Mémoires du prince de Ligne^ p
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9 pouvait croire qu'il allait y céder i. Sa vie physique, morale et intellectuelle était assujettie à une lente et continuelle contrainte, d'abord imposée, puis acceptée, volontaire même, et devenue finalement une seconde nature. Il était arrivé à un mépris absolu des obstacles intéiieurs ou extérieurs, de la tradition, de Texpérience accumulée; il cachait sous une enveloppe allemande le tempérament de la Révolu tion française ^
C'était déjà une contradiction que d'apporter les instincts d*un peuple novateur dans le gouvernement d*é!ats trèsvariés sans doute, ici absolus, là constitutionnels, mais tdos traditionnels et aristocratiques. Le règne tout entier a souffert d'une contradiction plus grave encore. Les réformes depuis longtemps méditées et classées dans cette tête mathématique convergeaient toutes vers un but unique : former des pays autrichiens un Empire qui fut un État moderne, dégagé le plus possible des diversités établies par Thistoire de chaque race, en même temps que des lois ou de Tétât social du moyen-âge. Or ce projet d'un peuple unique, rendu heureux par un souverain économiste et philosophe, supposait Tadhésion des nationalités, avant tout l'adhésion de la plus importante, de la nationalité hongroise, et à défaut de leur adhésion, leur soumission. Malheureusement Joseph IT*
1 . Joseph II ne peut être envisagé dans ce chapitre qa^an point de vue hongrois. Soit à ce point de vue, soit surtout dans sa politique générale, il a été étudié dans deux ouvrages plus récents qae Tonvrage français de Paganel : la Geschichte Josephs des Zweiten de Gross- Hoffinger, Leipzig 1865, et le XIV* volume de VOEsterreichische Geiehichte fUr dos Volk^ par M. lœger. Le premier de ces deux ouvrages est beaucoup plus admiratif que le second* — M. Horvdth est complet en ce qui concerne la Hongrie.
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qui n'avait pas les allures persuasives, n'obtint pas, ne rechercha même pas la première, et il ne parvint pas à la seconde. Nous aurons à signaler deux autres contradictions, Tune économique, l'autre religieuse, qui ont rendu inévitable Téchec de plusieurs de ces projets. Le peuple magyar sera au premier rang dans cette lutte.
Il fut tout de suite inquiet en voyant le nouveau roi différer son couronnement : c'était pour le début une grande faute, une faute logique à vrai dire, car il était résolu à ne jamais être le roi de Hongrie, et à gouverner ses provinces hongroises de son cabinet de Vienne. L'activité de ce cabinet fut prodigieuse dès les premiers jours et ne se démentit pas jusqu'à la fin. Quand l'Empereur avait les yeux fatigués, il disait au prince de Ligne : « Je me tue parce que je ne peux 9 point échauffer ceux que je fais travailler, mais je ne vou- » drais mourir qu'après avoir tellement monté la machine » qu'elle ne pût plus se déranger, quand même on en au- » rait envie ». Les courtisans furent les premières victimes de ce travail acharné : l'Empereur avait toujours détesté l'étiquette espagnole qui avait entouré son enfance, et le luxe de la cour, prodigieux sous Charles VI, maintenu encore sur un pied très-onéreux par Marie-Thérèse; il restreignit toutes les dépenses de ce genre, y compris de nombreuses pensions, et se fit par là uue foule d'ennemis très-dangereux, parmi lesquels il faut certainement ranger plus d'une famille hongroise. Vint ensuite une ordonnance réclamant des notes périodiques et détaillées sur tous les fonctionnaires : la bureaucratie devait être le grand ressort de la machine moderne rêvée.
La crise ecclésiastique signalée par la suppression des Jésuites n'était point terminée. Joseph II, loin de vouloir y
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mettre fin, l'accepta, retendit, et rompit eu visière à tout ce que les idées de son siècle et ses propres idées lui commaadaient d'anéantir. Il ne partageait point les opinions dogmatiques des philosophes; il était chrétien convaincu, il était même catholique sincère, mais il regardait les vastes biens du clergé, surtout ceux des moines pour la plupart dégénérés, comme un fléau économique, et le gouvernement du clergé par la cour de Rome comme un fléau pour VEtâi] enfin il voulait une sorte de tolérance dans les limites des diverses communions chrétiennes, car les déistes en étaient exclus, et ne lui paraissaient dignes, on le sait, que de recevoir des coups de bâton. Une ordonnance promulguant des principes de liberté générale plutôt que des articles de loi, et une ordonnance accordant les premiers éléments de la liberté de la presse, ne furent que les préliminaires d'une série de mesures relatives aux questions religieuses.
Les évéques hongrois et les protestants attendaient, dans des sentiments naturellement fort divers, les efifets de l'initiative royale. Joseph crut sérieusement les satisfaire les uns et les autres. Ses conseillers, Rautenstrauch, Molinari, Sonnenfels, étaient ainsi que lui des partisans décidés de l'épiscopat, et croyaient le servir en le débarrassant des ingérences pontificales en haut, du monachisme en bas, et en lui recommandant de supprimer le culte du Sacré-Cœur, les indulgences et certaines processions, qui leur paraissaient des abus et des scandales. Diverses ordonnances interdirent
aux communautés d'envoyer de l'argent au dehors, exigèrent le placet royal pour la publication des bulles du pape, biffèrent les deux bulles Unigenilus et In cœna Z)oinim, enfin remplacèrent le nom du pontife par celui du roi dans le serment que prêtaient les nouveaux évéques. Joseph II fut sur-
pris en recevant une lettre du cardinal primat Batthyàny qui était un vrai manifeste contre toutes ces décisions ; mais il resta inébranlable. Lorsque Pie VI fit son célèbre voyage à Vienne pour obtenir que TEmpereur retirât ses décrets, et notamment ses prétentions à la nomination des ecclésiastiques dans le Milanais, tous les évêques hongrois vinrent lui rendre visite, protestation significative contre ce qu'on devait bientôt appeler le Joséphisme,
Leur irritation venait d'être portée au comble par Tédit de tolérance, qui n'était pourtant qu'une demi-mesure. Les protestants avaient désormais le droit de fonder une église et une école partout où se trouveraient cent familles de leur communion. Ils ne pouvaient être astreints à aucun serment contraire à leur croyance, et ne pouvaient être inquiétés ni recherchés du fait de leur religion. En cas de mariage mixte, si le père était catholique tous les enfants devaient être catholiques; si le père était protestant, les filles devaient être catholiques, mais les fils protestants. Cet édit de tolérance, grand progrès sur l'état légal antérieur, devait être, dans ses principales dispositions, le plus durable des titres de gloire de Joseph II. Toutefois il fut mal accueilli. Les protestants, qui l'avaient acclamé d'avance comme la fin de leurs maux, furent médiocrement satisfaits des réserves qu'il renfermait encore, et surtout désenchantés par la manière dont il fut appliquée Même sous ce nouveau régime ils n'avaient pas le droit d'expliquer dans leur catéchisme pourquoi ils n'étaient pas catholiques. D'autre part les évêques étaient outrés de tant de concessions à l'hérésie, et faisaient
1. y. un journal du temps, Keresztesi Jôzsêf egykoru eredeti Naplôja, publié à Pesth en 1868.