DEUXIEME LETTRE A M. DE IIUMBOLDT
J'ai longtemps hésité à vous adresser cette lettre, dans la pensée qu'on pourrait se méprendre sur sa portée. Ne partageant pas l'opinion de plusieurs de vos confrères de l'Institut de France, je crains toujours qu'on n'attribue aux attaques dont j'ai été l'objet de leur part,
OU au souvenir de mes échecs académiques, la défense parfois un peu vive de mes convictions. Je ne céderai pas cependant à une fausse susceptibilité, car je me suis, sur ce dernier point, soumis, sans appel, aux décisions de scrutins déjà loin de nous. N'aurais-je pas, d'ailleurs, quelque droit de me glorifier de ce passé? Après avoir obtenu l'égalité des suffrages dans une élection, échoué d'une seule voix dans une autre, succombé dans une troisième devant la candidature improvisée d'un brillant écrivain, alors ministre de l'instruction publique, puis-je oublier que mon père, savant si distingué, honoré d'un grand prix décennal, n'a pas été de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et, certes, ne dois-je pas être fier d'avoir consacré ma vie à la continuation de ses importants travaux, tout en partageant avec lui ce mécompte ou cet ostracisme?
Je suis sûr aussi, Monsieur, qu'en vous parlant de l'histoire des sciences je m'adresse à un juge peu préoccupé des questions de personnes. Tout le monde connaît le zèle avec lequel vous avez toujours cherché à propager le goût de la véritable érudition et la part que vous avez prise aux plus remarquables découvertes. Si vos efforts n'ont pas trouvé beaucoup d'imitateurs, nous ne vous en savons pas moins gré de cette heureuse disposition d'esprit qui vous a toujours porté à encourager les investigations sur une branche aussi précieuse des connaissances humaines ; l'on ne pourra jamais trop louer la bienveillante indulgence dont vous avez constamment fait preuve envers le mérite modeste, et cette loyauté scientifique, si rare de nos jours, dont vous êtes un des plus dignes représentants.
Pourquoi donc votre voix n'a-t-elle pas été entendue? Pourquoi l'histoire de l'astronomie et des mathématiques chez les Orientaux est-elle à peine explorée? Quelles peuvent être les causes d'une semblable indifférence?
La première et la plus influente, à mon sens, c'est que l'histoire des sciences exactes n'a sa place marquée ni dans l'enseignement supérieur, ni dans les grands centres d'instruction secondaire. Il eût été au moins à désirer que les diverses classes de l'Institut, qui offrent, par leur organisation, le double avantage de pouvoir exposer et discuter devant elles les faits et les doctrines, ce qu'on ne saurait obtenir d'aucune autre assemblée, accueiUissent avec empressement les travaux de ce genre et en devinssent le foyer le plus actif; mais elles ont cédé à la regrettable erreur de cette partie du public qui croit que les recherches historiques ne sont pas du ressort de l'Académie des sciences, et que tout ce qui touche aux mathématiques doit être répudié par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. — Sans doute, si l'on ne donnait le nom d'histoire qu'à des relations de guerres ou d'événements politiques, la plupart suscités par la cupidité, l'ambition, la colère et la haine; s'il n'y avait d'historiques que les noms de ceux qui auraient entrepris de soumettre au même joug un grand nombre d'hommes destinés par leurs mœurs, leur langage et leurs loi^'à former autant de nationalités distinctes, de tels écrits pourraient paraître s'écarter de la sphère toute pacifique des sciences d'observation ; mais l'esprit humain a aussi son histoire, moins sombre et non moins élevée, et la connaissance des découvertes
antérieures fait en quelque sorte partie intégrante de la science elle-même.
Si, d'un autre côté, les belles-lettres s'isolent de plus en plus, en repoussant tout ce qui présente un caractère scientifique, ne se condamnent-elles pas à un état d'immobilité voisin de la décadence? N'est-ce pas avouer son impuissance que de se déclarer complètement étran- ^iiv à des questions dont le monde entier se préoccupe si vivement?
C'est surtout en ce qui concerne l'orientalisme que cette ignorance se manifeste. Nous avons eu déjà l'occasion de signaler de singulières méprises de la part d'hommes éminents dans les lettres {\); eh bien! au lieu de remédier à un mal qui frappe tous les yeux, il semble qu'il y ail parti pris de persévérer dans cette voie funeste, et qu'on se fasse même un point d'honneur de cette défaillance intellectuelle, en poursuivant d'un superbe dédain des études qui feraient disparaître cependant des taches à jamais regrettables pour l'érudition française.
Il existe encore une cause, plus grave peut-être, du discrédit oîi sont tombés les travaux relatifs à l'histoire des sciences exactes, mais qui ne sera fort heureusement que momentanée : c'est le soin avec lequel certaines personnes s'attachent, par des motifs bien différents de ceux que nous venons d'énumérer, à apprécier les recherches qui pourraient renverser des opinions dont elles se sont constitué le monopole. En étouffant la lumière sur des questions d'une grande importance,
(1) Voyez nos Matériaux, etc., p. 648.
elles trouvent moyen de régner sans partage avec une irès-petile somme d'idées, et elles apportent à ce procédé, il faut le dire, une adresse des plus remarquables. Dès qu'une hypothèse nouvelle est produite, on la repousse quand on ne réussit pas à s'en emparer; on s'efforce de décourager l'auteur par une indifférence affectée ou par une série de faux-fuyants, de critiques indirectes, de sourdes persécutions, et l'on comprend que ceux qui consacrent leurs veilles à de rudes travaux et qui, au lieu de l'approbation et de l'estime générales, seul prix de tant de peines, ne recueillent que des insultes, déguisées dans le monde académique sous le nom d'aménités littéraires, se retirent de la lice et laissent le champ libre aux habiles du jour.
L'heure viendra sans doute où il sera fait justice de ces tristes iniquités ; mais, en attendant, nous sommes obligé de reconnaître que le terrain est en quelque sorte abandonné. Le temps n'est plus où les Silvestre de Sacy, les Arago, les Letronne, les Jaubert, les Chasles, et vous-même. Monsieur et illustre maître, vous vous préoccupiez si vivement des travaux de l'école, arabe, en appelant l'attention du monde savant sur les découvertes que cette école avait pu ajouter à celles des Grecs. Si MM. Morley, en Angleterre, Woepcke, en Allemagne, le prince Boncompagni, en Italie, portent encore de ce côté leurs intéressantes recherches, en France nul ne paraît songer à les imiter. 11 semble que le vénérable académicien M. Biot, dont le Journal des Savants insère chaque année les nombreux articles, soit aujourd'hui parmi nous le seul représentant de l'histoire des sciences orientales ; cependant cet illustre écrivain ne
fait que nous ramener par des sentiers frayés à des hypothèses sur lesquelles la critique a dit son dernier mot, et lorsqu'il déclare dans une de ses dissertations qu'il a voulu établir une vérité évidente d'elle-même aux yeux de ceux qui ne sont pas absolument étrangers à l'art d'observer (1), il accuse des prétentions si mo- ■ destes, qu'on ne saurait s'en formaliser. Seulement on n'a pas lu sans quelque surprise dans le Compte-rendu des séances de l'Académie des sciences (2), une réclamation de priorité pour certaines idées émises par l'habile et infatigable rédacteur du Journal des Savants; tout en rendant justice à l'incomparable fécondité de sa plume, on a toujours eu à vanter en sa personne l'historien plutôt que l'inventeur. Quels fruits nouveaux pourrions-nous, en effet, tirer de ces notices où l'on constate, à la suite de M. le voyageur Mariette, un fait connu de toute antiquité, Vorientation des Pyramides (3), et cela d'après des déterminations prises, de l'aveu même de l'auteur, dans des conditions défavorables (4') ? Serait-ce l'identification d'une étoile nommée par les Arabes du désert El regl, la jambe, avec une des quatre étoiles du Chariot (carré de la Grande-Ourse) (5), parce que les Égyptiens auraient appelé autrefois cette constellation la Cuisse du ciel (dont le Chariot aurait formé la partie la plus épaisse)'^ Le mot regl ou rigel signifie le pied, et non h jambe; nous l'avons conservé nous-
(1) Journal des savants, juillet 1855, p. 4 30.
(2) Comptes-rendus, etc., année 1857, ■!" semestre, p. 1221.
(3) Journal des savants, mai, juin et juillet 1855.
(4) /d., juillet 1845, p. 420 et 427.
(5) Id., août 1855, p. 465 et 46G.
même dans l'énumération des étoiles d'Orion, et la langue copte n'aurait pas fourni à l'appui d'une semblable hypothèse (si l'on s'en était rapporté à notre savant et regretté Quatremère) une explication plus satisfaisante.
Ailleurs, à l'occasion de deux mémoires de MM. Brugsch et Ellis, concernant quelques points de l'astronomie égyptienne (1), l'honorable M. Biot décrit tout au long la sphère céleste (2), et il admet sans difficulté qu'en se servant du zodiaque grec, les Égyptiens ont pu garder les noms de Taureau, Cancer, Vierge, Sagittaire, Verseau, Poissons, etc., en substituant au Lion le CoMfeaw, au Capricorne la Vie (3). En présence des contradictions où tombent journellement les égyptologues, il ne s'est pas demandé s'il n'y aurait point là une erreur d'interprétation. Est-ce qu'il ne nous apprend pas luimême que le rapport établi par ChampolUon entre Solhis et le mois de Thot est aujourd'hui abandonné (4) ; qu'à la place de Solhis il faut lire Séki (5) ; que le caractère commun aux épagomènes, traduit depuis plus de vingt ans par jours célestes, veut dire tout simplement jours complémentaires (6)? Certes, de tels exemples commandent une sage réserve.
Dans une seconde série d'articles, M. Biot, après avoir loué sans restriction (7) M. Brugsch de son mé-
(1) Journal des savants, décembre 185G et janvier 1857.
(2) Jd.Janvier 1857, p. 6-13.
(3) Id., p. 16.
(4) Id., iuia 1857, p. 368.
(5) Jd., août 1857, p. 485.
(6) Id., avril 1857, p. 226.
(7) Id., décembre 1856 et janvier 1857.
moire sur un éphéméride des cinq planètes principales au temps de Trajan, l'attaque avec violence, en le déclarant étranger à l'astronomie et à la géographie physique (1), pour avoir traduit par ceslas le symbole que Champollion explique par le mot inondation. A cette occasion, il reprend l'exposé de son ancien système, que M. Brugsch connaît assurément, et dont les développements nous ramènent à celte érudition de compas, si commode par la substitution du calcul et d'un globe à pôles mobiles aux traditions historiques et aux monuments écrits. Ainsi, par exemjde, en admettant l'usage d'une année tournante de trois cent soixante jours avec cinq épagomènes, il faut, en raison de l'erreur qu'elle présente en moins sur la révolution solaire, quinze cent cinq ans environ (2) pour que les phénomènes physiques reparaissent aux mêmes dates dont ils s'étaient progressivement écartés; par conséquent, si Ton place le solstice d'été au premier pachon de l'année 275 avant Jésus-Christ, on peut dire que le solstice avai'. eu lieu à ce même quantième quinze cent cinq ans auparavant, c'est-à-dire en 1780, en 3285, et, comme le dit M. Biot sans trop de déférence pour la Bible, à des époques plus éloignées encore, qui précéderaient de quinze cent cinq ans juliens (3) et nous reporteraient bien au-delà des patriarches.
Cette période devient, comme on l'a maintes fois répété, la période solhiaque> que les Égyptiens supposaient à tort de quatorze cent soixante ans, et tout
(1) Journal des savants, avril 1857, p. 222.
(2) /(/.Juin 1857, p. 355.
(3) Id., août 1857, p. 488.
s'explique ainsi le plus naturellement du monde. Seulement les textes anciens et les monuments ne confirment point toutes les hypothèses de l'honorable académicien (4), et l'on va voir comment, d'interprétations en interprétations, il est conduit aux inductions historiques les plus inattendues. Après avoir analysé la relation que Vansleb a donnée en 1763 de son voyage, en Egypte (2), et les extraits de l'auteur arabe de Makrizi que celte relation renferme, M. Biot s'empare du passage de Georges le Syncelle, qui fixe à l'année 1779 l'introduction des cinq épagomènes ou jours complémentaires dans le calendrier égyptien. A son avis, l'institution des cinq épagomènes remonte à une époque beaucoup plus reculée; mais elle serait tombée en oubli pendant l'invasion des rois pasteurs, qu'il place arbitrairement vers 3220 ans avant Jésus-Christ, et elle aurait été seulement rétablie en 1779 (3). Puis, comme cette date ne coïncide pas exactement avec l'année 1780 dont il a besoin (4), M. Biot suppose que l'erreur vient de Georges le Syncelle ; et quelle preuve apporte-t-il pour justifier cette assertion? une coïncidence, suivant lui, merveilleuse, à savoir que les pleines lunes, en 1780,
(1) M. Brunet de Presle, Examen critique de la succession des dynasties égyptiennes, 1850, p. 32 et suiv.
(2) Journal des savants, mai 1857, p. 288 et suiv. C'est ce même Vansleb, dont l'ouvrage est dans toutes nos bibliothèques, que Colbert avait envoyé en Orient pour recueillir des manuscrits, et qui nous a rapporté VAlmar/esle, et non pas VAlmanach (Dezobry, Dicl. de biographie et d' histoire, Paris, 1857, p. 2432, ligne 48) d'Aboul-Wéfà, un des plus curieux débris de la science arabe.
(3) Journal des savants, août 1857, p. 408 et suiv.
(4) Id., p. 490.
sont survenues du 16 au 20, c'est-à-dire presque au milieu de chaque mois (1), et que les Égyptiens, étonnés de ce 'phénomène, ont dû faire de cette année le point de départ de la réforme de leur calendrier. On ne saurait introduire avec plus d'esprit le roman dans la science ; mais n'est-ce pas abuser un peu des libertés de la tribune savante? Si l'on joint à cela l'œil d'Horus, symbole d'un équinoxe (2), et la fête des hâtons du soleil, qui aurait été instituée parce qu'au solstice d'hiver le soleil a besoin de soutien et de force, ou parce qu'il est alors si vieux qu'il doit mourir deux ou trois jours après (3), on aura le tableau complet des singulières fantaisies auxquelles se livre quelquefois notre imagination.
Mais il est temps de nous transporter sur un autre terrain, et de rechercher si, dans un ordre d'idées plus pratiques, quelques travaux récents ont pu imprimer à la science des faits une impulsion favorable.
M. Henri Martin publié en 1856, dans la Revue archéologique, un nouvel aperçu de noire système de numération {^) où il s'attache à démontrer, en s'appuyant sur le beau travail de M. Chasles : de UAbacus, que ce système nous vient des Latins. M. Henri Martin a tort de nous comprendre parmi ceux qui n'acceptent pas l'interprétation donnée par cet illustre malhémati-
(i) Journal des savants, année 1857, p. 493.
(2) Id., p. 367.
(3) Id., p. 363.
(4) Recherches nouvelles concernant les origines de notre système de numération écrite {Revue archéologique, 13« année, p. 507-543 et 588-609.)
cien du fameux passage de Boèce; il a le tort plus grave de circonscrire la question en excluant du débat l'influence arabe. Il combat avec un soin tout particulier l'assertion de Guillaume de Malmesbury, seule preuve, dit-il, des rapports de Gerbert avec les savants de Séville ou de Cordoue; il croit que le moine d'Aurillac, devenu archevêque de Reims, puis de Ravennes, et enfin pape sous le nom de Silveslre II, est disciple de Boèce, et que nos chiffres ne sont en réalité que les chiffres de Boèce lui-même. Cette double proposition peut assurément se soutenir ; mais on se demandera comment les Occidentaux ont attendu si longtemps pour faire usage de cet excellent mode de numération. Pendant les cinq cents ans qui séparent Boèce de Gerbert, à l'époque brillante du règne de Gharlemagne, c'est-à-dire d'un réveil littéraire qui a illuminé un instant le monde, on n'en eût pas certainement négligé l'application. D'un autre côté, les arguments négatifs de M. Henri Martin pourraient être facilement retournés contre lui. Que Gerbert ait puisé ses connaissances dans les écrits des Latins, d'accord; mais cette opinion n'est nullement inconciliable avec quelques emprunts faits aux Arabes d'Espagne. M. Henri Martin reconnaît lui-même que Gerbert se rendit en Catalogne (1), vers l'année 968 de notre ère, auprès de Borel, comte de Barcelone, et qu'il y resta jusqu'en 972; il dit en outre qu'il y étudia les mathématiques. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce qu'il eût reçu quelque communication des récentes découvertes des Arabes? Le khalifat de Cordoue
(1) Revue archéologique, 13" année, p. 52().