Le VI« volume de Horvâth est consacré à la ijériode
2. En plusieurs endroits on fit un feu de joie des actes de Joseph IL 6t Ton dansa autour dvi bûcher. Dans le comitat deBorsod, ils furent préservés par le comte Joseph Majlàth. [Majlâth, Geschichte der Magyuren, IV, 102.)
il. ^ . n
des Médicis, une ville très-facile à gouverner, pleine de reconnaissance envers un souverain qui voulait bien employer son pouvoir absolu au soulagement de toutes les misères. Cette disposition au gouvernement paternel semblait rendre Léopold peu propre à gouverner un peuple tel que les Hongrois, qui préférait à la satisfaction passive la misère dans l'indépendance.
L'Empereur-Roi Léopold II mérite une grande place dans l'histoire malgré la brièveté de son règne (février 1790-mars 1792), pour avoir su, après vingt-cinq ans de pouvoir discrétionnaire , se plier [aux nécessités de son nouveau rôle , et devenir, sans aucune concession avilissante pour la couronne, un souverain constitutionnel. Ce prince, le plus remarquable de la maison de Lorraine - Autriche, avait deux qualités qui étonnent chez un frère de Joseph II et de Marie- Antoinette : il aimait à faire connaître les motifs de ses résolutions , ce qui l'amenait à les discuter et à recevoir sans hauteur de bons conseils. Mieux encore, il ne se hâtait jamais, disant que Ton devait procéder, en politique comme dans les sciences physiques , par expériences. Cette rare qualité lui était bien nécessaire pour tirer d'une mauvaise situation sa monarchie compliquée , de tous temps exposée à de nombreux ennemis et récemment menacée par le mouvement révolutionnaire.
L'Europe de l'ancien régime, malgré les dangers nouveaux, avait encore en 1790, ses vieilles rivalités et ses intrigues. Les Turcs étaient encore redoutables, surtOHt grâce à l'attitude de plusieurs puissances européennes ennemies de l'Autriche. L'Angleterre et la Hollande usaient de leur crédit à Constantinople pour encourager le Sultan dans une guérie qui détournait sur l'Orient la turbulente activité de Joseph.
Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, assez triste successeur du grand Frédéric, continuait alors la politique antiautrichienne de son oncle; il profitait des progrès de la diplomatie prussienne en Orient pour exciter les Turcs, précieuse diversion en sa faveur. Il voyait avec plaisir la révolution belge qui menaçait de faire perdre à l'Empereur ses plus riches provinces. Enfin, Tarmée prussienne se préparait à combattre les Autrichiens massés près de la frontière de Silésie*. La Prusse exerçait une action directe sur les patriotes 2, et plusieurs nobles qui servaient dans l'armée autrichienne s'étaient gravement compromis. Léopold en eut la preuve; mais il vit clairement qu'il ne fallait pas attendre d'un conseil de guerre le remède aux dangers de TAutriche, et qu'il serait maladroit d'exaspérer un sentiment national déjà trèssurexcité.
Les assemblées des coihitats se réunissaient d'elles-mêmes, et Ton y entendait les discours les plus menaçants, évidemment inspirés par le serment du Jeu de Paume et par la déclaration des Droits de l'homme. Seulement dans ce pays conservateur, au lieu d'affirmer des principes abstraits, on remontait volontiers à la constitution primitive du pays pour réclamer les libertés perdues. L'esprit de Sieyès et l'esprit de Hampden se disputaient ces âmes passionnées, mais vrai-
1 . Dans la politique européenne, nous n'avons à envisager que ce qui intéresse directement la Hongrie ; mais nous recommandons pour cette époque Je !«' vol. de M. de Sybel (trad. Dosquet : Histoire de l'Europe pendant la Révolution française^ Paris 1859),
2. Sybel, I, 169. — Disons tout de suite que Téminent historien a quelque peu exagéré, d'après l'ambassadeur prussien Jacobi,ropposi-
• tion hongroise (I, 173, 447), et qu'il ne prend pas assez au sérieux les mteniions libérales de Léopold (I, 185)..
ment politiques. Le comitat de Pesth, le plus radical de tous, déclarait que les illégalités commises sous le règne précédent avaient fait déchoir la dynastie, la couronne n'étant héréditaire que depuis un siècle, et moyennant certaines conditions qui venaient d'être violées : le pays retournait donc de plein droit à sa primitive liberté d'élection. Sans aller aussi loin, le comitat de Zips prévoyait un refus du roi de rendre à la nation ses libertés, et croyait que la Hongrie ne ferait qu'user de légitime défense en appelant au trône une nouvelle famille. Enfin Bihâr et quelques autres comitats modérés réclamaient une prompte convocation de la Dlèle, qui exigerait du roi un serment constitutionnel, et qui l'appellerait, seulement après cette cérémonie, à exercer le pouvoir. Toutes ces motions adoptées par les comitats étaient effrayantes pour la couronne, car d'une part la convocation des États du pays était nécessaire, et d'autre part les réunions locales faisaient prévoir à quels dangers exposerait une grande assemblée, surtout en Hongrie, où les électeurs traçaient à leurs députés, non point par de simples conseils, mais par le mandat le plus impératif, la ligne de conduite qu'ils devaient suivre.
Chaque particulier se mettait au niveau de l'enthousiasme national. La mode sa transformait , comme honteuse d'avoir si longtemps suivi l'étranger. Les femmes ne s'habillaient plus de leurs longues robes allemandes et ne voulaient plus être des « Mademoiselles. » On revenait à la langue magyare avec une telle ardeur que les professeurs étrangers, prévoyant qu'elle ne tarderait pas à dominer souverainement, l'apprenaient pour ne pas se trouver bientôt sans ressources. Quelques exagérés, assez nombreux pour former la majorité dans un comitat, voulaient que l'on rejetât tout ce qui était
venu de Vétranger, toute la civilisation occidentale, et que pour retremper le vieux sang magyar on revint à l'ancien genre de vie des Scythes, au moins dans l'éducation des enfants. La gloire des héros apparaissait radieuse par delà les siècles de tristesse vite oubliés. On chantait Arpâd le conquérant fondateur du royaume, et Jean Hunyade le vainqueur des Turcs.
Peut-être celle vénération pour le héros national et ce retour h la vieille gloire des croisades ont-ils contribué aux défaites des Turcs. Les Hongrois envahissaient TEmpire turc sans s'inquiéter de servir du même coup la cause autrichienne : ils ne songeaient qu'aux succès du roi de Hongrie, sans aucune mauvaise pensée contre Vienne et contre l'Empereur. Les nouvelles de la guerre étaient reçues avec un enthousiasme dont le poète Barôti se faisait Tinterprète : < Nous avons vaincu, ô Magyars, et vaincu deux fois... le croissant turc a été renversé par nos bras foudroyants... le sang de nos pères innombrables tués à Varna et à Mohàcs a a été vengé; Joseph lui-même s'incline et rétablit nos lois. Notre sainte couronne revient, et avec elle une joie éternelle. — Réjouis- toi, ma douce patrie 1 Tu peux aussi te réjouir, Autriche, la couronne est solide sur ton front lorsque le Magyar te protège. Regarde ce peuple avec douceur, et n'oublie pas sa conduite à ton égard. La vieille liberté est le premier trésor de cette noble nation » *. La Hongrie, on le voit , ne séparait pas sa gloire militaire de son indépendance et de sa constitution.
Jusqu'ici nous ne trouvons aucune différence marquée
1. On trouve ces vers de Barôli dans le recueil de Toldy, I, 482,
entre le mouvement hongrois et le mouvement français contemporain, si ce n'est que le roi de Hongrie étant un étranger, le réveil devait être surtout national : dans les deux pays même élan, même foi. Mais Alexis de Tocqueville, qui blâmait la Révolution française d'avoir sacrifié Tesprit de liberté à Tesprit d'égalité, aurait pu faire le reproche inverse à la Hongrie de 90. Le réveil national se
conciliait avec un redoublement de Tesprit aristocratique : les projets les plus réactionnaires se recommandaient par un air de retour pieux aux vieilles coutumes. La noblesse grande ou petite des comitats, qui allait avoir la majorité dans la diète, ne voulait plus entendre parler des réformes humanitaires de Joseph, même de Marie -Thérèse , en faveur des paysans. Certains comitats déclaraient que ce n'étaient pas les paysans qui avaient à se plaindre des seigneurs, mais bien les seigneurs des paysans, et qu'au lieu de faire des règlements pour adoucir le servage, il fallait revenir aux anciennes rigueurs. D'autres érigeaient cette opinion en doctrine, disant que la Providence avait voulu qu'il y eût des rois, des nobles et des serfs. Parmi les réformes récentes, une seule trouvait grâce devant leurs yeux, la tolérance accordée aux protestants. Pourquoi! Parce que la petite noblesse était en partie protestante, et parce que la persécution étant venue des étrangers, la liberté religieuse était un succès national. En toute autre chose, la noblesse voulait détourner au profit de ses privilèges les mots de constitution et de liberté.
Le parti démocratique, peu nombreux, mais puissant par l'énergie de ses chefs, revendiquait ces grands principes pour tous les citoyens ; il se recrutait plutôt dans les grandes villes, mais ne disposant pas de la liberté de la parole, il
fut réduit à répondre par des pamphlets anonymes à Téloquence fougueuse de ses adversaires. Ces écrits, circulant de main en main, produisirent un grand effet dans les masses. Peu s'en fallut qu'il n'y eût çà et là des prises d'armes contre les privilégiés ; mais l'attitude martiale de la noblesse ne laissait pas d'espoir aux paysans. Quant aux habitans des villes, ils récusaient leurs conseils municipaux qui étaient censés les représenter et qui étaient réellement formés par la noblesse. Us nommaient des contre-conseils, qui correspondaient de ville en ville, et se transmettaient le signal de la résistance : ce redoutable moyen d'action était imité des comitats qui jugeaient nécessaire de s'entendre avant les élections.
Leopold, dès les premiers jours de son arrivée à Vienne, avait convoqué la Diète pour le mois de juin : on s'occuperait alors du serment royal, du couronnement; aucun changement ne serait adopté sans l'aveu de l'assemblée; le roi s'engageait à ne jamais se mettre au dessus delà constitution. Rien de plus rassurant, et toutefois les patriotes se montrèrent fort mécontents parce que Léopold affirmait son droit héréditaire en vertu de la Pragmatique-Sanction de son aïeul Charles VI, et ne subordonnait point l'exercice du pouvoir royal au consentement de la Diète. Le comitat de Pesth, toujours radical, déclara que les droits du roi devaient venir du peuple, et proclama la néôessilé d'un nouveau pacte avec cette maison d'Autriche qui avait si souvent trompé la Hongrie. 11 s'indignait que Ton accordât plus aux Belges révoltés qu'aux Magyars qui réclamaient tranquillement leurs droits. 11 repoussait bien loin Tidée d'une diète soumise à la pression des troupes étrangères.
Léopold, qui dès le mois de mars se mettait au courant de sa nouvelle royauté, sentit qu'il avait parlé trop brusque-
264 HISTOffiE GÉNÉRALE DES HONGROIS
ment, et baissa le ton sans s*avilir. Il maintint sa convocation, mais la Diète devait tenir une session préparatoire à Bude, dans la vieille capitale, loin de tout secours étranger. Le conseil de lieutenance qui gouvernait au nom du roi dut publier des ordonnances propres à calmer les esprits, surtout à satisfaire les patriotes aristocrates et le clergé. Tout n'était pas bon dans ces mesures prudentes, qui continuaient la destruction du joséphisme, en ce qui concerne renseignement et la juridiction civile. Ce retour au passé avait l'avantage de calmer la défiance, pas complètement toutefois, puisqu'il fut question d'une levée de la noblesse pour protéger la Diète ; mais la majorité ne crut pas cette mesure nécessaire et la trouva sans doute injurieuse pour le roi.
Les élections générales, dont on avait perdu Thabitude, mais non le souvenir, se firent avec ardeur dans tout le royaume; presque tous les comitats choisirent leurs représentants dans le parti aristocratique, et leur imposèrent le devoir de conserver, avec l'indépendance et la constitution, les privilégeîï nobiliaires. Puis les députés se mirent en route vers cette vieille forteresse de Bude qui, depuis les victoires de Soliman le Magnifique, n'avait jamais ouvert ses portes aux Etats du pays. Ils auraient pu se croire en marche vers les plaines de Rakos où jadis les nobles hongrois délibéraient tout en armes et à cheval. Le poète Barôli semblait les encourager dans cette illusion archaïque : « Je » vois les chemins couverts de peuple ; le noble va bran- » dissant son épée devant son cheval qui bondit. — Jour » béni, jour de résurrection, j'entends la vieille langue, le » vieux costume réjouit ma vue^ »
La Chambre haute était présidée cette fois par le comte