‹ Histoire générale des Hongrois (volume 3)Chapitre 47 sur 132 · II. Il · texte numérisé non relu

II. Il

des Ferdinand, mais elle était beaucoup plus aiguë. Léopold résumait en lui et portait à leur comble les défauts de ses ancêtres, sans avoir leur grandeur, de même que la hautaine lèvre autrichienne, devenue chez lui une difformité véritable, faisait de son visage surmonté d^une immense perruque, la caricature de Charles-Quinte D*une telle figure, il ne fallait rien attendre qui ressemblât à une concession. L'événement le prouvait d'ailleurs : à toutes les plaintes sur les confiscations, sur les violences de la soldatesque, le ministre Lobkowitz répondait que si les habitants avaient à se plaindre des troupes, les troupes avaient aussi à se plaindre des habitants. D'autres propos circulaient : « Grâce à Dieu, » aurait dit le jésuite Tafferner, vous voilà perdus comme » vous le méritez après tout le mal que vous avez donné à » la maison d'Autriche. > Et les courtisans disaient également des Hongrois : « Nous allons jeter par terre leuis » grands bonnets et leurs plumets, changer en boutons de » plomb les boutons d*or et d'argent de leurs grands man- » teaux. »

11 était surtout évident que lexistence même de la nation et de sa constitution était plus que menacée. Le palatin Yesselényi ne pouvait dès lors se défendre de regarder hors des frontières s'il ne trouverait pas une alliance pour résister au despotisme étranger. Il n'y en avait que deux de pos* sibles, celle des Turcs, celle de Louis XIV. Or la pensée de TalUance ottomane était insupportable à des chrétiens qui venaient de renouveler l'antique effort des Croisades; loin de la provoquer ils commencèrent par la repousser. Vesse-

1 . Son meUlear buste se voit à Vienne, dans VÀmbrcuer Sammiatiq.

lényi et ses amis plus ardents, plus ambitieux surtout, Pierre Zrinyi, frère du héros poète, Nâdasdy, Fraugepâii, se mirent en rapport avec Thabile ambassadeur français Grémonville. Le palatin avait horreur des conspirations, comme il le prouvait alors même en repoussant un plan bizarre qui consistait à s*emparer de la personne impériale et à lui dicter des conditions; mais il croyait légitime de protéger son pays en s'appuyant sur le roi de France. Voyant les hésitations de ce grand prince, il fit à l'ambassadeur un cas de conscience d'un refus qui rendait nécessaire une alliance avec les infidèles. En même temps il convoquait la noblesse dans plusieurs assemblées qui ne pouvaient aboutir qu*à une insurrection, mais il mourut prématurément au printemps de 1667.

Les autres chefs, les trois comtes ainsi qu'on les appelait, ne le valaient ni pour la prudence, ni pour le désintéressement. Pierre Zrinyi, qui avait donné en mariage son héroïque fille Hélène au fils de Georges Râkôczy, songeait à la Hongrie royale pour lui-même, à la Transylvanie pour son gendre. Nàdasdy, qui avait des visées moins hautes, ne voulait devenir que palatin. Ils s'accordèrent à rechercher l'alliance de la Porte et de la France. Mais le grand-visir, occupé dans la Méditerranée, se montra peu disposé à recommencer une guerre de Hongrie, et l'interprète Panajotti tenait au courant l'ambassadeur impérial à Constantinople. Les mécontents espérèrent beaucoup de la guerre de Dévolution entreprise par la France; mais Louis XIV voulait détourner l'Empereur d'entrer dans la triple alliance de la Haye : « Il refusa formellement de soutenir les mécontents hongrois, et M. de Lionne rédigea la dépêche de façon à ce que le chevalier de Grémonville pût la montrer à l'Empereur. C'était

à la fois servir son aUié et s'en faire craindre ^ > Les trois comtes lui demandèrent encore une fois son assistance, mais il refusa d*encourager une révolte contre un souverain légitime, surtout contre un souverain avec lequel il partageait d*avance la succession d*Espagne. H ne put atteindre, malgré toutes ces précautions, le résultat qu*il cherchait. « Quoique la France n*eût pris aucune part à cette révolte, la cour de Vienne feignit de croire qu'elle l'avait fomentée *. » Révolte peu sérieuse après tout, mal dirigée par des hommes médiocres, dont le patriotisme magyar a grandement surfait la valeur I Pendant qu'un certain nombre de protestants se prépai*aient à suivre des chefs catholiques pour défendre la Uberté religieuse et nationale, les chefs songeaient à leurs futures couronnes qu'ils se disputaient déjà. Le prince Apafy, mis au courant de leurs menées par son agent auprès de la Porte, se réconcilia avec l'Empereur; Ràkôczy, son concurrent, assiégea dans la forteresse de Munkàcs, sa propre mère, Sophie Bathory, ennemie passionnée de la Réforme dont elle est parvenue à séparer cette grande famille. Bientôt il posa les armes en recevant une lettre que Pierre Zrinyi, prisonnier, lui écrivait de Vienne sous la dictée de Lobkowitz. Zrinyi et Frangepân, acclamés par une assemblée tenue à Zemplén, avaient à peine levé quelques troupes que la cour profita de leurs hésitations et de leur inquiétude pour leur promettre leur grâce s'ils

i . Négocialiam relatives à la Succession d^ Espagne^ par M. Mignet, Paris 1835 et suiv., in-4-, III, 383.

2. Ibid., p. 511. — A Tappui de cette asserlion nous citerons les accusations contre la France et contre M. de Lyonne renfermées dans une chronique publiée à Nuremberg en 1684 par Erasme Francesci, sous un titre interminable : Der blutig., Adler^BlHz.

voulaient se confier ^ l'auguste clémence. Ils venaient de tomber dans ce piège, et les papiers du défunt palatin, saisis par Charles de Lorraine, faisaient arrêter Nàdasdy. Les prisons se remplissaient de complices illustres ou obscurs, réels ou imaginaires. Pendant qu'on cernait le château du noble Etienne Tôkôli depuis longtemps malade, son fils âgé de treize ans parvenait à s'enfuir sous un déguisement féminin; il évitait ainsi le collège des Jésuites de Prague où le gouvernement commençait à enfermer les jeunes gens de haute noblesse ; il allait commencer en Transylvanie cette éducation plus que militaire de chef proscrit, qui devait le rendre au bout de quelques années un formidable adversaire.

L'occasion était belle de terrifier la Hongrie : les ministres de Léopold n'eurent garde'de la manquer. Ils commencèrent par un procès criminel qui malgré toutes les réclamations fondées sur la légalité, fut institué en Autriche, à Vienne contre Nâdasdy, à Neustadt contre les deux autres. Des avocats allemands leur furent assignés d*ofIice. Zrinyi se défendit assez bien dans un mémoire où étaient articulés plusieurs des innombrables griefs de son pays, et qui répondait à l'accusation d'infidélité par une accusation de parjure. Ni sa fermeté, ni l'attitude plus humble de Nâdasdy, ne les préservèrent de la sentence capitale, qui fut exécutée le 30 avril 1671 ^ S*il n'y eut pas confiscation totale , les enfants furent soustraits à leurs mères, qui conservaient

1. Vera et deducta descriptio criminalium processuum.. in très reoa eomiieSf Viennœ Austriee 1671, in-fol., accompagné de Irès-curieuses graTures représentant les scènes du procès et de Texôcution. Parmi les lettres des condamnés à leurs familles, remarquons cette triste suscription : « Dilectissimœ me?e conjugi, nunc viduae ».

une pension modique, et Nàâasdy avait appris avec désespoir que son fils était dégradé de noblesse. Une aussi lamentable destinée fit oublier bien des fautes, et la mémoire des « trois comtes • sera toujours entourée d'une auréole aux yeux de la postérité magyare ' .

L'échafaud de ces grands personnages n'avait servi qu'à donner le signal d'un vaste système d'opp^ssion de la nation tout entière. Non-seulement elle était livrée plus que jamais à une exécrable soldatesque de toute origine, mais une arme nouvelle, Timpôt étouffant (a fogyasztàsi adô)^ était maniée impitoyablement par le cardinal Kolonics. Le haut clergé national s'émut de cette rançon illégale exigée de tous les Hongrois : Tévéque Széchenyi écrivait contre cet abus, le primat Szelepcsényi lui-même s'opposait à la suppression de la constitution et de la dignité palatine. La cour chercha un moyen d'endormir cette opposition plus gênante que toute autre, et n'eut pas de peine à le trouver. Les prêlats aimaient leur patrie et leur indépendance, mais ils haïssaient davantage les hérétiques : les hérétiques leur furent donc livrés, pendant que Gaspard Ampringen, grand- maître de rOrdre teutonique, était installé comme gouverneur avec un pouvoir vraiment dictatorial (1673), et que les populations des frontières transylvaines essayaient de tenir la campagne contre les Impériaux.

Li persécution prit un double aspect, militaire et juridique *. Les soldats étrangers, commandés par le général

1 . Les Croates s'en sont aussi beaucoup occupés, les Zrinyi et les FrangepÀn étant réclamés par eux comme des compatriotes. M. Racki a publié les Acta conjurcUionem Boni Pétri a Zrinio et C, F. Frangepani illuêirantia, Zagrabiœ, 1873.

2. Kous ne pouvons dans une Histoire Générale insister sur les

Kobb d*exécrable mémoire, se mirent à torturer, à empaler, à brûler vifs avec d'affreux et indicibles raffinements, nonseulement les insurgés qui tombaient entre leurs main^ mais les bommes les plus inoffensifs des localités les plus paisibles, du moment qu'ils étaient pasteurs ou maîtres d'école protestants. D'autre part, un tribunal exceptionnel, dirigé par le primat, faisait comparaître par centaines les ministres, diacres ou instituteurs luthériens et réformés. On les accusait de trahison à propos de deux lettres suspectes dont cinq ou six d'entre eux tout au plus pouvaient avoir eu connaissance ; mais en réalité on voulait obtenir leur abjuration, leur exil volontaire ou leur démission, triple alternative qui leur était offerte. Ceux qui refusaient subissaient dans les forteresses les traitements les plus cruels, et se voyaient astreints à des travaux qui les épuisaient et les tuaient. Une soixantaine d'entre eux, après avoir résisté aux menaces et aux violences du jésuite Kellio, furent dirigés sur Naples et vendus au vice-roi espagnol pour servir sur ses galères. Beaucoup succombèrent à ce régime ou aux fatigues du chemin; les survivants furent délivrés par la flotte hollandaise de Ruyter au moment où elle passait à Naples pour aller combattre les Français dans les eaux de la Sicile (1676).

Cependant, depuis leur procès, l'insurrection avait gagné

nombreux documents et ouvrages en diverses tangues, latins, allemands, hongrois, hollandais, italiens, contemporains ou plus récents, relatifs à cette longue persécution et surtout aux procès et à leurs suites. On trouvera plus de détails dans le Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme français de 1875. Citons seulement VHistoria diplomalica t^e statu religionis evangelicœ in Hungaria^ 1710, in-fol. p. 73 et suiv.

chaque jour du terrain ^ ; elle se recrutait parmi les patriotes de toute croyance, réunis sous le nom de Kurutz, et les circonstances extérieures lui étaient favorables. Louis XIV, engagé dans une lutte contre la grande alliance dont Léopold faisait partie, n'avait plus le même scrupule à traiter avec des révoltés qui pouvaient par une diversion dégager les frontières françaises. M. de Forbin-Janson, ambassadeur en Pologne, écrivait dès la fin de 1674 • qu'une révolution géoéi raie était imminente en Hongrie, qu'il n*était plus d'accomi modement possible entre les réfugiés et l'Empereur^. > M. de Beaumont venait étudier l'état du pays, et recevait un accueil enthousiaste. L'année suivante M. Âkakia, ancien secrétaire du comte d' A vaux, approfondissait davantage la situation, et engageait le prince de Transylvanie et son ministre Michel Teleky à devenir les chefs des mécontents. Mais Teleky comme son maître a passé sa vie dans des hésitations, dont le récit détaillé serait monotone, et qui eurent pour résultat d oter toute importance à la principauté. La cour de Saint-Germain, ne pouvant compter sur aucune alliance régulière, montra la même froideur qu'au temps de Zrinyi et de Nâdasdy.

M. Akakia et le marquis de Béthune, le nouvel ambassadeur en Pologne, attendaient de grands résultats de la diversion hongroise, pour les délibérations du congrès qui venait de s'ouvrir à Nymègue. Ils pressèrent leur gouvernement d*exécuter ses promesses et de leur donner les pouvoirs

1 . Malgré les couseils, trop fidèlement suivis, du ministre Hocher à TEmpereur : c Omnenr fiagitio materiam detrabe.. Noli credere, • Domine, eos ulla misericordiœ spe conciliari posse » {Àrchiv fur Kunde Osterreichy T. VIII, p. 74.)

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