‹ Histoire générale des Hongrois (volume 2)Chapitre 23 sur 138 · LES DEUX ANTI-ROIS · texte numérisé non relu

LES DEUX ANTI-ROIS

La maison d'Autriche, heureuse jusqu'au milieu de ses épreuves, ramassa une nouvelle couronne dans le désastre deMohâcs*, qui menaçait Vienne et rAIlemagne et faisait trembler la chrétienté. Aucune victoire n'aurait pu lui assurer une aussi magnifique récompense. Toutefois elle n'entra pas facilement en possession de la couronne magyare, et lorsqu'elle l'eut vraiment atteinte, il lui fut difficile de la conserver. La nation regimba contre le sceptre d'un étranger; elle fut longtemps partagée entre la haine traditionnelle et religieuse qu'elle portait à TOsmanli et la haine tra-

1 . Jàszaj a composé sur la Hongrie au lendemain de Mohàcs un ouvrage très-détalllé : A Magyar nemzet napjai a Mohàcsi vész utàn, Pesth. 1846. — Un contemporain, Szerémi, dans une chronique publiée par M. Wenzel (1*^ vol. de la série Scriptores des MonumeiUa), décrit avec vivacité, mais non sans partialité, les mœurs égoïstes de Varistocratie avant et après Mohàcs.

ditionnelle et politique qu'elle portait aux Habsbourg. Placés tour à tour en face de ces deux dangers, les plus fermes cœurs, les plus grands esprits hésitèrent; tel défenseur acharné de Tindépendance nationale est devenu le partisan de la famille qui représentait TÉglise contre le Coran, tel autre a suivi la marche opposée. Histoire presque deux fois séculaire, pleine d'intrigues et de dévouements, couverte de sang et de gloire. Exposée sans cesse à une double tempête, engagée dans le réseau lointain de la diplomatie européenne, qui s*est plusieurs fois servie d'elle pour la sacrifier, la Hongrie n'a pourtant pas négligé la vie intellectuelle et morale : elle a livré autour du drapeau de la Réforme, pour l'attaquer ou pour le défendre, des combats féconds, et la nouvelle croyance, adoptée par beaucoup de Magyars, cruellement persécutée par le pouvoir étranger, est devenue un élément nouveau et indestructible de la vie nationale. Enfin il doit venir un jour où l'Autriche, renonçant à écraser ce vigoureux peuple, commencera à s'appuyer sur lui : alors se terminera le présent livre.

, La campagne de Mohâcs ne fut pas terminée par la grande bataille *. Soliman ne voulait pas encore former d'établissement durable en Hongrie, mais il voulait préparer les voies en y répandant la terreur. Les prisonniers et les paysans qui se trouvaient dans le camp magyar furent mas-

1. Les événements compris dans ce chapitre sont racontés au point de vue de ITiistoire ottomane dans Hammer, L. XXVI-XXIX. — Au point de vue hongrois, beaucoup de documents sont donnés dans les annales de Pray.

sacrés de sang-froid. Rien ne résista jusqu'à Bude à la grande armée ottomane, pendant que les Àkindcbis violaient la capitulation de Pécs (Fûnfkirchen) et inondaient de sang la région du Raab et du lac Balaton. Les clefs de la capitale furent apportées au Sultan Magnifique, qui voulut bien protéger la vie et les biens des habitants. Le palais de Mathias vit pour la première fois Tennemi : quelques trésors de sa bibliothèque et les statues d'airain d*Hercule,d*Âpollon et de Diane descendirent le cours du grand fleuve « auprès duquel • l'Amou-Daria se sentirait couvert de la sueur de la honte * » . Au-delà de Bude, et de Pesth un instant occupé, furent attaqués Visegrad, qui se défendit avec succès, et Gran qui fut ensanglanté par un nouveau massacre. Puis le magnanime sultan se mit en marche vers Petervardin et rentra dans sa capitale, où les statues de Bude décorèrent la place de l'Hippodrome, malgré les scrupules de quelques fidèles Moslims.

Cette retraite triomphante avait coûté cher : des paysans, patriotes ou exaspérés, avaient détruit bien des détachements turcs égarés dans les marécages. L'histoire et la poésie ont conservé le nom de Michel Dobozy, qui tua sa femme plutôt que de la laisser tomber entre les mains d'un janissaire. Tels n'étaient pas les sentiments des magnats, ni même de la noblesse : on ne songeait qu'à l'élection du nouveau roi. Serait-ce Ferdinand 2, serait-ce Jean Zâpolya? Nous connaissons assez la lutte acharnée des deux partis sous les Jagellons pour comprendre toutes les passions et

Page 1