Mignet, T. IV, p
nécessaires à la conclusion d'une alliance. Ayant obtenu une réponse favorable, ils firent passer en Hongrie de l'argent et des troupes recrutées en Pologne, commandées par le comte de Boham et Nf . de Forval. Pendant les deux dernières années de la guerre dite de Hollande, les officiers français, quelque peu aidés cette fois par le prince Apafy et par les Turcs, remportèrent plusieurs succès dans la haute Hongrie, notamment près de Szathmàr.
Le chef magyar qui soutint leurs derniers efforts avant que la paix de Nymègue ne les eût forcés à TinactionS n'était autre qu'Ëmerich Tôkôli. Ce brillant et redoutable roi des proscrits prenait comme en se jouant les villes et les forteresses; on entendait le galop de son cheval dans les plaines de la Moravie, et presque aussitôt il retentissait dans les montagnes précieuses dont l'or et l'argent recevaient son efBgie. Même privé des secours français, à lui seul il restait assez formidable pour qu'on voulût l'arrêter par un armistice. H y consentit afin d'épouser la veuve du prince Rà-
1 . Dès lors, et jusqu^à rinsurrection de Ràkôczy, la politique français s'occupa moins directement des affaires hongroises, mais elle ne les perdit point de vue, comme le prouvent plusieurs petites publications sur Tôkôli, et VHistoire des troubles de Hongrie, Paris 1685, 4 petits vol. L*auteur, évidemment officieux, de ce dernier ouvrage, est hostile aux protestants, mais il cherche, et par conséquent trouve, le moyen de blâmer également TAutriche : « L'Empereur, qui se piquait d'une grande piété, embrassait aveuglément tous les conseils qu'on lui donnait pour la gloire de Dieu et pour l'extirpation de l'hérésie, sans considérer que ceux qui lui inspirent ces sentiments louables en apparence, mais dangereux dans l'exécution, y étaient plutôt portés par des considérations humaines que par l'intérêt du ciel, et qu'ils cherchaient moins à établir le culte de la véritable Religion qu'à se conserver les biens des hérétiques, dont ils avaient obtenu la confiscation. » (T. I, 51.;
kôczy, l'héroïque Hélène Zrinyi, qui apportait elle aussi en dot son héritage de vengeances.
Léopold s^était aperçu de l'inutilité de toutes ses violences : il ruinait ses sujets sans doute, mais il se ruinait avec eux; il tourmentait les hérétiques, mais les hérétiques exaspérés maltraitaient à leur tour les prêtres qui leur tombaient sous la main. Les hommes religieux, martyrs de la croyance réformée, gémissaient avec une poésie résignée sur la Sion magyare et ses enfants orphelins. Ils chantaient : « 0 Seigneur Jésus -Christ, hâte-toi de veniri 9 Mon âme est prête à voler au-devant de toi. Si c'est la » volonté, ô Dieu notre père, nous voici prêts à souffrir la » mort pour ton ûls *. » Mais toutes les chansons populaires de cette époque ne sont pas composées sur cette gamme; il y en a qui respirent Tenlhousiasme le plus belliqueux et les haines les plus pressées de s'assouvir '. L'expérience montrait donc qu'il fallait traiter avec les mécontents magyars, ou tout au moins les diviser par quelques concessions.
Déjà depuis quelque temps la cour de Vienne s'efforçait d'obtenir ce dernier résultat, en accordant le moins possible.
1 . Adalékok a Tôkôly-Kor irodalom lôrténetéhezy recueil de chansons populaires publié par M. Thaly, -iS. — Le mâme savant a publié dans les T. XXIII, XXIV et XXVII des Scriptores le journal de TokOli et celui de divers autres personnages.
2. Quelques-uns de ces chants sont de vraies brochures, qui n'ont d'autre poésie que celle du mètre; p. ex. c Les affaires du pays » sont entre les mains des prôtres. Ils font les lois, les procès, ils » accaparent les emplois laïques; ce qu'ils n'ont pas, c'est ce qu'ils » ne veulent pas ». En revanche il y en a de poétiques, comme le chant des Széklers : « Terre des Székely, ma patrie toujours verte, » tu es petite, mais la fidélité est grande, tu es froide mais ton cœur » ne gèle pas » .
I) y eut plusieurs convocatioDs de magnats et d*ôvéques; certains prélats insistèrent pour que la persécution fût continuée^ d'autres demandèrent l'apaisement du pays et semblèrent remporter. L'orgueil du ministre allemand Hocher vint remettre tout en question; dans une discussion vio* lente il accusa les neuf-dixièmes des Hongrois d'être des traîtres, et les magnats, non sans lui avoir durement répondu, se dispersèrent furieux. Enfin l'intervention de Szelepcsényi aboutit à la réunion d'une diète en 1681, assemblée d'autant plus nécessaire que les Turcs préparaient le dernier et terrible effort qui devait les conduire jusqu'à Vienne. Il fallait absolument céder sur plusieurs points : les protestants furent écoutés dans leurs trop justes réclamations, la persécution fut au moins suspendue et jamais elle n'a retrouvé depuis la même intensité (si ce n'est dans Tannée 1687); Paul Eszterhâzy fut élu palatin, la constitution et les lois furent déclarées rétablies. Mais la paix ne devint pas générale, Tôkôli n'ayant point obtenu la cession territoriale qu'il réclamait, et comptant d'ailleurs sur l'appui de la Porte, quelque peu sur celui des Transylvains et des Français.
Nous n'avons pas à raconter le siège de Vienne; bornonsnous à constater la part que prirent les Magyars aux événements de cette terrible année 1683. Tôkôli avait recommencé la guerre dans la haute Hongrie, où son mariage avec Hélène Zrinyi venait d'augmenter son influence. Il formait avec les Turcs une alliance en règle, vivement et justement reprochée à sa mémoire. Il pressait la marche du grand-visir Kara-Moustapha, puis venait à sa rencontre avec un grand panache de plumes de héron, et se voyait Tobjet de la même réception solennelle qui avait honoré, ou déshonoré, Jean
Zàpolya dans le camp de Soliman. Bientôt il assiégeait Près*bourg, tandis que la grande armée ottomane, qui renrermait dans ses rangs un certain nombre de Magyars, attaquait la capitale de TAutriche. Tout autre était la conduite du palatin qui réunissait aux forces impériales un plus grand nombre de Hongrois, et de Kobàry prisonnier qui disait en face au roi des Kurutz : « Tu es Topprobre du nom magyare » 11 faut d'ailleurs remarquer que Tôkôli imposait son pouvoir plutôt qu'il ne s'occupait de gagner des adhésions, que les assemblées par lui convoquées se prononçaient contre lui, et que la plupart de ceux qui marchaient sous ses drapeaux ne cherchaient que l'occasion d'abandonner ce chef brillant, mais emporté par des passions excessives.
L'irréparable désastre infligé aux Turcs par Jean Sobieski et le duc de Lorraine dégagea Presbourg, et le charme fut brusquement rompu. Tôkôli, abandonné par une grande partie de son armée, et ne pouvant s'entendre avec les vainqueurs, fut réduit à son ancien rôle de général des Kurutz, et recommença la guerre de partisans dans la haute Hongrie'; mais il subit défaites sur défaites. Alors il voulut
1 . Un seigneur polonais, réel ou supposé, publiait alors même à Ratisbonne une brochure intitulée Lettre à Monsieur le marquis C. L.^ et dirigée contre les Français : « Je condamne ce procédé qui lour a fait garder un cœur ennemi dans le temps de la paix, et j'ai en horreur qu'ils aient fomenté de leurs forces et de leurs conseils les troubles de Hongrie. . J'ai toujours trouvé fort mauvais que les Français sortissent de notre pays comme du cheval de Troie, pour aller comme des espions dans la Hongrie et dans la Transylvanie pour y exciter des troubles, et porter d'autant plus les mécontents à la rébellion en leur donnant de l'argent et des armes ».
2. Sur l'hostilité de la Haute Hongrie, v. une lettre intéressante de Jean Sobiesky dans Pray, Epist. Procerum, III, 607.
recourir au pacha de Vârad, qui, lui attribuant tous les malheurs de Tarmée ottomane, le fit arrêter et conduire à fielgrade. Sa captivité acheva de décourager ses partisans : toutes les villes se rendirent, excepté la forteresse de Munkàcs, défendue par Hélène Zrinyi. Fille, nièce, épouse de proscrits, de héros ou de martyrs, elle ût de ce nid d'aigle la dernière citadelle de Théréditaire et irréconciliable vengeance * .
Cependant les armées allemandes rendaient à la Hongrie Tinappréciable service de chasser les Ottomans. Nulle série de campagnes plus glorieuse (1683-1687). À Parkàny, les ponts du Danube se rompent sous le poids des Turcs vaincus, qui sont engloutis par milliers. Gran et Ujvàr (Neuhsusel), sont délivrés par le duc de Lorraine, après que le héros polo* nais, quelque peu brouillé avec les Allemands, est retourné dans son royaume. Bude est assiégée par Stahremberg et Adam Batthyâny ; cette fois il s'agit d'une ville du prophète, de la clé de l'Empire, une foule dévote a prié avec le sultan sur la place des flèches, et le mufti a fait parvenir dans la forteresse bloquée un fetva qui ordonne à tout fidèle musulman de mourir plutôt que de se rendre. Aussi jamais ou n'a vu résistance plus acharnée, et le triomphe est d'autant plus glorieux'. Enfin dans ces mêmes plaines de Mohàcs si fatales jadis, vingt mille Turcs succombent. Le découragement est
1. Le RecueU de M. Thaly contient plusieurs pièces contemporaines relatives à Hélène Zrinyi. Dans ses Tchèques et Magyars, M. Saint-René TaiUandier commente avec chaleur et éloquence le poème moderne de Qaray.
2. Carlo Manone, Ungheria vendicata, Milano, avec les plans du siège de Bude. — Lopez, Historia délie passate e correnti guerre d'Un- ^aria, Napoli 1688.
174 HISTOIRE aÉNÉRALE DES HONGROIS
sans bornes chez les mnsulmads ; le prophète ne défend plus ses conquêtes ni son peuple; le sultan reste trois jours sans manger, et son jeûne ne l'empêche pas d*être renversé par les janissaires.
Pourquoi faut-il quitter ce spectacle glorieux pour TEurope chrétienne, malgré les cruautés inexprimables dont les Impériaux souillèrent chacune de leurs victoires, pourquoi faut-il, à côté des héros, stigmatiser les bourreaux insatiables? Une amnistie avait rassuré tous ceux que les violences du gouvernement avaient précédemment jetés dans Tinsurrection. Mais le cruel Caraffa', chargé d'occuper la haute Hongrie, crut ou feignit de croire à une nouvelle conspiration, prouvée selon lui par un voyage de quelques nobles dames. Il obtint de Léopold l'institution du tribunal exceptionnel d*Eperies, qui mériterait mieux que celui du duc d'Albe Tépithète flétrissante de tribunal de sang. Une odieuse boucherie commença, d'autant plus odieuse qu'elle était accompagnée de mensonges juridiques. Pendant la moitié de Tannée 1687, sur un échafaud en permanence, des bourreaux décapitèrent, pendirent, tenaillèrent, rompirent vives toutes les victimes que désignait à des juges sans
1. Wagner {Hist. Leop, II. 3] a une singulière manière de faire son éloge : ExempU acerbitas, ut in prœsenti salutaris, ita Carafiœ nomini mirum quam invidiosa fuit. Hodiedum durant odia, nec sine execratione, et inter plorantium puerorum terriculamenta CarafiBa nominatur. — J. B. Vico a célébré ce bourreau en vers italiens et en prose latine. 11 l'appelle c Tonor di nostra patria > {In morte del Signor Antonio CaraffUy dans les Opuscoli publiés à Naples en 1819). II lui accorde toutes les vertus, en convenant que « vulgo dicebatur aut » amore aut meta Carapbœo esse obsequendum > . (De relnu gesiis Antoni Caraphœi Libri quatuor^ Neapoli 1716, in-4«.]
LES TUBCS ET L'AUTRICHE Hô
indépendance la réaction politique ou religieuse. La terreur fut générale, l'indignatioa le fut aussi.
Léopold espérait non sans motif qu'un gouvernement à la fois victorieux et implacable obtiendrait d'une assemblée tout ce qu'il voudrait. Or le but que ses devanciers et luimême poursuivaient depuis longtemps, c*iêtait la transfor* mation de la royauté élective en monarcbie héréditaire. La Diète de 1687 fut donc saisie de ce projet de loi qui modifiait profondément la constitution du royaume ^ Son attitude fut très-digne; elle ne se laissa pas épouvanter par les gémissements lointains des victimes; elle déclara qu'elle n'accorderait rien si Ton n'arrêtait les supplices, et si l'on ne mettait en liberté les prisonniers. C'est seulement lorsqu'elle eut reçu satisfaction qu'elle laissa couronner sans élection rarchiduc Joseph. Il fut du reste convenu que la nation reprendrait tous ses droits en cas d'extinction de la descendance masculine des Habsbourg; et que dans tous les cas le nouveau souverain devrait prêter serment de fidélité aux lois fondamentales. La seule concession à ce point de vue fut la suppression de l'article 31 Me la Bulle d'Or, contenant le droit à l'insurrection. Une amnistie générale fut proclamée, et la capitulation acceptée par Hélène Zrinyi mit fin à toute résistance.
Pendant que le royaume de Hongrie, progressivement délivré des Musulmans, devenait héréditaire, la soumission de la Transylvanie se préparait peu à peu (1685-1698)*. L'habile et inconstant ministre Michel Tel^y avait fini
1. Histoire d«ê Révolution$ de Hongrie, T. I*' de Téd. in-4s p. iii et soiv.
2. P. 129 et 8uiy. du l** vol. de la Transylvanie d*Â. de Gérando. — V. les textes du diplôme de Léopold, etc. T. II, p. 377 et Boiv.
ne HISTOIRE GÉNÉRALE DES HONGROIS
par se décider en faveur de rAutriche contre la France, le parti des mécontents et ralliance ottomane. Il s'entendit avec l'Empereur pour que Michel Âpafy II, encore enfant, fût reconnu comme le successeur de son père. En cela comme en bien des choses, les promesses ne coûtaient rien à Léopold et à ses conseillers. Dans la suite des campagnes contre la Porte, les villes transylvaines furent occupées par les généraux impériaux comme des villes conquises, Tavënement de Michel II à titre de prince tributaire fut une comédie. En vain Nicolas Bethlen obtint-il en sa faveur Tintercession des ambassadeurs des puissances protestantes : on décida qu'il ne gouvernerait qu'à sa majorité ; le prince de Lichtenstein vint le prendre pour le conduire en Autriche, et finalement la Transylvanie se trouva être devenue une province comme la Styrie ou la Carniole. Il est vrai qu'un diplôme dans toutes les règles stipula le maintien des libertés des trois nations et des quatre Églises ; mais les violences des soldats, Tarbiti'airë de la nouvelle administration, fournirent de nombreuses recrues à Tinsurrection de François R^ôczy.
Avant de raconter cette dernière et stérile tentative, suivons les armes impériales et royales dans leurs principaux engagements contre les Turcs (1688-1698). Louis de Bade, excellent général, recommença les campagnes de Huayade au sud du Danube, et l'on s'attendit à la prise de Constantinople. C'était prématuré : il fallut, après quelques succès mêlés de quelques revers, se borner à combattre sur le territoire du royaume. La bataille de Salankemen (1691) fut un nouveau désastre pour le croissant : le vieux Ghalèl avait annoncé la défaite, et le dernier des Keuprili, ne voulant pas survivre à sa honte, se revêtit d'un caftan noir, et mar-
LES TURCS ET rAUTRICHE 177
cha au-devant d'une balle libératrice. Il est vrai que les années suivantes furent mauvaises : Tôkôli venait d'envahir la Transylvanie avec une audace inouïe, par des chemins qui effraient le simple piéton; après lui, et par diverses routes, les bordes tartares pénétrèrent dans le pays. Un nouveau sultan, l'énergique Houstapha II, reprit avec succès Toffensive, écrasa devant Lugos Veterani et Lichtenstein qui périrent avecla moitié de leur armée. Tout semblait remis en question lorsque le prince Eugène de Savoie prit le commandement.
Ce héros chétif et infatigable, à la figure longue, sèche et ardente, avait conquis ses insignes de général devant Gran, devant Bude, devant Belgrade *. Il allait fonder sur les bords de la Theiss sa réputation de grand capitaine. Il atteignit le camp des Turcs auprès du pont de Zenta, Tenveloppa dans le demi-cercle offensif de son armée, lui coupa brusquement Taccès du pont et extermina tout ce qui n*avait pas pris la précaution de s*enfuir (1697). Un butin immense tomba entre les mains des vainqueurs avec le sceau impérial si redouté pendant des siècles, et maintenant bafoué. Bientôt le traité de Carlovitz ne laissait plus aux Turcs en Hongrie qu'un territoire entre la Theiss et le Maros, maigre débris de leur vaste domination.
1. P. 19, 23, 25, 34, 101 du 1*' vol. de rintéressant ouvrage de M. d^Arueth, Prinz Eugen von Savoy en, Vienne 1864.