APPROPRIÉES
ON EN AGISSAIT AINSI POUR LE CONTENTEMENT DES PARENTS DE l’eNFANT.
Aussitôt qu’on apprenait la délivrance de la dame, les amis et les parents des villages environnants s’empressaient d’aller rendre visite à l’enfant, à la mère et aux parents. Ils adressaient, avant tout, la parole au nouveau-né en lui présentant leurs saints. La mère prenait soin de le découvrir pour le mettre bien en évidence devant celui qui parlait. S’il était fils de roi, de seigneur ou de haut personnage descendant de grands seigneurs, l’orateur, vieillard de haute catégorie, lui parlait en ces termes : « Mon petit-üls et seigneur, jiersonne de haute valeur, de grand prix et de haute estime! Ü pierre précieuse, émeraude, saphir, plume riche, fruit d’éminente génération ! soyez le bienvenu parmi nous. Vous avez été formé aux lieux les plus élevés, au delà du neuvième ciel, où habitent les deux divinités suprêmes. Sa Majesté divine vous a coulé dans son moule comme on fait pour les boules d’or; vous avez été troué comme une pierre riche artistemeni travaillée par vos père et mère, le grand dieu et la grande déesse, assistés de leurfds Quetzalcoatl. O douleur! vous avez été envoyé dans ce monde, lieu de fatigue, de douleurs et de déplaisirs où résident l’extrême labeur et l’aflliction, où les souffrances et les angoisses régnent dans toute leur gloire. Oui, vous êtes venu sur la terre, non pour vous y réjouir et pour y trouver du contentement, mais pour y être affligé et torturé dans vos chairs et vos os. Vous aurez à y travailler et à vous eñbrcer jusqu’à la fatigue; car c’est pour cela que vous avez été envoyé dans ce monde. Nous savons que vous fûtes orné, avant la création du monde, des dons les plus propres à vous faire estimer, honorer et chérir. Il y a bien des jours, disons bien des années, que vous avez été désiré. Tous les temps passés, vos vassaux et vos serfs et tous les sujets de votre royaume soupiraient après vous. l’eul-èlre que le royaume (ville ou seigneurie) ne méritera de
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jouir de votre personne que peu de temps; peut-être vénérera-t-il votre respectable visage pendant quelques années, sans vous posséder autrement qu’à la manière d’un prêt généreux de la divinité ; peutêtre encore avez-vous été réellement envoyé pour porter le poids de l’État et pour avoir en garde le gouvernement du royaume de celui qui est en tous lieux. Vous prendriez alors la charge qui a été laissée par nos seigneurs, les princes, sénateurs, tous personnages qui régirent en passant, gouvernèrent et tinrent en paix cet empire de Notre- Seigneur. Vous aurez, seigneur, à préparer vos épaules pour y placer le peuple et l’État et vous supporterez cette lourde charge dont le poids vous est destiné. De vous ressortiront la protection et l’ombrage sous lesquels, pendant votre gouvernement, viendra s’abriter votre royaume. O notre sérénissime seigneur, personne de haute valeur! peut-être aurons-nous mérité de jouir de vous comme d’un prêt généreux. Peut-être le royaume aura-t-il la chance de profiter de votre administration. Mais aussi, il se pourrait qu’il ne méritât pas de vous avoir: peut-être que jeune encore, comme vous l’êtes, vous serez brisé en éclats, comme une pierre précieuse, ou rompu comme une plume riche. Votre père qui vous a créé ne viendra-t-il pas vous chercher ? Sera-ce là sa volonté ? Le royaume ne tombera-t-il pas dans la solitude, les ténèbres et la désolation, par suite de cette déterminatioii de Notre-Seigneur ? O notre précieux seigneur, personne de haute valeur, soyez le bienvenu parmi nous, reposez-vous après avoir été tant désiré. »
Aussitôt après, l’orateur adressait la parole, en ces termes, à la dame récemment accouchée : « 0 ma fille et ma petite-fille, bien tendre et bien-aimée tourterelle, comment êtes-vous? Comment vous sentez-vous? Vous avez eu bien du mal, bien de la fatigue et vous les avez surmontés, à l’égal de votre mère la déesse Ciuacoall ou UuUazUi. Nous rendons grâce à Notre-Seigneur pour avoir daigné permettre que cette précieuse pierre, ce riche quetzalli, vît la lumière, en venant à propos pour remplacer nos seigneurs disparus qui sont morís, l.enr arbre a germé et fleuri de nouveau, car voilà la généralion dos consuls cl des rois; voilà aussi que déjà sort de terre cette éj)ine de maguey et ce roseau à fumer que plantèrent profondément nos rois et seigneurs d’autrefois, qui furent des braves fameux. C’est sur vous, grande dame, qu’une pierre précieuse vient d’être ciK'illie; c’est sur vous encore que notre fils Quelzalroall a pris cette plume riche. Que Noire-Seigneur soit loué d’avoir écarté de vous tout péril et de vous avoir délivrée dans la bataille où vous avez combattu contre la mort en accouchant. Votre enfant aura, j’espère, la chance de vivre encore après vous. Sera-ce là bien réellement la
vulüiilé (Je Noire-Seigneur, ou voudra t-il (ju’il meure le premier? Esl-ce que le Seigneur du monde brisera en éclats, à cel âge tendre, cette pierre précieuse et ce collier de bijoux? Ne sera-t-il pas emporté par celui qui l’a créé? Serait-il vrai qu’il ne fasse que passer légèrement devant les yeux de son royaume, en nous laissant mystifiés, parce que nos péchés nous auront rendus indignes d’en jouir? Que la volonté de Notre-Seigneur soit faite; qu’il agisse comme il lui plaira; mettons en lui toutes nos espérances. .le crains, señora, de vous fatiguer et causer de l’ennui. Je ne voudrais pas vous être le sujet d’une indisposition quelconque, de quelque douleur ou nouvelle fatigue, attendu que vous êtes encore délicate. Je vous souhaite, señora, longue vie et prospérité, car vous êtes ma maîtresse et dame de haute valeur. C’est en hégayant que j’ai balbutié ces quelques l>aroles désordonnées et sans mesure pour vous saluer et vous adresser mes compliments. Soyez heureuse et prospère, noble dame bienaimée. » Cela étant dit, l’orateur adressait la parole aux vieillards des deux sexes qui étaient chargés de l’éducation de l’enfant. 11 s’exprimait comme il suit : « Señores et señoras, ici présents, qui avez jugé convenable de vous charger de notre petit-fils nouvellement arrivé, qui est notre pierre précieuse et notre plume riche, apparaissant comme un chapelet de grains d’or pour continuer la race de ses aïeux. Il aura besoin, pendant quelque temps, de votre aide et de vos services. Employez tous vos elforls à cel office; car c’est une grande atfaire cpic vous avez entreprise. Et par ((ui pensez vous avoir été placés dans ce poste? Ce n’est certainement que par Notre-Seigneur qui est en tous lieux qu’il vous sera donné de le voir, de le posséder et d’en faire vos délices comme d’une merveille et d’une grande réjouissance (jue désirèrent dans les soupirs et dans les larmes ceux qui passèrent par ce monde, que Notre-Seigneur a appelés près de lui, et qui n’eurent point la joie de le voir; tandis que nous avons le bonheur ({ue Notre-Seigneur l’ait mis en notre présence en faisant pour nous le miracle que ses aïeux ont tant désiré. C’est vous qui jouissez de la pierre précieuse et de la plume riche tant souhaitée par les anciens, et qui est aujourd’hui votre gloire et votre réjouissance, comme serait un précieux collier de gros saphirs arrondis et de chalchiuUl très fins, très longs et d’un vert bien transparent. Vous possédez là, de même, un faisceau de plumes riches aux vives couleurs, et parfaitement disposées en ornement. Vous êtes estimés ici à l’égal de vérilables pères. Jouissez donc de cette plume riche et tenez-là pour votre pro[)re trésor. Ce faisceau de riches plumes et celte pierre précieuse détachée en fragments du bloc de ses très nobles aïeux, est une suite de leurs personnes. Tenez-vous pour les pères véritables de
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cet illustre enl'anl; ayez soin de verser des pleurs pendant la nuit cl d’adresser vos prières pour obtenir de pouvoir l’élever. Importunez Noire-Seigneur de vos larmes. Appelez dévoiement notre Dieu qui est partout, qui fait tout ce qu’il lui plaît et se réjouit avec nous. Qu’arriverait-il si Noire-Seigneur envoyait au-dessus de nous les éclipses ou le tonnerre? Qu’arriverail-il s’il venait nous enlever noire enfant? Que sera-t-il de nous si Dieu nous impose les pleurs et la tristesse? Quelque indignes que nous soyons, espérons la réalisation de notre rêve, c’est-à-dire que notre petit-fils vivra. Attendons avec confiance ce que l’avenir nous réserve et ce qu’aura déterminé pour cet enfant, qui est son bien, celui qui l’a créé. Nous saurons avant longtemps ce qu’il a résolu d’en faire.
«Voici encore en notre présence noire fille et notre maîtresse bienaimée et de haute valeur qui vient de traverser de grandes fatigues et de sortir faible, mais victorieuse, du sérieux combat qu’elle a eu à soutenir contre la mort. Soignez-la bien, je vous en supplie, pour qu’elle reprenne des forces par vos secours. Prenez bien garde qu’elle ne reçoive aucune atteinte dans sa santé; car c’est pour cela qu’on vous place ici à son service. 0 mes fils et nos maîtres, je désire que vous soyez heureux et que vous viviez de longs jours. »
Après cela, l’orateur adresse la parole au père de l’enfant en disant : « Seigneur et mon petil-lils, personne précieuse et de haute valeur, l>eut-èlre vous olfcnserai-je et troublerai-je vos occupations et vos exercices habituels en vous importunant de quelques paroles qui ont pour but de vous présenter mes salutations, .le sais, seigneur, que vous ôtes le trône, le dossier et l’instrument de Notre-Seigneur qui est en tous lieux et qui s’appelle la nuit et le vent. Seigneur éminent, vos allribuls consistent à rendre la justice et à gouverner l’État, ainsi (lue le tirent, avec un incomparable zèle, vos prédécesseurs qui, en abandonnant leurs hauts emplois, les ont laissés entre vos mains. C’est vous qui avez maintenant le devoir de gouverner ce royaume à liirede représenlanlde Notre-Seigneur. C’est vous (pii siégez mainlcnanl dans les estrades dont Dieu s’honore. Je viens donc vous saluer par ([uelques paroles peu ordonnées et mal dites, ou plutôt, je viens glisser, trébucher et tomber en votre présence avec le désir d’exciter votre joie, de ranimer votre cœur et de ramener la vigueur à vos pieds et à vos mains, en faisant ressortir la miséricorde de notre Dieu qui est partout et par lequel nous vivons et qui a daigné envoyer dans ce monde une pierre précieuse et une plume qui est votre image, votre sang, vos cheveux, vos ongles et le résultat de fragments détachés de vous-même. Ü nolr(> inailre, il est très vrai (|ue votre image vient de nuilre; vous \enez de germer et de lleurir. Que Notre-Seigneur en soit
béni. Il est né et il vient vivre dans ce monde. Il est descendu et il a été envoyé de la demeure des dieux suprêmes qui résident au neuvième ciel, afin qu’il porte sur ses épaules ce gouvernement de Notre- Seigneur, dont il est certainement digne. Espérons qu’il vivra, grandira, arrivera à la vieillesse, servira Dieu longtemps et sera connu de tout son royaume. L’État se montrera digne d’en jouir et de s’abriter sous son ombre. O notre très bon seigneur, mon fils bien-aimé et personne de haute valeur, si je faisais durer davantage mon discours, je finirais par fatiguer votre tête et votre estomac, et je serais un embarras et un empêchement pour vos occupations qui appartiennent à l’État. Je désire que vous viviez un grand nombre d’années dans le poste éminent que vous possédez. C’est par ce peu de paroles que j’ai adressé mes saluts et mes compliments à votre royale personne et à votre dignité suprême. Vivez donc, ô mon petit-fils et personne de haute valeur. »