‹ Histoire générale des Hongrois (volume 2)Chapitre 69 sur 138 · Notamment au Musée national de Pesth · texte numérisé non relu

Notamment au Musée national de Pesth

allemande et autrichienne, se mêlant aux autres rameaux par de fréquents mariages, que Tintelligente souveraine excellait à préparer. Elles prirent l'habitude de parler l'allemand plutôt que leur langue maternelle assez mal notée, et plutôt que le latin remis à la mode comme langue officielle par la réaction religieuse, mais condamné à une irrémédiable décadence par les besoins et les inventions delà société moderne. Les jeunes gens étaient élevés au Theresianum, où tout s*apprenait en langue allemande. Plus tard (1760) ils formèrent la garde du corps, la nohilium turma. Le règlement qui instituait cette compagnie le présentait comme un hommage rendu aux exploits militaires de la nation qui occupait le premier rang parmi les peuples fidèles*. Mais il est évident qu'elle avait aussi un but politique, ainsi .que Tordre ,de Saint-Élienne fondé à peu près en même temps, et ce but était la fusion de la Hongrie avec ou plutôt dans TAutriche allemande.

De là à une fusion de l'administration des deux pays il n'y avait qu'un pas, mais difficile à franchir. Les séductions de la cour, des titres et d'une brillante éducation militaire ne s'adressaient qu'à la haute noblesse, elles n'atteignaient pas la vraie noblesse magyare, le peuple immortel de Verbôczy 2. Sans aucun doute le régime constitutionnel répugnait à tous les instincts de la grande reine ; il fallait pourtant l'admettre, le tourner si possible, mais jamais ne

1 . M. Ballagi fils a écrit sur cette garde du corps un curieux travail (A Magyar Kirâlyi testôrség, Pesth 1872), dont nous aurons à nous servir au point de vue de l'histoire littéraire.

2. Rappelons au lecteur que ce légiste, auteur du jus tripartitutn, est resté le type de la nombreuse petite noblesse magyare, dans son énergie constitutionnelle et dans son esprit exclusif.

le heurter de front. Le gouvernement procéda par règlements administratifs de façon à changer peu à peu tout Tesprit et tous les ressorts des services publics sans violer et sans imposer aucune loi. Lorsqu'il en fallait de nouvelles, seulement alors, la Diète était convoquée. Dans l'intervalle des deux grandes guerres tout le système des alliances euroj^éennes fut renversé; la cour de Vienne s unit étroitement à celle de Versailles grâce au prince de Kaunitz qui allait diriger pendant quarante ans la diplomatie autrichienne. Une guerre formidable (qui fut la guerre de Sept Ans) se préparait contre Frédéric. La Diète de 1751 fut convoquée pour voter les subsides nécessités par ces projets et par l'épuisement du trésor. Le vieux palatin Jean Pâlffy avait cherché à dissuader la reine de demander une augmentation d'impôts, la prévenant que ce procédé la ferait accuser d'ingratitude. La mort du fidèle dignitaire fut une perte pour la couronne et une perte aussi pour la nation. Du reste, Marie-Thérèse, suivant son historien, M. d'Arneth*, iiemanquaitpointde reconnaissance, mais elle ne pouvait s'empêcher de constater que la Hongrie, formant à elle seule plus du tiers de la monarchie, ne supportait guère que le dixième des charges de l'État. Or, l'armée permanente, qui atteignait à près de deux cent mille hommes dans la guerre de succession, avait besoin d'être augmentée plutôt que diminuée. La reine croyait donc pouvoir réclamer de ses fidèles sujets une augmentation de douze cent mille florins. La Chambre des magnats, pénétrée de l'esprit aulique, était disposée à y consentir. Les députés au contraire, présidés par Georges Fekete, combattirent vivement les prétentions royales dans des discours prononcés

1. V. le ch. VII duIV« vol. de sa Geschichte Hiaria-Theresia's.

ea langue nationale, langue de l'opposition à cette époque. L'irritation fut calmée par une réponse royale qui rappelait les beaux jours du couronnement, et les subsides furent votés. Marie-Thérèse, enchantée de cette condescendance, vint faire un séjour, non pas à Presbourg seulement, mais à Pesth, au cœur du pays. Elle passa de grandes revues dans la plaine de Rakos. Elle accepta Tinvitation du comte Grassalkovics, un pauvre étudiant slovaque, devenu Thomme le plus riche de la monarchie, à visiter son palais de GôdôUô. Une illumination féerique, soixante-dix mille lampions, fît resplendir les merveilles du château et du parc, et le lendemain fut célébré un banquet de plusieurs milliers de couverts.

L'enthousiasme ne survécut point au départ de la reine. Une question très-grave aux yeux de la noblesse, plus grave qu'une question d'impôts, vint le refroidir. La reine, comme son père, voulait encourager le commerce; elle venait de faciliter les échanges avec la Bavière et Venise; et la satisfaction causée par cette mesure avait aplani quelques diffi- * cultes. La meilleure manière d'ouvrir largement cette voie à l'activité hongroise était d'encourager la peu nombreuse bourgeoisie des villes en étendant les privilèges des villes libres royales à quelques nouvelles cités. Le gouvernement y trouvait d'ailleurs son profit en limitant par ce seul fait l'action et les privilèges de la noblesse, et en se faisant, au besoin contre elle, des partisans. Aussi rien ne pouvait être plus désagréable à la diète de 1751 que l'élévation de Gyôr, de Komârom, de Zombor et de Ujvidék au rang de villes libres royales. La majorité voyait avec effroi grandir la représentation de la bourgeoisie', nécessairement dépendante du gouvernement par la reconnaissance et par l'intérêt. Des ora-

teurs réclamèrent avec vivacité contre une politique acharnée à rabaissement de la noblesse et à raffaiblissement des comitats. Le palatin récemment élu, Louis Batthyàny, n'avait pas l'autorité de son prédécesseur : l'assemblée ne voulut reconnaître aux quatre cités aucune participation à la législature. La reine, surprise et irritée, prononça la dissolution de la Diète au milieu des plus amères récriminations.

Cette rupture, ou plutôt cette brouille, ne dura pas : entre la reine et le peuple chevalier il ne pouvait y avoir qu'un peu de coquetterie politique ; la réconciliation était inévitable. Malgré Tingérence croissante de l'administration germanique, et des plaintes aussi fréquentes qu'inutiles, la Hongrie ne se montra pas moins dévouée dans la guerre de Sept-Ans que dans la précédente. On vit abonder les sacrifices volontaires en argent et en vivres, en hommes et en chevaux. L'opération la plus brillante de cette guerre souvent malheureuse, l'occupation de Berlin en 1760, fut l'œuvre du . comte Haddik et de ses cavaliers magyars. L'épuisement n*en était pas moins général, après tant d'efforts stériles suivis de la paix de Hubertsbourg. L'accroissement de la dette publique et le parti pris de ne diminuer grandement ni les dépenses de Tarmée ni celles de la cour, nécessitèrent la ^ convocation de la diète de 1764, où la nation noble, malgré son bon droit sur la plupart des points, devait, sur le plus grave de tous, se donner d'irréparables torts.

Le courant général du dix-huitième siècle entraînait vers les réformes sociales les souverains absolus aussi bien que les plus hardis philosophes. La suppression du servage à tous ses degrés figurait au premier rang dans ce qu'on pourrait appeler le programme du siècle. Or, la servitude . rurale s'était introduite dans la légalité hongroise beaucoup 11. 15

226 HISTOIRE GÉNÉRALE DES HONaROIS

plus tard qu'en Occident, et plus tard aussi elle devait s'y maintenir. La noblesse magyare, nous l'avons dit maintes fois, était beaucoup plus nombreuse que celle d'aucun autre pays; elle se regardait non comme une aristocratie, mais comme un peuple , comme le seul véritable peuple. Elle traitait toujours mieux ses paysans, elle ne demandait pas mieux que de les traiter mieux encore ; mais tout ce qui tendait à changer les relations légales entre les différentes classes provoquait immédiatement sa fureur : il lui semblait qu'un complot était dirigé contre la nation elle-même. Marie-Thérèse, au contraire, se trouvait doublement engagée à réclamer une réforme du régime féodal, d'abord, par les idées du siècle auxquelles ses instincts charitables ne pouvaient entièrement échapper, ensuite par la nécessité d'une meilleure assiette de l'impôt, puisqu'elle le voulait plus sûr et plus productif : pour que Timpôt rendît davantage, il fallait qu'il eût pour base la terre, élément stable, et non pas cet élément mobile, la personne noble ou non noble de celui qui la cultivait.

Au moment où la Diète était convoquée, paraissait une brochure écrite par Adam KoUâr, le bibliothécaire de la cour. Les privilèges de la noblesse étaient vivement pris à partie, et même les privilèges du clergé comme propriétaire temporel, car il y avait déjà dans Tadministration autrichienne quelque chose de l'esprit de Joseph II, malgré la dévotion de Timpératrice-reine. Le système de Verbôczy était dénoncé sans ménagement comme un système vieilli, auquel la noblesse avait tort de tenir, et que l'esprit du siècle devait remplacer par un nouveau système judiciaire, miUtaire et financier. Les députés, mécontents au dernier point de cette publication, s'inquiétèrent en la comparant aux lettres de

convocation, et un peu plus tard au discours royal : c'étaient les mêmes idées sinon les mêmes termes. Ils s'inquiétèrent en apprenant que la reine parlait en langue allemande non plus du reichstag hongrois , mais du landtag, ce qui faisait descendre la Diète du rang d'assemblée nationale à celui de simples États provinciaux. Résolus dès lors à prendre le taureau par les cornes, ils dénoncèrent la brochure novatrice, exigèrent l'exil, tout au moins le désaveu de Fauteur. Malgré ce qu'il y avait d'humiliant pour elle à frapper un ouvrage qui n'avait certes pas vu le jour sans sa permission, elle interdit la brochure, quitte à dédommager autrement son bibliothécaire. Elle espérait que cette condescendance désarmerait l'opposition.

Il n'en était rien : les Ordres rédigeaient leurs cahiers, leurs innombrables griefs, et ne voulaient rien accorder avant d'en avoir obtenu le redressement. Assurément ils avaient raison de réclamer contre les empiétements de l'administration allemande sur le conseil de lieutenance, la chancellerie hongroise, la chambre hongroise des finances, contre les attributions arbitraires de gouverneurs militaires récemment créés, contre le despotisme paternel qui se glissait partout. Seulement, ils n'auraient pas dû se refuser, par ténacité légale, à toute améhoration du sort des paysans. Malgré les visites répétées de la famille impériale, ils ne voulurent entendre parler ni de réglementation féodale, ni d'augmentation d'impôts, ni d'une organisation systématique de l'insurrection de la noblesse. De la chambre basse l'opposition s'infiltra dans la chambre des magnats, où un dignitaire ecclésiastique déclara que les Ordres avaient raison de s'opposer à la formation d'une nouvelle armée permanente; il reçut à son tour les remerciements des députés, avec un

distique latin gui le proclamait « orateur de la patrie et voix du peuple. » Devant cette double et inquiétante manifestation, Marie-Thérèse, plus irritée qu'elle ne l'avait jamais été, refusa les services de sa garde du corps hongroise et retourna à Vienne. Les députés alors, avant de se séparer, voulurent calmer sa colère en votant l'augmentation d'impôt, mais sans aucun règlement féodal.

Cette fois, Tlmpératrice-Reine était brouillée avec le parlementarisme hongrois, qui était loin d'être irrépréhensible. Mais elle ne se crut pas dispensée pour cela de travailler au bien de ses dévoués sujets. Au contraire, c'est depuis ce moment et pendant les quinze dernières années de sa vie qu'elle a développé entièrement son système de fusion et d'assimilation. La mort de son époux l'empereur François (1765), dont elle devait porter le deuil jusqu'à sa dernière heure, et l'avènement de son fils aîné Joseph II à l'empire, la laissèrent libre de cojQsacrer plus de temps à son cher royaume, qu'elle gouverna d'une main maternelle, adroite et ferme, en évitant également les plaintes et les discussions, Le palatin, mort en 1765, ne reçut pas de successeur; le duc Albert de Saxe-Teschen , marié à l'une des archiduchesses, s'établit à Presbourg comme lieutenant-général au milieu d'une cour brillante, souvent visitée par l'auguste veuve en vêtements noirs.

Un autre visiteur, très -attentif et très - curieux , sinon très-sagace, était le nouvel empereur Joseph II. Élevé par un gouverneur hongrois Batthyâny * , conformément au système de magyariser les princes pour mieux germaniser

1 . M. d'Ameth remarque avec raison que son' influence sur son élève s'est bornée à lui communiquer ses goûts militaires.

la Hongrie, rien ne pouvait encore faire prévoir sa lutte acharnée contre cette nationalité. 11 entretenait les relations les plus amicales et les plus étroites avec les membres des grandes familles. Parfois il les plaisantait : « le chancelier » F, Eszterhâzy, écrivait-il, est venu dans son habit hon- » grois pour la première fois; il paraît encore plus petit ï> qu*il n'est. » — « J'aurais préféré la barbe de Nâdasdy à tous les minois des belles dames gui regardaient au diner *. » Mais s'il se moquait doucement des magnats qui ne renonçaient pas aux vieilles modes, il parlait à chaque instant de son cher PâlfFy ', marié, toujours suivant le système de Marie-Thérèse, à une fille du feid-maréchal Daun ; il fréquentait familièrement le salon de la princesse Eszterhàfey, que les jeunes archiducs allaient aussi voir dans ses terres. Lui-même voyagea plusieurs fois en Hongrie, prenant beaucoup de notes dont il se servait ensuite pour rédiger des rapports volumineux : « Que.j'ai vu de désordre, écrivait-il » à son frère Léopold. Je reviens tout rempli de plaintes, et » chargé de faire à S. M. un vilain tableau des administra- » tiens et des places qui y existent. Ce sont des provinces » si éloignées du centre qu*on les oublie presque. La nature » leur a pourtant donné bien de l'avantage, tant par les » eaux navigables qui les entourent et traversent que par » la fertilité du sol, qui y est inexprimable, car tout y croît » presque de soi-même, sans culture 3. »

1. Maria-Theresia und Joseph II ^ Ihre correspondeiiz publiée par d^Ameth en 3 vol. Les lettres que nous citons sont écrites en français. T. I, p. 43 et 144.

2. n avait l'air d'un très-grand seigneur, était beau et brave, dit le prince de Ligne.

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