Â. de Gérando, p
» l'ordre, qu'il soit fort, c'est-à-dire qu'il ait la. force morale • autant que la force matérielle. Or un gouvernement qui » cherche à posséder la force morale, se soumet aux lois et » respecte les limitos qu'elles lui prescrivent; est-ce là la » conduite du gouvernement? » Deâk et ses amis réclainaient l'égalité civile conxplète, la liberté et presque l'égalité politiques, et avant tout l'indépendance de la Hongrie sous le tronc royal des Habsboui^. Ce manifeste, le zèle des jeunes gens, avocats, poètes, grands seigneurs, qui parcoururent tout le pays comme des apôtres du libéralisme, enfin le malaise produit en Hongrie comme en France par une mauvaise récolte, telles furent les causes diverses et puissantes des succès de l'opposition dans la campagne électorale de 1847.
La séance, d'ouverture, fixée au 12 décembre, n'était pas attendue sans anxiété. L'Europe éprouvait un tressaillement bien plus fort et bien plus général qu'en 1830, et le? événements d'Italie, même avant la grande commotion française, menaçaient directement la monarchie autrichienne. On put croire toutefois que les grands périls étaient conjurés lorsqu'on vit la famille impériale se montrer aimable pour ses fidèles Magyars, et l'archiduc Etienne succéder au palatin Joseph, morti*écemmentau milieu d'un vrai deuil national. Les trois premiers mois de la session, de novembre à février, ne sortirent pas absolument de la tradition parlementaire. De longues et utiles délibérations portèrent sur la suppression progressive des restes du régime féodal, sur une représentation plus large et plus équitable de la population urbaine dans les assemblées, sur les améliorations matérielles rendues nécessaires par la disette : toutes questions qui prouvaient le progrès des sentiments d'humanité et d'une sage démocratie pratique.
A côté de ces débats, il y en avait de plus graves. Kossuth, élu par le comitat de Pesth avec Szentkirâlyi, rédigea un projet d'adresse qui dédaignait les précautions oratoires, abrégeait les remerciements, et au lieu d*exposer quelques griefs, demandait résolument une réforme générale. Ce projet remporta sur une autre adresse proposée par Széchenyi, et fut maintenu malgré Topposition de la Chambre haute. Le parti modéré prit sa revanche le 5 février : il fit échouer non sans peine une proposition de Szentivànyi, destinée à rendre désormais impossible le régime des « administrateurs ». « Eh bien, s*écria Kossuth, il n'y aura plus de paix » entre nous après un tel vote. Que la responsabilité retombe » sur la tête de nos adversaires. » L'opinion générale se prononça dans le même sens, et condamna les députés qui avaient refusé d'exprimer par un vote énergique Tindignation de leurs commettants. En face de cette aigreur croissante des partis, les peuples slaves, péril plus menaçant encore, étaient arrivés au dernier degré de Texaspération contre les Magyars, qui dévoilaient par dé nouvelles lois leur intention de faire régner leur langue dans toutes les possessions de la couronne de Hongrie, comme la langue de Tlle de France régnait sur les Bretons et les Alsaciens.
La nouvelle du 24 février éclata, pour ainsi dire, sur Vienne et sur Presbourg. Chacun attendait un discours de Kossuth. A propos des billets de banque de Vienne, il offrit à la maison d'Autriche, non sans un geste impérieux, sa main de tribun populaire. « Sincèrement et fidèlement » attaché à la dynastie, j'ai prédit ceci : Il sera le second » fondateur de la dynastie des Habsbourg, celui qui réfor- » mera le système gouvernemental, qui consolidera le trône » sur la base inébranlable de la liberté des peuples fidèles » dont se compose l'empire. Depuis que j*ai pronoocé ces
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» paroles, des trônes appuyés sur une sagesse renommée se • sont écroulés, et des peuples ont reconquis leur liberté ! » Et cela s'est accompli comme un rêve, durant ces trois » mois que nous avons employés à rouler le rocher de » Sisyphe ! Oh ! la douleur de cette immobilité accable mon B âme, la charge de soucis. » La conclusion de ce discours (3 mars) était la demande adressée au roi d'un ministère responsable pour la Hongrie et d'une cx)nstitution libérale pour les provinces au Iri chiennes. Malgré les excès de parole et de conduite qu'on a pu lui reprocher, Kossuth resterait un grand citoyen, ne fût-ce que pour avoir formulé le vrai programme libéral de la Hongrie, celui que le génie de Deàk devait faire revivre vingt ans plus tard.
La séance du 3 mars 1848 inaugure la période contemporaine qui résume les trois aspects de la Hongrie moderne : révolution, réaction, réconciliation, et forme la conclusion de cette histoire.
La révolution ne consista pas, dans ce pays monarchique, à renverser le trône, mais à trancher rapidement, sous la pression de Topinion populaire, les questions qui avaient fait Tobjet de longs débats entre les deux chambres et entre les deux partis de chacune d'elles. Les magnais essayèrent pendant quelques jours encore de la résistance passive, mais ils cédèrent devant la nouvelle de la révolution viennoise, reçue à Presbourg avec enthousiasme. La journée du 14 mars fut la nuit du 4 août de la noblesse magyare : la Diète proclama l'abolition de tous les droits féoJaux, qui devaient être rachetés par TEtat, la participation de tous les citoyens à toutes les charges politiques, le vote des députés
par tête substitué au système fédératif et aristocratique du vote par comitat, en attendant Télection d'une nouTclle assemblée d'après les nouveaux principes.
En même temps, l'ardente jeunesse littéraire de Pestb, gui reconnaissait Kossuth pour son chef suprême, mais qui en son absence écoutait les fougueux tribuns et les poètes inspirés sortis de ses rangs, faisait elle aussi sa profession de foi politique et sa pacifique révolution. Le génie magyar se retrouvait là encore; un légiste, Irinyi, rédigeait le programme ; un orateur, Vasvâri, le soutenait; un poète, Petôfl, l'accompagnait de sa lyre. Cétaiieniles douze artickSy c de ce que demande la nation hongroise », un peu plus étendus et plus radicaux que les décisions de la Diète, mais conçus dans le même esprit. Malheureusement on ne se borna pas là : un comité de sûreté publique, pouvoir irrégulier et vraiment révolutionnaire, fut installé dans la capitale. L'intelligence et la modération de ses membres ne rachetèrent pas le vice de son origine, et d'ailleurs on ne peut nier que par ses députations, presque par ses remontrances, il n*ait exercé une influence abusive sur l'assemblée régulière de Presbourg.
Le ministère constitutionnel fut organisé le 23 mars. Il représentait on ne peut plus avantageusement les diverses nuances de Topinion nationale et de la société. Son président , le comté Louis Batthyâny était le plus libéral des grands seigneurs avec Széchenyi, tout désigné pour le portefeuille des travaux publics ; tandis qu*un magnat conservateur, le prince Paul Eszterhâzy, était chargé des délicates relations avec la cour de Vienne. L'instruction publique était confiée au savant et brillant Joseph Otvôs. la guerre au colonel Mészàros. Quel plus digne ministre de la justice que
riiitègre Deàk ; quel meilleur ministre de Tagriculture et du commerce que réconomiste Klauzâl. En&n un homme d*état très-capable, aussi ferme que libéral, Barthélémy Szemere, prenait l'intérieur, et Kossuth, aux finances, représentait ce qu'on pourrait appeler la gauche de ce remarquable gouvernement.
Les premiers périls qui le menaçaient furent aisément conjurés. Il évita les inconvénients d'une brusque démocratie en obtenant le maintien de la chambre haute, et une loi électorale qui conservait à tops les nobles le droit de suffrage, et exigeait des autres citoyens la propriété d'un immeuble de trois cents florins ou un revenu de cent florins. Il eut quelque peine à obtenir, par l'intermédiaire du palatin Etienne, la reconnaissance du ministère en son entier, avec la Guerre et les Finances, et les objections de la cour faillirent donner le signal d'une prise d armes dans la capitale; mais l'Autriche, sérieusement menacée en Italie et en Allemagne, finit par tout accorder, et le 10 avril TEmpereur Ferdinand vint à Presbourg, où il fut accueilli avec un enthousiasme sans mélange; surtout lorsqu'il eut sanctionné les trente et une lois de la Diète et prononcé en langue magyare ce discours adressé au palatin : « Du fond du cœur » je désire que ma noble nation soit heureuse, car dans son » bonheur je trouve mon propre bonheur. Ce qu'elle m'a de- » mandé, je l'ai accompli, et je te le remets, confirmé de ma » parole royale, à toi mon cher neveu, et à toute cette na- » tion dans la fidélité de laquelle mou cœur rencontre sa » plus grande consolation et sa plus grande richesse. »
Le malheur ne vint pas des questions politiques, il vint des races rivales qui, soit dans les limites de la Hongrie, soit dans les autres états autrichiens, ne pouvaient supporter le
spectacle de ce puissant essor libéral et de cette indépendance. Les Serbes et les Roumains ne voulurent pas voir les avantages qui résultaient pour eux des lois récentes, surtout de la loi électorale; ils ne virent que la grandeur croissante du peuple magyar, les progrès d'une langue qu'un nouveau projet de loi allait répandre comme langue d^éducation sur le territoire tout entier, Tunion de la Transylvanie à la Hongrie qui venait d'être proclamée. Ils voulurent que le mouvement national leur profitât à eux aussi, à eux surtout. Deux assemblées, tenues l'une à Carlovitz, l'autre à fialasfalva, prirent des résolutions qui équivalaient au démembrement du royaume, et le sang ne tarda pas à couler. Déjà les Croates avaient à leur tête le ban Jellachich, qui répondait aux exigences philologiques des Magyars par la dislocation du littoral hongrois et la proclamation de la loi martiale. La guerre était imminente, et les absolutistes de la cour avaientdes alliés tout prêts pour le jour où ils pourraient prendre leur revanche.
Tant qu'ils eurent à redouter un effondrement général de la monarchie, la Hongrie leur parut nécessaire à ménager : Jeliachich fut disgracié, les députations des nationalités diverses auprès de l'Empereur reçurent un accueil officiellement sévère, et la diète se réunit à Pesth le 5 Juillet pour entendre le discours du trône le plus rassurant. Le ministre * Kossuth ne dissimula point ses inquiétudes patriotiques eu venant demander à l'assemblée une levée do 200,000 hommes et les fonds indispensables à la défense du royaume. Mais la cour espérait le secours des Magyars contre les Italiens, et elle dissimula ses véritables projets pendant que le ministère essayait de triompher des répugnances de la diète. C'est seulement lorsque l'assemblée eût voté un ameodemeut
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aussi respectueux des libertés italien ues que de la majesté royale, et surtout lorsque Milan eût capitulé devant Radetzky, que l'Empereur-Roi, faible instrument d'une réaction habilement dirigée, rétablit Jellachich dans tousses pouvoirs et dédara la Pragmatique-Sanction violée par les Hongrois. La rupture était définitive (septembi*e), et le territoire envahi de tous côtés, par les armées impériales comme par les Croates, comme par les insurgés serbes et roumains.
Nous ne songeons pas à raconter ici la guerre d'Indépendance (nous le ferons peut-être un jour), mais à montrer sous le poids de quelles fatalités allait succomber la Hongrie. Les premiers succès de Moga contre Jellachich n*empéchèrent pas rinvasion de Windischgrsetz. L'abdication de Ferdinand V eu faveur de son neveu François-Joseph (2 décembre) donna une nouvelle impulsion aux hostilités, et la protestation juridique de la Diète contre cet avènement illégal ne produisit pour le moment aucun effet; bientôt Windischgraetz, vainqueur de Perczel à Moor, occupait la capitale abandonnée par l'assemblée qui s*établit à«Debreczin. Le nouveau souverain se crut assez fort pour supprimer les lois du pays, et le partager en quatre provinces par son rescrit du 4 mars. Un magnifique élan national lui répondit : Gôrgey, généralissime, battit les Autrichiens àlsaszeg, et emporta la forteresse de Bude après un siège adniirable. La Diète venait de proclamer (14 avril) la déchéance des Habsbourg et de nommer Kossuth gouverneur-président ; elle put rentrer un moment dans la capitale. Ce n'était qu'un glorieux répit : les armées russes pénétrèrent en Hongrie, et la malheureuse armée des patriotes, entourée, repoussée, écrasée de tous côtés, aboutit à la déroute de Temesvîlr et à la capitulation de Vilagos.
La haine de races, la revanche absolutiste, riotervention étrangère coalisées avaient été plus fortes que rhéroîsme. La révolution n'avait pas réussi.
La réaction vint ensuite, et prit successivement plusieurs formes différentes. Elle fut d'abord brutale et impitoyable : Haynau pendit, fusilla les hommes, emprisonna, fouetta les femmes, et un voile lugubre, voile de terreur et de silence, s*élendit sur le pays; le patriotisme semblait ne plus vivre que chez les proscrits fugitifs, dans une émigration aussi désespérée que Témigration polonaise. Puis les ministres Schwarzemberg et Bach (1851-1859) reprirent le système centraliste et bureaucratique de Joseph II en laissant de côté ses idées généreuses. Le territoire fut morcelé; les lois autrichiennes remplacèrent les lois nationales et la constitution morte; l'allemand remplaça la langue nationale partout où cela fut possible; le concordat put faire craindre aux protestants le retour des persécutions. La nation bâillonnée gémit et attendit : elle était écrasée, elle n'était pas vaincue.
Les désastres de Magenta et de Solferino, sans briser Tesprit réactionnaire, le contraignirent à plus de modération. Il s agissait de prévenir un démembrement par quelques satisfactions données à la Hongrie. Le ministère Schmerling lui restitua la Diète (octobre 1860 et février 1861), mais à titre d'assemblée provinciale, envoyant des délégués au Reichsrath, seule assemblée politique de Tempire. Alors commença, sous la direction de Deàk, la patiente et admirable revendication du droit historique hongrois. La Hongrie n'a pas à recevoir de cadeau constitutionnel d'un ministre
OU même du roi; elle a sa constitutioD, les lois de 1848 sont en pleine vigueur et ne peuvent être suspendues dans leur exécution que par une violence illégale; François- Joseph est souverain de fait, il ne sera véritablement roi qu'après son couronnement. Tel'fut le thème invariablement soutenu pendant plusieurs années, aussi bien contre les fureurs intempestives des intransigeants que contre les séductions ou les menaces de Vienne. Une sorte de coup d'État, fédéraliste et absolutiste à la fois, essayé en 1865, n*eut d^autre effet que d'irriter le mécontentement à la veille de Sadowa; la rapidité de cette campagne empêcha seule un soulèvement du parti avancé, et la perte de la Vénétie, qui pouvait être le signal d'un démembrement, avertit 1* Autriche qu'elle avait fait fausse route.
La réaction sanguinaire, la réaction bureaucratique, la réaction mitigée de libéralisme, la réaction sous toutes ses formes n'avait pas réussi.
La réconciliation avait son tour. Le nouveau premier ministre, M. de Beust, était convaincu que t la constitution » hongroise devait être remise en pleine vigueur ». Il ne pensait donc pas autrement que Deâk, et moyennant quelques sacrifices librement consentis, le système actuel, le système dualiste put s'établir (1867). François-Joseph vint se faire couronner à Pesth suivant Tantique cérémonial, et depuis cette belle journée il n'a cessé d'offrir un modèle de souverain constitutionnel sincère uni à ses sujets par les liens d'une mutuelle afiection; tandis que son auguste compagne renouvelle par son affabilité les traditions de la cour de Marie-Thérèse. Un ministère hongrois responsable comn. 31
mençaà gouverner la Transleithanie, de même qu'un ministère allemand responsable gouTernait les pays cisleithans ; UQ ministère commun pour les affaires étrangères, la guerre et une partie des finances était responsable devant les délégations des deux diètes, la Hongrie supportant les troisdixièmes des dépenses communes. Telles sont les bases de raccord qui a réalisé après tant d'épreuves les espérances séculaires de ce noble pays.
En posant la plume à la fin de ce long ouvrage qu'un travail de neuf années nous a permis d'offrir au lecteur sérieux, nous ne pouvons nous dissimuler, ni dissimuler aux Magyars eux-mêmes, les nuages qui menacent l'avenir. Une série de mauvaises récoltes, terrible fléau dans un pays exclusivement agricole, aggrave Ja situation financière déjà tendue. Des impatiences politiques, soit à Fégard du gouvernement cisleitban, soit à Tégard des nationalités et des langues non magyares, ont semblé compromettre les bienfaits du dualisme. Enfin la décomposition actuelle de Fempire turc pose des problèmes inquiétants. Néanmoins quand on envisage les ressources naturelles delà Hongrie, ses progrès en tout genre , sa croissante activité intellectuelle , comme son invariable patriotisme , sa tolérance exemplaire, et surtout le sage et ferme esprit qui a le plus souvent présidé à ses destinées antiques et modernes, on peut, croyons^nous, conclure par ces paroles : la réconciliation a réussi.
riN DU DEUXIÈME ET DEHNIEit VOLUME,