‹ Histoire générale des beaux-arts, contenant plus de 300 illustrations d'après les œuvres les plus célèbresChapitre 37 sur 424 · I.- CARACTÈRE GÉNÉRAL DE L'ESPRIT ET DE L'ART GREC · texte numérisé non relu

I.- CARACTÈRE GÉNÉRAL DE L'ESPRIT ET DE L'ART GREC

L'esprit grec. — Imagination et méthode. — Originalité et variété de l'art grec. — De l'imitation de l'art grec. — L'art grec, comme la civilisation grecque

1. s. Reinach, Manuel de philologie classique, surtout Tappendice. — Collignon, Archéologie grecque. — Les ouvrages de H. Brunn et d'Overbeck. — Laloux, Architecture grecque. — rLoyet, Monuments de iart antique. — Daremberg et Saglio, Dict. des antiquités. — Les Irois Dict. de Smith sur rantiquité grecque et romaine. — 0. MuUer, Manuel d'archéologie. — Les publications de TÉcole française d'Athènes. — Les Monuments grecs, publiés par VAssoc. des études grecques. — Paueanias. Itinéraire de la Grèce. — Boissier, Promenades archéologiques. — Diehl, Fouilles et Découvertes. — Isambert, Guide en Grèce.

a. Collignon, Archéologie grecque. — Beulé, L'Art grec avant Périclès.

tout entière, a été le résultat d'éléments divers que nous nous contenterons d'énumérer : la race; le sol et le climat; l'influence des civilisations antérieures; les religions, le:: lois et les mœurs, autrement dit la vie religieuse, publique et privée. Il faut y ajouter le génie de ses grands hommes et le libre exercice qu'ils ont fait de leurs facultés.

Il semble que le Grec ait placé l'idéal de la vie humaine dans cet équilibre des forces physiques, intellectuelles et morales qui fait que l'homme est vraiment maître de luimême et qu'il connaît les limites de sa puissance : l'heureuse harmonie des diverses facultés du corps et de l'âme, la sagesse, la modération, la juste connaissance de soimême S voilà ce que le citoyen grec cherche à réaliser dans sa vie, voilà aussi ce que l'artiste grec aussi bien que le poète poursuit dans l'exécution de son œuvre, mais en y ajoutant un caractère encore plus élevé.

L'intelligence de l'homme obéit à deux tendances qui semblent le plus souvent rivales, sinon ennemies: l'imagination et la raison, l'inspiration et la méthode; toutes deux sont nécessaires à l'art. Les Grecs ont eu l'incomparable gloire d'avoir réuni dans une harmonie supérieure la réflexion raisonnée et l'inspiration enthousiaste, sans sacrifier en rien l'une à l'autre. Kant a pu dire que l'enthousiasme était la manifestation la plus sublime de la raison, et ce n'est ])as sans motif que les Grecs ont mis Uranie parmi les Muses.

Un mot résume l'art grec : la beauté.

On reproche à l'art grec son uniformité. Mais cette uniformité est plus apparente que réelle. Dans l'éloignement du temps (et cela est vrai des arts de toutes les civi* îisations), nous saisissons surtout les traits communs, et sommes moins frappés des différences. Il en sera de même probablement dans plusieurs générations pour notre art actuel, qui semble cependant pousser la variété jusqu'à la

{. Eùpu6ii{a. Sw'jpoaûvTq. Mt^Sév àyav. rvwOi ffeautcfv. Ey<{^ux^*'

confusion. N'oublions pas que l'art grec a produit à la fois la Vénus de Milo elles figurines de Tanagra, les frontons du Parthénon et la frise de Pergame; et l'on a pu dire que les œuvres d'Isogonos différaient plus de celles de Phidias que de celles de nos sculpteurs modernes

Il est plus singulier qu'on ait pu accuser Tart grec de manquer d'originalité. C'est à force d'avoir été imité qu'il peut paraître banal. Gela revient donc à lui reprocher de s'être imposé comme un modèle. En fait, il n'en est pas de plus original. Il se distingue plus qu'aucun autre de tous les arts qui l'ont précédé. Il ne leur a pris que de? procédés, ou ce qu'il pouvait trouver chez eux de conforme à son propre génie. Mais il a été tellement d'accord avec la raison et les aspirations de l'intelligence, qu'il est devenu l'art humain par excellence, et comme le patrimoine commun de l'humanité.

Quelle différence avec les arts de l'Orient! Ici rien de monstrueux, rien qui soit étonnant pour l'unique plaisir de l'être. La raison seule suffit à tout expliquer. Périclès a dit dans son Éloge d'Athènes : « Nous aimons le beau dans sa simplicité. » L'art grec présente en effet le caractère d'une simplicité suprême, qu'il s'agisse d'une tragédie de Sophocle ou d'une statue de Phidias. Cette simplicité convenait à une société qui était, non pas démocratique au sens moderne du mot, puisqu'elle s'appuyait sur l'esclavage, mais était formée d'une large aristocratie de citoyens tous égaux entre eux et dont la plupart étaient dans une situation médiocre; le véritable luxe des citoyens, ce sont les fêtes et les monuments de la cité. Mais cette simplicité n'est pas pauvreté, c'est harmonie.

Ce goût du simple n'excluait pas d'ailleurs les dépenses considérables pour les œuvres d'art, lorsque ces dépenses étaient jugées nécessaires, pour leur donner plus de perfection. Le Parthénon, quoiqu'il soit de dimensions médiocres et que la main-d'œuvre ne fût pas chère alors

à Athènes, a coûté des sommes énormes, et on n'a jamais dépassé la magnificence des statues colossales d'or el d'ivoire telles que le Jupiter d'Olympie ou la Pallas d'Athènes. Mais le luxe n'y est pas apprécié pour le luxe lui. même. Comme le mérite moral, l'art doit être indépendant de la richesse. Lucien nous montre, dans un spirituel récit de son Nigrinus, comment, au temps même des Antonins, lorsqu'on était loin des mœurs antiques, les Athéniens raillaient encore avec une aimable finesse les ridicules des gens qui voulaient se montrer « tout cousus d'or ». Les lois étaient d'accord avec les mœurs pour s'opposer aux dépenses oiseuses. Il était défendu à celui qui dirigeait un travail public quelconque de dépasser la somme fixée, voulût-il le faire à ses fraisa Pour éviter tout imprévu, les Grecs tenaient à ce que leurs devis fussent faits avec le plus grand soin. Des inscriptions nous ont conservé les dépenses de certaines constructions. Nous y voyons que l'on entrait dans les plus petits détails pour les contrats avec les entrepreneurs ; que les travaux étaient surveillés et les comptes faits avec une exactitude méticuleuse. D'autre part, les artistes grecs, qui ont trouvé toujours les procédés techniques nécessaires pour égaler leur exécution à leurs conceptions les plus hautes et les plus variées, ont dédaigné le travail puéril qui consiste à chercher la difficulté pour la difficulté même. Ils pensaient avec raison que le dernier mot de l'art consiste surtout à ne pas se montrer.

Les Grecs ont donc donné les modèles du goût sQr de lui-même, et c'est avec raison que Voltaire, lorsqu'il décrit son Temple du Goût, s'inspire d'un édifice grec :

Simple en était la noble architecture; Chaque ornement à sa place arrêté

1. Il y a un rspport moral entre cette loi et la règle qui mesurait à la clepsydre le temps accordé à chaque orateur, règle qui eut certainement son influence et une influence heureuse sur l'éloquence attique.

Y semblait mis par la nécessité.

L'art s'y cachait sous l'air de la nature; L'œil satisfait embrassait sa structure, Jamais surpris et toujours enchanté.

Mais ce serait se faire une idée bien incomplète de l'art grec que de le réduire à cette harmonieuse simplicité. Il a eu au plus haut degré l'élévation, la force et l'enthousiasme. C'est lui qui a, plus que tout autre, prouvé que a le beau était la splendeur du vrai^ ».

Est-ce à dire qu'il faille se borner à imiter l'art hellénique, et qu'il n'existe pas en dehors de lui d'autres arts qui, sur des sommets différents, soient à la même hauteur ? Il suffit de citer Michel-Ange et la Sixtine, Robert de Luzarches et la cathédrale d'Amiens. Imiter l'art grec machinalement, par routine, ce n'est pas le prendre pour modèle, c'est le calomnier, c'est en méconnaître l'essence, c'est agir en opposition complète avec l'esprit grec, qui ne veut d'autre maître que la raison cultivée. Mais si l'art ne doit pas avoir de bornes, il a nécessairement des bases; et ces bases, il est difficile de contester que ce soient les Grecs qui les aient établies. Egalement servis par leurs aptitudes naturelles et par les circonstances, unissant l'expérience de l'âge mûr à la fraîcheur d'impression de la jeunesse, ils ont eu l'inappréciable avantage de faire les premiers ce qu'ils ont fait de bien, et ceux qui sont venus après eux les ont trouvés sur leur route lorsqu'ils ont voulu bien faire eux-mêmes. On peut comprendre cependant que certains esprits, s'irritant de se heurter si souvent à ces anciens maîtres, s'associent, au moins en passant, à cette boutade de d'Aceilly :

Dis-je quelque chose assez belle, L'antiquité tout en cervelle

1. Ce mot de Plotin résume brillamment la doctrine de Platon, réalisée déjà par Phidias. Remarquer aussi le caractère géométrique Ua « divi»» <• proportion) d« l'art grec. La géométrie est une création des Grecs

Page 1