Correspondance de Napoléon, XV
ad audiendum verbum regium. Le récalcitrant se trouvait en face de son roi qui lui parlait en audience intime, priant, menaçant tour à tour. Que faire contre la bonhomie de François II? On demandait à Nagy non de se démentir, mais de se taire : il se tut. Le mot d'Empire français ne fut plus prononcé, et Ton vota une sorte de compromis : les douze mille conscrits furent accordés, puis on rétablit l'ancien mode de recrutement, et une somme de deux cent mille florins fut destinée à faciliter les engagements volontaires.
Mais la législature n'entendait pas donner carte blanche au gouvernement. Deux occasions de le prouver se présentèrent, toutes deux lorsqu'on s'occupa de l'insurrection. Une commission présidée par Urményi déclara dans son rapport qu'une paix durable était nécessaire au pays, et que la guerre la plus inévitable ne pourrait jamais être faite sans le consentement de la nation. D'autre part^ la chambre des magnats fut troublée par un incident qui n'était guère dans ses habitudes. Le zèle de quelques-uns de ses membres les portait à promettre au roi des secours extraordinaires : on se demanda si des offres pareilles étaient permises. Le baron Nicolas Vay, chef de la minorité imposante, s'écria qu'on arriverait ainsi à donner les commandements militaires, comme on ne le faisait que trop pour d'autres emplois, à des imbéciles riches et zélés. Ce qui augmentait encore la gravité de ces paroles, c'est que le baron Vay était le général de l'insurrection, et certes ne parlait pas sans de bons fnotifs. Il fut destitué, ce qui parut une atteinte à la liberté de la parole; et il fallut pour apaiser les députés revenir sur cette fausse mesure. Mieux encore, il fallut que le gouvernement déclarât qu'il n'entendait en aucune façon gêner l'entière liberté des orateurs.
L'assemblée paya cher un tel succès. On la- trouva importune, parce qu'elle avait donné tout ce qu'on pouvait en attendre, des soldats et de Targent; une fois encore elle se trouva leurrée dans ses projets de réformes. Un message royal arriva comme la foudre : les sacrifices consentis par la Diète étaient reçus par le roi avec reconnaissance; mais le moment n'était pas venu de supprimer le papier et de retirer du commerce la monnaie de cuivre, si mauvaise qu'elle pût être. Quant aux réclamations sur les douanes, on ne peut, disait-on, permettre l'exportation du bétail; celle de la laine continuera à être frappée d'un droit de 16 florins le quiùtal, car les fabriques de Bohême et d'Autriche doivent être protégées par une loi qui leur assure la manière pre-
mière à bon 'marché. L'exportation du vin sera permise, mais à condition que les marchands hongrois achèteront autant de vin d'Autriche qu'ils auront vendu de vin de Hongrie à l'étranger. Cette bizarre économie politique, où l'on ne reconnaît guère l'intelligence de Stadion, était couronnée par cette déclaration plus irritante encore, que Ton devait se séparer au plus vite, remettant les réformes à une prochaine session.
Se voir à ce point dupe, et pour la troisième) fois. en trois ans! Au milieu de la consternation générale, plusieurs députés s'écrièrent avec indignation que tout était rompu. Nos mandats, disaient-ils, nous autorisent à de grands sacrifices, mais dans l'intérêt de la patrie, et non pour fournir des armes contre elle. Nous avons voté des hommes et de l'argent parce que le gouvernement s'était engagé à nous satisfaire : lui-même déchire le contrat.
Lorsqu'un nouveau message vint presser l'Assemblée de rédiger les lois déjà votées, et lui assigna le 15 décembre
comme limite extrême de la sessiou, l'indignation redoubla, et la majorité composa un résumé vigoureux des griefs de la Hongrie. Le texte un peu long de ce mémoire n'intéresserait guère le lecteur français ; il suffira d'en faire comprendre la tendance générale. La nation est déclarée indépendante au point de vue politique, financier, commercial; elle na renoncé par la Pragmatique-Sanction qu'à Télection du roi. En un mot, la Diète proclamait le principe de l'union personnelle comme seul conforme aux lois et aux traités d'un passé de trois siècles.
L'éloquence de Nagy semblait avoir détruit dans les esprits la timidité réactionnaire et les scrupules royalistes. Elle eut encore, avant la clôture de la Diète, le temps de rendre deux grands services, et le mérite de braver les préjugés de l'assemblée. L'élévation constante du prix du sel était un fléau pour les classes pauvres : dans les ardentes discussions que chaque législature consacrait à cette question, il s'agissait de constitution , de légalité , mais fort peu des souffrances populaires. Nagy aborda courageusement ce point de vue : s'élevaut au-delà des bornes strictes de la question posée, il envisagea dans son ensemble la condition de cette population nombreuse, peu ou point représentée dans les chambres, à la Diète, et que l'on ne devait pourtant ni condamner à la misère, ni priver des droits de citoyen. L'Assemblée frémit de ce dangereux langage, et Nagy perdit un instant sa popularité. Un cri s'éleva, une brutale insulte : « Assez de sottises, » ne stultizet! Tant le libéralisme hongrois était encore exclusif! N'importe, Tidée généreuse était semée, elle devait grandir.
La langue nationale, cet éternel emblème d'indépendance, dont les progrès, nous l'avons vu, avaient un sens plus poli-
tique encore que littéraire, fournit au grand orateur un succès moins laborieux. Cette fois, au lieu de devancer l'opinion de ses concitoyens, il ne faisait que la suivre ou raccompagner. Un poëte, Berzsényi, un grand seigneur, le comte Dessewffy *, montraient le même zèle pour cette cause, et la même véhémence contre ses adversaires attardés, qui pour se faire bien venir en cour, voulaient employer le latin comme langue politique, l'allemand comme langue usuelle. Berzsényi écrivait au comte Georges Festetics :
« Réjouis-toi : la langue de nos ancêtres est délivrée de » sa prison. L'aurore luit enfin du jour attendu par la patrie : » elles s'enfuient les chauves-souris.
» Notre langue était comme proscrite, retenue dans les » chaînes du vieil aveuglement ; la rage d'un ennemi gros- » sier nous enfermait dans l'obscurité muette.
» Plusieurs de nos magnats corrompus par la cour ne » voulaient plus parler magyar; ce n'était pas la mode! 0 i sottise, ô tristes fruits des temps aveugles^. »
On pourrait ne voir dans ces strophes qu'un accès de lyrisme sans portée ; mais voici comment raisonnait quelques mois plus tard le comte Dessewffy : « Si nous ne voulons pas » ressembler à des arlequins, laissons de côté cette manie 9 latine. Nous gênerons par là les autres races, nous disent » les Allemands par exemple. Pourquoi donc n'ont-ils pas » gardé eux aussi la langue latine, et pourquoi ont-ils réagi 9 contre l'usage quotidien du français? Il y a sans doute
1. Dessewffy levelezésCf I, 50. — Voir sur ce personnage, que nous aurons souvent Toccasion de citer, et sur la question elle-même, Ti^loge du comte Joseph Dessewffy, lu par le baron Eôtveôs à T Académie, le 26 déc. 1844,