur disait-il, un seul chapitre semblable, et convoquez pour cette œuvre tous ceux que vous voudrez, hormis Dieu, si vous êtes sincères. » (S. II, 21.)
On a reproché à Mahomet d'avoir admis la doctrine des décrets éternels ; mais le principe qui domine dans son livre n'est pas le fatum des anciens ni la prédestination de quelques sectes modernes. Le destin du mu-
sulman n'a rien qui puisse amortir ou glacer son courage, car ce n'est simplement que cette loi universelle qui plane sur toutes les tôles et qui met un terme à nos travaux. « 0 prophète, disaient quelques musulmans, puisque Dieu a marqué nos places d'avance, nous pouvons avoir confiance et négliger nos devoirs moraux et religieux. — Non, répondait Mahomet, non, parce que les gens heureux feront de honnes œuvres et les malheureux de mauvaises. » (S. II, 23; IV, 25; X, 27, 28, etc.) A chaque instant, il recommande à ses compagnons de persister dans le droit chemin et de mériter, par leurs actes, la miséricorde de Dieu (S. XXVIII, 91, 92, etc.). Il est certaines idées qui, mal comprises, entraînent aux plus tristes abus ; avec quelle différence le dogme du destin ne doit-il pas influer sur un peuple dégradé par la servitude ou sur des hommes qui, pleins d'ardeur et d'enthousiasme, ne respirent que guerre et conquêtes !
De ce que le Coran donne à Dieu le pouvoir de choisir ici-bas ses élus, et de marquer dans les combats ceux qui doivent vaincre ou périr, on a conclu qu'il niait entièrement la liberté et la volonté humaines, et qu'il restreignait l'homme à une indifférence passive. De ce qu'il plaçait pour les récompenses de la vie future la foi sur la même ligne que les bonnes œuvres, on a conclu qu'il prononçait l'inutilité de la vertu. Ces considérations ne sont pas justes. Mahomet admet au contraire, dans tout son livre, et la liberté de l'homme et l'action toute-puissante de sa volonté pour le bien et pour le mal. On doit aussi lui savoir gré, comme le dit très-bien M. Œlsner, d'avoir consacré, quoique à sa
manière, la croyance de l'immortalité de l'âme. Peu d'hommes sont appelés à vivre dans la mémoire de l'univers. Noire existence parait bien méprisable lorsqu'elle ne se rattache pas à quelque grande pensée d'avenir. Certainement on a raison de chasser les vaines terreurs ; mais celui-là nous rendrait un bien triste service, qui essaierait de nous démontrer que le principe qui sent, qui veut et qui juge, est dissoluble comme la substance de nos organes. L'instinct même de l'humanité plaide en faveur du spiritualisme; quand nous voyons le génie naître avec le sentiment confus de ses destinées particulières qui souvent tardent à s'accomplir, mais qui s'accomplissent à la fin, pourquoi regarder le pressentiment, en quelque sorte universel, d'une prolongation d'existence comme absolument trompeur? Gardons-nous de le combattre; l'idée de l'avenir est une des plus puissantes en morale, et il est glorieux pour Mahomet de l'avoir fait ressortir avec plus de force qu'aucun autre législateur. (S. II, 26, 45; VI, 32; XII, 57; XVI, 62, 112; XVII, 22, etc.)
En attendant le jour de la résurrection et du jugement dernier (S. LX1X, 43; LXXV, 6, etc.), les hommes sont destinés aux joies du paradis, ou bien au feu de l'enfer. Deux anges noirs aux yeux bleus, Mounkir et Nekir, les interrogent; Gabriel pèse leurs actions dans une balance assez vaste pour contenir le ciel et la terre. Le dogme des représailles est admis, à défaut d'autre réparation ; le musulman doit donner à celui qu'il a offensé une partie de ses bonnes œuvres, et, s'il n'en a pas, il est chargé d'une partie des crimes de Vautre (S. LXV, LXVI, LXXVI, etc.). Le sort qui lui
sera réservé dépendra de la prépondérance du vice ou de la vertu; mais pour les infidèles, le châtiment sera éternel; il sera moindre toutefois pour les chrétiens et les juifs que pour les sabéens, les mages et les idolâtres, et surtout les hypocrites, qui subiront les supplices les plus affreux. Les coupables sont conduits vers le pont Al-Sirat, plus étroit qu'un cheveu, plus effilé que le tranchant d'une épée, et tombent dans l'enfer, qui s'étend au-dessous, et dans lequel les moins criminels out aux pieds des souliers de feu, qui font bouillir leurs crânes comme des chaudières. Pour les vrais croyants, ils traversent l'abîme aussi vite que l'éclair et vont habiter les jardins du septième ciel ou le paradis. C'est là que l'imagination orientale se donne ample carrière dans la description de ce lieu de délices..
a Le musulman s'y trouve servi par quatçe-vingts esclaves; il y dispose de richesses et de possessions • immenses ; un printemps éternel entretient la verdure de ses jardins dont les arbres donnent au gré du maître la fraîcheur des ombrages et toutes sortes de fruits exquis; des bosquets odoriférants vous invitent à rêver au bruit d'une fontaine, si l'on aime mieux se reposer dans un pavillon de nacre, de rubis et d'hyacinthes, orné de tous les raffinements de la mollesse. Soit qu'on se promène, soit qu'on s'étende négligemment au bord d'un ruisseau qui roule ses ondes sur un lit d'ambre jaune, de diamants et d'émeraudes, ni la chaleur du jour ni les vapeurs humides de la nuit ne sauraient vous importuner. Couvert de soie et les jambes croisées sur un beau tapis, au milieu des fleurs, le serviteur de Dieu commande; à l'instant on lui apporte
un repas splendide dans des plats d'or massif; trois cents plats à chaque service ; trois cents jeunes pages qui, en défilant, semblent un collier de perles fines, portent des tasses et des vases de cristal de roche, et lui versent les breuvages du paradis, liqueurs délicieuses qui réjouissent l'âme sans égarer la raison ; soixantedouze nymphes immortelles, houris aux yeux noirs, semblables à des perles dans leur conque, obéiront à la voix du croyant, et, par leur chants, augmenteront ses délices. *
On a beaucoup reproché à Mahomet les plaisirs sensuels qu'il annonce dans son paradis ; mais il ne faut ni leur attribuer une influence qu'ils n'ont pu avoir, ni en faire pour sa religion une cause de mépris. En promettant une félicité suprême aux gens vertueux qui avoueraient sa mission, il ne pouvait oublier qu'il s'adressait à des Arabes, à des Orientaux; il devait définir le bonheur par les divers éléments qui le constituaient pour eux ici-bas. D'autres religions regardant la mort comme une dissolution purement corporelle, et supposant que l'âme seule revivra, ne pouvaient admettre que les sens fussent pour quelque chose dans les souffrances ou les joies futures. 11 n'en était pas de même du mahométisme, qui, le jour du jugement dernier, reconstruisait l'homme tout entier avec les deux principes qui le composent. Le musulman croit que Dieu, qui a tout créé, peut bien aussi faire tout revivre : il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il regarde les instruments de notre bonheur terrestre comme ceux du bonheur auquel nous sommes appelés dans une autre vie. Du reste, il faut bien dire que Mahomet n'avait
pas consulté sa seule imagination dans le plan de son paradis ; la plupart de ses tableaux sont empruntés aux Persans, aux Juifs, aux Hindous; ses houris ne sont autre chose que les Hoozani Behest dont les mages peuplent le séjour de la béatitude. S'il énumère avec complaisance les délices promises au vrai croyant, c'est surtout à la multitude qu'il s'adresse, et toutes ces merveilles avaient pour lui un sens allégorique. Il met en première ligne les jouissances spirituelles, c Le plus favorisé de Dieu, dit-il, sera celui qui verra sa face soir et matin, félicité qui surpassera tous les plaisirs des sens, comme l'Océan l'emporte sur une perle de rosée. »
Les femmes n'étaient pas, comme on l'a prétendu, exclues de la vie future; Mahomet, après avoir amélioré leur sort sur la terre par des lois dont il sera question un peu plus loin, les déclare immortelles et responsables. « Ceux qui croient et font de bonnes œuvres, quel que soit leur sexe, seront certainement élevés par nous à une destinée heureuse, et nous les récompenserons d'après leur mérite. » (S. XVI, 99; XXXIII, 29, etc.). Les plaisirs spirituels sont réservés aux femmes comme à l'élite des fidèles.
Nous venons d'exposer les principaux dogmes de la foi musulmane; nous allons maintenant dire quelques mots des préceptes contenus dans le Coran.
La prière ou namaz est le plus important devoir des croyants (S. II, 239; XX, 430; IV, 104, etc.); elle a lieu cinq fois par jour, dès l'aurore (alfedjr), à midi (alzhor), à trois heures après midi (alasr), au coucher du soleil (almagreb), à la nuit close (alacha)> et se
compose de plusieurs reka; c'est le nom qu'on donne aux sept altitudes différentes que prennent les musulmans en priant. Ils récitent d'abord le tekbir : Dieu est grand, Dieu est grand ; il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu; Dieu est grand, louange à Dieu. — Ils ajoutent: Que ton nom soit exalté, ô mon Dieu; je te sanctifie, je te loue; il n'y a pas d'autre Dieu que toi; j'ai recours à ton aide contre les embûches du démon ; — pais ils répètent le premier chapitre du Coran:
Au nom de Dieu clément et miséricordieux,
Louange à Dieu, maître de l'univers,
Le clément, le miséricordieux,
Le souverain au jour du jugement.
Nous t'adorons et nous implorons ton secours ;
Dirige-nous dans le droit chemin,
Dans la voie de ceux que tu as comblés de tes bienfaits,
Et non de ceux qui ont encouru ta colère et de ceux qui s'égarent.
Après quelques autres versets pris dans le Coran, le reka se termine par deux tekbir que séparent ces mots : t Dieu écoute celui qui le loue ; les louanges n'appartiennent qu'à Dieu. » Les fidèles prononcent jusqu'à cent reka par jour.
Une ablution avant la prière, de la décence dans ses vêtements, un profond recueillement sont imposés au musulman, dont la figure doit toujours être tournée du côté de la kéblah, c'esl-à-dire ven le temple de la Mecque (S. II, 439, 144, etc.). Cinq fois par jour le muezzin annonce à haute voix que l'heure de la prière est venue. Lorsqu'on eut élevé des tours ou minarets
au-dessus des mosquées, à partir du règne du khalife Walid, le muezzin montait au sommet de l'édifice et faisait de là son appel aux fidèles; toutefois, le musulman pouvait élever son âme au ciel en tous lieux, par une courte invocation. Mahomet ne voulait pas que les pratiques de la forme extérieure absorbassent tout le culte: «La chair et le sang des victimes, disait-il, ne montent pas jusqu'à Dieu ; c'est votre piété qui monte jusqu'à lui. » (S. XXII, 38.) t Être juste, dit-il ailleurs, ce n'est point tourner le visage pendant la prière vers l'orient ou l'occident, mais croire en Dieu et au dernier jour, aux anges, aux écritures et aux prophètes; c'est donner, pour l'amour de Dieu, de l'argent à ses parents, aux orphelins, aux nécessiteux; racheter les captifs, être assidu aux prières, faire l'aumône, tenir à ses engagements, se conduire avec patience dans les circonstances difficiles, aux temps de violence et d'adversité, être sincère et craindre Dieu, i (S. Il, 172.)
Les femmes ne devaient pas assister à la mosquée ; c elles sont mieux placées dans leur maison pour accomplir leurs devoirs religieux. » Le vendredi devint le jour de repos, le jour où l'on offrait à Dieu des prières solennelles, où le prédicateur désigné commentait le Coran; l'observation du sabbat n'interdisait pas toute occupation mondaine le reste de la journée ou les amusements admis par l'usage.
c La prière nous conduit à moitié chemin vers la Divinité; le jeûne nous mène à la porte de son palais ; les aumônes nous y font entrer. »
L'abstinence, à certaines époques de l'année, était obligatoire : < 0 croyants, le jeûne vous est prescrit, de
même qu'il a été prescrit à ceux qui vous ont précédés; craignez le Seigneur; vous jeûnerez pendant le mois de ramadhan, où le Coran vous fut envoyé du ciel; qu'il jeûne pendant ce mois, celui d'entre vous qui se trouvera au logis ; ceux qui seront en voyage ou malades le feront plus tard, pendant autant de jours. » (S. 11,179, 181, etc.)
Les charités qu'impose la loi musulmane à chaque individu sont du dixième de ses biens en terres, troupeaux ou marchandises, s'il en a la possession depuis un an ; il doit exercer l'aumône envers son prochain, sans reproches ni mauvais procédés (S. II, 265, 269, 273, etc.). f Ceux dont les largesses sont failes par ostentation, ceux-là ne tireront aucun produit de leurs œuvres; ils ressemblent à une colline rocailleuse couverte de poussière; qu'une averse fonde sur cette colline, elle, n'y laissera qu'un rocher. » (S. II, £66.) t Ceux qui dépensent leur avoir pour plaire à Dieu et affermir leurs âmes ressemblent à un jardin planté sur un coteau dont les fruits arrosés par une pluie abondante sont portés au double (S. II, 267). Les croyants doivent donner aux pauvres les meilleures choses qu'ils ont acquises, celles-là mêmes qu'ils voudraient recevoir s'ils étaient dans l'indigence (S. II, 269, 270). Louables s'ils exercent publiquement la charité, ils le seront encore plus toutes les fois qu'ils l'exerceront en secret (S. II, 273, 275, etc.). L'avarice est condamnée par Dieu qui n'aime pas voir cacher les biens qu'il a accordés (S. IV, 41). »
Indépendamment de ces règlements spéciaux de conduite morale, le Coran multiplie les exhortations à la
vertu (S. II, 85, 176, 191 ; V, 11, 12, etc.); les sentiments de bienveillance mutuelle, le mérite des intentions, le pardon des injures sont sans cesse invoqués; l'orgueil et la colère font horreur; le vice peut être dans la pensée, dans le regard. Il faut garder sa foi, même avec les infidèles ; avoir de la douceur dans les manières, de la modestie dans la tenue ; les hommes doivent prier pour ceux qui les ont offensés et non les maudire.
c Ils doivent témoigner de la bonté à leur père, à leur mère, à leurs parents, aux orphelins, aux pauvres, aux voyageurs, à leurs compagnons, à leurs clients (S. II, 77, 40, etc.). Le bien de l'orphelin est sacré. 11 faut observer strictement la justice, témoigner et juger toujours d'après les règles, même contre soi-même et contre ses proches (S. IV, 134; VI, 153, etc.). Dieu voit toutes les actions et en tient compte à ceux qui les font; il accueille avec joie toutes les bonnes œuvres et pardonne les mauvaises à ceux qui se repentent, car il est indulgent et miséricordieux. Toutefois, le repentir n'est d'aucune utilité à ceux qui commettent constamment de mauvaises actions, et qui s'écrient seulement à l'approche de la mort : Je me repens. Dieu ne châtiera pas ceux qui manqueront à un serment inconsidéré, mais ceux qui manqueront à un engagement réfléchi (S. III, 129; V, 22, 110; VI, 132, etc.). Dieu n'aime pas qu'on divulgue le mal, à moins qu'on ne soit victime de l'oppression (S. IV, 147). Malheur à ceux qui faussent la mesure ou le poids, qui en achetant exigent une mesure pleine et qui, quand ils mesurent ou pèsent aux autres, les trompent (S. LXXX1II, 1, 2, 3). L'hypo-
crisie est un crime ; il faut s'éloigner aussi bien des dehors que de l'intérieur des turpitudes (S. VI, 152; IX, 68, etc.). Celui qui n'empêche pas le péché quand il le peut en devient complice, et celui qui dirige les autres vers le bien reçoit une récompense aussi grande que celui qui leur en a fait, c Aimez-vous les uns les autres, dit le prcphète ; ne vous calomniez pas, ne vous donnez point de qualifications infamanles, ne recherchez point avec curiosité les fautes de vos semblables, et qu'aucun de vous ne parle mal d'un absent. »
Toutes ces maximes, pleines de sagesse et de bon sens, suffisent pour montrer la pureté de la morale du Coran; aucune n'est en contradiction avec celles de l'Évangile; mais on ne trouve pas dans le Coran cette résignation angélique, si utile dans les angoisses de la vie, et au milieu de contradictions nombreuses on voit Mahomet permettre de rendre le mal pour le mal, comme si les hommes n'y étaient pas déjà trop disposes.
C'était évidemment une concession faite aux mœurs et aux habitudes vindicatives de ses compatriotes, car à côté de ce verset : « Quiconque agira violemment à voire égard, agissez de même contie lui > (S. II, 190), un autre exprimait une idée contraire : « Le mal et le Lien ne sauraient marcher de pair; rends le bien pour le mal, et tu verras ton ennemi se changer en protecteur et en ami. s> (S. XLI, 34-.) Mahomet portait le joug des préjugés de son temps et de sa nation en maintenant la peine du talion (S. II, 173), admise d'ailleurs par les Juifs; c'est au reste ce qui explique
les opinions si diverses que certains critiques ont émises sur le Coran; les uns en ont fait un recueil d'impostures mêlées à quelques idées sublimes; les autres, sans tenir compte au prophète des entraves de toute espèce qui gênaient sa marche, lui ont reproché des actes que sa raison réprouvait, mais que le caractère passionné et les préventions de ceux qui l'entouraient ne lui permettaient pas de proscrire.
Les écrivains qui ont accusé Mahomet de barbarie et de lâcheté ont failli à la vérité de l'histoire, lis oubliaient certainement qu'il n'avait rien négligé pour abolir l'exécrable usage des vengeances héréditaires (S. II, 78, 79; XVI, 127, etc.), en vogue chez les Arabes, comme les duels l'ont été en Europe. Ils n'avaient pas lu à coup sûr ces versets du Coran où Mahomet condamne la coutume horrible qui autorisait le père et la mère à enterrer vives leurs filles (S. VI, 152; LXXX, 8, etc.); ils ne pensaient pas au généreux pardon qu'il octroya, après la prise de la Mecque, à ses plus mortels ennemis, à la clémence avec laquelle il exerça envers plusieurs tribus les droits rigoureux de la guerre, aux regrets qu'il manifesta de quelques condamnations trop précipitées. Ils ne réfléchissaient pas que le peuple arabe faisait de la vengeance un devoir, et donnait à chacun le droit d'immoler à sa propre sûreté ceux qui pouvaient la mettre en danger; ils ne savaient pas que Mahomet, qui avait entre les mains une immense puissance, loin d'en abuser pour satisfaire des sentiments d'une basse cruauté, s'efforça souvent de modérer ceux de ses compagnons qui se montraient coupables d'un abus de la force. Après le combat de
Beder, il repousse l'avis d'Omar qui demandait la mort des prisonniers; lorsqu'il s'agit de punir lesCoraidhites, il laisse Sad fils de Moadz, leur ancien allié, prononcer sur leur sort; il pardonne au meurtrier de son oncle Hamza, et ne refuse jamais les grâces qui lui sont demandées. Un de ses plus braves généraux, le fougueux Khaled, n'avait pas su abjurer, en se convertissant à l'islamisme, l'esprit féroce et indomptable des temps de l'idolâtrie; il lui arriva, pour venger la mort d'un de ses parents, de décimer une tribu entière, la tribu des Djadhima. Son action fut blâmée par tous les musulmans. Mabomet, quand il l'apprit, se hâta de désavouer hautement son lieutenant : c Grand Dieu, dit-il en levant les mains au ciel, je te prends à témoin que je suis innocent d'une action si indigne. » Les compagnons de Khaled se détournèrent de lui; ils lui reprochèrent tous, par la bouche de l'un d'entre eux, de déshonorer leur cause et de les ramener à l'état sauvage, tant le prophète était loin de celte cruauté froide dont il voulait inspirer l'horreur et le mépris à ceux qui l'écoutaient.
Il n'est pas plus exact de dire qu'il avait souvent donné des preuves de lâcheté, parce qu'au commencement de la journée de Beder on raconte qu'il fut saisi d'un léger tremblement. Que de fois n'avail-il pas exposé sa vie pour le triomphe de sa cause pendant son premier séjour à la Mecque! A l'affaire du mont Ohud, renversé de cheval dans un trou profond, blessé au front, à la joue, les dents de devant brisées, il combat encore. Renversé une seconde fois, le visage déchiré par les anneaux de son casque, il conserve son sang-
iOO LIVRE II, CHAPITRE III.
froid, soutient par ses paroles le courage de ses amis et échappe ainsi à une mort certaine. Au combat d'Honaïn, sa voix et son exemple décident la victoire. Tout le monde, il est vrai, a su rendre hommage à la force de sa volonté, à la puissance de son caractère, à son éloquence, à son talent poétique et à sa simplicité. On sait que jusqu'à la fin de ses jours il ne se départit point du genre de vie et de la frugalité que la pauvreté du désert impose à ses habitants. Malgré ses richesses, malgré son immense autorité, il ne prit jamais le ton d'un souverain. Entouré de ses amis et de ses parents qui lui servaient à la fois de gardes et de courtisans, il fut toujours le vrai scheik arabe. Le sceau du prophète imposait l'obéissance, aussi bien que les décrets du roi des Perses ou les édits de l'empereur de Constantinople.
Affable, égal avec tous, Mahomet amenait dans sa maison des pauvres pour partager ses repas. Tous ceux qui voulaient l'interroger trouvaient près de lui un accueil bienveillant et facile. Sa figure mâle et colorée prenait alors un air de douceur qui enchantait ses interlocuteurs. Ne se lassant jamais des discours qui lui étaient adressés, il parlait peu, à son tour, sans que ses paroles respirassent l'orgueil ou la supériorité. Toutefois, il inspirait le respect et savait mériter la considération que sa qualité d'apôtre de Dieu lui assurait de la part de tous les croyants.
Mahomet se montra politique très-adroit en conservant quelques usages anciens auxquels la multitude n'aurait point renoncé sans opposition. Il admit certaines cérémonies sabéennes, comme le pèlerinage de
la Kaaba, et, relativement au rit extérieur; il se rapprocha plus des juifs que des chrétiens. Le * maintien d'institutions répandues depuis longtemps en -Arabie était nécessaire à la réalisation de ses projets.
L'homme dont le spectacle de la nature forme la raison, et qui apprend en la considérant à s'élever jusqu'à son créateur, sent naître en lui, avec le sentiment religieux, le besoin d'exprimer au dehors, par des actes et des paroles, la pensée qui a mûri au fond de son cœur. Quiconque aspire à créer une religion doit donc en même temps créer des symboles pour la rendre visible et palpable; celui-là surtout est appelé à le faire, qui s'adresse à un peuple distingué des autres par des traits tout à fait caractéristiques. 11 doit lui donner certaines formes originales que celui-ci est intéressé à garder, parce qu'elles deviennent ainsi le signe de sa nationalité.
i L'établissement des mosquées, la voix du muezzin, les génuflexions, l'observation des mois sacrés, le pèlerinage de la Mecque et d'autres prescriptions qui touchent de plus près à l'hygiène publique, devaient trouver un assentiment général parmi les Arabes. Le retour si fréquent de la prière souleva seul des résistances; cette institution pénible, mais infiniment importante, puisque jour et nuit et sans relâche elle ramène le musulman au sentiment de sa religion, excita des rébellions très-violentes, puis l'on se fit à ce régime, comme le soldat s'habitue à la discipline. Etablissant un rapport soutenu avec une divinité abstraite et sévère, qui n'accordait rien aux sens, mais beaucoup à l'imagination, la prière imprima à l'islamisme l'ardeur fana-
tique, 1'austérfté sombre et la morgue religieuse qu'on remarque-dans ses sectateurs. Celte institution le maintient safts autels, et le dispense de prêtres pour garantir sliSurée. »
tes mois sacrés étaient de véritables trêves de Dieu; ifs avaient de tout temps épargné bien du sang en interrompant des guerres sanglantes. Mahomet devait-il paralyser pour l'avenir ce que cette coutume avait d'utile? Certainement non. Il eut donc raison de ne pas la détruire et de lui donner une nouvelle force par sa consécration. Il fit toutefois une exception au sujet des idolâtres : « Le nombre des mois, disait-il, est de douze devant Dieu. Quatre de ces mois sontsacrés ; c'est la croyance constante. Pendant ces mois (schoual, dzou'lcadeh, dzou'l-hedjeh et moharrem), n'agissez point avec iniquité envers vous-mêmes ; mais combattez les idolâtres dans tous les mois, de même qu'ils vous combattent à toutes les époques de l'année, et sachez que Dieu est avec ceux qui le craignent. » (S. IX, 36.) La conservation du pèlerinage de la Mecque eut aussi une raison politique. Les anciens temples chez les sabéens n'étaient, à proprement parler, que des places de commerce où l'on attirait la foule par toutes sorles d'indulgences. Le pèlerinage de la Kaaba rapportait beaucoup d'argent aux Mecquois, et il ne fallait pas les indisposer. Omar interdit l'approche du temple aux infidèles; mais des fêtes religieuses continuèrent d'y faire affluer les négociants, comme jadis elles les appelaient à Siwah et à Axum. Mahomet n'eut garde de proscrire un usage qui servait ses desseins secrets. «Nous t'avons donné, fait-ii dire à Dieu, la révélation,
un livre arabe, afin que lu avertisses la mère des cités (c'était le nom de la Mecque) et les peuplades d'alentour du jour de la réunion. » (S. XLII, 5). Si Mahomet, qui avait besoin d'une capitale pour rattacher à un centre commun tous ceux qui appartenaient à la race arabe, s'était établi dans une autre ville, à Médine, par exemple, il eût mis face à face dans la péninsule deux intérêts opposés dont la lutte eût été éternelle. Il comprit que, sous peine, d'insuccès, il fallait rallier la Mecque à sa religion. C'est pourquoi, malgré le danger qu'il y avait pour lui à tromper ainsi les habitants de Médine, qui en l'accueillant chez eux avaient compté qu'il assurerait à leur ville le rang de métropole, il fit du temple de la Kaaba un point de ralliement universel et maintint le pèlerinage avec toutes les observances rituelles que le temps avait consacrées. Il ne faut pas d'ailleurs oublier que chaque peuple a ses goûts et ses penchants, et l'Arabe aime toute espèce de cérémonial; il suffit, pour s'en assurer, de lire les récits des voyageurs qui parlent de la manière dont il exerce l'hospitalité et reçoit les étrangers dans sa demeure.
On a vu plus haut que Mahomet distinguait la visite des lieux saints, omrah, qui pouvait se faire dans tous les mois de l'année, du grand pèlerinage, al-haddj, dont un usage immémorial avait fixé la célébration au dixième jour de dzou'l-hedjeh, douzième mois de l'année. (S. 11, 162, 193, etc.)
Le récit du pèlerinage qu'il accomplit en 632, tel que le rapporte M. Caussin de Perceval, fait très-bien connaître les rites imposés au vrai croyant. Mahomet partit le 25 de dzou'l-cadeh (23 février 632), suivi de
quatre-vingt-dix mille hommes, quelques-uns disent de cent quatorze mille; il menait avec lui ses femmes renfermées dans des litières, et un grand nombre de chameaux destinés aux sacrifices et ornés de festons.
Il passa la première nuit à Dzou'l-Holayfa. Là, comme il avait fait en deux occasions précédentes, il se constitua dans l'étal pénitenciel â'ihram, opposé à l'état d'ihlal, qui consistait à reprendre les habitudes ordinaires de la vie. Tous les musulmans l'imitèrent et prononcèrent avec lui la prière telbiye : t Me voici devant toi, ô mon Dieu! à toi appartiennent la louange, la grâce, la puissance; tu n'as pas d'associé. > Il continua ensuite sa roule vers la Mecque. Il était vêtu de deux pièces d'étoffe, dont l'une, izar, lui enveloppait la parlie inférieure du corps; l'autre, rida, lui couvrait la poitrine et les épaules.
Arrivé à la Mecque, le malin du quatrième jour de dzou'l-hedjeh (3 mars 632), il se rendit immédiatement à la Kaaba, baisa respectueusement la pierre noire, et fil les sept tournées (tawaf) autour du temple, les trois premières d'un pas précipité, et les aulres plus lentement. Après avoir récité une prière près du makam-ibrahim, il revint baiser de nouveau la pierre noire; puis, sortant de l'enceinte du temple, il alla prier sur la colline de Safa, et termina la journée par le sat, c'est-à-dire en parcourant sept fois l'espace compris entre cette colline et celle de Marwa. S'adressant ensuite à tous les musulmans qui avaient formé son cortège, il leur dit: « Que ceux d'entre vous qui n'ont point amené de victimes reprennent l'état d'ihlal et fassent de leur voyage une simple visite, omrah. » On
obéit, quoiqu'à regret, et les femmes elles-mêmes durent renoncer au grand pèlerinage. Le prophète et un petit nombre de ses disciples, qui avaient conduit avec eux des victimes, demeurèrent seuls en état d'ihram.
Sur ces entrefaites, Ali, revenant de l'Yémen, parut à la Mecque ; il était en état d'i/iram, et avait amené quelques chameaux destinés à être sacrifiés pour le prophète; mais il ne s'était point pourvu de victimes pour lui-même. Mahomet partagea avec lui les chameaux qu'il devait immoler,, et lui permit de faire le haddj.
Le 8 de dzou'l-hedejh (7 mars), Mahomet, entouré de la foule du peuple qui se pressait autour de lui, se transporta dans la vallée de Mina, où une tente lui fut dressée; il y fit les cinq prières, c'est-à-dire qu'il s'y arrêta jusqu'au lendemain matin, 9 de dzou'l-hedjeh, puis, lorsque le soleil fut levé sur l'horizon, il monta la chamelle Coswa et s'achemina vers le Djebel-Arafàt.
Placé sur une plate-forme de cette montagne, et sans descendre de sa chamelle, il adressa au peuple une allocution. Après chaque phrase, il faisait une pause, el les mots qu'il avait prononcés étaient répétés d'une voix retentissante par le Coréischite Rabia fils d'Ommïàh fils de Khalaf. Lorsqu'il eut achevé son discours, il mit pied à terre, fit la prière de midi, puis celle de ïasr, et, remontant sur sa chamelle Coswa, il alla faire une station dans un autre endroit du mont Arafdt, nommé EssaUharat. Ce fut là qu'il annonça le verset du Coran où Dieu dit : a Aujourd'hui, j'ai terminé l'édifice de votre foi religieuse. » Au coucher du soleil, il se rendit à Mouzdélifa, où il fit la prière du magreb et passa la nuit.
Le lendemain, 40 de dzou'l-hedjeh (9 mars 632), après la prière de l'aurore, il fit une station au lieu nommé A l-Mcch ar-al-Haram, puis il traversa à la hâte le vallon appelé Bathn-Moliassar, et entra dans la vallée de Mina. En passant près de certains endroits où le démon s'était, dit-on, montré à Abraham, il lança contre chacun de ces endroits (Djamra) sept petits cailloux, et gagna la tente qui était dressée pour lui depuis l'avant-veille. Alors il se fit amener les chameaux destinés au sacrifice; il en immola de sa main soixante-trois, et donna la liberté à soixante-trois esclaves, nombre égal aux années de son âge, comptées en années lunaires; trentesept autres chameaux furent immolés par Ali.
Après ce pompeux sacrifice, le prophète appela un barbier qui lui rasa la tète, en commençant par le côté droit : ses cheveux, à mesure qu'ils tombaient sous le rasoir, étaient répartis entre ses disciples. Pendant ce temps, une partie de la chair des victimes avait été apprêtée; Mahomet en mangea avec Ali, en envoya à ses femmes, et ordonna de distribuer le reste aux assistants. Enfin il retourna à la Mecque, récita la prière de midi, et fit ensuite le tawaf autour de la Kaaba, avant de rentrer dans son logis.
Telle est la relation que les historiens nous ont laissée de ce pèlerinage; ils le nomment pèlerinage de renseignement (haddjet-al-belagh), parce que le prophète, par son exemple et ses discours, enseigna et fixa tous les rites dont cet acte de dévotion doit se composer : on l'appelle aussi haddjet-al-islam, comme ayant été le seul que Mahomet ait accompli après la propagation de sa doctrine, et comme avant complété l'œuvre de l'ins-
lilution delà religion musulmane. Enfin, on le nomme plus communément le pèlerinage d'adieu, haddjet-alwidh, parce que Mahomet sembla, en celte occasion, faire ses adieux aux musulmans et à la Mecque, sa patrie, qu'il voyait en effet pour la dernière fois. Chaque année, de tous les pays musulmans, des caravanes de pèlerins se dirigent vers la Mecque; dès qu'ils ont atteint le territoire sacré, ils se purifient par une ablution, prennent Virham, et prononcent à haute voix cette prière : t Mon Dieu ! c'est ici la région sainte ; j'accomplis les prescriptions de ton culte; ta parole est la vérité même ; celui qui entre dans ton temple y trouve son salut : ô mon Dieu î préserve du feu ma chair et mon sang, et sauve-moi de ta colère au jour de la résurrection de tes serviteurs. » Ils se rendent ensuite à la Kaaba, à quelque heure que ce soit du jour ou de la nuit, et s'arrêtant devant la pierre noire enchâssée dans la muraille, ils disent : a 0 mon Dieu ! je crois en toi et en ton livre ; je crois en ta parole ; je crois en ta promesse; j'observe les pratiques et les œuvres de ton prophète. Ce temple est ta maison, ta demeure, ton sanctuaire; c'est le séjour du salut ; j'ai recours à toi : sauve-moi des feux de l'éternité. » Ils baisent alors la pierre noire et commencent les tavmfs, comme Mahomet leur en a donné l'exemple.
Nous avons parlé des ablutions exigées par la loi musulmane, avant la prière, pendant le pèlerinage de la Mecque, etc. En traversant les déserts, où l'eau manque, l'Arabe devait se répandre sur le corps du sable fin. Mahomet recommandait ces différentes lustrations, parce qu'elles sont essentielles à la santé dans les pays
chauds, et en faisant d'un précepte d'hygiène une règle invariable, il rendait un service véritable à sa nation • (S. IV, 46; V, 8, 9).
Le môme esprit de sagesse le portait à défendre certaines viandes malsaines et les liqueurs fermentées. « Les animaux morts, le sang, la chair de porc, tout ce qui a été tué sous l'invocation d'un autre nom que celui de Dieu, les animaux suffoqués, assommés, tués par quelque chute ou d'un coup de corne, ceux qui ont été atteints par une bête féroce, à moins que vous ne les ayez purifiés, ce qui a été immolé aux autels des idoles, tout cela vous est interdit. Dans le vin comme dans le feu, il y a du mal et des avantages pour les hommes; mais le mal l'emporte sur le bien qu'ils procurent; abstenez-vous-en, vous serez heureux. » (S. II, 168, 216 ; V, \, 4, 6, 90; VI, 145; XVI, 116, etc.) On a beaucoup disserté sur ces textes du Coran, et l'on a dit avec raison que l'interdiction du vin était une'loi du climat de l'Arabie. Mahomet ne faisait que consacrer un usage déjà ancien dans la péninsule. Il était seulement difficile de l'introduire chez des peuples que la conquête soumettait à l'islamisme, et qui devaient conserver leurs habitudes et leur manière de vivre. C'est sur de semblables questions que s'exerçait particulièrement la subtilité des docteurs musulmans; ils allèrent jusqu'à prétendre que le prophète avait condamné uniquement l'abus du vin. N'avait-il pas dit : <r Mangez et buvez, mais sans excès, car Dieu n'aime point ceux qui commettent des excès? » (S. V, 94; VII, 29.) Certes, pour des gens qui ne voulaient point se conformer à ce sage précepte, il valait mieux une prohibition absolue.
Il en était de même du jeu, qui engendre les violences et qui ruine les familles; le législateur avait raison de le proscrire. Il était fait une exception pour les amusements qui délassent l'esprit, et l'iman le plus rigide n'aurait pas osé proscrire les échecs (S. II, 216; V, 92, 93).
On-'voit, par ce qui précède, que le Coran donne souvent lieu à des interprétations très-diverses, et qu'il faut se garder de prendre à la lettre certaines prescriptions de Mahomet, ou de lui attribuer de prétendues innovations dont il n'était pas l'auteur. La plupart du temps, il ne faisait que maintenir des usages tellement enracinés dans son pays, qu'il eût été insensé de vouloir les détruire. C'est ainsi que le rit de la circoncision, qu'on trouve établi dans les temps les plus anciens, con-, tinua d'être une règle obligatoire pour tous les musulmans. C'est ainsi que la polygamie resta généralement admise (S. H, 226 et suiv. ; IV, 3 et suiv.j. Ce serait une très-grande injustice que d'accuser Mahomet de la triste condition des femmes de l'Orient; il s'attacha, au contraire, à l'adoucir. Les femmes arabes sont complètement développées avant d'avoir atteint l'âge de raison ; elles dépérissent rapidement et semblent condamnées par la nature elle-même à un état d'infériorité et de dépendance qu'on ne saurait contester. Mahomet réduisit â quatre le nombre des femmes légitimes: c'était déjà un progrès; il conseilla même, comme un acte louable, de se borner à une seule. S'il dérogea lui-même à la loi qu'il venait d'établir, ce fut surtout par des raisons politiques : ses alliances lui assuraient l'obéissance de nombreuses tribus.
Le Coran, véritable code civil des musulmans, releva l'état de la femme, bien loin de l'amoindrir. Au temps du paganisme, les filles n'héritaient point de leurs parents ; Mahomet leur assigna la moitié de la part de leur frère. Il maintint l'autorité du mari, mais en déclarant que la femme avait droit à des égards et à la protection de son époux. Il voulut que les veuves ne fissent plus partie de la succession du père de famille ; elles devaient recevoir tout ce qui leur était nécessaire pendant un an, reprendre leur mahr ou don nuptial, et obtenaient une partie des biens laissés par le défunt (S. IV, 8, 14, etc.).
Rien n'est plus touchant que les soins dont Mahomet entourait l'enfance; il avait proscrit l'affreuse coutume qui permettait aux parents d'enterrer leurs filles vivantes, et se préoccupait sans cesse du sort des orphelins (S. II, 77; IV, 2; VI, 153; XC, 14 et 15, etc.); il trouvait, dans les caresses des petits enfants, la plus douce jouissance qu'il est donné à l'homme d'éprouver. Un jour, pendant la prière, Hosséin fils d'Ali monta sur son dos. Sans s'inquiéter des regards des assistants, il attendit patiemment qu'il plût à l'enfant de descendre. D'un autre côté, quelle délicatesse de sentiment lorsque Mahomet parle de l'amour maternel et de la piété filiale! quel hommage pour les femmes que ces simples paroles : Un fils gagne le paradis aux pieds de sa mère! Il y aurait, sur ce sujet, un charmant chapitre à extraire de la vie de Mahomet.
Le mariage des musulmans n'était point accompagné d'actes solennels ; il suffisait du consentement mutuel devant témoins. Le mariage était prohibé à certains de-
grés; on lit dans le Coran: « N'épousez pas les femmes qui ont été les épouses de votre père ; n'épousez pas votre mère, vos filles, vos sœurs, vos tantes, vos nièces, vos nourrices, vos sœurs de lait, ni les mères et les filles de vos femmes, ni les épouses de vos fils, ni les deux sœurs. » (S. Il, 220,235; IV, 26, 27, etc.)
Le divorce était autorisé (S. II, 226 et suiv.), mais assujetti à des formalités qui permettaient de revenir sur une résolution irréfléchie ou précipitée : il fallait, pour qu'il fût irrévocable, trois déclarations successives a un mois de distance ; de plus, une femme divorcée ne pouvait être rappelée par son mari qu'après avoir épousé un autre homme et divorcé de nouveau, mesure Irës-sage qui rendait les séparations plus rares. La femme n'avait droit de recourir au divorce que dons le cas de mauvais traitement ; elle n'obtenait pas alors les avantages que la loi lui accorde lorsqu'elle est répudiée par son mari (S. II, 226, 227, 230).
L'adultère était sévèrement puni (S. IV, 19, 30; XVII, 34) chez les anciens Arabes : on élevait autour des coupables une enceinte de mur, et on les laissait mourir de faim. Mahomet décida que la femme serait lapidée; que l'homme, s'il était marié, subirait le même supplice, e! dans le cas contraire serait banni ou condamné à recevoir cent coups de fouet; il fallait quatre témoins pour constater le crime. Mahomet ne négligeait rien d'ailleurs pour arrêter les progrès du libertinage. Dans le vingt-quatrième chapitre du Coran, intitulé la lumière, il donne aux croyants d'excellents conseils ; il leur recommande une tenue pleine de réserve ; il règle leur maintien en présence de leurs serviteurs, de leurs
enfanls, de leurs père et mère, et cela avec une bienveillance patriarcale qui se mêle heureusement au ton ferme et imposant du législateur.
On a dit que Mahomet consacrait en quelque sorte les vengeances héréditaires, en admettant le droit de représailles (S. II, 77; IV, 94). Sans contredit la substitution de la justice privée à la justice publique est un terrible fléau; les anciens Arabes considéraient la ruse, la trahison, le meurtre même, comme légitimes lorsqu'il s'agissait de venger le sang versé. Mahomet ne dut songer qu'à combattre l'excès du mal ; il essaya d'introduire l'usage de la compensation en argent, et ne fut point écouté. La famille offensée conserva seule le droit de punir ou de pardonner.
Les peines portées contre le vol (S. V, 42) peuvent aussi paraître exagérées. Les coupables avaient les mains coupées, et lorsqu'il s'agissait d'une attaque sur le grand chemin, la main droite et le pied gauche. Les docteurs musulmans créèrent à cette règle de nombreuses exceptions, et cherchèrent à adoucir ce qu'une semblable législation avait de barbare. Mahomet voulait inspirer une terreur salutaire à ceux qui convoitaient le bien d'autrui ; il se montrait sans pitié pour toute espèce de fraude et de prévarication; il condamnait expressément l'usure (S. II, 270; III, 125, etc.); il avait ordonné, comme on l'a vu plus haut, que le débiteur ne rendrait jamais que le capital reçu ; le Coran ne voit dans le prêt à intérêt qu'un abus indigne fait de sa richesse par l'homme opulent. « L'argent, y est-il dit, que vous donnez à usure pour le grossir avec le bien des autres, ne grossira pas auprès de Dieu ; ceux
qui dévorent le produit de l'usure se lèveront au jour de la résurrection comme celui que Satan a touché de son contact, et cela parce qu'ils disent : L'usure est la même chose que la vente. Dieu a permis la vente, et il a interdit l'usure. *
Il ne faudrait pas croire cependant que Mahomet favorisât les débiteurs d'une manière exclusive et contraire aux lois de la justice; il veut qu'ils remplissent fidèlement leurs engagements. Non seulement il refuse de prier pour ceux qui ne se sont pas acquittés de leur vivant, mais il les menace des peines éternelles (S. II, 280; III, 68, 71, etc.). Il ordonne que les contrats soient faits par écrit et devant témoins, déclare nulles les ventes entachées de fraude, et défend expressément le monopole et les accaparements, c II n'y a pas de plus grand crime, avait dit avant lui Zoroaslre, que d'acheter du grain et d'attendre qu'il soit devenu cher pour le vendre à un prix plus élevé. »
Les témoins sont obligés de faire leur déposition dès qu'elle est requise ; lorsqu'il s'agit de peines corporelles, ils peuvent s'abstenir : « Dieu, dit le Coran, dans ce monde et dans l'autre, tirera un voile sur les fautes de celui qui cachera les vices de son frère. > (S. IV, 134 ; V, 11, etc.) Deux témoins suffisent pour constater le fait en matière criminelle, excepté pour le cas d'adultère; en matière civile, deux hommes ou un homme et deux femmes peuvent décider la question. Le faux témoignage est justement flétri.
Ce qu'on peut avec raison reprocher à Mahomet, c'est d'avoir maintenu l'esclavage en Arabie. Nul n'aurait enfreint sa loi, à l'époque de sa puissance, s'il avait dé-
claré libres ceux qui faisaient profession de foi musulmane; il dit bien quelque part: a Les croyants sont tous frères, » mais ailleurs il parle d'hommes et de femmes esclaves, et règle même les devoirs que leur possession impose à leurs maîtres; sa bonté, toutefois, s'efforce d'alléger leur sort. L'affranchissement est, de la part des croyants, une des réparations les plus agréables à Dieu (S. XVI, 73; XXIV, 33, etc.).
Mahomet ne s'est pas contenté de régler dans le Coran les rapports des musulmans entre eux; il a réglé aussi ceux qu'ils devaient avoir avec les infidèles. Ces derniers sont séparés en deux classes : d'un côté ceux qui croient en Dieu et au jugement dernier, tout en refusant d'ajouter foi à la mission du prophète; de l'autre ceux qui adorent les idoles et révoquent en doute la résurrection des morts. Pour ceux-ci comme pour les apostats et les schismatiques, il est du devoir de tout bon musulman de les combattre jusqu'à ce qu'ils embrassent l'islamisme, et de les tuer s'ils refusent de se convertir. Quant aux autres, il n'est pas besoin d'user de violence à leur égard ; il suffit de n'avoir aucune liaison de famille et de ne pas contracter avec eux d'alliance trop étroite. Du reste, s'ils menacent, il faut leur faire la guerre. Toute guerre est sainte contre les ennemis de Dieu et du prophète, autant qu'elle est impie entre les peuples croyants ; quand elle est déclarée, on doit la poursuivre avec ardeur et courage, car la religion est en péril, et Dieu veut avant tout que ses serviteurs assurent son triomphe, t Les fidèles qui resteront dans leurs foyers sans y être contraints par la nécessité ne seront pas traités comme ceux qui combattront dans le sentier de
Dieu, avec le sacrifice de leurs biens et de leur personne. Dieu a assigné à ceux-ci un rang plus élevé qu'à ceux-là. » (S. IV, 97.) Ces paroles avaient pour bat d'exciter le fanatisme guerrier des Arabes. Comme les armes étaient devenues pour Mahomet le plus puissant moyen de propagation, et que les vicissitudes de la guerre devaient être celles de sa religion, il était pour lui de la plus urgente nécessité d'y engager tous ceux qui se joignaient à lui et à qui l'espoir d'un riche butin ne suffisait pas. Plus tard, quand sa religion fut assise dans l'Hedjaz, il lui fallut trouver un emploi à l'esprit guerrier dont il avait animé les tribus : s'il ne les avait poussées contre l'étranger, elles se seraient tournées contre elles-mêmes, et Mahomet, au lieu d'être le bienfaiteur de son pays, en eût été le plus funeste ennemi. 11 fut donc forcé, dans l'intérêt même de sa cause, d'exciter l'ardeur belliqueuse des Arabes; cela lui fut toujours facile, car il savait manier les ressorts du cœur humain. Crainte, espérance, courage, désir de vaincre, ardeur de mourir, il inspirait à tous ces divers sentiments selon les besoins du moment. Si les chapitres du Coran révélés à la Mecque respirent le langage de la tolérance, il n'en est plus de même à Médine : f Le musulman devient un soldat au service de Dieu qui lui a donné le monde en partage, et s'enrôle par conscience ; le maniement des armes est pour lui un acte de religion qu'il ne saurait bien remplir sans s'y dévouer entièrement ; une fois sous les drapeaux, il ne peut refuser de combattre, même en duel, lorsque le chef l'ordonne ; la désertion ou le refus de contribuer aux frais de la guerre sainte est mis au rang des crimes
les plus odieux, t (S. IV, 73, 79, 103; IX, 38, 39, elc.) En cas d'attaque de la part des infidèles, il est du devoir d'un musulman de quitter à l'instant ses affaires particulières, et sans attendre aucun ordre de venir de la distance de trente lieues secourir le point menacé ; il n'y a que les enfants, les fous et les furieux qui soient dispensés de combattre; tous les autres individus, libres ou esclaves, hommes ou femmes, sains ou malades, aveugles ou estropiés, sont obligés de concourir de leur mieux à la défense commune, et de résister individuellement jusqu'à la dernière extrémité à un ou plusieurs ennemis; une femme est coupable si elle ne préfère pas la mort au sacrifice de son honneur. » La sévérité de ces ordonnances n'est adoucie par aucun privilège, car pour avoir le droit de rejoindre l'armée, il faut auparavant payer ses dettes, pourvoir au sort de sa famille, être approvisionné et équipé pour la campagne. L'extrême frugalité des Arabes, qui n'ont besoin que de quelques livres de dattes ou d'orge grillée pour leur subsistance de deux mois, fut une des causes de leur supériorité. Chez eux, la vie des camps prend un caractère grave et sérieux. Les jeux de hasard, les passetemps frivoles, les conversations oiseuses et profanes sont défendus au soldat; un sujet de morale, la probité, la piété, la crainte de Dieu doivent être la base de tous les entretiens ; au milieu du fracas des armes on se livre aux exercices du culte ; les intervalles de l'action sont employés dans les prières, dans la méditation et dans l'étude du Coran. La dévotion armée de ces braves exclut toute idée d'excès ; l'usage du vin est puni avec rigueur. Un jour des soldats qui se sont
enivrés en secret sollicitent eux-mêmes la correction que la loi leur inflige. On n'admettait pas indistinctement tout volontaire ; la conduite et les sentiments de chacun étaient scrutés avec soin. Quelle peine Abou-Sophian se donne pour obtenir la faveur de marcher contre les Grecs ! Il déplore ses erreurs passées. La gloire qui doit s'attacher aux drapeaux musulmans convertira les plus incrédules.
L'enthousiasme guerrier s'empare même des femmes ; non seulement ces nouvelles Amazones contribueront au triomphe de l'islamisme, mais elles auront encore le devoir de percer de leurs flèches et de passer au fil de l'épée tout musulman qu'elles verraient fuir.
« Le paradis est devant vous et l'enfer derrière. » Avec ces seuls mots, on obtenait des troupes des prodiges de valeur. Elles savaient de leur prophète qu'on n'évite pas sa destinée, et qu'on ne meurt pas pour la foi; que c'est vivre dans l'éternité que de périr pour elle. La loi du butin contribuait aussi à entretenir l'esprit militaire (S. VIII, 1 et suiv.; LIX, 6, etc.); les quatre cinquièmes étaient attribués à l'armée ; le dernier cinquième était réparti de manière à intéresser à la guerre les individus d'ailleurs les plus pacifiques. Il en revient quelque chose aux juges, aux moralistes, aux poètes, aux gens de lettres, aux maîtres d'école, aux veuves, aux orphelins, et même aux étrangers manquant des moyens nécessaires pour retourner dans leur pays, et qui dès lors n'y reviennent que pour célébrer la gloire et la munificence des Arabes.
On voit par le tableau qui précède que le Coran semble avoir tout prévu : affaires religieuses, questions
civiles, organisation militaire, rien n'est omis dans l'œuvre de- Mahomet. L'autorité de chef politique et celle de grand-prêtre se trouvent réunies dans la même main; au-dessous, point de hiérarchie, point de caste sacerdotale, aucune classe privilégiée. C'est là un caractère fort remarquable de la nouvelle société inaugurée par le fils d'Abdallah et qu'on ne saurait trop faire ressortir. Le gouvernement n'a d'autre devoir que d'appliquer la loi écrite ; toute personne peut être appelée à dire les prières publiques et à faire des prédications dans la mosquée. Les hommes les plus éclairés sont chargés, sous différents titres, de rendre la justice en prenant le Coran et les traditions pour base de leurs décisions; ils ne doivent jamais accepter ces fonctions délicates que comme contraints et forcés; c'est la plus grande preuve de dévoûment à la chose publique que de remplir la charge de cadi (juge), et Mahomet, en traçant les devoirs attachés à cette magistrature, complète admirablement la nouvelle législation des Arabes.
Nous avons exposé les caractères principaux qui font du Coran une œuvre originale, quoi qu'en aient dit plusieurs historiens qui, pour y avoir lu des préceptes et des récits de la Bible, se sont empressés d'affirmer qu'il n'en était qu'une ébauche imparfaite. En le composant, le but de Mahomet n'était ni de donner à l'humanité une morale supérieure à celle de l'Évangile ou d'imposer un code uniforme à toutes les nations de l'Orient, ni de restreindre le sentiment religieux dans des limites immuables et éternelles ; ce n'est donc pas d'après ces divers points de vue qu'il faut l'apprécier. Il devait rattacher à un centre commun toutes les tri-
bus de l'Arabie, les unir sous une même domination, créer entre elles une solidarité d'intérêts assez forte pour leur faire abandonner leur esprit égoïste d'indépendance locale, les habituer à obéir aux mêmes lois, de sorte qu'elles déposassent facilement leurs haines privées et travaillassent ensemble à hâter leur civilisation. Ainsi considéré, le Coran diffère entièrement du Nouveau et de l'Ancien Testament, auquel on s'est efforcé de le comparer. Il peut sans plagiat emprunter à l'un sa morale, à l'autre sa législation; il sera à coup sûr une œuvre utile, si ses préceptes et ses lois satisfont les peuples de l'Arabie, pourvu toutefois qu'ils ne violent aucune des grandes vérités rationnelles. Or, bien loin qu'on puisse reprocher à Mahomet d'avoir manquéà aucune de ces grandes vérités, il les proclame hautement et y rappelle tous ceux qui semblent s'en écarter. Ensuite, dans tous les dogmes, dans tous les préceptes, dans toutes les cérémonies, dans toutes les menaces, dans toutes les espérances que renferme son livre, il n'y a rien qui ne soit en parfaite harmonie avec les instincts de la race arabe. Le Coran devait donc atteindre le résultat auquel il était destiné; répondant à la fois aux besoins moraux, religieux, sociaux d'une nation à demi-barbare, résumant toutes les institutions de nature à la rendre puissante et éclairée, il fut accueilli par elle avec empressement. Émerveillée du génie qui l'avait dicté, elle l'adopta, mais commit une grande faute en se privant du droit d'y apporter les changements que le temps rend toujours nécessaires. Elle se condamnait ainsi à rester plus tard en arriére ; et en forçant les peuples de l'Occident de se soumettre à des. règles antipathiques
à leurs idées et à leurs habitudes, elle devait trouver des barrières insurmontables et se heurter vainement contre un mur d'airain. Cette conséquence de l'application fâcheuse des lois du Coran à des nations si diverses ne pouvait apparaître que plus lard, et Mahomet ne l'avait pas pressentie.