Composé et publié par Szentjobi (Bude
sible Léopold étouffer brusquement cette question naissante : elle était encore moins acceptable en 1792 et dans la terrible année 1793.
C'est en 1794 que la réaction triompha tout à fait par la mort de Kaunitz et la dictature de Thugut, qui, suivant l'énergique expression de M. Horvâth, briganda pendant sept années le gouvernement de TEmpire. La Hongrie ne tarda pas à s'en apercevoir. Le mouvement littéraire que nous avons essayé de retracer se heurta contre une censure obstinée et médiocre. Les livres d'histoire, non-seulement par les appréciations qu'ils pouvaient contenir, mais par les faits même qu'il était impossible de passer sous silence, se rendaient suspects du moment que ces faits étaient de nature à déplaire au gouvernement. Bacsânyise voyait dénoncé pour des vers il est vrai très-violents (V. à la fin du chapitre). Il se plaignait de ce que la poste refusait d'expédier l'argent au Magyar Muséum. Il disait : « Le Magyar sera toujours le plus grand ennemi du Magyar. » — Un peu plus tard : « On appelle jacobin quiconque sait penser et parler; » — enfin : « on veut introduire chez nous l'inquisition espagnole. »
Toute explication libérale dans les chaires était formellement interdite : se jouer de cette défense, c'était encourir une destitution infaillible ; on pouvait risqner plus que cela, nous le. verrons bientôt. Ces abus de la censure étaient si arbitraires que plusieurs comitats osèrent s'en plaindre, quoique la mode ne fût pas à la résistance: ils s'exprimèrent parfois dans un beau langage : supplicia de studiis sumere, res indigna : punitis ingeniis gliscit auctoritas. Ces réclamalions ne furent pas écoutées, et toute marque d'indépendance devenait un titre de persécution. Les dignités laïques, ecclésiastiques inéme, furent conférées, toutes les fois que
cela était possible, aux favoris de la cour de Vienne. Le prétexte était le salut du royaume; si bien que, toujours pour sauver le royaume de Hongrie et sa constitution, la réaction mina insensiblement l'indépendance même du pays, pour laquelle on avait naguère montré tant d'ardeur. La. camarilla de Thugut attira peu à peu dans ses attributions les affaires hongroises*, en témoignant un grand attachement pour la lettre de la Constitution. C'était une oppression respectueuse, caressante, fondée sur l'espionnage et les influences secrètes, mais qui n'arrivait que plus sûrement à faire de la Hongrie une simple province de l'Autriche, province héroïque et utile.
Les ennemis des protestants ne furent pas moins habiles en les accusant de jacobinisme, reproche que Ton faisait à la même époque, et tout aussi justement, aux patriotes polonais. La noblesse polonaise voulait fortifier la royauté^ la rendre héréditaire : jacobins I Les protestants hongrois, souvent nobles ou riches, attachés jusqu'à l'entêtement à la constitution aristocratique, on ne peut plus conservateurs : jacobins ! Ce nom magique excusait tout ; il servit de prétexte à une persécution *, fort bénigne si on la compare à celles de Léopold P', mais signalée par des faits d'une certaine gravité.
Quelquefois, enlevés par ordre épiscopal, les enfants catholiques étaient autorisés à quitter leurs parents protestants. On n'avait pas le droit de conduire au temple des catholiques
1. V. dans Sybeî, II,I5S,la composition du directoire général réuni sous la présidence de Kolowrath.
2. Geschichle der evangelischen Kirche in Ungam (519-532) : on j trouve le texte même des plaintes rédigées quelques années plus tard.
même majeurs ; et, si cette défense était violée, le pasteur avait ordre de chasser les intrus de son service religieux. Les évangéliques de plusieurs villages ne pouvaient obtenir une sépulture honorable, même dans le cimetière dont ils avaient donné le terrain. Le pasteur de Teplitz préparait à la mort une femme protestante en lui parlant de la foi bienheureuse en Jésus. Le curé, qui venait d'entrer, déclare que la foi catholique est la seule dans laquelle on puisse être sauvé, et menace de faire arrêter le pasteur. D'autres ne pouvaient même pas commencer leur mission consolatrice. Les habitants d'une vallée du comitat de Trencsin avaient reçu de Joseph II l'autorisation de se faire protestants. Le comitat, où le parti persécuteur avait par exception la majorité, leur enjoignit de suivre le culte catholique, et punit les récalcitrants de la prison. Cela parut tellement fort à l'Empereur qu'il se mit en colère : « Ils seront, dit-il, toujours fous dans ce comitat I » Plus d'une fois, il se • montra désolé de ce qu'on lui apprenait, jura qu'il allait donner des ordres : la réaction était plus forte même que sa toute-puissante volonté.
Dans certains villages, la majorité protestante faisait presque tous les frais du culte catholique. Ailleurs, les jeunes gens qui ne se convertissaient pas étaient menacés tous en masse du service militaire. Certaines corporations expulsaient les travailleurs protestants, lesquels, dans d'autres endroits, étaient forcés de réparer gratuitement l'église catholique. Ces tracasseries, ces vexations, ne firent réellement aucun mal au protestantisme hongrois : lorsque, vers le début de notre siècle, la tolérance fut rétablie dans les mœurs (elle n'avait jamais disparu des lois), les dissidents ne se trouvèrent pas en moins grand nombre. Leur pa-
triotisme même n*avait point souffert : justement irrités contre le clergé catholique, ils prodiguaient leur sang pour leur pays et leur roi. Plus d'un poëte protestant animait de son ardeur lyrique Tantique valeur magyare contre les soldats de la liberté. Les pasteurs si malheureux priaient Dieu pour le succès des armes de Sa Majesté; et ils ne peuvent être soupçonnés d'hypocrisie : ils détestaient sincèrement, comme impie et sanguinaire, la Révolution française.
Il y avait pourtant trop d'esprits libéraux en Hongrie, pour qu'une pareille réaction, politique, intellectuelle et religieuse, ne provoquât aucune indignation, aucune résistance. On ne pouvait vivre avec Tunique préoccupation de la guerre, et, dans l'intervalle des nouvelles ou des préparatifs, on devait s'effrayer du chemin parcQuru en sens inverse du réveil national. Des dignitaires tels que Charles Zichy, Urraényi, Haller, Batthyâny, ne pouvaient assister • les bras croisés aux exploits d'un Thugut. Les comitats savaient au besoin s'exprimer sévèrement sur les courtisans de Vienne, qui « privés de toute science solide et de toute » vertu, assiègent le trône et ne peuvent se créer des mérites » qu'en exagérant la puissance royale. » (3 décembre 1792). Malheureusement, parmi les patriotes mécontents de ce qui se passait, il y avait deux partis divisés sur les questions les plus graves, et dont Tantagonisme seconda, comme nous le verrons bientôt, la merveilleuse habileté de la cour. Ces deux partis, nous les connaissons déjà, mais leur attitude politique a totalement changé : les aristocrates sont devenus des conservateurs royalistes, les démocrates, naguère suppliants devant le trône, sont maintenant révolutionnaires.
Le parti aristocratique était à la fois plus nombreux et
plus fort, car on peut supposer qu'il avait pour adhérents beaucoup de bourgeois et de paysans attachés à la vieille constitution. Ses prétentions étaient alors fort modestes : faire respecter les lois établies, écarter des affaires hongroises les ministres étrangers, revendiquer l'indépendance légale de la nation avec le plus grand respect et le plus grand dévouement pour le roi. Rien de plus raisonnable, et, à cause de cela même, rien de plus gênant pour les ministres réactionnaires. Comment vaincre une résistance si tranquille; quel procès intenter à des hommes constamment appuyés sur la loi? Pouvait-on leur faire approuver de force le système d'espionnage et la censure arbitraire ? Ils offraient une seule prise, que l'on ne négligea pas, en attendant mieux : ils étaient en très-bons termes avec le frère du roi, le palatin Alexandre ; on les accusa de vQuloii* élever au trône le palatin.
. C'était bien insuffisant, et surtout déplorablement vague : rien qui justifiât une terreur militaire. A quoi bon d'ailleurs? L'Autriche qui combattait au moyen de soldats magyars et d'officiers magyars, ne pouvait pas, à moins de suicide, écraser la Hongrie. Il fallait absolument trouver un moyen d'exalter la fidélité des patriotes et d'endormir leur esprit de résistance. Ce moyen, le parti démocratique se chargea de le fournir. Il était fort peu nombreux et tout à fait désorienté, ayant perdu son ancien appui, la royauté. La réaction avait éclairci ses rangs, et, par un effet non moins naturel, exaspéré les incorruptibles. Le Contrat social et la Déclaration des Droits de l'Homme étaient plus que jamais leur drapeau, et les scènes de la Révolution leur modèle, maintenant que la cour était toute réactionnaire. Leurs opinions, chaque jour plus avancées, devaient servir d'épouvantail
aux yeux des conservateurs. Bacsànyi* s'écriait : « Nations, » vous que des pièges odieux ont fait tomber dans les liens » de l'esclavage... Et vous, tourmenteurs jurés de vos fidèles » paysans, si vous voulez savoir ce que l'avenir vous réserve, » regardez avec attention du côté de Paris. » Les démocrates se compromettaient à plaisir : bâillonnés par la censure, ils se jetèrent dans les sociétés secrètes, et des sociétés secrètes dans la conspiration. C'était là qu'on les attendait.
Quatre hommes de nature bien différente, mais tous les quatre pleins d'intelligence et d'activité, se concertèrent pour organiser dans le royaume une propagande démocratique, et pour tendre la main à la révolution française.
Ignace Martinovics, quoique né à Pesth, n'était pas magyar de race; il ne Tétait pas davantage de caractère ni d'esprit. C'était.un remuant petit homme, maigre et bilieux, infatigable, doué de toute la facilité des Slaves à parler les langues étrangères, et de toute leur souplesse à recevoir les idées des peuples étrangers. Très-mobile dans ses impressions, dépourvu de consistance morale au point d'inspirer le mépris à ceux qui l'avaient bien étudié, mais capable de passions vivement senties et communicatives, il était né pour faire un redoutable agitateur.
Entré de bonne heure, et pour faire ses études, dans Tordre des franciscains, il ne fut jamais sérieusement ecclésiastique. Il ne s'occupa des moines que pour dénoncer à Joseph II les prisons souterraines d'un couvent de Bude. L'empereur réformateur, pour le soustraire aux persécutions que lui valait cette indiscrétion courageuse, l'envoya à Leraberg, où il devint professeur de philosophie. Léopold fil