‹ Histoire générale des Hongrois (volume 2)Chapitre 102 sur 138 · Journal de la Diète de 1802, p · texte numérisé non relu

Journal de la Diète de 1802, p

Ainsi, dans cette diète pacifique, dans cette assemblée tenue en 1802, année de repos universel, la question militaire était aux yeux de TAutriche la seule dont il valût la peine de s'occuper. Si Ton présentait des projets de finances, c'était encore pour augmenter Tarmée. Le désarmement n'était qu'un simulacre; la paix de Lunéville n'était pas plus durable que la paix de Campo-Formio. Le Directoire avait lourni d'excellents prétextes pour rompre en 99; Napoléon devait en fournir d'excellents pour rompre en 1805; mais ni la République ni TEmpire n'ont à se reprocher d'avoir déchiré ces deux traités morts en naissant. Chaque fois qu'elle était abattue, l'Autriche sacrifiait une province et un ministre ; mais des provinces qui restaient, un ministre nouveau faisait sortir une armée nouvelle : Après Thugut Cobenzel, après Cobenzel Stadion, après Stadion Metternich. Ce rôle n'est pas sans grandeur, mais il faut l'envisager tel qu'il est. La politique de l'Autriche fut constamment belliqueuse, et son attitude en face du peuple dont nous racontons l'histoire le prouve victorieusement.

Il fallut en venir à la discussion détaillée du projet militaire. Sur deux points fort graves la lutte fut longue et violente, parce qu'il s'agissait moins encore d'organisation de l'armée que de politique intérieure. Les troupes hongroises, nous l'avons vu, comprenaient les régiments réguliers levés en Hongrie et V Insurrection^ formée en grande partie de cavalerie noble ; de sorte que le système des armées permanentes et le système des milices nationales existaient côte à côte. Le gouvernement, qui redoutait l'esprit indépendant, même lorsqu'ils se dévouaient, des nobles Magyars, voulait laisser l'insurrection au second plan, et former une nombreuse armée régulière. Les députés tenaient beaucoup à

leur droit de se lever pour la défense du pays; ils y tenaient un peu par patriotisme, un peu pour se rendre nécessaires; ils craignaient qu'une plus nombreuse armée permanente, composée surtout de paysans, pliée à Tobéissance passive, ne devînt un dangereux instrument de despotisme.

Ce même esprit de défiance mettait la Diète en conflit avec la cour sur une seconde question essentielle : à qui appartieiit-il de fixer le nombre des conscrits et la durée du service? Le gouvernement ne contestait pas le droit de rassemblée, mais il désirait que l'assemblée s'en dessaisît volontairement, dans Tintérét de la monarchie, et votât l'augmentation demandée, non pas pour trois ans jusqu'à la prochaine session, mais pour toujours. Sur ce point capital, les députés montrèrent une admirable fermeté : rien ne put les faire renoncer à leur droit constitutionnel. La cour vaincue en opiniâtreté, dut se résigner à n'obtenir que pour une courte période l'accroissement de forces militaires qu'elle réclamait.

C'était un grave échec; mais les Hongrois, habitués depuis dix ans à une obéissance enthousiaste , semblent avoir été étonnés de leur propre résistance. D'ailleurs, les magnats formaient un parti gouvernemental qui comptait même dans la chambre basse de nombreux adhérents. Aussi la cour reprit- elle l'avantage lorsqu'il s'agit de fixer les années de service et l'effectif. Assurément rien n'était plus contraire à l'esprit magyar qu'une levée forcée, même pour les troupes régulières, et qu'une limite (maximum ou minimum) de temps à passer sous les drapeaux ^ Pourtant la Diète, après

1. Y. sur les enrôlements volontaires le récit de la Diète de 1807, au ch. VIII.

de longues discussions entre les magnats et les députés, accorda six mille recrues par an pendant la paix, douze mille en cas de guerre, avec obligation de servir pendant dix ans, ce qui portait les forces permanentes de la Hongrie, sans préjudice de l'insurrection et des levées exceptionnelles, à soixante mille hommes sur le pied de paix, à beaucoup plus en cas de guerre prolongée. Il était facile de calculer que, dans un danger sérieux, le royaume pourrait mettre en ligne cent cinquante mille hommes.

Le gouvernement remporta un autre succès, mais illégal et dangereux. Il demandait deux millions de florins de plus pour le budget de la guerre, et ce chiffre , en face de semblables armements, paraît à coup sûr modéré; mais la situation financière de la monarchie était si mauvaise qu'il était difficile d'obtenir encore quelque chose des contribuables ordinaires. La cour éleva brusquement le prix du sel d'un florin six kreuzer par quintal, ce qui faisait contribuer les nobles autant que les roturiers. L'indignation fut grande, et pas tout à fait désintéressée , chez les députés, qui votèrent de mauvaise grâce.

Le but réel de la convocation était à peu près atteint , et ce que le gouvernement n avait pas obtenu, il savait bien qu'aucune insistance ne le lui donnerait. Dès lors il n'eut plus qu'un désir : faire oublier ses promesses , en relarder indéfiniment l'exécution. Mais il ne pouvait guère étouffer les discussions que lui-même avait fait naître. Une commission étudiait les intérêts économiques du pays et interrogeait les négociants des grandes villes, Pesth, Presbourg, Bude, Raab : elle produisit ses conclusions , fort modérées. Elle ne réclamait pas l'indépendance absolue des intérêts hongrois, mais une conciliation avec les intérêts des autres

provinces, des droits d'exportation moins forts, des règlements de douane moins gênants. Le roi, peu touché de ces ménagements, fit quelques promesses vagues de traités de commerce, et jeta dans l'assemblée un brandon de discorde, le projet d'une banque nationale.

La maison de Lorraine a plus d'uiie fois montré, en ce qui concerne le progrès commercial et Tégalité civile, plus de largeur d'esprit que les députés nobles. Cela pouvait être bonté naturelle, ou ruse politique. En effet, les passions soulevées par une question de dignité et d'indépendance, étaient brusquement refroidies par une proposition de réformes contraires aux privilèges. Le projet de banque, soutenu par les magnats partisans de la cour, déplut aux représentants des coraitats, parce qu'il fallait bien trouver des fonds pour créer cette banque, et parce que ces fonds devaient être fournis, en définitive, par la noblesse. D'étranges discours furent prononcés : le commerce de la Hongrie, dit un député de Nyitra, ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. •— La noblesse, disait un autre, ne doit fournir que le service militaire; quant aux autres charges, elle en supporte déjà beaucoup trop, elle n'en veut pas de nouvelles. — Conclusion : nommer une commission qui enterre le projet. Ainsi fut fait, et les Hongrois non nobles purent avoir une idée peu avantageuse de leurs législateurs.

Les passions aristocratiques une fois déchaînées ne s'arrêtèrentplus. Beaucoup de nobles vivaient dans les villes, et, ne possédant pas de terres, ne faisaient nul usage de leurs privilèges; ils demandèrent à ne rien payer, même dans les villes. — On remarquait avec effroi le déboisement cmssaat du pays. Les magnats auraient voulu que le gouvernement fît respecter les lois d'intérêt général qui s'y opposaient;

mais les députés des comitats répondirent que, leurs forêts leur appartenant, ils avaient le droit d'en faire ce que bon leur semblait. La proposition n'eut pas de suite. Une discussion très-vive s'engagea sur le droit de chasse. La noblesse ne voulut rien abandonner de ses droits, et la nation des lièvres, suivant une satire composée par un député, envoya remercier la Diète de ne l'avoir pas livrée aux paysans.

Si l'assemblée s'occupa des rapports de la Hongrie et de l'Autriche, ce fut pour réclamer au nom de vieux souvenirs historiques la réunion de la Dalmatie, en vertu d'anciens droits féodaux la réunion de la Gallicie. Le gouvernement répondit tout naturellement qu'il avait rattaché la Dalinatie à ses nouvelles possessions de Venise, que la Gallicie n'avait jamais obéi à la couronne de Saint-Étienne. Lorsque la majorité demanda que la session fût prolongée, la cour déclara ne point s'y opposer, pourvu que les frais d'entretien fussent supportés, non plus par les pauvres contribuables, mais par les députés eux-mêmes : c'était fort spirituel, et d'un effet immanquable. Les députés, avec un empressement peu édifiant, se résignèrent à la dissolution. Le roi déclara dans la séance finale du 31 octobre qu'il était très-satisfait des députés, et que les députés devaient être satifaiLs de lui, car il avait accordé tout ce qui n'était pas contraire à l'intérêt de la monarchie ^ Ainsi finit la Diète de 1802, provoquée par de grands besoins, inaugurée au milieu de grandes espérances : la Hongrie n'en recueillait que stérilité et déception. Le gouvernement fortifié par l'égoïsme étourdi de l'opposition parlementaire, se retrouva plus absolu que jamais, libre de jeter dans une guerre nouvelle la nation fatiguée.

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