Journal de la Diète, p
338 fflSTOmE GÉNÉRALE DES HONGROIS
Et pourtant la situation de la Hongrie dans les trois années qui précédèrent la campagne d'Austerlitz, prouve qu'elle ne perdait pas son temps. Après un long effort de dévouement royaliste, elle comprenait qu'au lieu de compter sur la cour elle devait agir d'elle-même. L'engourdissement produit par la confiance diminue peu à peu ; l'initiative nationale ne cesse de grandir.
Dans l'ordre des intérêts matériels, le gouvernement se montrait chaque jour plus intraitable. L'exportation du blé n'était permise que par mer ou avec la Turquie; or, ni la Turquie, ni les pays lointains n'avaient besoin du blé de l'alfôld. L'exportation de la laine était frappée d'un droit énorme, douze florins par quintal : les étrangers cessèrent d'acheter la laine hongroise. A vrai dire ce n'était pas une mesure fiscale, elle serait allée à contre sens. On voulait forcer les habitants de l'empire à fabriquer les étoffes de laine. D'après les idées économiques alors répandues en Autriche, il n'y avait rien là de bien blâmable. Personne n'avait Vintention de nuire à la Hongrie ; mais en fait, ce pays tout agricole, producteur de matières premières, se trouvait sacrifié à l'industrie de Vienne ou de la Bohême, qui achetait la laine à bas prix.
Les comitats, n'ayant rien à espérer du pouvoir, reprirent pour leur propre compte les -projets de 1791. La plaine fertile arrosée par le Danube et la Theiss subissait des inondations qui la rendaient chaque jour plus marécageuse, et les plus belles récoltes pourrissaient sur place, faute de routes convenables pour les transporter. Des travaux de dessèche-, ment furent entrepris, un beau canal creusé du Danube à la Theiss permit de passer de l'un à l'autre cours d'eau sans faire un grand détour. Une bonne route de commerce re-
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joignit le port de Fiume. L'agriculture était fort arriérée : les chefs des grandes familles se mirent à encourager ses progrès par une noble imitation de Taristocratie anglaise. Le comte Georges Festetics fonda près du lac Balaton une école pratique d'économie rurale; le prince Eszterhazy envoya des jeunes gens en Angleterre pour étudier les méthodes et les importer ensuite dans leur patrie. Il s'occupa aussi d'une société pour le commerce des vins avec les pays du Nord, mais cette fois le succès fut médiocre.
Dans le sens politique et littéraire les efforts ne furent pas moindres. Ce n'était plus seulement l'insouciance de la cour de Vienne, c'était sa mauvaise volonté qu'il fallait combattre. Toute association était interdite depuis Martinovics, et la moindre accusation politique était terrible. L'année même de la diète, Téchafaud s'élevait pour deux avocats, Zsarnôczy et Mikol, coupables, disait- on sans preuve, de haute trahison. Ces procès étaient d'ailleurs fort rares à cause de l'ignorance entretenue à dessein dans le public. Très-peu de journaux étaient tolérés, et encore leur était-il défendu de raconter ce qui se passait en Europe, à moins de copier la feuille officielle. La langue nationale était fort mal vue. Le gouvernement, qui favorisait d'un subside considérable le théâtre allemand de Pesth, ne faisait rien pour le théâtre magyar. Il aurait voulu que l'allemand devint la langue de la conversation et du commerce, et que le latin redevint celle de renseignement et des affaires publiques.
Mais un peuple parle toujours la langue qu'il veut parler : c'est ce que prouvèrent une fois de plus les Magyars. Le théâtre national fut soutenu par des souscriptions, et ne cessa de prospérer. A quelques pas de là, dans cette intelligente ville de Pesth, vrai foyer de patriotisme, le comte
François Szécheayi, le père du célèbre homme d'Etat, conçut le projet d'élever un monument où l'on réunirait les livres, les tableaux, les armes, les antiquités diverses qui permettraient de faire revivre le passé de la Hongrie : le musée national fut construit dans un style un peu froid, mais grandiose, et sur une place assez vaste pour recevoir les collections qui viennent chaque année l'enrichir. La poésie magyare venait de perdre le jeune et ardent Csokonay ; mais Eazinczy sortait de prison, Verseghy et Bacsânyi vivaient moins misérablement. A côté deBerzsényi qui avait à peine vingt-cinq ans grandissait toute une génération dont le chef, réservé à une longue et glorieuse carrière, était Alexandre Kisfaludy ; son poëme d'amour était toute une révélation poûr la littérature magyare *, il a inspiré la nation pendant un demi-siècle. Mais la guerre approchait.