‹ Histoire générale des Arabes; leur empire, leur civilisation, leurs écoles philosophiques, scientifiques et littérairesChapitre 23 sur 28 · II · texte numérisé non relu

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jetait alors son plus vif éclat; Âbdérame III venait de mourir; il avait transplanté dans ses Etats les sciences de l'école de Bagdad ; les princes chrétiens, avec lesquels il s'était efforcé d'entretenir les relations les plus pacitiques, allaient chercher à sa cour des médecins dont la célébrité était universelle et les instituteurs de leurs enfants. 11 n'était point nécessaire que Gerbert sût l'arabe pour être frappé de la supériorité intellectuelle des musulmans et connaître, par ses conversations journalières avec les hommes les plus instruits de Vicb et de Barcelone, une pratique d'un mérite incontestable et qui devait être bientôt généralement adoptée. Ajoutons que dans ce temps-là le moindre rapport avec les Arabes était lié à l'idée de sorcellerie, et Gerbert, comme on le sait, et comme M. Henri Martin le rappelle plusieurs fois, ne fut pas à l'abri de cette accusation. Il est donc naturel que, dans ses écrits, il ait évité avec soin de mentionner même leur nom, et qu'en se faisant le promoteur des croisades contre les infidèles, il n'ait pas jugé à propos de parler de leur science, dont la notoriété commençait cependant à se faire jour.

M. Henri Martin rend souvent hommage, il est vrai, au génie arabe. Parlant des astrolabes, il ne paraît pas avoir connu le travail inséré par nous sur ce sujet dans le tome I^"" des Mémoires des savants étrangers publiés par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Qui pourrait toutefois lui en faire un reproche, lorsqu'un membre de cette illustre compagnie, rendant compte de l'ouvrage de M. Morley, où notre dissertation est . citée presque à chaque page, vante les planches données

par le savant anglais, « qu'il eût été impossible, » ditil, « de reproduire par un autre procédé typographique (1), » sans se douter que ces mêmes planches se trouvent pour la plupart dans le recueil que nous venons de mentionner, et que l'Imprimerie impériale a su les exécuter avec la plus rare perfection?

Pour en revenir à notre sujet, il résulterait des conclusions prises par M. Henri Martin que Gerbert aurait remis en lumière VAbacus de Boèce. Mais on ne voit pas très-clairement comment l'usage de nos chiffres aurait été la conséquence de cette étude nouvelle d'un texte ancien. M. Henri Martin dit que, par suite de l'erreur qui faisait attribuer à Gerbert des rapports avec les savants de Séville et de Cordoue, on a appelé chiffres arabes des chiffres qui sont ceux de Boèce ; mais sur ce point il nous est impossible d'être de son sentiment. Nos chiffres sont bien les chiffres arabes, avec de légères modifications qui tiennent même à un simple changement de position. Il ne s'agit plus que de déterminer à quelle époque et pourquoi ces, légères altérations ont eu lieu, et, si nous pouvons démontrer qu'elles sont dues aux Arabes d'Afrique et d'Espagne eux-mêmes, la question se trouvera bien près d'être résolue. Eh bien! cette preuve, nous la possédons. Le manuscrit arabe de la Biliolhèque impériale, n» 1205, ancien fonds, contient l'extrait d'un traité d'Arzachel, qui florissait à Cordoue au milieu du XI^ siècle, oii la

(1) Description of a planispheiic astrolabe, conslructed for Shah sultan Husain Safawi, king of Persia, etc., by W. Morley, Londres, t856, in-fol,, et Journal asiatique, 1856, t. VIK de la 6'' série, p. 41.

forme de nos chiffres apparaît Irès-tlistinctement (1) avec le . pour zéro.

L'hypothèse de M. Henri Martin doit donc être abandonnée. Mais il en est une dernière que le savant professeur a mise en avant, et qui, de même, mérite examen. Après avoir soutenu que la dénomination de chiffres arabes ne suffit pas pour fixer leur origine, il ne doute pas que les Arabes n'aient emprunté à l'Inde, ce pays si intéressant à tant de titres, les chiffres qu'eux-mêmes appellent chiffres indiens, et il suppose que ces divers signes viennent de l'antique Egypte. Laissant de côté les Pharaons, qu'on est surpris de voir apparaître dans une semblable question, nous renverrons d'abord ceux qui veulent étudier la forme des chiffres à un excellent mémoire lu par M. Jomard à l'Académie des inscriptions, et oii il est parfaitement démontré que les chiffres arabes et les chiffres sanscrits n'ont aucune ressemblance. Il nous serait également facile de prouver que les Arabes qui parlent du calcul indien dans leurs traités ont attribué à l'Inde des sciences ou des inventions purement grecques. Nous n'en voulons citer ici d'autres exemples que le cercle indien, tiré de Proclus (2), et le nom àliendeseh

(1) Manuscrit arabe n" 1205, fol. 44 et suiv.

(2) Voyez noire Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 98. L'abbé Ilahna a publié une traduction des Ihjpotyposi'S de Proclus, dans le tome IV de son Ptoléniée, d'après deux manuscrits de la Bibliolbèque nationale, et il cite (p. 9) l'édition de Bàle, 1553, comme étant devenue si rare qu'il n'avait jamais pu se la procurer. Nous avons été assez heureux pour acquérir cet opuscule dans une vente publique faite en Allemagne, par l'entremise de M. le libraire Durand. Le titre porte le millésime 1540,

(en persan science de VInde), donné à la géométrie des Grecs, et auquel il a été imposible de trouver une étymologie arabe. De plus, l'usage des dix chiffres, aussi bien dans l'Inde qu'en Arabie, est d'une date très-moderne, et peu à peu on arrive à l'opinion que j'ai déjà soutenue, et d'après laquelle notre système de numération écrite, contenu en genne dans les écrits de Boèce et de l'école alexandrine, a pu très-bien pénétrer en Asie sous l'influence de quelque savant nestorien, se développer sous des formes diverses, et, adopté chez les Arabes, nous revenir par leur intermédiaire et dans des conditions nouvelles.

Ce qui confirmerait cette opinion, c'est que les chiffres romains me semblent expliquer très-suffisamment l'origine des chiffres arabes, qui en seraient la représentation abrégée. Nous aurions en même temps la solution de cette énigme des chiffres gohar ou gabour, qui font le désespoir des érudits. Le mot gabour (1), si je ne me trompe, exprime les chiffres que l'on emploie dans l'écriture courante.

Si on ajoute à ces chiffres le point ou le zéro, on a notre système de numération décimale complètement défiguré.

apud Joannem Vualder. La comparaison du texte imprimé avec celui que nous a donné l'abbé Halma offre de si grandes différences qu'une édition nouvelle serait nécessaire. Si nos loisirs nous le permettent, nous nous en occuperons avec notre ancien élève et ami, M. le professeur Estienne. — Le passage relatif au cercle indien se trouve page 8'2 de la traduction de l'abbé Ilalma, et page 16 de l'édition de Bàle.

(1) Gabour, Pars residua residens-ve rei. — Gabara (IV) sum mam adhibuit diligentiam in confîciendà re. Comparez le manuscrit arabe, suppl, n» 1912, fol. 22, avec la Grammaire arabe de Silveslre de Sacy, ir^ édition, p. 72.

Ces diverses hypothèses se trouveront traitées avec plus de développement, Monsieur et illustre maître, dans le tome III de mes Matériaux pour servir à V histoire des sciences exactes chez les Grecs et les Arabes, auquel je mets la dernière main. Cet ouvrage terminé servira de pièces justificatives au livre qui a été le but de toute ma vie : VHistoire de l'astronomie, et, subsidiaircment , des mathématiques et de la géographie chez les Orientaux, dont la rédaction est aujourd'hui très-avancée.

Et s'il m'est permis de consacrer encore quelques années à ces études, je pourrai compléter mon travail sur l'uranographie d'Abderrahman Soufi, et montrer, en comparant les observations des Grecs, des Arabes et des modernes, les changements survenus dans l'aspect des étoiles, un des points les plus intéressants de l'astronomie pratique.

Enfin je prépare une édition complète d'Ebn-Jounis, dont les tables ont remplacé celles de Ptolémée dans tout l'Orient, et qui nous a transmis un monument si précieux de la science des Arabes. Deshauterayes, Caussin de Perceval et mon père en ont signalé toute l'importance; mais, sur les quatre-vingts chapitres dont se compose la grande table hakémite, trois seulement ont été publiés intégralement. En comblant cette lacune, nous espérons rendre un nouveau service à ceux qui, plus heureux que nous, puiseront dans des encouragements éclairés le désir de poursuivre la carrière ingrate oîi nous nous sommes engagé depuis tant d'années, et de représenter la France dans un ordre de connaissances que personne ici ne songe à cultiver.

Uecevez, etc.

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