Bacsânyi munkai, p
grand cas de ses connaissances variées, de son activité intelligente, peut-être encore de ses travaux d'alchimie; on sait que la manie des sciences occultes a été longtemps héréditaire dans la maison d'Autriche, et qu'il y eut une recrudescence générale de cette manie vers la fin du dernier siècle. Martinovics, pourvu d'un titre de conseiller et d*une lucrative abbaye, remplit plusieurs missions diplomatiques, dont une auprès de Louis XVI. Il revint en Hongrie avec une admiration sans bornes de la Révolution française et de ses principes.
Hajnôczy, vrai magyar, homme tout d'une pièce, s'était donné corps et âme au jacobinisme. Il parlait continuellement des héros de la Convention, il se proclamait sansculottes. Ne sachant pas qu un chef populaire doit être soigné dans sa tenue, comme le furent Robespierre et César, il affectait de porter des habits déchirés, disant que la propreté dans les vêtements nuisait à la pureté de Tâme. Il ne sortait pourtant pus de la populace : fils d'un pasteur, il avait reçu une bonne éducation, et s'était bientôt fait publiciste. Ses brochures, encore modérées, sur la diète et sur les impôts, avaient attiré Tattention *, il était devenu alispan d'un comitat, puis conseiller royal.
Laczkovics paraît avoir été le plus remarquable des quatre chefs : l'énergie de la conspiration était en lui, comme la souplesse en Martinovics. Fils de l'alispan du comitat de Peslh, devenu officier de bonne heure, il s'était signalé dans la guerre contre les Turcs comme un vrai fils de Hunyade. Il est permis de le croire ambitieux : taille fière, nature hautaine, née pour le trône, dit son compagnon de captivité Kazinczy. Au moins patriote, il ne pouvait supporter que des Magyars fussent commandés par des étrangers : de là,
une pétition qui l'avait fait arrêter, puis destituer. Depuis quatre ans il était sans emploi ; Léopold, qui lui avait promis une compensation, était mort au moment de réaliser sa promesse. Une amertume personnelle s*ajoutait donc chez Laczkovics à des passions sincères. Déjà très-instruit, il mettait à profit ses loisirs pour étudier la situation du pays. Un écrit qu'il avait publié depuis son départ de l'armée révélait une partie au moins de ses opinions, et du programme des démocrates. Par deux côtés Laczkovics se rattache étroitement à notre dix-huitième siècle, et se montre plus français que hongrois : par Tamour de la logique quand même et par la défiance du clergé. Les sociétés, dit-il, ont besoin de principes clairs comme les sciences : ces principes sont l'égalité et la liberté. La constitution hongroise, fondée sur les privilèges, manque donc de principes. Les prêtres devraient être exclus de la diète et de toute fonction politique : ils devaient être payés par le trésor et n'avoir pas de biens en propre. Les seuls rois qui aient bien mérité de la patrie sont Mathias Corvin et Joseph II, parce qu*ils ont résisté à Tiguorance et au fanatisme. Cependant Laczkovics reste bien de son pays en voulant non pas TAssemblée unique, mais deux chambres, Tune réservée aux magnats et à la petite noblesse, Tautre aux bourgeois et aux paysans, ce qui eût détruit le caractère aristocratique de la chambre basse. On voit que cette concession à Tesprit poli tique de la Hongrie dissimulait, elle aussi, un projet radical.
Le quatrième chef Szentmariai, avait Tâge de Saint-Just et sa calme beauté : nul ne peut dire s'il en aurait eu la cruauté impassible. Il était enthousiaste de Rousseau, de Tabbé Raynal, et, chose plus surprenante, de Montesquieu. Il était secrétaire dans une grande famille, celle du vice-
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chancelier Ladislas Orczy. Enfîn ces quatre hommes de naissance ordinaire avaient trouvé un auxiUaire zélé dans le noble comte Jacob Zsigray, homme savant et d'une imagination ardente, bouillante nature d'artiste et de patriote.
Que voulaient donc ces conspirateurs? La réponse n*est pas aussi facile que Ton pourrait s*y attendre. Il y a eu complot selon toute vraisemblance, puisque Téchafaud s'est élevé plusieurs fois, et qu'une foule de nobles jeunes gens ont langui dans les prisons de TÂutriche; mais jamais procès criminel n'a été entouré de plus de mystère. Le gouvernement a publié le moins possible, et le plus possible étouffé toute autre publicité que la sienne.
Les souvenirs des survivants, lesquels ont survécu précisément parce qu ils étaient peu engagés dans l'affaire; une histoire plus que partiale des jacobins hongrois par le conseiller Szirmay^ ; enfin le texte des sentences : voilà tout ce qui peut nous renseigner. — Si cette-société secrète avait dirigé un attentat contre la pei'sonne royale ou contre le gouvernement établi en Hongrie *, si elle avait essayé une prise d'armes ou simplement réuni les éléments d'une insurrection, les juges n'auraient pas manqué de le dire :
1. Un exemple nous suffira pour prouver, et Tignorance de Szirmay, et les idées absurdes qu'on se faisait en Autriche des événements révolutionnaires. Il raconte que Dumouriez, Lafayette et Robespierre conspiraient pour rétablir Louis XVII, mais que le 9 thermidor mit en fuite Dumouriez et Lafayette (!) . Le conseiller aulique ne savait donc pas que Lafayette était prisonnier en Autriche depuis deux ans (p. 24 du manuscrit).
2. Autre absurdité de Szirmay : L'empereur ayant Thabitude d'aller lui-môme au secours lorsqu'on signalait un incendie, les conjurés voulaient brûler tout un faubourg de Vienne pour avoir l'occasion d'assassiner leur souverain (!).
dOO mSTOIBE GÉNÉRALE DES HONGROIS
or, leur silence sur ces divers points est complet. Manœuvres contre la sûreté de TEtat, contre les principes de la société, contre les lois divines et humaines, tels sont les crimes que l'on déclare punir. En réalité il s'agissait tout simplement; d'une propagande des principes démocratiques et de la franc-maçonnerie. Une sorte de cathéchisme, dont tous les exemplaires saisis furent brûlés depuis par la main du bourreau, renfermait les principales doctrines des jacobins fi'aaçais. La diffusion de ce catéchisme était, il faut le dire, organisée d'une façon formidable : chacun des adeptes devait instruire secrètement au moins deux personnes, qui, une fois convaincues, de prosélytes devenant aussitôt apôtres, devaient à leur tour faire des conversions. Tous les efforLs de la censure venaient se b/iser contre ce moyen de propagande qui, par Tattrait du mystère et du fruit défendu, était bien autrement puissant que les journaux sur des imaginations vives.
Ce système avait bien un danger : il supposait de Thonnéteté chez toutes les personnes auxquelles on s'adresserait. Il y eut des misérables qui dénoncèrent. On raconte que le domestique de Martinovics , en brossant les habits de son maître, laissa tomber des lettres, les parcourut, et voyant qu'elles renfermaient de redoutables secrets, les porta à la police. Suivant un autre récit, le peu respectable ecclésiastique aurait été trahi par sa maîtresse. La cour de Vienne, tenant les principaux fils du complot, put remonter jusqu'aux quatre chefs, qui s'étaient partagé les quatre cercles de la Hongrie pour donner plus de discipline et plus d*action à la société. On résolut de frapper, mais avec prudence. On 8*essaya sur une étoffe moins résistante que le caractère magyar, sur la paisible population de Vienne : on fit grand
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bruit d'un petit complot analogue à celui des jacobins hongrois. Un procès jugé à Vienne habitua à voir arrêter, condamuer, sous les prétextes les plus vagues, et fit planer sur tous les esprits une sorte de terreur judiciaire : la voie était ouverte.
Depuis le mois d'août 1794 jusqu'en février 1795, ce fut en Hongrie comme une fièvre d'arrestations. A mesure que Ton connaissait mieux cette conspiration aussi ramifiée que peu -sanguinaire, aux chefs succédaient les complices, aux complices les suspects; tel qui s'était retiré de la société secrète trouvant qu'elle allait trop loin, était poursuivi comme s'il eût adhéré à toutes ses doctrines. Aucune protection ne suffisait : inutile de s'adresser à un puissant magnat, même au palatin Alexandre; inutile de s'enfuir, comme le comte Zsigray, sous un déguisement : l'arrestation était inévitable. Elle se faisait quelquefois à minuit, soit pour trouver plus sûrement le criminel au refuge, soit pour frapper de terreur par un appareil de torches, et de voitures roulant dans les rues silencieuses.
L'effroi était si général que plus d'un proscrit prévint par une mort volontaire un procès dont la sanglante issue ne faisait doute pour persoune. Fodor, surpris dans son domir cile, obtint quelques minutes de répit pour mettre ordre à ses affaires, et se brûla la cervelle dans son cabinet. Joseph Kraly, venu récemment de Croatie, n'attendit pas qu'on vint Tarrêter, il se tua dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel des Sept-Électeurs. Un autre tenta dans son cachot un horrible suicide : il avala du verre pilé et s'écorcha les veines avec des morceaux de verre, mais on accourut à temps pour le sauver.
Environ cinquante accusés de haute trahison remplis-
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saient les cellules de la forteresse de Bude. Presque tous étaient jeunes : l'un d'eux n*avait que seize ans, un autre dix-neuf, cétait un nommé Hirgeiszt, admirablement beau, nature tranquille, douce et aère. La plupart avaient moins de trente ans. Ils n'étaient pas tous de race magyare : les noms rindiquent avec vraisemblance, quoiqu'il faille en Hongrie se défier beaucoup de ce genre d'induction : Bujanovics, Pruzsinky *, Lonovics, Szolarcsik étaient sans doute d'origine slave; Timprimeur Landerer* était un allemand de Presbourg. La plupart étaient Magyai-s. Au point de vue religieux il y avait une certaine diversité : beaucoup étaient protestants, ce qui est suffisamment expliqué par la réaction religieuse ; des fils de pasteurs, des jeunes gens qui avaient fait leurs études dans les écoles protestantes ou qui même y étaient devenus professeurs. La majorité était cependant catholique, et Ton serait surpris de trouver des paulistes, des franciscains, au milieu de jacobins pareils, si Ton ue savait que le clergé en Hongrie n'est pas aussi distinct de la société laïque que dans les autres pays de la catholicité. Ces ecclé-
1 . Vingt ans plus tard, un grand seigneur dévoué à la cour chargea Pruzsinsky de Téducation de son fils. Chacun se récriant contre ce choix d*un jacobin, le père répondit fort spirituellement : « Les enfants ne pensent jamais comme leur précepteur; un maître jacobin rendra mon fils réactionnaire. • La prédiction ne s*est pas réalisée, Tenfant est devenu un des hommes les plus remarquables de la Hontgrie libérale (le baron Otvôs, mort récemment).
2. Singulier rapprochement : lors du couronnement de François II, un drame aUégorique très-royaliste était joué, puis publié à Bude. L'imprimeur était Landerer, et Tauteur Szentjobi, qui allait mourir à vingt- deux ans dans la prison de Kufstein : Szentjobi avait choisi pour épigraphe, s*adressant au nouveau roi : Dt tibi dent annos.
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siastiques compromis dans la société secrète ne se regardaient pas comme engagés par leur caractère, pas plus que ne le serait en pays protestant, un simple ministre ou un ancien étudiant en théologie.
La tendance générale de la société, nous la connaissons par ce que nous avons dit des écrits de Laczkovics : elle était on ne peut p)us contraire à la domination cléricale. Les plus modérés restaient fidèles à la nuance de Joseph II. D'autres, Abaffy par exemple, exécraient le clergé et peut-être voulaient le détruire. Presque tous les accusés appartenaient à des professions libérales, ou faisaient leurs études pour s*y préparer : avocats, médecins, professeurs, fonctionnaires de second ordre, cette classe moyenne instruite, en tout pays assez ambitieuse, détestait, nous l'avons vu, Tesprit aristocratique de la constitution. Autrefois liguée avec Léopold contre la noblesse, l'accord établi entre François et ^es nobles contre les progrès révolutionnaires la réduisait à conspirer pour se faire une place. Quelques membres des grandes familles étaient pourtant compromis et arrêtés, un lUeshâzy, un Eszterbàzy, un jeune baron Révay, mais Tautorité, se trouvant très-embarrassée de si nobles prises, et voulant faire bien comprendre qu'il s'agissait d'un complot de sans-culottes, écarta les grands noms du procès par des mises en liberté sous caution, ou même, pour le baron Révay, par un élargissement complet sous prétexte d'extrême jeunesse. Les hommes du peuple, les paysans, presque tous ou très-soumis ou très-attachés au vieux régime, ne figurent pas davantage dans cette affaire, qui a bien le caractère d'une conspiration de la bourgeoisie libérale. Parmi les avocats, un certain Paul QEz nous apparaît comme une digne et belle figure. Lorsqu'il arriva devant le tribunali Urményi
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s'écria avec une noble franchise : Je le connais, il devrait être sur mon siège et non sur le banc des accusés.
Plusieurs poètes venaient y prendre place, ceux du moins qui ne s'étaient pas engagés sous les drapeaux de la réaction. En effet, pendant le règne trop court de Léopold, il n'y avait eu qu'uoe seule tendance politique dans la littérature magyare, nous avons essayé de la déterminer; depuis 1792 deux écoles se dessinent. Virâg, Berzsényi, Csokonai excitent leurs concitoyens contre la France; les autres tournent au jacobinisme, s'entendent avec Martinovics et partagent son infortune.
Verseghy. était un assez singulier prêtre catholique : comme prédicateur il avait beaucoup de succès, mais ses grandes préoccupations étaient tout autres. 11 avait traduit en magyar un drame allemand, les Enfants de l'Amour, en même temps qu'il étudiait la musique et composait ses sermons. 11 eut ridée de traduire aussi la Marseillaise et en fut cruellement puni : arrêté au milieu d'une froide nuit de décembre, il attendait son arrêt de mort.
Bacsânyi ne faisait que commencer une vie pénible, toute traversée de misères et de dangers. Il avait déjà traduit Ossian ; de plus jurisconsulte et professeur, il avait étudié les premiers siècles de l'histoire nationale et les avait fait revivre dans un recueil intitulé : l'héroïsme des Magyars prouvé par d'anciens exemples. De là il avait passé à l'éloge de la Révqjlution française, et une pièce qu'il composa sur ce sujet causa une irritation incroyable. Elle fut arrachée du Magyar Muséum, Fauteur poursuivi de gîte en gite et finalement arrêté. Nous aurons l'occasion de retrouver sa triste destinée, qui ne l'empêcha pas de rester quarante ans encore un des vrais poètes de son pays.
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Kazincxy commençait une non moins longue carrière; sa figure, charmante et expressive jusque dans sa vieillesse, brillait alors de son premier éclat : nul conspirateur plus séduisant, si toutefois il a conspiré. Jurisconsulte sorti d'une noble famille protestante, la réaction lui avait fait perdre un emploi considérable. Il était donc certainement mécontent, mais on ne voit pas bien en quoi il s'était mêlé de la société secrète, ni pourquoi il fut arrêté dans la nuit du 14 décembre. Les notes qu^il a laissées sur ses compagnons de prison nous sont utiles pour éclaircir un peu cette ténébreuse affaire.
Il fut moins heureux qu'un autre poète, le jeune officier Kisfaludy : depuis longtemps sollicité par Martinovics, qui lui inspirait plutôt de Téloignement, il avait promis qu'il assisterait à une réunion. Le soir même les arrestations commençaient, il n'avait pas eu le temps de se compromettre. Sa carrière militaire ne fut point entravée : on le verra plus tard prisonnier en Provence, mettant à profit ce loisir forcé pour s'inspirer du souvenir de Pétrarque et de Laure, germe fécond de ses poésies; il défendra bientôt les Alpes de Carinthie contre Bonaparte, la ligne du Rhin contre Jourdan.
Enfin Szentjobi, le plus jeune, avait perdu comme protestant la chaire de rhétorique qu'il tenait de Joseph IL II avait fait ensuite ses études de droit et était devenu sous-se« crétaire du comitat de Bihdr, fonction qu'il menait de front avec la poésie. Il avait fait jouer un drame de Mathias au couronnement de François, et publié dans le Magyar Museum une vie du roi Marie -Thérèse. Lié pour son malheur arec Martinovics, il fut arrêté au moment où il allait se séparer de la société secrète. Tels étaient les accusés les plus
marquants.
Ils furent d'abord conduits à Vienne, et parurent devant une commission. C'était un hardi coup de main d'arracher des Magyars à leurs juges naturels, et de les 'traduire sous les yeux des ministres viennois, devant un tribunal arbitrairement formé. Il y eut partout dans le royaume un cri d'indignation contre cet excès d'audace : ceux mêmes qui blâmaient les conjurés et qui les trouvaient dignes des peines les plus sévères, ne purent supporter une pareille atteinte à la dignité nationale. Le comitat de Pesth, après une séance fort agitée où parurent au premier rang un Eeglevich et un Teleky, envoya au roi une adresse énergique. Il témoignait sa surprise d'un acte aussi illégal, et réclamait les accusés pour les faire juger par leurs concitoyens.
Le gouvernement s'aperçut qu'il avait commis une faute et la répara sans mauvaise honte. Le roi répondit que nul ne tenait plus que lui à la constitution^ et qu'il ne comprenait pas des soupçons pareils : il annonçait le retour des accusés à fiude. Us arrivèrant bientôt, et le procès commença pendant que continuaient les arrestations. Â vrai dire ce n'était là qu'une concession de forme. Thugut réfléchit que les sentences auraient bien plus de portée si elles étaient prononcées par des juges hongrois. Le difficile était d'obtenir des sentences conformes aux vœux de la cour de Vienne. Il y réussit à merveille, et trouva l'homme qu'il lui fallait dans le procureur-royal, grand mendiant de faveurs, accusateur servile qui pensait se faire bienjpayer les têtes qu'il obtiendrait. L'ambition de ce magistrat dut être bien implacable pour triompher de ses terreurs : redoutant toujours le poison ou le poignard, il s'enferma dans une chambre inaccessible de la forteresse de fiude, gardée jour et nuit par. des soldats, et refusa toute nourriture qui ne viendrait pas des cuisines du palatin. Se sentant dès lors à Tabri, il résolut de
demander les peines les plus sévères contre ces démocrates ennemis des lois divines et humaines, et de diriger les débats vers d'inévitables condamnations.
n fallait pour cela faire subir à la loi une interprétation fort large. On paya d'audace; on s*appuya sur un édit de 1498, car il fallait remonter trois siècles en arrière pour trouver une définition assez complaisante de la haute trahison. Entre autres preuves on allégua contre toute vraisemblance une somme de cinq millions qu'aurait reçue Eazinczy des Jacobins français. L'accusateur en était aux expédients les plus ridicules ; il n'aurait pu supporter une discussion sérieuse avec la défense : il s'arrangea donc pour que la défense ne fût pas libre. Il désigna les défenseurs 1 Les accusés ne purent choisir que sur une courte liste d'avocats justement suspects de complaisance envers l'accusateur, car ils lui devaient ou attendaient de lui quelque chose. D'autres avocats auraient accepté cette tâche dangereuse, mais ils ne purent se faire jour jusqu'aux prisonniers : on les écartait par des menaces ou par un^serment surérogatoire que leur dignité leur défendait de prêter.
Tout cela était si odieux que Ton peut se demander comment des nobles Magyars ont pu accorder à ce triste personnage les létes de leurs concitoyens. La raison d*État parut tout justifier : parmi les juges, il y en avait que la Terreur française avait jetés dans une réaction aveugle. Les autres, qui n'avaient point renoncé à leurs idées libérales, croyaient habile et politique de montrer que la cause constitutionnelle n'avait rien de commun avec les principes subversifs venus du dehors : l'exécution des conjurés, ordonnée par des pathotes/ne laisserait à la cour de Vienne aucun prétexte pour opprimer la Hongrie au nom de l'ordre social.
L'échafaud des cinq principaux conspirateurs s'éleva le 20 mai 1795, au milieu de troupes assez nombreuses pour empêcher tout désordre. Ils moururent noblement. La tête du comte Zsigray ne tomba qu'au troisième coup : la foule maudissait le bourreau. Laczkovics, cédant à un dernier mouvement d'ambition, se prit à dire : « 11 y a plus de monde aujourd'hui que pour le couronnement du roi. » Il cria en français à Szentmariai qui gravissait le deuxième les marches de l'échafaud : « Szentmariai, bon courage ! » et il mourut lui-même après avoir entonné Thymme d'Horace Justum et tenacem pfopositi virum, Hajnôczy montra une parfaite impassibilité qui le &t comparer à Socrate. Martinovics, dégradé solennellement de la prêtrise, mourut le dernier*.
Parmi les autres accusés, quelques-uns furent acquittés, d'autres condamnés à dix ans de prison, enfin CEz, Kazinczy, Verseghy, Szentjobi, Landerer et cinq autres furent condamnés à mort. A vrai dire, on comptait sur la clémence de Vienne, et ce qui le prouve bien, c'est que lors de la révision du procès, Bacsânyi et trois autres condamnés à la prison, furent condamnés à mort pour les principes dangereux contenus, dans leur défense : la certitude de la grâce pouvait seule excuser cette rigueur inouïe. En effet, tous ceux qui demandèrent leur grâce l'obtinrent : CEz et Szolarcsik refusant de la demander, leur exécution fut résolue. C'était
\ . Une autre sentence condamnait un grand nombre de liyres, de brochures, à être brûlés par la main du bourreau : le Catéchisme du citoyeny les règlements de la Société, la traduction de la Marseillaise, des vers croates, une Vox Uamantis in deserto ad Hungaros, des Mstructions aux députés de la Diète prochaine , la Croisade contre les Français, la Constitution démocratique française.
pourtant chose pitoyable de faire mourir deux hommes lutègres qui n'étaient pas bien coupables, même au point de Tue du gouvernement, puisqu^on était décidé d'avance à leur faire grâce. Mais Szolarcsik avait dessiné sur le mur de sa prison un arbre renversé, dont les racines, au nombre de cinq, portaient les noms des cinq martyrs du 20 mai avec cette inscription : lœtixis e trunco florebit. Cette imprudence fut peut-être, avec la défense trop éloquente de son compagnon d'infortune, ce qui causa leur perte à tous deux. Le 3 juin, l'échafaud se releva : (Ez voulut parler à la foule, mais le bruit des tambours étouffa sa voix.
Les condamnés à qui on avait fait grâce de la vie furent dirigés sur les diverses forteresses de la monarchie, la plupart sur Kufstein, dans le Tyrol, près de la frontière de Ba- Tière. Là, dans un site admirable dont ils ne pouvaient guère jouir, ils furent astreints à toutes les rigueurs du carcere d'iro. Ce long supplice, alors entouré de mystère, devait ^ire, quarante ans plus tard, révélé par Silvio Pellieo; mais ^'il n'eut pas encore son historien, il inspira doulooreusecient un poète, le démocrate Bacsànyi. Ce rude et vaillant publidsle, comme attendri par la souffrance, oublia la violence et l'amertume de sa poésie pour ne chanter que la douleur, le désespoir de la vie présente et l'attente de l'immortalité.
« Loin de ma patrie, sur une sauvage frontière, au milieu des neiges, la cruelle forteresse s'élève de l'abime jusqu'aux nuages. Avec quelle impatience j'attends ta venue, lune gracieuse ! Te voici ! Je salue tes doux rayons, au milieu de mes larmes, je te bénis «t te reiliercie. Toi seule connais l'amertume de mon cœur, toi seule comprends ma douleur et écoute mes plaintes .. Que vois-je? Tu m'abandonnes, toi
aussi? Oui, il faut que tu marches, tu ne peux arrêter ton cours. Douce lune, tu continues ta carrière : courage, âme immortelle, le temps viendra pour toi aussi, courage. Tu arriveras au terme de ta carrière terrestre, espère, le ciel t'attend ^ «
Bacsânyi eut, comme plus tard Fauteur des Mie prigioni, rimmense chagrin de voir succomber son meilleur ami, le poète Szentjobi, qui n'avait pu supporter le régime de la forteresse et Tabsence de Lina, sa fiancée.
« Vierges du Tyrol, et vous, jeunes citoyens, venez pleurer sur la tombe de mon ami, d'un ami de l'humanité. Lina I Douleur impitoyable , délivre ma pauvre âme. Que mon cœur aille le rejoindre : ô que Ton nous enferme dans le même tombeau I ' »
Ne croyons pas toutefois que le captif magyar soit tombé dans la résignation sublime assurément, mais un peu apathique et pas toujours assez fière, de Silvio Pellico. Sa piété, non moins ardente,' reste énergique, il a besoin de se raidir contre le désespoir : « Ciel puissant, prends pitié de ma douleur,» envoie-moi Tespérance qui fait vivre. Ou bien ouvre la porte, ô mort et délivre un malheureux. Ne m'abandonne pas, ô mou créateur, mon père, mon soutieu. 0 mon seul seigneur, mon seul Dieu ! ^ » L'ami de Maroncelli désespéra de Tltalie; le génie révolutionnaire ne cessa de planer sur Bacsânyi. Dans une de ses plus belles pièces, il se demande ce que peut dire dans son charmant babil, Toiseau qui joue devant les fenêtres de sa cellule. La réponse