‹ Histoire générale des Hongrois (volume 2)Chapitre 67 sur 138 · LES DIÈTES, LA GL'ERRE ET LA COUR SOUS MARIE-THÉRÈSE · texte numérisé non relu

LES DIÈTES, LA GL'ERRE ET LA COUR SOUS MARIE-THÉRÈSE

« Il ne faudrait pas trop compter, en cas de malheur, sur l'eilgagement pris parles Hongrois d'être fidèles à la descendance féminine, » écrivait après la diète de 1722 un sceptique ambassadeur vénitien ^ Le politique italien ne connaissait pas bien le peuple cavalier du Danube, et Tesprit d'héroïsme qui le porte à secourir les infortunes royales. Mais nous ne nous faisons pas une idée beaucoup plus juste des Magyars lorsque nous rappelons le fameux cri de moriamur pro rege nostro Maria Theresa comme un type de dévouement spontané et irréfléchi. La noblesse hongroise a été dans cette circonstance comme dans bien d'autres une nation à la fois chevaleresque et légiste; elle s'est vraiment dévouée, elle a été vraiment généreuse, mais elle n'a pas perdu un seul instant son sang-froid de jurisconsulte ; plus que jamais, le sabre an poing, elle discutait, elle rédigeait des articles.

Le duc François de Lorraine, « le bon, l'excellent, le sûr, » l'aimable, le beau même, le propre, le gai, l'honnête

1. V. la relation de Priuli, loc. cit. dans le T. XXII des Fontes^

» François I", » comme l'appelle le prince de Ligne, n'était ni un grand général, ni un grand politique; mais il connaissait la Hongrie pour l'avoir gouvernée, et dans-le brusque désastre de sa maison, lorsque Frédéric le Grand prenait la Silésie*, lorsque les Franco-Bavarois envahissaient l'Autriche, bientôt la Bohême, c'est lui probablement qui conseilla à sa jeune épouse de paraître à la diète de couronnement déjà convoquée à Presbourg. L'assemblée était sous l'impression des griefs accumulés pendant les dernières années du règne de Charles VI; elle retentissait de plaintes amères et pour la plupart légitimes. Toutefois l'état déplorable de la monarchie et l'influence des deux familles connues parleur dévouement traditionnel, du juge du pays Jean Pâlfify, et du primat Eszlerhâzy, disposaient déjà la majorité à se contenter de promesses pour l'avenir, et à faire des sacrifices pour la couronne. Mais à qui la couronne allaitelle être décernée? Le primat désirait que ce fût au duc de Lorraine conjointement avec son épouse, et beaucoup de magnats adhéraient à ce projet, éminemment conservateur. Mais les Ordres, les députés, peu confiants dans le respect de ce prince pour leurs libertés, mécontents de l'initiative prise par la chambre haute, craignaient en outre et surtout de voir l'administration du royaume confondue avec celle des états héréditaires.

La scène imposante du 20 juin 1741, où l'on vit la jeune reine, accouchée récemment decelui qui devait être Josephll, monter en costume national au château de Presbourg et y

1 . Dans les ouvrages historiques et la correspondance si intéressante de Frédéric le Grand (édition Preuss), on trouve des allusions assez fréquentes à la Hongrie, mais en général elles n'apprennent rien de nouveau.

recevoir rassemblée, mit fin à toute discussion. Cette jeune femme héroïque serait non pas la reine-épouse, mais le roi, comme Marie, fille de Louis d'Anjou, avait été non pas la reine mais le roi. De cette manière le duc François, qui ne pouvait manquer d'être élu tôt ou tard Empereur, n'aurait aucun droit sur la Hongrie, laquelle aurait sa soiiveraine à elle, et par suite son autonomie. Dès le 25 juin Marie «Thérèse fut couronnée, et son zélé partisan Jean Pâlffy élu palatin. Elle ne voulut pas modifier le diplôme contenant le serment du nouveau prince à son avènement, mais elle jura de respecter la constitution et de sanctionner toutes les lois réparatrices. Par exemple l'institution dés confins militaires ne fut conservée que provisoirement; elle devait être supprimée dès que les circonstances le permettraient.

Cependant on apprenait l'élection de Charles de Bavière à l'Empire. Loin d'en être consternés, les patriotes magyars se laissèrent aller à de grandes espérances : ils virent déjà la Hongrie devenue le centre de la monarchie et la résidence de la souveraine; au lieu d'avoir à se débattre contre l'ingérence des ministres allemands, ce seraient eux désormais qui gouverneraient FAutriche tout entière. Un prélat grand seigneur, Antoine Erdôdy, fit bien remarquer que Ton avait eu la même illusion au temps de Mathias II : il lui fut répliqué que les circonstances étaient bien différentes, puisque Mathias était Empereur, tandis que maintenant la Hongrie tenait le premier rang parmi les états de la maison royale. Jusque-là jamais l'aristocratie hongroise n'avait espéré, ni même désiré une place importante dans un conseil chargé de gouverner les pays voisins; maintenant elle réclamait la première place dans le ministère autrichien. Ses prétentions se heurtèrent contre d'autres prétentions de Marie-Thérèse :

daus son orgueil d'épouse elle ne voulait pas que le duc de Lorraine fût entièrement exclu des affaires. Elle n'obtint d* abord aucune concession de ce côté, et en marqua son irritation dans des entretiens avec Eszterhàzy, qui eut beaucoup de peine à la calmer en lui expliquant les défiances d'un peuple si souvent trompé, mais rempli d'amour pour sa souveraine. La réponse royale aux griefs présentés par les députés fut tellement hautaine qu'elle provoqua des scènes tumultueuses : il eût été plus court, cria un membre de l'assemblée, de nous répondre en quatre paroles sic volo sic jubeo.

Mais les nouvelles funestes arrivaient coup sur coup, la prise de Linz, l'invasion de la Bohême. Le refroidissement de la diète devenait extrêmement dangereux : où trouver des ressources, et que faire si, au lieu d'un soulèvement royaliste, un soulèvement contraire à la dynastie se déclarait? Un conseil tenu le 7 septembre réunit aux ministres allemands les grands dignitaires magyars et un certain nombre de leurs compatriotes. Ils proposèrent à la reine d'avouer à la nation toute l'étendue du péril et de l'appeler aux armes. La reine accepta bravement ce parti, et ne fit aucune attention aux craintes de ses ministres, qui voyaient déjà recommencer l'insurrection de Rakôczy. Elle parut devant l'assemblée en habits de deuil, et, après les discours hongrois du primat et du chancelier, elle prononça un discours en latin, émouvante déclaration de confiance envers sa chère Hongrie. L'impression fut générale et profonde lorsqu'on vit couler les larmes royales, et les cris de vitam et sanguinem y répondirent.

Toute difiiculté n'était cependant pas résolue. L'assemblée décréta la levée de la noblesse et de trente régiments régu-

iers, mais non sans renouveler Texpression de ses griefs ; et la reine se montra profondément reconnaissante , mais non sans réclamer avec insistance la participation de son mari an gouvernement. Un refus mutuel fut la première réplique à ces prétentions opposées. Toutefois sous la pression des événenients et sous l'influence de la séance mémorable dont nous venons de parler, tous les obstacles s'aplanii'ent. Le duc François fut admis à prêter serment comme prenant part au gouvernement du royaume, et le jeune Joseph fut présenté solennellement aux délégués de la nation. D'autre part la reine se décida non sans peine àrépondre d'une manière satisfaisante aux demandes de l'assemblée , et Ton se sépara au milieu d'un enthousiasme guerrier.

Dans toutes les opérations importantes de la guerre de la Succession d'Autriche , les Magyars ont joué un rôle sérieux, non pas seulement les Magyars mais les Slaves hongrois, surtout les fameux pandours du baron de Trenck. La dernière guerre contre les Turcs avait été l'une des plus féroces : ce n'étaient que ravages, incendies, mutilations. Rien d'étonnant dès lors si les cavaliers du Danube, soit dans la période défensive de la lutte, soit dans Tinvasion de la Bavière et d'une partie de TAIsace, ont laissé dans les populations occidentales le souvenir de hordes barbares; ils ne se figuraient pas une autre espèce de guerre que celle dont ils avaient été les victimes. Ils aidèrent KhevenhûUer à reconquérir la Haute Autriche. Un Batthyâny fut gouverneur de la Bavière conquise à son tour. Un Nâdasdy franchit le Rhin et prit Lauterbourg. La reine remerciait officiellement le palatin des services que lui rendaient ses compatriotes ; elle eut bientôt à lui demander des services nouveaux.

Frédéric le Grand, qui avait déposé les armes une fois maître de la Silésie en vertu du traité de Breslau, les reprenait en 1744 et envahissait la Bohême, en dégageant par cette

diversion les frontières françaises. La maison de Brande-

bourg, depuis le mariage de Catherine, sœur d'un électeur, avec Gabriel Bethlen, n'avait jamais perdu de vue les mécontents hongrois ; elle était intervenue en faveur deRâkôczy lors de ses dernières et inutiles démarches de 1 729 ; elle réclamait en faveur des protestants persécutés. L'occasion lui parut bonne pour renouer ces relations intermittentes avec les Hongrois, et Tétat-majoi prussien répandit un manifeste pour les détourner d'envahir la Silésie, et leur rappeler les bienfaits qu'ils avaient reçus de la Prusse*. De son côté, Schwerin écrivait dans le même sens à Jean PâlfPy ; mais aucune de ces démarches ne pouvait réussir. L'élan royaliste redoublait loin de s'épuiser; un conseil réuni à Presboiirg autorisa le palatin à proclamer l'insurrection générale, dont les levées nombreuses combattirent en Bohême, puis en Italie jusqu'à la fin de la guerre. L'ambassadeur vénitien Andréa Gapello admirait un tel dévouement comme le plus beau moment de l'histoire de ce peuple, qu'il engageait la maison d'Autriche à mieux comprendre désormais *.

La paix de 1748 à 1756 est la période la plus brillante du règne, et surtout de la cour de Marie-Thérèse *. Aussi bien

1 . La collection Jâncsô, à TAcadémie, contient un des rares exemplaires de ce manifeste en 3 pages in-4«, imprimé en gros caractères. Il est rédigé en latin : S. R. Majestas BorussisB firmissime confidit, nobilissimam Hungarorum genlem collatorum in se. . a regia domo borussica, multifariorum beneficiorum.. haud immemorem futuram.

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