Hœusser, II, 22o < der rasche Kray
Liberté, précieux trésor... Charles est ton drapeau dans la tempête. » Lorsqu'on apprit que Mantoue était retombée au pouvoir des alliés, Csokonai écrivit un furieux petit poème intitulé la Victoire de la Justice [az igazsàg diadalma). Il est curieux de voir quelles idées politiques s'exprimaient en Hongrie dans cette dernière année du siècle, si troublée et si sanglante, lorsque se préparaient en France la restauration du pouvoir personnel, lorsque l'opinion de TAUemagne était partagée entre le réactionnaire Gentz et les partisans, suivant lui trop nombreux, de la Révolution.
Le publiciste hongrois commence par une invective contre la sainte Justice : que faisait-elle, où se cachait-elle lorsque « Tâme cruelle de la France » couvrait l'Europe de ruines et de sang? Pourquoi n'a-t-elle pas combattu la chimère moderne, le monstre aux têtes renaissantes? Oh! elle vivait encore ; elle attendait l'heure propice pour « faire tomber devant le Seigneur l'idole parisienne ». Où donc est la source de tout ce mal? Dans la violation de la légitimité. Le sang de la famille royale, des innocentes victimes parentes de l'Empereur François « crie vengeance au ciel et à Vienne » . L'empereur a la glorieuse mission d'assurer le triomphe de la justice. 11 faut que l'aigle invincible de l'Autriche parvienne jusqu'au Louvre, devenu une « caverne de brigands s) et y rétablisse les fleurs de lys. Henri IV (dont le poëte fait un immense éloge) et Louis le Grand auront un digne successeur dans Louis. XVIII. Tous ceux qui aident l'Empereur dans cette grande tâche méritent des louanges : le czar Paul, dont les armées effraient à la fois l'Asie et la France (rien n'est plus rare que d'entendre un Hongrois parler favorablement de la Russie) ; le sultan Sélim, qui arrivera bien à débarrasser la belle Egypte des brigands français — le roi
Georges d'Angleterre qui règne sur TOcéan — surtout le braye Kray et son armée magyare.
Ainsi parlait un noble jeune homme, dont la carrière éfait compromise à chaque instant par une indépendance turbulente, et qui ne peut être accusé de servilisme; journaliste en même temps que poëte, et journaliste populaire, on ne peut supposer qu'il exprime une opinion purement personnelle. Nous avons vu d'ailleurs que ce langage concordait avec les dispositions évidentes de la Diète, la conduite militaire des Hongrois et les publications contemporaines.
Le 18 brumaire et Tavénement de Bonaparte au Consulat ne changèrent rien. Les Hongrois restèrent, soldats et généraux, la plus grande force de TAutriche. Kray fut opposé à Moreau. Si son plan fort ingénieux ne put empêcher le général républicain de passer la Forêt noire, il montra du moins dans son campement d'Ulm et dans sa retraite nécessaire une remarquable fermeté. Zâch était le chef d'état-major de Mêlas, et le général Oit le premier de ses lieutenants. Ott, vainqueur de MioUis, « enveloppant tous les forts qui couvrent la ville, montra les couleurs autrichiennes aux Génois épouvantés. » (Thiers.) Digne adversaire de Masséna, il reçut un peu plus tard la reddition de Gênes.
Marengo, cette journée si disputée, fut presque une bataille magyare. Dans rengagement préliminaire de la Chiusella, le général comte Pâlffy exécuj;a une charge de cavalerie digne de ses ancêtres, et tomba. glorieusement. Le général comte de Haddik, fils d'un héros de la guerre de Sept-Ans, inaugura la grande bataille par le redoutable choc de son corps d'armée. Le corps de Splényi et les hussards affrontent la garde consulaire; la cavalerie de OU force à la retraite le général Lannes. A trois heui^és Mêlas se
LA HONGRIE AUTIUCHIENNE 321
croyant victorieux rentrait dans Alexandrie pour annoncer à Vienne son triomphe, laissant à Zâch le commandement en chef; mais l'arrivée do Desaix changea complètement la face des choses, et les Hongrois prirent autant de part au désastre^ que naguère au succès : Haddik fut tué, Zdch fait prisonnier, la cavalerie de Ott saisie d'une panique.
Quelques semaines plus tard, les Français prenaient la route de Vienne, et la levée de la noblesse fut ordonnée de nouveau. La lettre royale demandait franchement des sacrifices en rapport avec les désastres subis. Les cavaliers nobles s'armèrent avec Tinévitable lenteur de soldats improvisés : cette arrivée tardive et par petits détachements fut peut-être le salut de TAutriche, qui put ainsi échelonner sa réserve sur la route de Vienne et amortir le choc des Français. Ou ne pouvait espérer mieux dans l'affreux désordre où se débattait l'empire. Le système de Thugut, défiance et entêtement, produisait tons ses fruits. L'archiduc Charles, partisan de la paix, était presque en disgrâce, et quand il reparut c'était trop tard. L'armée périssait de misère en attendant que Moreau lui donnât le coup de grâce. Le malheureux empereur ne savait à qui s'en prendre et remplaçait le maréchal de Kray par son propre frère, le fatal archiduc Jean : on sait quel en fut le résultat, la déroute de Hohenlinden.
Huit jours plus tard un nouvel appel était adressé à la noblesse hongroise que commandèrent de bons généraux, Meszdros, Splényi, Benyovsky, puis Ott, Dévay, Giulay', sous le commandement suprême d'Eszterhâzy. Nul doute que des préparatifs aussi sérieux n'aient soutenu M. de Cobenzel dans les négociations de Lunéville, et ne lui aient valu des conditions meilleures. La disgrâce de Thugut était un soulagement pour tout le monde, et l'Autriche conservait à peu
près ses limites de Campo-Formio. Les Magyars avaient donc servi puissamment rAutriche et dans la guerre et pour la paix. L'Empereur les remercia chaudement de leur concours, et déclara qu'il n'avait rien plus à cœur que le bien-être et les progrès de sa chère Hongrie. Mais cet éloge royal coûtait cher : cent millions de florins, deux cent mille hommes.
La nation était plongée dans le deuil et le découragement. Que de familles avaient perdu, avec les garçons enlevés à la charrue par la réquisition, leur avenir et leur espoir I Que de champs mal cultivés par les vieux parents ou les enfants trop faibles! Trois fois, en 1794, 1795, 1800, la récolte fut si maigre, la disette si terrible, que les préjugés contraires à la libre circulation des grains reprirent faveur, et que les comitats s'adressèrent au gouvernement pour obtenir que l'exportation du blé fût interdite.
L'exportation des vins de Hongrie aurait pu enrichir le pays ; mais les troubles de Pologne avaient arrêté tout commerce du côté de la Russie, et la cour de Vienne, au fond plus irritée contrôla Prusse que contre ses ennemis déclarés, gênait les échanges avec l'Allemagne du Nord et les alliés delà ^rance. Restaient, pour acheteurs, les Autrichiens des pays héréditaires qui faisaient les prix à leur guise sur le marché hongrois.
Les mines de Hongrie et de Transylvanie alimentaient de numéraire le trésor autrichien. En revanche le papier imposé par le Gouvernement s était multiplié, et était tombé dans un profond discrédit. Les mesures violentes employées pour le soutenir à son taux fictif échouaient comme toujours. En septembre 1800 le comitat de Csongrâd écrivait : «Les années s'écoulent et l'exportation du numéraire (on l'employait en -effet au paiement des armées), l'émission des bil-
lets de banque nous rendent la vie, non pas difficile, mais impossible. Personne n a de confiance dans ces valeuis fietiTes. Les riches perdent leur fortune; les pauvres, môme lorsqu'ils sont payés de leur travail, meurent de faim parce qu'ils ne trouvent pas à changer leur papier. » Pour comble de malheur, la monnaie de cuivre, si nécessaire aux petites bourses, partageait, quoique sur une moindre échelle, le discrédit du papier : la pièce de douze kreuzer n'était plus acceptée que pour dix, ou même pour neuf kreuzer.
Eh bien I celte misère fut salutaire aux Magyars ; elle leur fit envisager avec moins de fanatisme la guerre et ses résultats; elle leur rappela qu'ils avaient aussi bien des devoirs de dignité envers eux-mêmes que des devoirs de dévouement envers leur roi. S'ils souffraient aussi cruellement , c'est qu'ils avaient laissé méconnaître leurs vieilles libertés, et leur administration financière indépendante garantie encore une fois par Léopold. Comment revenir à l'état de choses légal? Par une manifestation tranquille et respectueuse. Dès lors le mot de diète nationale s'impose à tous les esprits et sort de toutes les bouches. Depuis dix ans on l'avait oublié, car la Diète de 1796, nous l'avons vu, n'était qu'un appel aux armes. Partout on s'étonne d'avoir laissé passer sans se plaindre l'année 1799, date régulière d'une nouvelle convocation. La paix d'Amiens vient d'être signée, l'Europe entière se repose; aucune nécessité ne peut excuser un plus long retard.
Enfin arrive la lettre royale fixant l'ouverture de la session au 2 mai 1802, « pour s'occuper du bonheur du pays, du peuple contribuable, de la bonne justice. » Il y avait un autre but, qu'on se gardait bien d'indiquer. L'archiduc
Charles avait reçu de grands pouvoirs pour réorganiser Tarinée; il savait mieux que personne quelle était rimportance des régiments hongrois. Mais la sympathie de l'archiduc ne s'étendait pas jusqu'à la vieille constitution, dont les lenteurs et les résistances lui paraissaient un obstacle à la grandeur militaire de TAutriche. Il aurait voulu que la Diète se dessaisît une fois pour toutes de ses droits, en votant un nombre fixe de conscrits annuels. Les comitats, ignorant cette arrière-pensée de la Cour, et se rappelant les promesses du roi lors de la dernière assemblée, commencèrent activement leurs discussions. Le vieil esprit aristocratique inspira le choix des députés, et les mandats qu'ils reçurent prouvent à la fois et l'énergie de la noblesse sur le terrain de la constitution féodale, et son étroitesse lorsqu'il s'agit de réformes. Cependant beaucoup de députés comprenaient bien l'importance des questions commerciales, et une brochure, dont l'auteur s'appelait Bredeczky, attaqua vivement le système douanier qui sacrifiait la Hongrie aux provinces allemandes.
Au jour indiqué, les députés se réunirent sous la pi^ésidence du personal Semsey, qui prononça en langue magyare un discours très-convenable , exempt de flatterie comme de hauteur. Il félicita le roi, et c'était justice, d'avoir de lui-même, sans y être forcé par les circonstances, demandé les conseils et Tappui de ses sujets. Il fît également l'éloge de la constitution nationale, seule inébranlable dans la confusion universelle. Cet éloge contenait, il est vrai, une réserve : on devait songer au bien de la société, mettre les intérêts de tous au-dessus de son intérêt égoïste, et ne pas croire qu'une constitution fût imperfectible : adroit achemi-
nement aux réformes projetées par Tarchiduc*. Le langage libéral du xviii® siècle était habilement retourné contre la noblesse constitutionnelle.
L'archevêque de Kalocsa, Kolonics, parlant au nom des magnats et du haut clergé, s'adressa au roi en latin sur un ton presque lyrique* : « Combien d'événements depuis que nous ne t'avons vu I combien de sang répandu ! combien de royaumes dévastés I Digne petit-fils de l'immortelle Thérèse, toi aussi dès ton avènement tu as dû combattre pour tes États et pour le salut de l'Europe. La fortune des armes t'a plus d'une fois été contraire ; mais seulement après avoir fait admirer les forces de ton empire , pour empêcher la guerre perpétuelle, tu as accepté la paix. Auguste prince, pas toujours heureux, mais toujours grand I II est grand celui qui n'est ni exalté par l'heureuse fortune ni abattu par le malheur, mais qui reste inébranlable comme un rocher. » L'archevêque réclama aussi pour la nation, sans faire tort aux autres provinces, la gloire d'avoir été le principal boulevard de l'Empire. L'étude des événements, nous l'avons vu, donne raison au prélat.
François II en convint avec une franchise pleine de promesses : a Maintenant, dit-il, que la paix est conclue, je veux étendre ma sollicitude sur le royaume de Hongrie, sur le pays qui m'a secouru avec le plus d'efficacité dans mes guerres, qui, par son étendue, sa population, sa fertilité, le caractère noble et valeureux de ses habitants, est le rempart de la monarchie. Mon vœu est de m'entendre avec les États pour accroître la prospérité publique et mériter la reconnaissance de la nation. »
1. OrszàggyUlés naplôjâ ^Journal (Je la Diète de 1802), p. 2-7.