MATHIAS GORVIN : SES INSTITUTIONS ET SA BIBLIOTHÈQUE
Lorsqu'on a lu le récit des guerres de Mathias Corvin et Texposé de sa politique, on est tenté de croire qu'il se consacrait tout entier aux affaires extérieures de son royaume, et qu'il ne lui restait pas le temps de Tadministrer, ni de cultiver son propre esprit. Ce serait là une double erreur. A côté du conquérant, ou plutôt mêlé à la vie du conquérant, il y a un autre Mathias, lettré, jovial, presque débonnaire, et Ton doit envisager un troisième Mathias, roi législateur et constitutionnel.
Ce dernier mot n'est* pas un anachronisme : fort peu de souverains ont eu autant de respect pour les formes du régime parlementaire, et parmi les souverains d'un tempéra-
1. Comme ouvrages généraux, voir surtout, pour les institutions Fessier-Klein, t. III, fin du livre I (Fessier avait écrit à part Thistoire de Mathias), et pour la Renaissance, Toldy, Gesch, der ung. Lit., troisième période. V. aussi Pray et Katona passim pour cette époque. Pray donne les lois les plus importantes des diètes, en suivant Tox^ dre chronologique.
2 HISTOIRE GÉiNÉRALE DES HONGROIS
ment et d'un caractère semblables, pas un seul ne peut, à ce point de vue, lui être comparé. Les diètes étaient convoquées par lui non pas tous les trois ans, mais environ une fois chaque année ; il y tenait absolument, plus qu'un certain nombre de ses sujets qui trouvant ces déplacements onéreux, se seraient contentés de réunions moins fréquentes. Les deux chambres, celle des prélats et barons, celle des ordi*es, étaient nettement séparées depuis longtemps. Leurs rapports mutuels avaient désormais laspect et la nature des ressorts parlementaires. On disait : « Le roi, les prélats et » les barons se sont mis ^ en communication sur ces ques- » tions avec la communauté du royaume ^ » La communitas regni, c'était l'ensemble des députés des comitats et des villes, ceux des comitats ayant infiniment plus d'importance.
Pour les affaires de second ordre, Mathias se contentait de réunir la chambre haute ou un certain nombre de ses membres laïques et ecclésiastiques, dont les délibérations avaient encore une valeur parlementaire. Mais il avait aussi son conseil, plus restreint, qui exerçait Tadministration proprement dite. On ne doit pas non plus se figurer qu'il y eût une parfaite délimitation des pouvoirs législatif et exécutif : le roi connaissait à merveille la natioû, son génie politique, son attachement à la constitution, il savait qu'elle ne pouvait être vraiment forte qu'à la condition d'être satisfaite dans son goût pour les élections, la délibération, la vie; et ce qu'il savait tout aussi bien c'est qu'elle lui passerait, dans son dévouement et son enthousiasme, bien des irrégula-
1. Rex, prœlatique et barones communicaverunt ea cum communitate regni, quantum opus fuit (Szalay, III, 233] .
rites, bien des actes arbitraires. Par exemple les principes relatifs à la levée des impôts soat loin d*avoir été toujours observés.
Une autre remarque a été faite, c*est que Tinstitution des armées permanentes a été fatale à l'esprit politique de la nation en séparant l'élément militaire de l'élément civil et en diminuant la vie intérieure des comitats*. Cependant les assemblées des comitats ont été extrêmement vivantes sous Mathias comme dans presque toute l'histoire de Hongrie. Elles ont même pris une part plus active qu'auparavant au règlement de leurs affaires intérieures. Le grand Corvin voyait dans ces assemblées un vrai foyer de résistance contre les dynastes, et par conséquent un appui pour la petite noblesse et la royauté, le jour où le pouvoir souverain serait entre des mains moins énergiques que les siennes. Elles délibéraient sur toutes choses; elles élisaient les agents chargés de la répartition des impôts. La diète de 1486, Tune des plus actives qu'ait jamais vues la monarchie hongroise, remplaça les commissaires royaux de chaque comitat par une sorte de commission élue par la noblesse dans son propre sein. Le plus haut dignitaire était toujours le comte suprême iTôispan) nommé par le roi, et après lui Valispan nommé encore par le comte suprême; mais la loi exigea que l'alispan, le vrai directeur de toutes les affaires, fût choisi parmi les propriétaires du comitat.
La vie politique se maintenait donc au centre et dans les provinces. Le roi n'en avait que plus de vigueur dans l'exercice de son pouvoir souverain : il y prenait, comme nous Tavons vu, une part personnelle et décisive, mais il avait
i. C'est ropinion de M. Toldy, 1. cit.
4 HIïTuIIŒ »}ÉXÉRALE DES HMX»;hnls
aussi des lieutenants et des ministres bien choisis. Peu lui importaient Forigine, la race et la naissance, pourvu qu il trouvât le talent, Ténergie, Tactivité. On peut même supposer qu'il n*était pas fâché, lui le roi parvenu, longtemps dédaigné par les puissants seigneurs de son royaume* et par les vieilles maisons de TEmpire Germanique, d^élever audessus des tètes les plus hautes, en vertu de sa libre confiance, des hommes qui lui devraient tout et qu il pourrait d*un geste replonger dans l'obscurité. Le discernement qu*il avait mis à les choisir, il le mettait aussi à les employer de la façon la mieux adaptée à leur génie : le savant Jean Vitéz, avant sa disgrâce, rédigeait les papiers d'état; Pruisz, un autre évéque aimable, bienveillant et habile, s'occupait des négociations; Émerich Zàpolya du gouvernement intérieur; Etienne Zâpolya, tacticien éprouvé, était opposé aux Tchèques dans des guerres difficiles, tandis que le rude Bathory et le sauvage Kinizsy combattaient les rebelles de Transylvanie et les armées musulmanes.
La plus haute dignité était toujours celle de Palatin : Mathias semble avoir hésité à la maintenir après la mort d*Orzàgh (1481), qui Favait longtemps occupée. Elle était loin d'être par elle-même populaire, à cause des abus de la justice du palatin, sorte de tribunal ambulant, qui décidait sommairement sans avoir eu le temps d'étudier les causes, et qui donnait à un homme toujours faillible, quelquefois vicieux, un pouvoir vraiment formidable sur la vie et la liberté de tous. D'ailleurs la royauté pouvait craindre une rivale dans cette dignité qui, pour retendue et la durée de ses
1 . Si novitas generis, non modo ab ezternis, sed etiam a civibus objiciebatur (Lud. Tuberonis cofnment, I, i, dans Schwandtner, II* vol.).
LA MONAHCHIE ÉLECTIVE 5
attributions, ne pouvait être comparée qu*à l'institution aragonaise du justiza. Cependant Mathias, au lieu de la supprimer par voie d'extinction, préféra la conserver en la limitant par des lois précises, gui furent l'œuvre de la diète de 1486. La partie judiciaire de cette charge fut abolie, et Ton peut voir par là que le règne de Mathias a été sérieusement constitutionnel, si Ton peut entendre par ce mot l'accord et réchange d'idées entre la représentation nationale et le pouvoir. En effet les diètes précédentes avaient plusieurs fois réclamé contre cette mauvaise juridiction, contre les confiscations qu'elle prononçait sans mesure, contre Tarbitraire et la rapidité de ses décisions, contre les empiétements dont la justice des comitats se trouvait victime ^ La diète de 1478 n'avait même consenti à voter l'impôt pour cinq ans que moyennant la suspension de ce tribunal pendant le même espace de temps.
Les lois de 1486, en rendant cette abolition définitive, donnèrent au contraire la plus grande importance aux attributions politiques du palatin. 11 était désormais le tuteur du roi en cas de minorité, le général en chef des forces du royaume, particulièrement si l'ennemi envahissait le territoire. A^ lui seul incx)mbait le devoir de convoquer la diète, d'ai)aiser les troubles eii réconciliant la nation avec le roi, de recevoir les ambassadeurs des nations étrangères. Redoutable faisceau d'honneurs et de responsabilités, qui faisaient vraiment de ce dignitaire un lien vivant entre le trône et le peuple! L'esprit magyar s'est attaché fortement à cette notion constitutionnelle, qui revenait au fond à uneresponsaliilité ministérielle rudimentaire. Il devait s'y attacher sur-