PREMIÈRE LETTRE A M. DE HUMBOLDT
En vous offrant la seconde partie du traité d'astronomie d'OIoug-Beg, je rends un juste hommage au génie universel qui a contribué aux plus brillantes conquêtes de la science et de l'érudition modernes, et à la réhabilitation de l'école de Bagdad.
Vingt ans se sont écoulés depuis la célèbre lettre de Schlegel à sir James Mackintosh (1), destinée à produire, disait-on, une véritable révolution dans les études orientales. C'était vers l'Inde que la science allait porter désormais ses investigations ; l'Inde, cette terre à peine explorée, qui nous cachait d'inestimables trésors, et dont « la connaissance répandue en Europe avait reçu depuis cinquante ans des accroissements plus considérables que pendant les vingt et un siècles qui nous séparaient d'Alexandre le Grand. »
Quel tableau l'illustre écrivain ne nous traçait-il pas de la littératuie indienne, « delà beauté et de la structure admirable du sanscrit ; de son aptitude aux emplois
(1) A.-W. de Schlegel, Réflexions sur l'étude des langues asiatiques, etc. Bonn et Paris, 1832.
les plus nobles que l'homme puisse faire du don divin de la parole; de la perfection de i'écrilure, par où il se dislingue si avantageusement des langues dites sémitiques; de ces systèmes de métaphysique dont les spéculations sont si anciennement indigènes dans l'Inde, que la langue même en est profondément empreinte; de la mythologie, ce labyrinthe de fictions merveilleuses, mélange bizarre, toujours curieux, quelquefois sublime, d'idées cosmogoniques, d'allégories et de traditions héroïques! y> Dans la poésie des Indiens brillait une sensibilité délicate, une grande élasticité morale, un essor constant de l'imagination vers les régions idéales, et l'on en pouvait suivre le développement au travers de tous les styles, depuis la simplicité patriarcale jusqu'aux raffinements les plus artificiels dans le genre épique, dramatique, lyrique, épigrammatique et sentencieux. A l'Inde appartenait l'invention des contes amusants; et si plusieurs branches du savoir indien étaient encore entièrement inconnues, on pouvait déjà signaler des progrès importants faits dans l'arithmétique, l'algèbre, l'astronomie.
Schlegel n'était pas moins généreux à l'égard des Chinois, « dont l'ascendant politique et littéraire s'était fait sentir dans l'Asie centrale, et jusqu'au Japon. » — « Ils n'ont point de mythologie, ajoutait-il, et laissent en blanc les époques anciennes de leur histoire qu'ils ne savent pas remplir de faits avérés. Ce dédain des traditions fabuleuses, que Voltaire loue comme un trait de sagesse, provient peut-être d'un manque d'imagination; mais, en revanche, cette solidité d'esprit donne un grand poids à leur témoignage. Les historiens d'une
nation qui possède un registre chronologique d'un genre de phénomènes que les naturalistes européens ont révoqué en doute jusque vers la fin du dix-huilième siècle, à savoir, des aérolilhes tombés dans l'empire de la Chine, ne méritent-ils pas toute espèce de confiance lorsqu'il s'agit d'un fait matériel? Les livres chinois sont remplis de notices sur l'Asie centrale, sur l'Inde et sur l'archipel oriental. La seule chose qu'on puisse leur reprocher, c'est l'altération des noms propres, causée par une prononciation défectueuse, et par leur système d'écriture qui les force à décomposer les noms étrangers en autant de mots qu'il y a de syllabes et même de consonnes. Toutefois, à l'aide d'une critique judicieuse et circonspecte, on peut se flatter de déterminer avec certitude les objets ou les personnes qu'ils ont voulu désigner. »
Ce n'est pas tout : saisi d'un nouvel accès d'enthousiasme, Schlegel s'étonnait que les Indiens et les Chinois fussent restés confondus dans la foule des peuples barbares, et presque rangés sur la même ligne que les Horaforas et les Papouas; c'étaient, à ses yeux, les deux nations les plus savantes et les plus ingénieuses de l'Asie entière. « Leurs littératures, l'une et l'autre dans des genres différents et fortement contrastés, sont au premier rang et hors ligne; rien de ce qui existe dans le reste de l'Orient ne peut y être comparé pour la richesse et la valeur intrinsèque des ouvrages. La civilisation des Indiens et des Chinois est tout originale ; il est impossible de démontrer que des étrangers, et de déterminer lesquels, ont été leurs premiers maîtres dans les arts de la vie, tandis que nous avons les
preuves historiques de leur immense influence au dehors. »
L'illustre critique arrivait ensuite aux Arabes; mais avec quel dédain il les regardait ! « Que peut-on attendre, s'écriait-il, d'hommes qui n'ont pu concevoir un ordre social autre q\ie le despotisme le plus absolu? Ils n'ont jamais, en général, fait preuve du génie d'invention; leur littérature a tellement vécu d'emprunts, que leurs plagiats commencent avec le Coran même. Dans les sciences, pendant le court espace de temps qu'ils les ont cultivées pour ainsi dire en défit du Prophète, ils ont été les écoliers, les traducteurs et les imitateurs de peuples plus éclairés qu'eux, principalement des Grecs et des Indiens. La doctrine de Mahomet, qui a étouffé les beaux-arts, n'a pas plus épargné la poésie : les Arabes n'ont pas produit de poème épique; l'art dramatique leur est demeuré inconnu; il ne leur reste donc que le genre sentencieux et lyrique, qui peut bien charmer les ennuis d'un Bédouin traversant le désert à dos de chameau, mais qui est fait pour rebuter les lecteurs européens. »
Ces divers jugements s'expliquaient assez naturellement par l'état des études orientales en 1832, cette année de si funeste mémoire qui vit la tombe "se refermer sur A.-L. Chézy, J.-J. Sédillot, A. Rémusat, J.-F. Champollion. Chézy avait fondé en France l'enseignement du sanscrit, et venait de mettre la dernière main à son édition de Sacountala; d'accord avec les savants anglais, dont les travaux jetaient de si vives lumières sur l'Inde ancienne et moderne, il signalait la découverte probable de monuments d'une valeur inappréciable, et l'imagi-
nation des érudits plaçait déjà sur les rives de l'Indus et du Gange les sources de toute civilisation. D'un autre côté, l'esprit vif et pénétrant de Rémusat soumettait à un sérieux examen les écrits de nos missionnaires, faisait jaillir des textes ignorés des rapprochements inattendus, et semblait ouvrir une vaste carrière aux investigations de la science. L'Orient apparaissait donc sous un jour tout nouveau : c'était à l'Inde et à la Chine qu'il fallait s'adresser, si l'on voulait encore étendre le champ des découvertes archéologiques.
Que devait-on, en effet, espérer des Arabes? L'illustre Silvestre de Sacy n'avait-il pas dit à leur égard son dernier mot? Les géographes et les historiens sortis des écoles musulmanes, dépourvus de toute critique, offraientils sur la situation des pays, les migrations des peuples, les changements de dynastie, les conquêtes et autres révolutions des États, rien qui remontât au-delà de Mahomet? Sous le rapport scientifique, Sédillot, le seul des grands prix décennaux qui ne fût pas de l'Académie, en fournissant à Delambre toute la partie originale de son [Histoire de l'astronomie au moyen âge, avait assurément fixé la limite extrême des recherches à entreprendre dans cette voie. Delambre était d'ailleurs frappé d'analhème, pour avoir osé mettre en doute le haut développement intellectuel des Chinois et des Indiens ; Schlegel le traitait « d'historien sans vocation qui savait mal le grec, » et se vengeait ainsi des appréciations pleines de sens de l'illustre astronome, qui ne s'était point laissé prendre au vain prestige d'hypothèses plus ingénieuses que solides, et qui avait saisi d'un coup d'œil le côté de la vérité.
Aujourd'hui les rôles sont bien changés : dans l'intervalle de temps qui nous sépare de 1832, les Arabes ont reconquis le premier rang; ce sont leurs traités qui ont donné lieu aux publications les plus importantes, au point de vue de la science et de l'histoire. Les sinologues et les indianistes ne sont guère plus avancés qu'il y a vingt ans; et si nous connaissons d'une manière moins imparfaite les annales de l'Inde, nous le devons aux écrivains de l'école de Bagdad. Certes, Schlegel et ses idées paradoxales recevraient actuellement un singulier accueil, en présence des travaux accomplis et des résultats obtenus,
I. Des efforts ont été tentés cependant pour relever les mathématiciens chinois du profond discrédit où ils étaient tombés, mais ces efforts devaient rester stériles. On a dit avec raison qu'à l'arrivée des missionnaires européens l'astronomie n'était pas née dans le Céleste Empire; chaque jour vient encore nous révéler l'ignorance d'un peuple qu'on a pu croire supérieur aux Indiens, et que l'historien arabe Aboulpharage n'hésitait pas à mettre sur le même rang que les Turcs et les brutes (1).
C'est en s'appuyant des travaux de Gaubil et de Fréret, et en comparant des textes apocryphes, qu'on s'est hasardé à soutenir, dans le Journal des savants, « que le système particulier d'observations qui forme le caractère propre de l'ancienne astronomie des Chinois est exactement pareil à celui que nous suivons aujourd'hui,
(1) Bulletin de la Société de géographie, 4« série, t. I, p. 164.
et qu'ils ont mis en pratique, dans leur mode de division du ciel slellaire, ce que nous faisons nous-mêmes à présent . » Certes, ce ne sera pas une des pages les moins curieuses de l'histoire des sciences que celle oii l'on analysera les diverses évolutions d'un esprit éminent, occupé pendant plus d'un demi-siècle à faire valoir où à critiquer les idées nouvelles et à prendre sa part des découvertes contemporaines, en les exposant avec une incontestable habileté de style. Rien d'intéressant ne devait échapper à ce mathématicien si lettré, à ce Utlératexir si profond dans les sciences physiques, comme l'appelait naguère M. Villemain, qui sème autour de lui la gloire avec une si fine ironie, — plus heureux lorsqu'il disserte sur la littérature des temps passés qu'en fait d'études historiques ou dans ses digressions sur l'orientalisme (1). — Il est vrai que les inventeurs, voyant leurs pensées reproduites ou développées en si bons termes, ont craint quelquefois qu'on se méprît sur la nature même de leurs propres recherches, et qu'on ne mît plus tard en doute leur droit de priorité; aussi ontils fait retentir le monde académique de leurs réclamations. Malus, Poinsot, Fresnel, Arago, etc., sont entrés tour à tour dans la lice; nous-même, s'il nous était permis de nous nommer à côté de ces illustres maîtres, nous aurions à revendiquer une observation qui pouvait avoir une certaine valeur pour l'histoire de l'astronomie grecque, et qu'on nous enlevait d'un seul trait (2).
(1) Voyez la Eevue des Deux-Mondes etVÉlogede Montesquieu, revu et corrigé {Grandeur et décadence des Romains, Paris, 1852).
(1) Journal des savants,- 1843, p. 719. — Voyez aussi nos Matériaux, etc., t. I, p. 12.