LIVRE SEPTIEME ET CONCLUSION
Les événements accomplis depuis 1815 , surtout depuis 1848, sont encore trop rapprochés de nous pour qu'on puisse en faire l'objet d'un exposé véritablement historique. Bien des témoins, bien des acteurs essentiels de la Révolution, de la Guerre d'Indépendance et de la période qui les avait précédées, vivent encore et n'ont pas livré l'énigme de leur conduite; bien des documents, bien des mémoires seront encore nécessaires pour que l'historien possède son plus précieux auxiliaire, un contrôle abondant et varié*.
1 . Nous ne voulons pas plus donner une bibliographie complète qu'un récit complet de la période contemporaine. Indiquons seulement : V Histoire de vingt-cinq ans [Buszônôt év) 1823-1848 de M. Hor- ▼ith, 2* édition en 3 vol. Pesth 1868, ouvrage dont la l** éd. en 2 vol. avait été traduit en aUemand. — Le recueil de discours de M. Toldy fils, complétant les travaux de son père sur la poésie ; — V Esprit public en Hongrie f d*A. de Qérando; — Les Tchèques et Mag^arSy de M. Saint-René Taillandier ; — de nombreux articles du même au-
Toutefois nous ne pouvons quitter le lecteur devant un sphinx historique, au moment de la Sainte-Alliance ou de la diète de 1832 ; nous le pouvons d'autant moins que les éléments ultérieurs sont la suite naturelle, parfois tragique mais flnalement heureuse, et comme le couronnement des longues annales que nous avons déroulées devant lui.
Nous allons donc lui présenter, d*abord un tableau de Texislence par]ementaii*e de la Hongrie, jusqu'en 1848, puis les alternatives de révolution, de réaction et de réconciliation qui Tont amenée au dualisme actuel, c'est-à-dire à la puissance et à l'indépendance raisonnable.
Les années qui ont suivi la chute de Napoléon furent signalées, au point de vue politique, par une certaine lassitude, conséquence naturelle des grandies guerres, et par une réaction facilement acceptée : l'épuisement étant général en argent et en hommes, c'était assez d'exister et de réparer ses forces peu à peu. Mais la littérature ne sommeillait pas, elle faisait vivre puissamment l'Ame nationale, elle était la source vive du patriotisme. Une nouvelle école, que l'on pourrait comparer au mouvement romantique, travaillait
leur, de MM. de LanKsdorfî, Laveleye, BaiHeus de Marisj et de nous-môme dans la Revue des Deux -Mondes; — les travaux économiques de MM. Maurice Bloch, Horn et Ditz; ~ VHistoire politique de la Révolution de Hongrie^ de MM. Irânyi et Chassin[2 vol., Paris, Pagnerre, 18*'»9), bon ouvrage, à rapprocher des écrits de Sïéclienyi, de Kossulh, de Szemere, de Csengery, elc, sans compter les nombreux mémoires et documents qui seroiil publiés un jour. — Deux ouvrages d'ensemble fort utiles sont V Autriche-Hongrie ^ de M. Daniel Lévy, et la Hongrie, de M. Léon Bourgeois (rapport récent à la conférence Tocqueville). — Hecommandons enfin la traduction des œuvres choisies de PetOfi et de quelques autres poètes, par MM. de Ujfalvy et Desbordes- Vaimorc.
SOUS la direction de Kaziiiczy à assouplir la langue poétique, comme le comte Etienne Széchenyi allait assouplir la langue oratoire. Les exploits des aïeux inspiraient les œuvres lyriques de Kôlcsey et d*Alexandre Kisfaludy, qui voulait, disait-il, c parle spectacle des choses héroïques, relever la » nation de son apathie , » les drames de Tinfatigable Charles Kisfaludy, les épopées de Vôrôsmarly et de Czuczor. Le succès populaire de ces poètes et de leurs disciples était si grand que le gouvernement, redoutant pour son royaume danubien la contagion italienne et espagnole (1820), soumit les travaux littéraires, surtout Tintroduction des ouvrages étrangers, à une censure aussi ombrageuse que celle qui pesait sur la presse politique. C'était une grande faute : les comitats dans leurs assemblées prirent eu main la cause de la liberté de la presse tout entière. Le comitat de Bars se mit à la tête de la résistance : m Nous ne mettons pas en » doute que cette censure rigoureuse qui pèse sur notre lit-
> térature ne puisse paraître utile au gouvernement de S M. » L'ignorance des événements contemporains, que nous
> devons à la censure, rend peut-être plus facile Texercice » du pouvoir. Nous nous demandons seulement si des es- » prits virils peuvent supporter une telle compression. » Quels sont donc nos péchés? Poun|uoi ferme*t-on devant • nous les sources de la civilisation. Pourquoi brise-t-on » les liens de la société humaine? » Aiiisi l'indestructible organisation des comitats sauvait une fois de plus la liberté en dispensant les Magyars de la ressource extrême et dangereuse du carbonarisme.
L'anéantissement de la constitution de Naplcs par TAutriche rendit du reste un service indirect mais sérieux à la constitution hongroise. Les levées de troupes qu'il fallut
faire à cette occasion provoquèrent la résistance d*une administration fort soumise habituellement, la chancellerie royale. Un semblable recrutement, dit-elle, ne peut être fait sans la diète. La convocation d'une assemblée s'imposait donc aux esprits les plus modérés. Le gouvernement passa outre à loppositioii de sa chancellerie, mais il renconlra l'ardente opposition des comitats lorsque la question militaire se compliqua d'une crise financière (1821-1823), autre résultat de la croisade absolutiste, aussi onéreuse que victorieuse. L'Empereur ne voyait d'autre moyen de remplir le trésor que d'exiger le paiement de l'impôt militaire eu argent, ou si l'on payait en papier, deux fois et demi le montant de la valeur nominale. La rareté du numéraire faisait de cette exigence une véritable exaction, cruelle pour le pauvre peuple contribuable, et l'illégalité de la mesure suffisait à elle seule pour indigner. Quinze assemblées provinciales défendirent aux percepteurs de se faire payer en argent.
Le conflit était engagé : la cour l'accepta et résolut de le trancher par la violence. Les chefs-lieux opposants furent visités par des commissaires et occupés par des garnisons menaçantes. Plus d'un orateur fut mis eu prison ou tenu aux arréls dans sa demeure, sans que la qualité déjuge ou d'alispan le protégeât. Plus d'un sceau fut enlevé, plus d'un registre lacéré, plus d'une assemblée dispersée de vive force. Le comitat de Bars donna cette fois encore l'exemple d'une indomptable résistance. II chargea Michel Plathy de rédiger une adresse qui irrita d'autant plus qu'elle témoignait d'une véritable sollicitude pour la royauté : • Très-gracieux sei- > gueur, disait- elle, il n'est pas douteux que de dangereux » novateurs nous menacent; on voit se répandre des opi-
n nions hostiles anx trônes et aux dynasties; Te trône de » V. M. elle-même chancelle, et elles ne sont pas sans fon- • dément nos inquiétudes au sujet de la personne royale. > La conclusion naturelle était que les défenseurs de la liberté étaient aussi les meilleurs défenseurs de Tautorité. Ainsi pensait également Tarchiduc-palatin Joseph; mais sa modération était soupçonnée de trahison par M. de Metternich, et, tombé presque en disgrâce, il ne pouvait que peu de chose pour la cause de la légalité el de la justice.
La cour ne savait plus qu^essayer pour briser une opposition paisible, qui ne donnait prise sur elle par aucune insurrection. Elle essaya de répandre la terreur par un grand procès de haute trahison. L*attitude du procureur-général fut alors admirable. Il déclara qu'il u*y avait pas trahison à repousser des ordonnances illégales; lorsqu'il reçut Tordre formel de rédiger un acte d'accusation, il obéit, mais il laissa en blanc l'indication des lois visées par cet acte, disant qu*il n'en trouvait aucune à citer. 11 finit par répondre au souverain mis hors de lui par cette force d'inertie : « Ma vie est » entre vos mains, mais les lois de ma patrie et l'honneur ^ de mon roi me sont plus chers que la vie. • Enfin les invitations ad audiendtim verbum regium ne produisant elles-mêmes aucun effet, de guerre lasse la Diète fut convoquée pour le mois de septembre 1825.
Date mémorable dans Thistoire de la Hongrie libérale. La diète de 1825-1829 a rétabli nettement les principes constitutionnels ; là est sa véritable gloire, assez grande pour faire pardonner de longs débats inutiles, et l'esprit routinier de la haute et de la petite noblesse quant aux réformes sociales. Le roi reconnaissait qu'il y avait eu des illégalités commises, il s'engageait à respecter désormais les lois de TËtat,
432 UISTOIAE aÉNÉRALE DES HONGROIS
à lie lever aucun impôt qui n'eût pas été voté, et à convoquer la diète au moins tous les trois ans. D'ailleurs Paul Nagy prit en main la cause du peuple contribuable, encore prématurée mais déjà assurée d*un prochain triomphe. SzécheDvi signala par un discours enthousiaste la fondation de TAcademie hongroise, désormais le principal foyer de la vie intellectuelle; par ses brochures intitulées le Crédit et le Monde (Hitel-Vilàg) il conduisit ses compatriotes dans la voie du progrès par Téconomie politique et la sage liberté. Toutefois c'est en 1830, et sous le coup des graves événements européens que nous voyons se développer vépitablement toute cette vie politique.
L'Empereur s attendait à la chute du trône légitime en France dès le commencement de juillet 1830, et Ton sait que M. de Metternich ne dissimulait point ses inquiétudes à ce sujet. Aussi la diète hongroise venait-elle d*étrc convoquée pour le 8 septembre lorsqu 'arriva la nouvelle des trois journées qui, en justifiant les craintes de la Cour de Vienne, lui rendait nécessaire la bonne volonté et peut-être l'appui des Magyars. Il voulait prendre des gages contre la Révolution par le couronnement de Tarchiduc Ferdinand. Il voulait surtout obtenir une augmentation notable des régiments hongrois, en vue d'une guerre générale, qui n'a pas eu lieu, mais que prévoyaient toutes les puissances.
Il eut bientôt deux grands motifs de sécurité : les tendances plus que conservatrices de la chambre haute qui lui permettaient de tenir les députés en échec, et surtout Tes-
prit fort peu révolutionnaire de la petite noblesse, très-défiante à Tendroit de la démocratie européenne. Paul Nagy, dans Teffroi que lui causaient les journées parisiennes, allait jusqu'à dire que jamais danger pareil n'avait menacé le pays, qu'on avait chassé les Tartares, mais qu'on ne chasserait pas la démocratie. Plus d'un patriote, qui avait nourri dans son âme des pensées presque républicaines, se rattachait maintenant avec toute l'ardeur de ses pères à la monarchie légitime , condition essentielle d'un régime aristocratique. Chacun applaudit au couronnement du jeune roi Ferdinand, sans se préoccuper de la faible santé de ce prince qui, suivant le comte Dessewffy, avait failli l'écarter du trône, la famille impériale se croyant autorisée à un changement dans l'ordre de succession par l'exemple de Nicolas et de Constantin. Dans cette première ferveur royaliste, les Magyars renonçaient à exiger du nouveau souverain, comme ils y avaient songé d'abord, la promesse de résider dans le pays, et d'accorder à ses fidèles sujets la responsabilité ministérielle.
Le sceptre royal une fois mis à l'abri par cette consécration nouvelle, l'augmentation de l'effectif militaire souleva de graves difficultés. L'opposition libérale voulait bien aider le gouvernement contre la Révolution , mais elle avait conscience de la force nouvelle que les événements de Paris donnaient aux chambres électives contre les trônes héréditaires, et cette forc« n'était pas à négliger. D'ailleurs elle savait que les préparatifs militaires menaçaient directement la France, et elle ne pouvait supporter l'idée d'imposer à une nation libérale un gouvernement absolu^ Elle déclara, non sans obtenir la majorité dans la chambre basse, qu'elle ne pouvait accéder aux demandes du gouvernement sans un u. 28
43 i HISTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS
exposé des motifs, ce qui revenait à s*attribuer le droit de délibérer sur la question de paix et de guerre. Quant aux craintes que l'on éprouvait dans Tintérêt de la royauté, Nagy, rendu à son ancien rôle d'opposant, s'écriait : « Je comprends les inquiétudes au sujet du trône , mais plus encore au sujet de la constitution : une révolution récente n'a-t-elle pas montré que les trônes sont chose vivace? > On arrivait aux derniers mois de 1830, et le prompt rétablissement de la monarchie française dans la branche cadette avait calmé les premières appréhensions.
La plupart des magnats, des pairs de Hongrie envisageaient la question militaire dans un esprit différent. Toutefois, môme dans cette assemblée, ou voyait poindre une opposition constitutionnelle; si le comte Széchenyi se retranchait dans une prudente réserve, un de ses amis, un géant, se leva et fît retentir la noble salle des paroles les plus justes et les plus morales sur les déclarations de guerre, sur les vrais sacrifices. « Lorsqu'il s'agit, non pas d'une contribution en » blé ou en argent, ni même de notre existence à nous » autres qui délibérons, mais de la liberté et du sang du » pauvre peuple, la nécessité de la levée de troupes qu'on » nous demande doit être approfondie par rassemblée avant • qu'elle ait le droit de se montrer magnanime : c'est une » question de légalité, et aussi une affaire de conscience. » S'il ne s'agissait que de nos biens à nous, que de notre vie » à nous, oh! alors à cheval pour la constitution et le roi ! >
Celui qui parlait ainsi était le baron Vesselényi, noble magyar de Transylvanie , membre de la Diète provinciale de Kolozsvar CClausenbourg), comme du parlement hongrois. Jeune encore, il avait déjà son histoire et sa légende. A l'âge de six ans, il hésitait à monter sur un cheval indompté; son
LA HONGRIE UBÉRALE 435
père lui cria : « Qu'as- lu donc? — J'ai peur. — Uu Vesselé-
nyi n*a jamais peur, 9 dit le père, et, d^une main, il pose le
petit garçon sur la selle, et, de l'autre, il donne au cheval .»«
un coup de cravache qui le fait partir au galop ; le cheval fut
dompté. A l'âge de dix ans, Vesselényi accompagnait son
père à rassemblée du comitat : la discussion fut vive, on mit
le sabre au poing, et l'enfant sauva peut-être la vie du baron
en menaçant de son poignard ceux qui faisaient mine de
l'attaquer. Deux ans plus tarà , soldat volontaire de douze
ans, le plus jeune de l'Europe, il prenait part à la campagne
de Wagram. Sa jeunesse, parait-il, avait été moins austère ;
le géant sauvage était devenu homme du monde; mais il
conservait son goût pour les exercices violents, et il était la
terreur des commissaires royaux comme champion du libé-
raUsme dans le comitat de Szathmdr.
Sur la question militaire, Thercule de Transylvanie ne raagea qu'un petit nombre de pairs à son opinion, et nous verrons plus d'une fois éclater entre les deux Chambres ces dissentiments insolubles, chacune mettant son amour-propre et son énergie à ne pas céder. La politique de M. de Metternich profita toujours de cette situation avec une grande habileté pour se donner des apparences de conciliation et de modération. Elle avait d'autant plus de force, qu'en général elle n agissait pas directement, mais qu'elle s'adressait au dévouement des grands dignitaiies, surtout au populaire et excellent archiduc Joseph. Le Palatin fit tous ses efforts pour obtenir des députés l'augmentation de TefTectif militaire ; il lobtint en acceptant des conditions très-importantes : le nouveau contingent de 20,000 hommes, en plus des 30,000 accordés immédiatement, ne devait être levé que si la monarchie autrichienne était attaquée, et, dans aucun cas, il
ne pouvait être appelé à combattre la liberté des peuples, ui à dompter les révolutions étraugères.
La diète hongroise de 1830 a donc bien mérité de TEurope, en décourageant les dispositions agressives de FÂutriche, et en écartant, autant qu'elle le pouvait, le danger d*uue conflagration générale. Elle n'eut guère le temps d'obtenir autre chose : François II Tavait convoquée pour voter le contingent et pour accepter le nouveau roi; maintenant il la pressait de se séparer avant le l" janvier 1831. Les griefs dont elle demandait le redressement, et les améliorations qu'elle réclamait, pouvaient être renvoyés à une autre législature, « à des temps plus tranquilles, è C'était une tactique bien connue qui, cette fois, indigna les députés. Nagy prit la parole : « La
> loi de 1791 dit que Ton doit examiner les griefs de la na- » tion comme les demandes du roi. Eh bien, les plaintes qui » étaient déjà portées devant la diète précédente, on les ren- » voie maintenant à la diète prochaine. Ainsi vont les choses » depuis des siècles : le gouvernement nous satisfait sur uu » point, oppose des délais à tout le reste, et, quand il a ob- » tenu ce qu'il veut, il dissout l'assemblée. Qu'arriverai t-il si » de notre côté, après avoir accordé au gouvernement une • de ses demandes, nous répondions que, quant au reste, » nous éprouvons le besoin de conférer avec nos électeurs?... » En général, le gouvernement semble oublier que les dé-
> pûtes de la nation ne sollicitent pas des grâces, mais ré- » clament l'exercice de leurs droits. »
Ce ferme langage resta inutile, et, après quelques lois qui tendaient de plus en plus à rendre le magyar seule langue officielle du royaume, les membres de la Diète se séparèrent. La tribune magyare resta muette pendant deux ans, mais l'esprit parlementaire et la vie politique n'étaient pas endormis.
Là Hongrie libérale 437
Les événements étaient de nature à les tenir en éveil. La guerre de Pologne n'inspirait pas seulement les dévouements individuels de ceux qui passaient la frontière pour combattre les Russes ou pour soigner les blessés; plusieurs comitats, entre autres celui de Bars, envoyèrent des adresses au gouvernement pour lui rappeler Vienne délivrée par Sobieski, et pour lui signaler Tinconvéuient qu'il y aurait à subir le voisinage immédiat, sur une large frontière, de TEmpire russe et de l'Église grecque. Le gouvernement resta immobile comme toute FEurope; mais il avait la certitude que la question polonaise ne serait pas oubliée.
Le voisinage de Tarmée russe amena le choléra au sud des Karpatbes dès Tautomne de 1831, et le choléra eut une influence réelle sur la politique intérieure. La soudaineté du iléan, rignorance populaire, la terreur inspirée par des mesures de prudence excessives et maladroites , déchaînèrent dans l'âme des paysans des passions longtemps comprimées. Le bismuth ordonné .par les médecins ayant mal réussi, les poudres blanches devinrent suspectes; on crut dans les campagnes, notamment dans le comitat de Sàros, que les seigneurs, d'accord avec les médecins, empoisonnaient les fontaines. Ce futl'occasion d'une affi*euse jacquerie : un noble fut coupé en morceaux, un autre brûlé, et, malgré une jrompte répression, les passions soupçonneuses durèrent autant que le régime féoial. L'abolition progressive de ce régime allait être nécessairement la grande affaire de la pi-ochaine diète ; mais, d'autre part , les craintes inspirées par le fléau retardèrent d'un an la convocation de cette assemblée.
Un spectacle plus paisible et plus rassurant était celui des piogrès dirigés par le comte Etienne Széchenyi : navigation
du Danube, concours de chevaux, expositions agricoles, sociétés d'économie politique, dans toutes ces fondations on retrouvait la main et le génie pratique de ce grand patriote. 11 ne bornait pas là son activité, car sa passion pour le progrès matériel de son pays ne lui faisait jamais perdre de rue les intérôts de Tinlelligence : ses brochures attaquaient les vieux préjugés exclusifs; les cercles, les casinos, dont il était le premier souscripteur, s'abonnaient aux revues etaui journaux étrangers; son concours était assuré à toutes Ips créations littéraiœs ou dramatiques. Rien ne manquait à cette généreuse expansion , rien , si ce n'est l'audace politique; dans sa crainte continuelle de compromettre le développement paisible du pays par une rupture avec la maison de Habsbourg, Széchenyi se tenait presque toujours à l'écart des discussions un peu vives, et, pendant cette partie de sa vie, son influence parlementaire fut très-faible. D'autres que Széchenyi allaient être les chefs de l'opposition réformiste. Dans Tété de 1832, tout s'agita en vue des élections générales. C'était alors, comme aujourd'hui, un moment de fièvre que celui où se produisaient les candidatures, et la publicité du vote, les mœurs belliqueuses de cette nombreuse petite noblesse qui possédait seule le droit de suffrage, donnaieuL lieu à des scènes violentes ou à de tristes spéculations. Dans plusieurs chefs-lieux, le foïspan fit tous ses efforts pour écarter les candidats de l'opposition; en revanche, plusieurs comitats exigèrent de leurs députés le serment d'être fidèles â leurs instructions. Une pareille insistance n'avait rien de contraire aux principes politiques du pays : dans cette orga< nisation presque fédérative, les deux représentants de chaque comitat n'avaient à eux deux qu'un suffrage à exprimer, et, I»endant les séances, on ne disait pas : Balogh, Ragalyi.
Kôlcsey, on disait : les représentants de Bars, de Borsod, de Szatmàr. A la fin de 1832, la composition de la Diète était complète, et une mémorable législature allait commencer.
Jamais assemblée hongroise n'avait offert nn pareil ensemble de talents puissants unis à des caractères énergiques; on peut dire que, de la session de 1833, date l'existence littéraire de la tribune magyare. La chambre des représentants conservait la plupart de ses gloires déjà reconnues, et des hommes nouveaux, ou peu remarqués jusque-là, venaient y prendre place. Nagy n'avait rien perdu de son talent; mais, comme l'explique fort bien M. Horvâtb, il avait beaucoup perdu de son influence : il était modéré avec passion, et, s*il n*y a pas de disposition plus estimable, il n'y en a pas qui expose davantage un orateur aux ressentiments successifs de toutes les fractions d*une assemblée. Nagy avait en horreur la réaction gouvernementale, cléricale et oligarchique ; mais il ne voulait rien qui rendit le droit de voter indépeudant de la fortune, ni même qui le rendît indépendant de la naissance ; plein d'humanité pour les pauvres, il n'admettait point la suppression complète du régime féodal. Ses hésitations, ses brusques changements fatiguaient ses collègues et déconcertaient jusqu'à ses amis.
Deux esprits bien plus audacieux avaient hérité de sa popularité. Balogh, orateur fougueux qui ne calculait pas toujours la portée de ses paroles, était vivement combattu à chaque élection par le comte suprême de Bars, et ce n'était pas sanâ* raison, si Ton en juge par ce catéchisme qu'il faisait apprendre à son jeune enfant : « Quel a été le plus grand des hommes? — Washington. — Quel est le meilleur des gouvernements? —La République. — Qn'es-tu? — Démorratc. »• Bôthy, surnommé par ses concitoyens le « Danton
magyar • , était un gros homme au teint rouge, à la tète enfoncée dans les épaules, avec de petits yeux pleins de malice. Il avait des colères de lion qui faisaient frémir, et des humeurs caustiques dont ses partisans étaient parfois les victimes. Chacun, du reste, s accordait à reconnaître la fermeté et la pureté de son caractère.
Si Ton cherchait à reposer son attention sur des figures plus tranquilles, le jeune Etienne Bezerédy fixait bientôt les regards. Dans le mouvement libéral du siècle il avait choisi les questions philanthropiques plutôt que les questions politiques; plein d'arleur pour l'amélioration du sort des classes pauvres, il fut le premier à rendre libres ses paysans, le premier à fonder une école sur ses tenues; il entrait dans la voie de progrès économique ouverte par Széchenyi ; d'accord avec la tradition philosophique française, il demandait Tabolition de la peine de mort. Ses amis rappelaient en riant « rÉternelle Justice ». Un autre caractère généreux et plein de candeur était celui du savant poète Kôlcsey, qui s*arrachait à ses travaux paisibles pour traverser avec éclat, mais souvent avec chagrin, Tarène des luttes parlementaires. Ceux qui ont vu le portrait de Kôlcsey, presque aussi rê[)andu en Hongrie que celui de Kossuth ou de Deàk, n'oublieront jamais cette figure à la fois sombre et douce, pleine de mélancolie et de bonté. La politique était chez lui atlaire de sentiment; il ne connaissait pas la distance qui sépare la théorie de la pratique, et le discours qu'il s'adressait à lui-même au seuil de sa nouvelle carrière, était d'uu poiHe lyrique plutôt que d'un homme d'État : c Voici celte » patrie dont la sainte image en traits de feu a rempli les » songes de mon enfance, les pensées de ma jeunesse et de )' mon c\ge mûr; cette patrie pour laquelle j'ai toujours
LA UONGHI£ LIBÉRALE 441
» voulu mourir, et dout les blessures six fois séculaires ont » mille fois retenti dans mon cœur. Que vais-je faire pour » elle, maintenant que la carrière s'ouvre devant moi? » Pourrais-je appeler à la vie ces idées qui depuis vingt ans » fermentent dans mon sein? »
Tout concourait à augmenter l'importance de la session de 1833. La soif de publicité qui travaillait toutes les nations de TEuropo n'épargnait pas la vieille société aristocratique de Hongrie, jusqne-Ià beaucoup moins passionnée pour la liberté d'écrire que pour la liberté de la tribune. A défaut d'une publicité complète des séances, une nombreuse et ardente jeunesse avait le droit d'y assister; c'étaient les délégués des absents, qui remplaçaient les magnats empêchés d'occuper leurs sièges à la Chambre haute, ou les veuves de ces magnats et leurs enfants mineurs. Déjeunes avocats, de jeunes littérateurs, déjeunes nobles rechercliaient ces délégâtions qui leur donnaient le droit, non de voter ni de prendre la parole, mais d'écouter-les discours et de témoigner leur approbation ou leur mécontentement. Jamais ils n'étaient venus en aussi grand nombre, jamais aussi capables ni aussi instruits.
Parmi ces jeunes gens était un avocat, Louis Kossuth, également bien doué comme journaliste et comme orateur. Dès 1833, longtemps avant que son nom fût devenu célèbre en Europe., il s'assura une grande réputation dans son pays en trouvant ce que tout le monde cherchait, un moyen de faire connaître jour par jour les séances de l'assemblée.
442 mSTOUŒ GÉNÉRALE DES HONGROIS
Jusque-là, le public n'était migau courant que par d'insuffisantes communications aux journaux, fort peu nombreux, qui paraissaient à Presbourg ou à Pesth, la vraie capitale; les députés eux-mêmes se plaignaient des moindres commentaires qui suivant eux donnaient une idée fausse de leurs discours. Plus tard paraissait un gros in-folio contenant le journal de la Diète sous une forme très-sèche, peu faite pour attirer les lecteurs. Kossuth eut Tidée de relever au passage, dans des notes rapides, les parties les plus intéressantes de chaque discours, et, le soir venu, il composait un tableau animé, vivant delà séance, dopt les nombreuses copies partaient immédiatement dans toutes les directions: lorsque la poste se refusait à les transmettre, les hussards employés au service du comitat venaient les chercher, et la censure était complètement éludée.
Devant une telle vie nationale, le latin, très-compromis depuis quarante ans, devenait tout à fait ridicule; il perdait chaque jour quelque parcelle de son domaine. Les magnats se virent obligés d'employer la langue magyare dans leurs messages et réponses à la Chambre des députés. Lorsqu'ils s'opposèrent à ce que l'on demandât au roi de faire rédiger en magyar toutes ses communications à l'assemblée, se fondant sur lopinion de l'uu d'entre eux, que la ruine du latin serait la ruine de la constitution. KOlcsey porta des coups terribles au parti rétrograde. • Ciel et étoiles, s' écria-t-il ! » Sommes nous le sénat romain, la république romaine, on » la nation magyare? On nous dit que depuis huit siècles la 9 langue latine est eu connexion avec notre histoire : belle » raison I Nation indépeudante, nous voulons vivre avec » notre langue à nous. On nous parle de lents progrès, on » dit qu'il ne faut pas se hâter; mais voilà quarante-trois
» ans que nous luttons, les magnats veulent donc que Ton » fasse un pas chaque siècle I Serons-nous toujours en ar-
• rière ? Sans parier des littératures allemande, française, B anglaise, les petites littératures danoise, suédoise, mar- » chent en avant de la nôtre. Pourquoi? Parce qu'on s est » moqué de noire langue; après vingt ans de carrière lilté- » raire, j*en sais quelque chose. On parle des droits du » souverain; en quoi voulons-nous les méconnaître? On o craint la démocratie ; la Russie et la Turquie où Ton ne se
• sert pas du latin sont donc des pays démocratiques ? Vous
• défendez les droits de la noblesse : de quelle noblesse vou-
• lez-vous parler ? Il y a noblesse et noblesse, vous êtes cinq y r^nts magnats, nous sommes les représentants de sept
• cent mille nobles. Au lieu d'envoyer une réponse flère et o dure, vous qui êtes cinq cents à nous qui sommes sept
• r,ent mille, rappelez-vous vos ancêtres patriotes et soyez » leurs dignes descendants ». La haute chambre finit par renoncer à son veto contre le nouveau progrès de la langue nationale el cette discussion préparatoire terminée, de longs débats commencèrent sur les questions essentielles.
L'insurrection polonaisn étant vaincue depuis deux ans, il n'était pas possible de soulever une discussion sur l'indépendance absolue de la Pologne; mais à la fin de 1833, on pouvait encore demander le maintien des traités de 1815, qui assuraient à ce pays une constitution et une administration séparées. Tel est le but que se proposèrent plusieurs députés magyars, encouragés par les vœux de leurs commettants et par les lettres que leur écrivaient de Paris les chefs de Témigralion polonaise. Parmi ces lettres s'en trouvait une adressée à la Diète elle-même, sorte d'appel désespéré qui pouvait donner lieu aux plus graves complications.
444 HISTOIKE GÉNÉRALE DES HONORUIS
Le gouvernement fut tiré d'embarras par le premier dignitaire du royaume, oncle du tsar Nicolas, le palatin Joseph, qui employa sa grande influence, non pas à prévenir le choc, mais à Famortir.
Balogh, un des députés qui avaient reçu des lettres de Paris, proposa d'envoyer une adresse au roi pour le supplier de réclamer par les moyens diplomatiqueal'observatiou des traités. Les sympathies pour la nation sœur se traduisirent par des paroles menaçantes : « Puisqu*à la mort d'un roi, V dit Palôczy, les autres rois portent le deuil, pourquoi donc » à la mort d*une nation libre les autres nations ne portent-
• elles pas le deuil ? Portons le deuil, non dans nos vêle-
• ments, mais dans nos cœurs. Je le déclare solennelle- » ment, et que le gouvernement le sache, dans le seul comi- » tat de Borsod, trente mille hommes sont prêts à tout souf- » frir pour les Polonais. » Les révolutions du midi se dressèrent avec leurs récents souvenirs : Tisza reprocha au cabinet de Vienne d'avoir employé les libres soldats de la Hongrie à récrasemei.l des patriotes italiens; Kôlcsey, eu vrai poète lyrique, rappela Missolonghi, tombe glorieuse de Byron, et témoigna Tinquiétude que lui causait la Russie : « Nous ne pouvons nous dissimuler le péril qui nous me- » nace, quand une constitution libre est détruite sur nos » frontières, et que la puissance du nord s'étend toujours » plus autour de nous ».
Ces débats généreux, quoique un peu stériles, fournirent à un nouveau député, devenu plus lard l'homme nécessaire de son pays, une occasion de montrer sa vigoureuse logique et sa sobre éloquence. François Deiik releva ënergiquement les paroles d'un député qui trouvait fort naturel que les nations périi?sent. « Je le sais bien, dit- il, l'histoire en-
« seigne qu'une nation s'élève tandis qu'une autre g'a- > baisse ; mais elle ne nous enseigne pas à regarder froi- » dément et sans la secourir une nation qui lutte contre B la destruction. Je sais que les hommes naissent pour » périr : en est-ce moins notre devoir de secourir un 9 homme dans le danger ou dans le besoin ?» Il rappela ensuite que les peuples, en combattant Napoléon, avaient cru combattre pour leur liberté , et que tous les pays constitutionnels étaient solidaires. Toutefois les députés, peu désireux d'engager leur pays dans une querelle insoluble, renoncèrent au projet d'adresse. Ils n'en avaient pas moins élevé la voix, dans le silence de l'Europe officielle, pour la cause de la justice et de la liberté.
Nous ne pouvons songer à présenter un tableau complet des travaux de cette longue législature : la réunion de la Transylvanie ou d'une partie de cette principauté à la Hongrie proprement dite, projet favori de Vesselényi et de Kôlcsey, transylvains de race magyare, offrirait un médiocre intérêt aux lecteurs français peu habitués à ces interminables querelles provinciales. Les progrès de la liberté religieuse, surtout en ce qui concerne les mariages mixtes, auraient une plus vaste portée; mais cette question ne devait recevoir que plus tard la solution préparée dès 1833 par de vives discussions. Il y eut même une scène violente. Bôthy, au moment où il signalait les atteintes portées à la liberté de conscience, fut interrompu par le brusque démenti d'un député ecclésiastique II s'éleva un tel orage que la séance dut être levée et remise au lendemain ; dans l'intervalle les légistes magyars, qui professent comme les Auglais le culte du précédent juridique, ne trouvèrent que trois exemples d'une injui*e anulogue pendant plus d'un siècle.
On se plaignait de la mollesse du président, et dans la séance suivante Bôthy fut approuvé par la majorité lorsqu'il demanda justice. Le député ecclésiastique n'évita un long procès qu*en cessant de paraître à l'assemblée. Après avoir rapporté ce trait de mœurs publiques, il nous tarde d'arriver à l'œuvre essentielle de cette assemblée, l'abolition partielle de la féodalité.
Longtemps la noblesse hongroise, celle de la chambre basse surtout, avait repoussé toute amélioration nouvelle du sort des paysans; excepté en 1790, l'opposition libérale s'était montrée plus rétrograde, au point de vue social, que le gouvernement autrichien Celui-ci protégeait en toute occasion les paysans contre leurs seigneurs, et maintenant encore il insistait pour que la Diète formulât un meilleur règlement féodal; à une condition toutefois, c'est qu'on ne dépasserait pas les limites fort modestes de la philanthropie ministérielle, car il se réservait dans ce cas de tout empêcher. On a peut-être trop cherché des preuves de machiavélisme dans cette politique de François 11 et de Melternich : ils voulaient faire quelque chose pour les classes agricoles, mais ils craignaient qu'un affranchissement complet et soudain n'ofTrlt à d'autres provinces un exemple révolutionnaire. Quoi qu'il en soit, la défiance était grande chex les députés vraiment libéraux de 1833 à l'égard du gouvernement, et leur désir était vif et sincère d'initier les paysans à une liberté complète. Kôlcsey traduisit avec énergie ce double sentiment. « Je me réjouis que l'initiative vienne du i:* gouvernement, car nous pourrons reconnaître les vrais » amis, les vrais ennemis du peuple. Le gouvernement veut » un règlement féodal, nous voulons la naissance d'une » nation. Que le peuple jouisse des droits du propriétaire et
• des droits du citoyen ! Que la constitution protège dix mil-, > lions d'individus et non pas sept cent mille I » Magnifiques paroles, que des privilégiés ont rarement trouvées, ou quils n*ont su trouver que lorsqu'il était trop tard I
Avec de pareilles tendances, on pouvait bien supposer que le projet de loi longuement préparé et débattu par une commission parlementaire serait tout autre chose qu'une série de modifications timides. En effet, malgré l'opposition qu'il rencontra, soit dans les séances de cercle [Keruleti ûlések)^ soit dans les séances générales, malgré l'opposition plus vigoureuse encore des magnats, le projet définitivement soumis à TEmpereur-Roi contenait des progrès immenses : les paysans pouvaient racheter leur terre en toute propriété moyennant un contrat avec leur seigneur; ils ne pouvaient être atteints dans leur liberté et dans leurs biens que par une sentence régulière, et la justice seigneuriale n'était plus qu'un arbitrage entre paysans. La corvée et les redevances en nature étaient fort adoucies. En un mot, sauf quelques prudentes réserves destinées à disparatti*e, le régime aristocratique se trouvait restreint à l'exercice des droits politiques, et la liberté civile s'élevait sur les ruines de la féodalité.
C'était un grave échec pour la cour de Vienne, qui voyait surgir, au lieu du nouveau règlement qu*elle avait demandé, une loi capable de doubler les forces de la Hongrie par la réconciliation volontaire de la noblesse avec les paysans. Elle laissa longtemps attendre sa réponse, et finalement invita la Diète à présenter un projet moins radical : dans les derniers mois de 1834, les discussions recommencèrent. La chambre haute, voyant sa résistance approuvée par la couroûue, se prononça nettement pour le maintien des privi-
léges, et fit plus d'une fois échouer les efforts des représentants. Le parti de la réforme n'eu fut que plus disposé à porter le débat sur le terrain politique : il ne s* agit plus seulement d*un progrès dans la loi civile, mais de la nationalité elle-même, compromise par les haines de caste, et ne pouvant 8*appuyer solidement que sur l'union sociale et la confiance mutuelle.
La séance du 10 novembre fut mémorable entre toutes; résumons au moins en quelques lignes les discours de Deâk et de Kôlcsey. « Notre devoir de législateur est double :
• aider les paysans dans leur misère matérielle présente, » mais aussi leur préparer un avenir plus digue en leur B donnant liberté et propriété. Voilà ce que le gouverne- » ment ne veut pas admettre, lui si pressé d'adoucir le sort » des paysans. Tous ces adoucissements matériels ne sont » que la moitié, pas même la moitié de notre devoir. La > liberté des paysans est un devoir envers la patrie; car la » patrie n*est vraiment heureuse et florissante que lorsque » des mains libres cultivent le sol; elle est forte la nation
• dont l'indépendance est protégée par des mains libres. » Ainsi parla Deàk; Kôlcsey produisit un effet encore plus
grand. • Chez nous, dit-il, outre les citoyens de quelques
• villes il n*y a que deux classes d'hommes libres : le sei- » gneur qui possède le village, et le mendiant qui dans les » rues du village, pieds nus et tête nue, demande son pain. » Pourquoi maintenir cette situation dans l'intérêt de la » monarchie? Un peuple qui n'a rien n'en est que plus redou- » table : le pauvre peuple de Paris a renversé Louis XVI. » Serait-ce dans l'intérêt de l'aristocratie ? Mais chez nous la » noblesse vit au milieu des campagnes, au milieu des » contribuables : elle a besoin de leur bienveillance qui ne
» peut s*acquérir que par une confiance mutuelle... Le gou- » vernement ne semble pas comprendre que les temps sont » changés, qu'aujourd'hui le soldat et le financier sortent t du peuple. Il ne faut donc plus parler des intérêts- d'une » caste, mais bien de ces intérêts communs qui rattachent > tous les membres de la société à la patrie : liberté et pi*o- » priété. i
Le gouvernement et la pairie, désespérant de vaincre par les moyens ordinaires une aussi ferme éloquence, imaginèrent de soulever les électeurs contre leurs représentants ; rien de plus ingénieux et rien de plus facile, car des discours tels que celui de Kôlcsey, où le poëte exagérait la pensée de Thomme d*Etat, pouvaient alarmer les intérêts conservateurs même dans les districts les plus dévoués au libéralisme. Le comitat de Szathmàr entre autres envoya de nouvelles instructions à ses députés , et Kôlcsey donna sa démission. Ce fut un deuil public, et le journal de Kossuth parut encadré de noir. Les adieux de cet homme généreux à la vie politique produisirent sur la jeunesse une impression qu'elle n'oublia jamais. <( A notre arrivée nous nous » proposions deux objets : relever le peuple contribuable, et » donner une meilleure assiette à la propriété. Le moment » nous semblait venu d'obtenir par la voie légale, par des • négociations entre les sujets et leur prince ces progrès qui » ailleurs ont fait couler des flots de sang. Notre mot d'ordre » était patrie et progrès... Dieu garde la nation de tout mal, » et fasse luire pour elle de beaux jours. »
L'irritation fut extrême contre ces manœuvres qui aboutissaient à l'exclusion des orateurs les plus populaires, et les magnats, qui y avaient pris une grande part, en portèrent la peine devant l'opinion. Le moins radical des II. 29
450 HISTOmS GÉNÉRALE DES HQN&ROIS
hommes, Paul Nagy, sépara nettement la cause de cette haute noblesse titrée de la cause vraiment conservatrice; 11 parla au nom de la noblesse vraiment nationale, amie des classes pauvres, et souvent menacée dans ses biens par l'insatiable avidité de quelques grandes familles : « Qui parle » de démocratie? que signifient ces accusations de républi- » canisme , plus étrangères aux mœurs de la Hongrie qu*à » celles de tout autre pays? La noblesse qui est bien inspi- » rëe aime le peuple contribuable qui nourrit le pays, qui » le défend et supporte toutes les charges. Toute la nation » aime le roi, la famille royale, la liberté et le peuple; ce » qu'elle n'aime pas, à part quelques exceptions glorieuses, » c*est l'oligarchie, qui est le fléau de la constitution, du » peuple et de la noblesse. Cette oligarchie, loin d*être utile » à la noblesse , veut toujours s'arrondir à ses dépens {ar- » rondirozni), si bien que, dans une partie du pays où il y » avait trois cents familles nobles au siècle dernier, il n*y » en a plus que trois aujourd'hui. »
Si le modéré Paul Nagy s'exprimait ainsi contre la haute noblesse, on devine quels pouvaient être les sentiments d'un démocrate. Balogh alla jusqu'à mettre en question l'existence même de la chambre héréditaire : « Ainsi périt dans » notre patrie toute cause nationale, et ainsi périra-t-elle, » tant que la diète sera constituée comme elle l'est, avec le D veto illimité de la chambre haute; tant que le clergé ù prendra part à la législation civile, tant que le pouvoir » distribuera des places. Jusqu'à quand nous dira-t-ou que » deux années de délibérations ne suffisent pas pour sup- « primer l'esclavage des paysans et l'omnipotence des sei- » gneurs? Ils peuvent se réjouir, les partisans de l'arbi- » traire, qui regardent tout progrès comme dangereux, qui
» sont toujours prêts à sacrifier les droits des autres , et » pour qui les larmes versées par millions et par milliards > ne sont que de Tenu qui coule I >
Balogh se désespérait trop facilement : la cause n'était pas perdue; elle mettait du temps à triompher, comme il est naturel lorsque des lois séculaires et compliquées sont battues en brèche par le progrès. La dlme ecclésiastique survécut à la diète de 1834, non sans subir de rudes attaques; rinajiénabilité des terres nobles survécut, mais Kôlcsey en avait montré l'injustice et Tinutilité : « Sauve-^-on ainsi » les grands noms? Personne n'ignore le nom des Gara, » famille jadis nombreuse et brillante; eh bieni Dieu sait » dans quel coin du pays ils conduisent la charrue. » On avait répété ces arguments bien connus : les paysans ne sont pas à plaindre, ils peuvent continuer à vivre comme ils ont vécu pendant des siècles, les vieilles institutions doivent être conservées parce qu'elles sont vieilles; mais Deàk avait frappé ces préjugés de coups mortels, et dans un prochain avenir ils devaient être condamnés.
Au début de Tannée 1835, les réformistes avaient obtenu plus de résultats qu'ils ne voulaient en convenir : les paysans n*étaient plus à la merci de leur seigneur, à la fois juge et partie, et ne pouvaient plus être arrêtés par son ordre; ils avaient le droit de quitter leur terre en vendant leur usufruit, et le droit de conclure un arrangement avec le seigneur pour acquérir la propriété complète, mais sans rupture du lien féodal ; leurs redevances matérielles étaient notablement diminuées. Eufin ils n'avaient plus à supporter les frais de la diète, qu'ils étaient seuls à payer jusqu'alors : ce n'était pas là un simple acte de justice, c'était un acheminement à l'égalité devant l'impôt, et le digne couronne-
ment de cette lutte patiente où n*avaient manqué ni Téloquence ni les nobles sentiments.
Au mois de mars 1835, une nouvelle importante se répandit dans tous les états de la monarchie autrichienne, et produisit en Europe un assez grand effet. François JI, le neveu de Louis XVI, le beau-père de Napoléon, venait de mourir, terminant un des plus longs règnes de Tbistoire et Tun des plus contestés ; ceux-ci pleuraient en lui le courageux, rinébranlable représentant des anciennes idées monarchiques, ceux-là flétrissaient la mémoire de l'ennemi du libéralisme et du geôlier de Silvio Pellico. Les Hongrois rayaient vu rarement, et ne le regrettaient guère que par acquit de conscience, comme des sujets loyaux. D'ailleurs ils savaient bien que la politique de M. de Metternich ne changerait pas avec la personne^du prince. Le comte Etienne Zichy, chargé de notifier aux cours d'Italie Tavénement de Ferdinand V reçut cette recommandation du grand ministre : « Dites bien que Tordre monarchique vieùt de rem- » porter une grande victoire, car un règne de quarante- • deux ans finit et rien ne bouge, s Metternich ne se proposait pas sans doute de donner le signal du mouvement.
Il fallait complimenter le nouvel Empereur-Roi. Une nombreuse députation fut envoyée à Vienne, et reçut un accueil solennel. Réunis dans le palais de la chancellerie magyare, plus de soixante membres de la Diète se rendirent à la cour entre deux baies de soldats magyars ; Ferdinand les attendait revêtu de leur costume national qui n'est
LA HONGRIE LIBÉKALE 453
jamais plus beau que lorsqu'on est eu deuil : la nationalité distincte de la Hongrie était donc reconnue dès les premiers jours du règne. Toutefois une petite querelle, s'engageant dans rassemblée de Presbourg entre les magnats et les députés, prouva bientôt que Ton ne serait pas toujours d* accord sur les grandes choses : Toppositiou aurait voulu que le roi portât en Hongrie le nom de Ferdinand 1*^ ; elle dut renoncer à cette prétention, qui eût inOrmô le titre héréditaire des premiers Habsbourg. Une affaire plus grave vint mettre pour ainsi dire à Tordre du jour la liberté de parler et la liberté d'écrire. Vesselényi subit un double procès, Tun en Transylvanie qui n'eut pas de suite importante, l'autre en Hongrie par un discours prononcé dans le comitat de Szathmàr : il avait traité les agents du pouvoir de sangsues altérées de sang, et cette image, encore neuve pour les HongroiSy avait causé de grandes colères. Il n en était pas moins fort grave de poursuivre un membre de la Diète pour délit de parole, et dans la chambre basse les deux champions de la démocratie , Bôthy et Balogh , défendirent avec énergie le noble baron. La querelle s*envenima lorsque Balogh eut déclaré en pleine séance qu'il prenait à son compte les paroles de Vesselényi : on cria à Tinûdélité, mot terrible dans la loi politique hongroise, et son comitat fut mis en demeure de le remplacer ; mais les tenaces électeurs de Bars s'empressèrent de l'acclamer de nouveau et de le renvoyer à Presbourg.
Ces incidents donnèrent à la dernière session de la mémorable assemblée quelque chose d'amer et de violent. Les discussions sur la langue nationale et sur l'instruction publique ne furent pas paisibles, comme il conviendrait ce semble en pareille matière. Le gouvernement ne put pas ou
454 mSTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS
ne voulut pas empêcher la langue magyare de dominer toujours plus dans les tribunaux et dans renseignement ; mais lorsqu'il fut question de grandes fondations universitaires, de théâtres, d*écoles industrielles, la réponse royale fut évasive et hostile. Alors les orateurs les plus calmes s*exprimèrent dans un langage presque aussi vif que les opposants les plus passionnés : « Comment, s*écria Deâk, nous ne de- » mandons au gouvernement ni argent, ni conseils, nous n n*attaquons en rien ses droits, nous voulons simplement i faire une loi sur l'éducation de nos concitoyens, et Ton » nous en empêche! Quel sera le résultat de cette conduite? 0 On croira que le gouvernement, se défiant de la Hongrie, » veut arrêter ses progrès... Je conseille à la nation de ne » compter que sur elle-même. • « Le gouvernement, fit » observer Bezerédy, agit contre sa propre conscience, mais » tout a des bornes, la patience en a aussi : que le gourer- » nement prenne garde à ses actions. La nation se voit » forcée à ne compter que sur elle-même : nous avons le » droit, nous avons la force de travailler nous-mêmes au » salut de notre patrie. Je vous en conjure, faisions des san orifices pour accomplir le plus saint des devoirs, Téduca- » tion du peuple. »
Bôthy n'eut garde de rester en arrière : « Dans notre » lutte contre Tignorance, dit le député de Bihar, nous ne » demandons pas d'argent au pouvoir, et il vient nous dire : » Attendez, comptez sur moi ! mais, je vous le demande, que » pouvons-nous attendre d'un pouvoir qui ne sait faire que » le mal? Est-ce depuis hier qu'il nous gouverne? Ou a-t-il 9 fait pour nous depuis trois siècles? Le héros de notre » siècle, Napoléon, qui n'était pas assurément un grand ami i de la liberté, a rouvert l'Université de Padoue. Voilà ce
> qu'a fait le brigand!... Demain aura lieu notre dernière » séance, et voici ce que je trouve dans Tévangile de » demain : Allez prêcher la parole à tous les peuples de » rOrient à TOccident. Eh bien I nous aussi nous irons de » rOrient à TOccident prêcher la parole avec toute Tamerj» tume qui est dans nos cœurs. »
« La nation ne doit pas compter que sur elle-même », ces paroles de Deâk ne restèrent pas sans écho lorsque la Diète fut convoquée au printemps de 1836. Pendant trois ans (la constitution ne permettait pas un plus long délai) le gouvernement ne convoqua pas les électeurs*, et dans cet intervalle il témoigna fort peu de sympathies et de respect pour les libertés (hongroises. On pourrait croire après cela que nous devons constater une lacune de trois ans dans cette histoire parlementaire, et passer outre. Grande erreur : les nations qui ont un véritable instinct constitutionnel ont cela de remarquable que leur vie politique ne s'arrête ni ne faiblit dans le silence de la tribune. Les questions soulevées précédemment continuent leurs progrès dans les mœurs et dans les esprits, elles mûrissent en passant de la théorie à la pratique : alors seulement on en peut apprécier toute la ' valeur. D*autre part des questions nouvelles surgissent pendant le repos de l'éloquence, de nouveaux besoins se manifestent, et préparent du travail pour la prochaine législature aux orateurs et au gouvernement.
Les esprits modérés s'appliquèrent, sous la direction du comte Etienne Széchenyi, à dégager toutes les conséqences des lois récemment votées. L'abolition partielle du régime féodal, en changeant les conditions du travail agricole, avait attiré l'attention publique vers ces progrès économiques si vivement désirés par le grand Magyar. Nous ne pouvons
indiquer tous les travaux de cette époque, mais il en faut signaler un qui eut une grande portée politique et sociale : la construction du pont entre Pesth et Bude, merveille d'élégance et de solidité. Une loi récente obligeait les nobles à payer leur passage lorsqu'ils traverseraient le pont, et cette contribution modique était un nouveau pas vers l'égalité des citoyens devant l'impôt : comment s'étonner qu'un défenseur acharné des vieilles coutumes ait déclaré qu'il ne passerait jamais sur le pont, symbole de la constitution détruite? On voit que l'école deSzécbenyi savait fort bien allier à ses préoccupations matérielles les projets politiques les plus hardis.
Une jeunesse impatiente voulait davantage encore : groupée autour de Kossuth, elle reconnaissait pour ses lieutenants Pulszky et Szemere, destinés par leur savoir et par leurs talents à une grande carrière, et l'ardent Lovassy, que les vengeances politiques fauchèrent dans sa fleur : c'était déjà la génération de 1848, quoique le grand romancier Jôkay et le grand poète Petôfî ne fussent encore que des enfants. Nourrie des littératures étrangères, surtout de notre littérature révolutionnaire, passionnée pour le travail etpleine de mépris pour l'oisiveté futile, cette vigoureuse jeunesse exerçait une grande influence, plus grande encore depuis la clôture de l'assemblée. Ses tendances étaient ouvertement démocratiques, et Lovassy se déclarait républics^in ; son organisation ressemblait, avec moins de secret, à celles des sociétés françaises ou italiennes : M. Horvàth la compare à la Société des droits de l'homme. Vesselényi était beaucoup plus novateur que son ami Széchenyi, et sa parole ardente trouvait de l'écho. Enfin Kossuth n'avait pas renoncé au journalisme : il se proposait de créer dans l'intervalle des deux
législatures, une sorte de lien entre les différents comitats. Le seul titre de sa nouvelle publication {Tôrvényhatô tudositàsok : les Renseignements législatifs) lorsqu'il n'y avait pas de diète rassemblée ni convoquée^ était une menace.
À cette triple attaque de Tassociation, de la presse et de la .parole, le gouvernement répondit par un triple procès. Lovassy et quelques-uns de ses amis furent arrêtés sur Tordre du procureur royal et enfermés au château de Bude; rînstruction fut conduite avec un grand mystère, et les débats ne furent ni libres, ni publics : il n'y eut aucune sentence de mort, mais le chef de la c conspiration » fut condamné à dix ans de forteresse, les autres accusés à des peines moins dures. Kossuth, autorisé par le comitat de Pesth à publier son journal malgré les avertissements judiciaires, fut arrêté nuitamment dans une de ces maisons de campagne délicieusement situées sur les collines de Bude, où les habitants de Pesth viennent respirer le grand air : pendant une année entière il fut tenu au secret le plus rigoureux etûaalement s*entendit condamner à quatre ans de prison. Maladroites rigueurs : Tâme de Kossuth n était pas de celles que peut abattre la captivité, et lui-même dans la suite n'a point maudit ces tristes années où son caractère s*est trempé vigoureusement. Lorsque l'usage des livres lui fut enfin permis, il apprit l'anglais et lut Shakespeare : admirable éducation d'orateur ! Qui pourrait dire ce qu'un pareil compagnon de chaîne, lentement médité à cette lumière douteuse qui traverse les barreaux d'une cellule, a dû ajouter de passion, d'éloquence, de grandeur, à cette nature si riche par ellemême? Qiïon se rappelle, même sans Shakespeare, la prison de Mirabeau.
Toutes ces sentences étaient prononcées par la première
autorité judiciaire du royaume, la Table royale, dévouée alors aux intérêts ultra-conserTateurs. La condamnation de Vesselényi à trois ans de forteresse après un interminable procès mit le comble à Tagitation, surtout lorsque dans l'inondation de 1838 le noble géant, libre encore, eut montré le plus grand courage et sauvé des malheureux en danger de mort. Cet appareil inquisitorial et mystérieux avait donc manqué son elTet : le pays répondait au parti réactionnaire et à la cour de Vienne en instruisant de tous côtés, dans ses réunions et dans ses assemblées locales, le procès de Tarbitraire, car on n'avait rien respecté, ni Téquité, ni les formes judiciaires, et c*était la cause de la liberté individuelle en même temps que la cause de la liberté de parler et d'écrire qui allait dominer tous les débats de la Diète en 1839 et en 1840. Les électeurs se décidèrent d'après leur opinion sur ces grands principes, et nous pourrons laisser de côté les autres questions qui se présentèrent, ou les indiquer seulement en passant.
La chambre basse ne se trouva pas gravement modifiée par les élections, quoique Tiniluence gouvernementale fût parvenue à écarter plusieurs opposants; mais les nobles pairs s'étaient recrutés d'une jeunesse que nous pouvons compai*erà ces lords de trente ans qui ont ofTert plusieurs fois à TÂngleterre le rare spectacle de la sagesse unie à l'ardeur : Joseph QEtvôs, Ladislas Teleki; la science profonde, le patriotisme intrépide. Hélas! pourquoi ne peut-on rappeler sans tritesse le plus grand et le meilleur de tous, le comte Louis Batthyâny? A travers sa gloire d'orateur qui le désigna plus tard pour être le chef du premier ministère magyar, on aperçoit Tignoble potence que devaient dresser pour lui en 1849 les fureurs de la réaction. Batthyâny avait,
comme ses amis, beaucoup voyagé, beaucoup appris : admirateur des constitutions de l'Occident, il voulut faire sortir Tarislocratie magyare de son rôle inerte et stérile. Dès l'ouverture de la Diète, il rédigea le programme du jeune parti libéral daus la chambre haute : parler dans les assemblées des comitats, rechercher une popularité de bon aloi, prendre une large part à toutes les fondations, à tous les progrès économiques, revendiquer pour chacun la liberté de conscience, et pour le pays son indépendance nationale. Déjà !e casino de Pesth, rendez-vous de la haute noblesse, était le théâtre de discussions ardemment suivies, et dans les sa- Ions les femmes s intéressaient à toutes les questions politiques. Les magnats conservateurs eux-mêmes s'apprêtaient à entrer sérieusement dans la lice et à défendre leurs principes autrement que par un éternel veto : les DessewfTy, les Majhtth, les Apponyi, formaient un parti de résistance qui n'était nullement méprisable.
Âllait-on commencer, dans Tune et l'autre chambre, par faire droit aux demandes du roi qui réclamait des levées de troupes et diverses améliorations administratives, ou par exiger du gouvernement le redressement des griefs accumulés depuis trois ans? Précisément alors une nouvelle à peine croyable vint reléguer au second plan pour quelques jours la captivité de Vesselényi, de Lovassy et de Kossuth : l'un des deux députés de Pesth, Szentkiràlyi, plus tard fort célèbre, annonça que son collègue Gédéon Raday se voyait interdire l'entrée de la Chambre, comme l'abbé Grégoire en France vingt ans plus tôt 11 y avait là violation de la liberté électorale, insulte au comitat de Pesth, atteinte à la représentation nationale , qui se trouvait incomplète. Batthyàny s'indigna que l'on songeât à délibérer sur une question
460 HISTOIRE (tÉNÉRALE DES HONaROIS
quelconque tant que justice ne serait pas rendue : « Quoi, » dit-il-, la Diète devra délibérer toutes choses cessantes sur » les propositions du roi, même si les députés se voient » fermer arbitrairement la porte de rassemblée, même si » la liberté de parole reste un principe moral sans appui de 9 la loi, même si des griefs séculaires attendent vainement » satisfaction, même si le roi se réserve, lorsqu'il aura » obtenu ce qu'il veut, de clore brusquement la session? • L'affaire devenait si grave que de part et d'autre on sentit la nécessité d*un accommodement : une lettre du roi promit qu'il ne serait porté dorénavant aucune atteinte à la liberté électorale, et de son côté Raday, pour éviter un conflit insoluble, se retira.
Après l'escarmouche, le combat sérieux ; ne nous pressons pourtant pas trop de prédire une de ces batailles parlementaires sans merci comme en présente notre histoire. Même dans les plus grands orages, le sentiment de loyauté manarchique n'était pas absent de la discussion, et le roi ne cessait pas, au delà, bien au dessus de ses agents attaqués avec vigueur, d'être la justice même et le suprême recours. C'est au nom du roi, dans Tintérét du roi, et non pas contre le roi que Deik vint réclamer le redressement des griefs :
• Je n'aurais jamais cru que dans un pays constitutionnel il » me fallût commencer par où je me vois obligé de com-
• mencer; mais puisqu'il le faut, je déclare qu'en disant le
• gouvernement, je ne veux point parler du souverain, mais » bien des conseillers qui Tentourent, et que les anciennes > lois du pays devraient punir... Â personne plus qu'à moi, » il ne serait agréable de sécher les larmes et de briser les » chaînes de ceux qui sont dans le malheur. Et pourtant je
• ne puis rien sacrifier du bien public : ma conscience,
» comme les instructions que j'ai reçues , me le défend? » Aussi avant toutes choses j'élève ma voix chargée de » plaintes vers mon bon roi. Et je me demande quelle est » la meilleure preuve de confiance; est-ce de dire ouverte- » ment au prince : notre seigneur, c'est pour tes fidèles 9 Magyars une grande douleur, mais ils se sentent inca- » pables d'obéir à tes ordres tant que tu n'auras pas guéri • leurs maux — ou bien de lui dire ; nous soufTrons, mais > ce que tu désires nous allons Texécuter? Dans ma convio- » tion, le premier de ces deux discours est le plus confiant, » le plus respectueux. £t c'est pourquoi je demande que » nous obtenions satisfaclion avant de discuter les proposi- 9 tiens du roi. » On pensera peut-être comme nous que jamais la fidélité n'a parlé un plus touchant langage.
Un passage de ce discours veut être expliqué : c'est celui où Deàk parle de larmes à sécher et de chaînes à briser. Là était le nœud comme aussi l'intérêt dramatique de la situation ; la politique royale se servait avec habileté de ses otages. Renoncez, disait-elle à Topposition, renoncez à ces querelles qui aigrissent, qui enveniment ton t^ et de même que nous avons promis de respecter à l'avenir la liberté électorale, nous respecterons la liberté de parole, et jusqu'à un certain point la liberté de s'associer et d'écrire. Abordez l'examen de nos demandes sans vouloir nous contraindre à des excuses pour le passé; contentez- vous de l'avenir, et nous avons une amnistie toute prête pour les condamnés de Tannée dernière. 11 y avait donc pour les opposants quelque chose de pénible, de cruel même à persister dans leurs exigences. Toutefois ils n'y renonçaient pas; ils ne voulaient ni ne pouvaient préférer la liberté de quelques-uns à la dignité de tous. Leur conscience n'admettait pas que des
promesses d*une exécution incertaiDe eussent le pouvoir de couvrir des abus passés , mais récents , exemple fâcheux pour l'avenir.
Les derniers mois de 1839 et les premiers de 1840 furent consacrés, sauf divers intervalles remplis par d'autres affaires, à chercher la solution de ce difficile problème. Palôczy, sorte de puritain magyar comparé par M. Csengery aux têtes rondes de Cromwell, Szentivànyi, enfin le vieux Paul Nagy, résistèrent victorieusement aux députés rétrogrades habilement dirigés par Zsedényi. Us firent justice de cette théorie commode que si la loi ne définit pas nettement le crime de trahison, la conscience du juge décide souverainement. Us rappelèrent Montesquieu et la révolution française; ils montrèrent l'absurdité des procès intentés à Eossuth et à Vesselényi pour avoir dit ou écrit un peu plus énei^iquement ce qui se répétait chaque jour de tous câtéSi et rUlégalité du procès de Lovassy. « Déjà dans » la dernière diète, s'écria Nagy, lorsque le ba^on Yesse- » lényi et le député de Bars furent cités en jugement pour » infidélité, je me levai, demandant qu'avant toutes choses 9 on. révisât les lois que nous tenons pour obscures ou in- > suffisantes, et que Ton sût bien ce que c'était que le crime » d'infidélité... J'entends dire maintenant que le juge pro- » nonce d'après la loi et sa conscience , et ne rend compte 9 qu'à Dieu ; j'accepte le principe, mais je cliange ainsi la » phrase : le juge doit prononcer d'après la loi, être en 9 paix avec sa conscience, et ne rendre compte qu'à Dieu. >
Cependant on n'oubliait pas les prisonniers, dont la captivité se trouvait allongée par ces discours. Deàk crut pouvoir repousser en leur nom une délivrance injurieuse : « les i douces obUgations de l'amitié et de la sympathie inspirent
> aux plus ardents de nos collègues le désir de soulager les
> souffrances, de délivrer les captifs et de les rendre à leur • patrie. Mais un devoir plus saint et plus grand se dresse » devant nous, le devoir envers la patrie. La nation ne » nous a pas commandé d'adoucir le sort de quelques » citoyens, mais bien d'obtenir le redressement des griefs
> publics. Eux-mêmes trouveraient une telle liberté plus » cruelle que leurs souffrances. » Sous le langage romain de Deâk , on sentait percer la tristesse et l'impatience d'en finir, et comme ce grand citoyen a toujours montré un esprit aussi conciliant que ferme, cest à lui que s'adressa rarchiduc-palatiu Joseph, ennemi déclaré des mesures rigoureuses et dçs excès politiques dans tous les sens. M. de Hetternich finit par se prêter à la conciliation essayée par ces deux hommes de bien ; Fou convint d'une prochaine amnistie, et une lettre royale donna le vrai sens de cette concession , en reconnaissant que la liberté de parole était dans les lois du pays et qu'elle ne serait jamais violée. Ce n'était donc pas une faveur, une grâce octroyée, c'était ud droit reconnu.
Si Ton avait obtenu difficilement ce résultat équitable, si Ton n'obtenait pas davantage encore, la faute en était, selon Batthyâny, à l'entêtement de la chambre haute, moins conciliante que Metternich; aussi le jeune comte adressa-t-il à ses nobles collègues des paroles amères chargées de funestes présages. « Envisagez l'avenir qui n'est pas moins » menaçant pour n'être pas très-rapproché, et qui n'est pas » si éloigné peut-être... que vos seigneuries cessent de
> défendre le gouvernement quand mime (les mots que nous i soulignons furent dits en français); qu'elles réfléchissent » que s'agiter en faveur des prérogatives royales c'est entrer
» dans la voie fatale qui a conduit d'autres aristocraties à la » ruine de la royauté et à leur propre ruine, parce qu'elles » étaient plus royalistes que le roi. > Batthyâny n*était pas juste pour tous les magnats; l'un d*eux, Széchenyi, avait, contrairement à ses habitudes, abordé cette grande discussion politique, et il Tavait faii avec sa hauteur de vue et son intelligence pratique. « Dieu me permette d'exprimer ce » que je sens comme je le sens, avec la même pureté, e^ » que mes paroles soient sans équivoque. Mon but est la » conciliation, non-seulement entre les partis, mais entre » les deux chambres de celte diète, mais entre la nation et > son gouvernement; c'est le seul moyen d'être vraiment » utiles à notre patrie... Nous avons besoin d*uue régénéra- » tion complète, et elle est impossible si nous ne compre- » nous pas le gouvernement, s il ne veut pas nous corn- » prendre. Le moment de lunion est venu, et l'un des plus » grands remèdes à nos maux, c'est la liberté de parole. » Széchenyi avait raison : le libéralisme, en obtenant à peu près gain de cause, mit d'accord Topposition et le pouvoir; le printemps de 1840, qui vit sortir de prison les condamnés politiques, fut aussi une époque de réconciliation entre l'Autriche et la Hongrie libérale. Le gouvernement obtint les levées de troupes qu*il demandait; l'opposition obtint l'introduction de la langue magyare dans les finances, dans les communications avec la cour et dans les affaires ecclésiastiques ; elle compléta le règlement de la diète précédente sur le rachat des terres par les paysans. Il semblait qu'il n'y eût plus de difficultés, et si nous devons bientôt eu voir surgir de nouvelles, d'autres causes plus graves encore les auront produites. En 1840, les orateurs magyars pouvaient être âers de leur pays ; entourés de gouvernements
despotiques, ils avaient sauvegardé les principes parlementaires sans oublier le progrès des classes les plus humbles.
La satisfaction fut générale après la diète de 1840 ; mais dès Tannée suivante on pouvait pressentir qu'entre le Royaume à peu près constitulionnel et l'Empire absolutiste, il n'y avait qu'une trêve, un compromis. Les assemblées locales se vengeaient de leur longue oppression par des sessions fréquentes. Les progrès économiques et une croissante égalité civile ne satisfaisaient plus le sentiment libéral : le mouvement démocratique, déjà si marqué en d'aulres pays, notamment en France, n épargnait pas la Hongrie. De nouvelles classes de la société réclamaient leur place, surtout les capacités (ce mot rend fidèlement Tidée hongroise) ; écrivains, artistes, avocats, professeurs, marchaient en rangs serrés, pleins d'ardeur et d'impatience, à l'assaut des droits politiques. Le comitat de Pesth et plusieurs autres, sans attendre des changements constitutionnels, ouvraient toutes grandes les portes de leurs assemblées, qui perdaient leur caractère nobiliaire et se rapprochaient des clubs, autant par la hardiesse des idées que par la vivacité des discussions.
La presse renversait toutes les barrières qu'on lui opposait encore, et M. de Metternich ne trouvait plus d'objections , même contre le nom de Kossuth. La Gazette de Pesth (Pesti hirlap), à peine fondée, devenait une puissance, une tribune démocratique d'oi^ tombait chaque jour un discours retentissant. Ce journal s'adresse à a la classe moyenne, qui ne » se trouve pas assez haut placée pour mettre ses intérêts en a. 80
• opposition avec ceux de la masse de la nation ». Il ne veu pas gu*il y ait désormais f différence légale entre la nation » et le peuple » (nemzet-nép, ce dernier mot répondant au latin pUbs), Il dit à Taristocratie : « Avec vous et par vous, si I vous 7 consentez ; sans vous, contre vous, s'il le faut ». Ce défi était relevé par la noblesse libérale et par son chef, le comte Szécbenyi, qui fondait le Peuple Oriental {kelet népe]. « Faites attention, écrivait-il au sujet de la démocratie, là
• est le péril, le grand péril. » 11 reprocbait à Kossutb • de » travailler avec les armes de l'imagination et de la colère, » de parler au cœur plus qu'à la raison : politique de sen- » timent, qui produit la confusion des choses et qui aboutit 9 à la guerre civile. • Il l'accusait d'exciter le pauvre contre le riche, les citoyens contre le gouvernement. Ainsi commençait une lutte qui devait durer jusqu'à la Révolution, et la traverser même, comme les eaux de deux rivières qui se réunissent sans se mêler. Entre le journal radical et la feuille libérale, le comte Aurèle Dessewffy créait le Vihi'j [Monde) f organe du parti conservateur favorable à l'Autriche et à la centralisation. Souvent, à la controverse imprimée, succédaient les plus vives disputes dans les réunions du comitatdePesth. Tant de passions coûtèrent peut-être la vie au comte Dessewffy : après une violente querelle, il mourut presque subitement, très-jeune encore, pleiu de talent, d'honneur et d'avenir.
Si les rivalités politiques agitent facilement les esprits, il est des questions qui les troublent plus profondément eu- ^core : la race, la langue, la religiou, ce t trépied vital > des peuples, envenimaient, non sans la compliquer, la lutte des radicaux et des conservateurs. Depuis quelques années déjà, les Slaves de TÂutriche étaient sortis de leur inertie sécu-
laire à la voix des poètes et des journalistes qui leur montraient par delà les temps modernes la gloire de la Bohême au moyen-âge, et en dehors des frontières la lutte récente et victorieuse des Serbes contre les Ottomans. En Hongrie même, les Slovaques, frères des Tchèques, excités par le poète Kollar, commençaient à former avec les Ruthènes, les Serbes, et les Croates à moitié indépendants, une ceinture qui menaçait d^étouffer la nation magyare dans sa grande plaine du Danube : un champion nouveau paraissait dans le vieux duel parlementaire entre les Habsbourg et la Hongrie. L'opinion publique fut longtemps à s'en émouvoir, tant les Magyars étaient habitués à mépriser leurs compatriotes de race slave et à se préoccuper uniquement de TAutriche; mais à la fin ils comprirent le danger, jusqu'à le grossir dans leur inquiétude. Ils crurent que tout ce mouvement venait de la Russie : grande exagération ; ils se montrèrent les articles de Gaj, ardent journaliste d'Agram, et ces mots par exemple dans un recueil de chansons : t Pour nous » sonne enfin l'heure du triomphe I Le frère embrasse le » frère. Le Tchèque reconnaît son frère dans le Polonais, le » Russe, riUyrien (Croate et Serbe) *, la Slavie, leur mère » commune, les pi*end dans ses bras. • Un colonel ayant fait jouer en Croatie par la musique de son régiment des airs moqueurs dirigés contre les Magyars, le comitat de Zala demanda la destitution de cet officier et plusieurs assemblées délibérèrent contre le panslavisme.
Un discours prononcé vers la fin de 1842 dans la séance publique de l'Académie hongroise eut toute l'importance d*un manifeste politique. Le comte Széchenyi parlait de la langue magyare et de ses progrès : il blâma ouvertement les patriotes décidés à imposer partout leur idiome national.
Dès lors le parti libéral aristocratique cessa de représenter le pur magyarisme, et les démocrates lui succédèrent dans ce rôle dangereux, qui devait mettre les révolutionnaires de 1848 aux prises avec les peuples Slaves. Tout cela présageait un si sombre avenir que Yesselényi, dès 1843, chercha et crut trouver le salut du pays dans un plan de confédération autrichienne : Allemands, Italiens, Tchèques, Polonais, Magyars, devaient former cinq groupes^ indépendants sous l'autorité constitutionnelle des Habsbourg, a Si l'Aulriche, » disait-il, s'appuie sur les nationalités qu'elle renferme, » l'influence russe n'existera plus, et Ton n'aura pas à s'in- » quiéter du poison révolutionnaire. »
Cependant les élections générales de 1843 suspendaient la rivalité des races, et une grave question d'égalité primait toutes les autres : les nobles seraient-ils désormais assujettis à l'impôt? a Dans un état bien ordonné, disait Kosù suth avec toute raison, l'exemption d^impôt est une in- » fériorilé civique. En Angleterre, en Amérique, en France, » qui donc ne paie pas l'impôt? Le journalier, le mendiant, » celui qui n'a rien. Chez nous quels sont ceux qui ne paient » pas l'impôt? Nous le savons tous, et nous en rougissons » de honte. » Telle était aussi l'opinion des libéraux modérés, mais les conservateurs, d'accord avec la cour de Vienne, étaient décidés à éviter l'impôt, plutôt par fierté que par avarice. Us commirent la faute d'écarter le ferme mais conciliant Deak. L'illustre orateur ne put obtenir des électeurs de Zala un mandat favorable à Tabolition du privilège ; élu malgré cet échec, il refusa de siéger. Klauzâl et Szemere furent les principaux leaders.
La nouvelle assemblée eut la gloire de mettre fin à de longues injustices : les mariages mixtes ne furent plus une
LA HONGRIE UBËRALE 460
occasion de tyrannie religieuse; les emplois publics et la propriété foncière devinrent accessibles à tous les citoyens. Malheureusement Széchenyi ne put obtenir l'égalité devant l'impôt, malgré un succès oratoire resté célèbre comme le beau costume qu'il mit ce jour-là pour remporter, disait-il, une grande victoire patriotique. ■ Si nous voulons être » grands et forts, nous devons nous mettre tous sur le » même rang, que tout bomme qui foule notre sol puisse
■ dire : moi aussi je suis citoyen ! Sortons de nos castes
■ pour entrer dans un large avenir : ce n'est pas trop de > notre travail à tous. » La majorité de ses collègues l'applaudit, mais Ûuilpar voter dans le sens contraire. Néanmoins beaucoup de nobles se firent inscrire volontairement sur les rôles de l'impAtf el Bezerédy recevait de ses paysans une lettre honorable pour eux comme pour lui. « Nous B croyons, lui écrivaient- ils, qu'en soulageant les contri-
■ buables, vous n'ôtes pas descendu jusqu'à eux, mais que D vous les avez élevés jusqu'à vous. Dieu vous donne de • vivre longtemps et de répandre votre esprit sur le monde n entier. ■
Un jieuple capable de pareils sentiments était digne de continuer fes progrès sans guerre civile; mais les haines de race planèrent sur cette assemblée et devinrent comme la fatalité de toutes les diètes hongroises. Les députés Croates ne voulurent jamais parler autrement qu'en latin, malgré les malédictions qui s'élevaient contre eux de toutes parts, et leur obstination demeura la plus forte. Kossuth s'indignait de la patience de ses compatriotes, et constataitla décadence de la noblesse : ■ Triste expérience, s'écriait-il ! Le Magyar
■ S) vigoureux jadis n'est plus capable de s'ëmouvi > rien. Tant d'amoUissement est un signe de mort : le corps
410 raSTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS
• tel qu'il est ne peut être rappelé à la vie. 11 est nécessaire D de reconstituer la nation avec de nouveaux éléments ». Pourtant la majorité, revenue de sa surprise, fit de nouvelles lois plus explicites que jamais sur remploi de la langue magyare, et plusieurs membres de la Chambre haute se prononcèrent avec résolution contre la politique panslaviste. c M. Gaj, disait Tun d*entre eux, assure à la jeunesse « que les Russes feront bientôt la loi dans Presbourg. Le » vivat des Illyriens est pour le Ciar. » Dès lors les difficultés avec la Croatie, chaque jour plus compliquées, formèrent un inextricable réseau de haines, que rien ne pouvait plus rompre ni démêler.
Telle fut aussi la vraie cause de la rupture avec T Autriche. Les Magyars accusaient le cabinet de Vienne de pousser la haine contre eux jusqu'à permettre la propagande russe, et jusqu'à faire alliance avec le panslavisme. La défiance de la Diète s'accrut lorsqu'elle vit la mauvaise volonté du gouvernement arrêter toutes les réformes matérielles, tous les progrès du commerce et de l'industiie. Elle se sépara, non sans formuler, sur la proposition de Szeutkiraly\, un vote de défiance contre le pouvoir. La guerre était déclarée, dès 1844, entre les Magyars et la maison d'Autriche.
La cour de Vienne accepta cette lutte en règle, et une fois débarrassée de l'assemblée nationale, elle attaqua les libertés hongroises à leur source, dans les assemblées des comitats : Texpérience de plusieurs siècles avait en effet montre que ce qui rendait invincible l'esprit résistant des Magyars, ce n'étaient pas les Diètes convoquées à différents intervalles, c'était l'exercice permanent de la liberté de discussion dans cinquante petits chefs-lieux. Comme on ne pouvait attaquer
en face un pai*eil obstacle, le ministère autrichien, habile* ment dirigé par un nouveau chancelier magyar, le comte Apponyi, éluda les difficultés légales en paraissant généraliser une coutume admise depuis longtemps. Le « comte suprême » de chaque comitat était souvent un grand seigneur absent une partie de Tannée, et remplacé alors par un « administrateur ». Un véritable coup d état du chancelier remplaça les comtes suprêmes qui lui résistaient par des administrateurs royaux, lesquels, disposant de grandes forces militaires, traitèrent les districts hongrois en pays conquis. L'indignation fut extrême comme la surprise, et la popularité de Kossuth grandit encore lorsqu*on Tentendit définir comme il suit le nouveau régime. « Jusqu'ici le comte su- » préme était un dignitaire du pays. L'administrateur qi^i » le remplaçait était un employé du comitat, nommé, payé 1». parle comitat. Maintenant on en veut faire une sorte de
• préfet français, avec cette seule, mais essentielle diffé- > reuce, qu'il est nommé non par un ministre responsable, » mais par une chancellerie invisible et insaisissable, de » laquelle il reçoit des instructions secrètes, à laquelle il » fait des rapports secrets, et par laquelle il peut être arbi* » trairement destitué. Un tel magistrat ressemble singu- » lièi^ment à un Kreishauptmann (capitaine de cercle) de » Bohême ou de Gallicie. — Ajoutez à ceci que ce préfet » sera largement rétribué par le gouvernement, qu'il aura
• sous lui des bureaux, qu'il disposera des forces militaires, » qu'il usurpera le droit de désigner le candidat aux éleo- » tions, — que, maître de sommes considérables, il tiendra » dans sa main puissante tous les moyens d'intimidation
• et de corruption, — qu'enfin il présidera régulièrement » les tribunaux, et que de son influence dépendront la vie
» et la fortune des citoyens. De bonne foi, peut-on dire » qu'un tel magistrat soit encore un dignitaire hongrois, et » n*est-il pas plutôt un vrai Kreishauptmann de Bohême, » sous lequel il n'y aura plus que Tombre de notre existence • politique ? En peu de temps, ce système abâtardi ne res- » semblerait pas plus à nos institutions nationales que le » Postulaten-Landtag de la Gallicie ce rappelle aujourd'hui » les diètes des Jagellons * •. La comparaison avec les préfets, bien qu'atténuée par Kossuth, n'avait rien de bien agréable pour la France; cependant M. Trânyi attribue réellement au comte Âpponyi Tintention d*exercer sur les électeurs une influence analogue à celle des préfets de Louis- Philippe. Dans tous les cas, la France de cette époque n*a jamais vu des scènes comparables à ce qui se passa dans le comilat de Bihar, oii les soldats envahirent la salle des délibérations, et laissèrent pour morts plusieurs membres de l'assemblée.
François Deâk n'avait pas renoncé à la vie politique; il était resté dans sa retraite momentanée le chef de l'opposition à la fois modérée et énergique, plus modérée que ctUe de Kossuth, plus énergique que celle de Széchenyi. Il rédigea au nom de son parti tout un programme de plaintes et de réformes, dont le passage suivant pourra donne*r une idée. « Je veux croire que le gouvernement n'oserait porter » atteinte à notre existence constitutionnelle; j'admets • même qu'il cherche à la développer. Mais comment s'y » prend-il ? n dit qu'il veut faire de Tordre; mais l'ordre » n'est qu'un moyen de gouverner, ce n'est pas le but d*un » Etat. Il faut, pour qu'un gouvernement puisse faire de