Histoire générale des Hongrois
lVant d'introduire le peuple Magyar dans la plaine hongroise, dans le pays qui était destiné à lui offrir un séjour permanent et une patrie séculaire, l'historien doit rechercher la demeure primitive de cette nation, la suivre dans ses déplacements primitifs, et se rendre compte de la place qui lui appartient dans le tableau des races et des langues humaines. Ces études sur les origines, toujours difficiles, toujours périlleuses, ouvrent peutêtre un chemin plus épineux encore et plus incertain lorsqu'il s'agit des Hongrois, que de tout autre peuple habitant l'Europe. Au lieu d'un rameau sorti de la grande souche indo-européenne, au lieu d'une parenté de type et de langage qui permette de remonter sans interruption jusqu'à ce tronc puissant, nous ne pouvons saisir qu'une branche bien vivace, il est vrai, pleine de sève malgré
Guerrier magyar de l'époque de l'occupation du pays.
toutes ses blessures, mais qui n'est arrivée là où elle est aujourd'hui qu'à travers un labyrinthe de feuillage touffu et de lianes entrelacées.
Nous serons donc amené à serrer de près nos documents et nos renseignements de toutes sortes, à discuter des opinions souvent contradictoires, pour en dégager une conclusion lorsque la lumière se sera suffisamment faite. Nous devrons d'abord, en réunissant les premières données historiques, prendre les Hongrois à leur point de départ sans les quitter jusqu'au pied des Karpathes. Ensuite, dans le deuxième chapitre, nous appellerons à notre aide, sans écarter les renseignements historiques ni même légendaires, les vocabulaires et les grammaires des tribus venues de l'Asie pour arriver à une solution ethnographique.
Avant tout, il est indispensable d'expliquer ces deux mots, très anciens tous les deux. Magyar et Hongrois. Le premier est le plus difficile. Au moyen âge on le faisait dériver de Magog, fils de Japhet; ou de Magor, fils de Nemrod, ce qui permettrait de ne pas se séparer de la tradition biblique. La forme employée par les chroniqueurs était Moger, tandis que l'arabe Ibn-Dasta, dans son » Livre du Trésor « écrivait Madschgar, et Maçoudi, Bedjgar. C'est donc un mot fort ancien, et reconnaissable sous des formes variées.
La science moderne lui a attribué diverses origines. Suivant une étymologie qu'Amédée Thierry a cru pouvoir adopter, mais qui est rejetée aujourd'hui par la plupart des savants du pays, une tribu, celle des Megers, aurait donné son nom au peuple tout entier. D'après Klaproth le nom des Baskirs ou Bachgird fournirait la clé de l'énigme; mais c'est là une opération étj^mologique un peu forcée, qui doit compter parmi les erreurs de ce grand esprit. Enfin, l'opinion la plus vraisemblable rapproche le mot Magyar du vogoul Ma-Kâr, homme de la terre, indigène ou enfant de la terre.
Il nous est impossible d'exprimer un jugement formel sur cette question controversée. Le mot de Hongrois est moins embarrassant. Eliminons d'abord trois explications répandues au moyen âge: il ne vient ni de l'allemand ungeborene (non indigène), ni du latin angaria, chariot, ni du château de Hungu près des Karpathes, car il est antérieur à la conquête de la Dacie et aux invasions en Allemagne. Nous le retrouvons au contraire sur les flancs de l'Oural septentrional et jusque sur les côtes de l'Océan glacial. Là se trouvent non-seulement le pays ougrien signalé au seizième siècle par l'ambassadeur Herberstein, la montagne ougrienne, la rivière Jougra, mais encore le peuple Jougra signalé déjà dans cette région par Nestor au onzième siècle, et dont le nom est évidemment le même que le grec Oitgroi et que le français Hongrois.
Ce rapprochement nous en dit beaucoup sur l'origine même du peuple, et nous sommes fondé à placer dans cette même région de l'Oural septentrional son point de départ et son époque antéhistorique. Les premiers documents nous montrent les Hongrois vivant de leur chasse un
LES ORIGINES ET l' ÉPOQUE PAÏENNE
peu au sud de cette contrée, près du Volga et des sources du Jaik : tel dut être leur séjour vers les sixième et septième siècles, d'après le grec Théophylacte, et le latin Jornandes,
Quant aux chroniqueurs nationaux, il ne faut rien leur demander sur cette époque, à cause d'une préoccupation dont nous parlerons plus loin. Ces premières données, vagues et insuffisantes par elles-mêmes, sont corroborées par le rapport des voyageurs qui, au treizième siècle, ont trouvé depuis le moyen Volga jusqu'au delà de l'Oural, une grande Hongrie habitée par des peuplades suivant eux parentes des Hongrois. Dans ce premier séjour, les Magyars avaient pour voisins divers peuples Finnois et Turcs : les Bulgares, ou du moins ceux d'entre eux qui n'avaient pas émigré du côté du Danube, les Baskirs, les Khazars et bientôt les Petchénègues.
Toutes ces tribus, si nombreuses qu'elles pussent être, menaient de toute nécessité une vie nomade. Ne labourant pas le sol, habituées à compter pour leur nourriture sur les poissons du fleuve, sur le lait et la viande de leurs immenses troupeaux qui paissaient les hautes herbes de la steppe, elles ne pouvaient échapper à la famine, lorsque la rivière commençait à s'épuiser, lorsque la steppe était rasée, qu'en transportant plus loin, vers le sud, leurs tentes légères et leurs chariots. De là une extrême mobilité dans la résidence et dans les frontières de ces tribus.
De là aussi un état politique et social particulier, comportant une grande liberté avec une stricte obéissance militaire; car ces migrations continuelles produisaient des chocs nombreux et inévitables, et se transformaient, suivant l'attrait du pillage et la rencontre des obstacles, en longues et capricieuses invasions. De là enfin, la naissance et la destruction également rapides de vastes empires, que le génie d'un chef créait pour quelques années par l'adhésion ou la soumission de nombreuses tribus, et qui se dissolvaient après sa mort.
Un des empires formés de cette manière qui ont eu non pas le plus d'éclat, mais le plus de durée et le plus de mérite politique, a été celui des Khazars, et l'une des invasions les plus sauvages a été celle des Petchénègues. Les uns comme les autres ont agi par leurs mouvements sur les Magyars, et les ont déterminés à changer deux fois de séjour, à s'établir d'abord en Lébédie, plus tard dans l'Etel-Koz. Le pays de Lébédie est probablement la région comprise entre le Don, le Dnieper et la mer Noire ; c'est de ce côté que les Hongrois, pressés de toutes parts, se dirigèrent dans le cours du neuvième siècle, traversant les déserts en longues caravanes, descendant le cours des fleuves sur des troncs d'arbres creusés, et des outres disposées en forme de bateaux.
La Lébédie est la première station des Hongrois sur laquelle nous possédions des renseignements historiques et légendaires un peu nombreux. Le mot même de Lébédie, d'après le savant empereur Constantin Porphyrogénète, ne serait autre que celui du premier chef ou voïvode, Lébédias,
simple chef militaire, car les tribus étaient réellement indépendantes les unes des autres en temps ordinaire.
Les chroniqueurs du moyen âge indiquent un autre nom, celui d'Elôd, fils du fabuleux Ugek, mais la* chronique hongroise croit reconnaître dans Elôd et dans Lébed deux formes altérées du même nom. Ce chef suprême était plus ou moins dépendant de son puissant voisin le chagan des Khazars, dont l'empire, alors à son apogée, s'étendait des Karpathes au Volga. Il le suivait dans toutes ses guerres, sans que rien laissât supposer une sujétion humiliante.
Le chef hongrois, s'étant signalé par sa bravoure et par la loyauté de son alliance, reçut en mariage, comme un don du chagan, une noble fille khazare; mais cette union resta stérile.
Le séjour dans la région du Tanaïs ne fut pas de longue durée. Les Petchénègues se livrèrent à une brusque et furieuse attaque, menaçante même pour les Khazais, et qui chassa devant eux les tribus hongroises. Balayées en quelque sorte par cette tempête, elles ne peuvent pas même entreprendre d'un commun accord une même émigration. Elles se séparent pour jamais en deux troupes fort inégales : la moins nombreuse se dirige vers le sud-est, du côté de la Perse, nous dit l'empereur byzantin, pour s'arrêter, soit en Perse même, soit sur les bords de l'Euphrate, soit même à moitié chemin dans la région montagneuse du Caucase. La plus nombreuse, la seule qui ait marqué dans l'histoire et la seule dont nous ayons à nous occuper, exécute, sous le commandement de Lébédias, une nouvelle étape du côté de l'ouest, et s'arrête dans le pays que Constantin appelle Aiel-Kusu.
Il est essentiel de déterminer le sens de ce mot bizarre et la situation géographique de la troisième résidence des Magyars. Remarquons d'abord que le texte byzantin contient en lui-même des éléments d'interprétation: il nous apprend que cet Atel-Kusu est devenu, au milieu du dixième siècle, le pays des Petchénègues, et que ce nom provient des fleuves qui arrosent la contrée. Aussi les critiques se sont-ils livrés à de nombreuses hypothèses sur les fleuves que Constantin aura voulu désigner. Au siècle dernier Deguignes commet une confusion grossière entre l' Atel-Kusu et la Transylvanie. Pray, sans expliquer nettement le Kusu, croit reconnaître dans Etel, l'Aluta, affluent du Danube, arrosant la Valachie actuelle. Deux interprétations plus sérieuses, et recommandées par la haute compétence de leurs auteurs comme orientalistes, sont celles de Klaproth et de Hammer : le premier traduit Atel par rivière, et Kusu par le Boug; le second traduit Etel par le Volga, et Kusu par le Dnieper.
Toutes ces explications ont le tort, non seulement de s'entre-détruire, mais de ne pas tenir compte du texte de Constantin, lequel, après avoir dit que la contrée en question doit son nom aux rivières qui la traversent, énumère ces rivières, le Baruch, le Koubos, le TruUos, le Brutos, le Sere-
tos, sans plus parler d'Atel ni de Kusu : l'Atel et le Kusu ne sont donc pas les noms de ces deux rivières ; ils ne peuvent donc avoir qu'un sens général. Cette observation à elle seule nous ferait pleinement admettre l'affirmation de Jerney: d'après ce savant hongrois, souvent trop hardi, mais très perspicace, Atel, AHl, signifie bien rivière comme le voulait Klaproth, et si ce mot désigne plus particulièrement le Volga, c'est qu'il est le fleuve par excellence pour les peuples ouralo- finnois. Quant à Kusu, il faut l'expliquer par le hongrois Kôz, entre, de telle sorte qu' Atel-Kiisu ou Etel-Kôz, se traduit par l' Entre-Rivière, la Mésopotamie, expression qui semble très naturelle lorsqu'on jette les yeux sur une carte de la Russie méridionale.
La seule objection spécieuse que l'on puisse nous opposer est celle-ci : comment se fait-il que nous trouvions une syllabe magyare actuelle dans un écrit byzantin du dixième siècle? Nous répondrons que la langue magyare a fort peu changé, comme nous le prouverons au deuxième chapitre, et que les documents les plus anciens que nous possédions sur la Hongrie, en latin ou en grec, sont remplis de mots empruntés à cette langue. Nous pouvons donc maintenir que l'Atel-Kusu est le pays des rivières, le pays du Pruth et du Sereth, probablement aussi du Dniester, du Boug et du Dnieper.
L'établissement des Magyars dans l' Etel-Kôz ne paraît pas les avoir dégagés de l'alliance khazare, et le chagan semble avoir exercé une pression sur eux pour qu'ils élussent un véritable prince exerçant une autorité permanente: le jeune Arpâd, fils de Zalmouts, désigné par Lébédias luimême, aurait été élevé sur le bouclier.
Telle est du moins la version de Constantin Porphyrogénète, qui, dans cette partie de son récit, a probablement supprimé bien des événements et trop rapproché des époques différentes; car, après avoir signalé ■une nouvelle invasion des Petchénègues, il introduit brusquement les Turcs (c'est-à-dire les Hongrois) dans leur patrie définitive.
Les chroniques nationales, remplies de légendes, mais d'accord sur quelques points essentiels avec les sources vraiment historiques, nous en racontent bien plus long. L'insignifiant Zalmouts de Constantin devient le noble Almos, le digne précurseur des grands princes. Sa naissance a quelque chose de merveilleux: sa mère, un peu avant de le mettre au jour, avait aperçu un vautour qui se réfugiait dans son sein et un fleuve resplendissant qui se répandait au loin sur la terre.
Or, âlom, étant le mot magyar qui signifie songe, .Âlmos était »l'enfant du songe «, à moins que, comme se plaît à le supposer le notaire anonyme du roi Bêla, son nom ne vienne à'almiis, bienfaisant, car il était destiné à faire souche de pieux rois, et quoiqu'il fût païen, le Saint-Esprit l'aidait dans ses entreprises.
On va jusqu'à donner son portrait, sans doute d'après les vieilles chansons des bardes: un beau mais sombre visage, de grands yeux noirs, une taille longue et fine, de fortes mains, de longs doigts; beaucoup de
piété, de bienveillance, de générosité, de sagesse et de bravoure. Voilà bien des qualités attribuées au prince à moitié fabuleux qui a régné le premier, ou dont le fils a régné le premier, sur les Magyars encore établis dans l'Etel-Kôz.
La nature de ce principat, qu'il s'agisse d'Almos ou d'Arpâd, nous est révélée et par Constantin et par les chroniqueurs. Ce n'est point une royauté ni même une direction centrale et unique; c'est comme la présidence militaire d'une confédération de tribus, lesquelles conservent leurs chefs indépendants. D'ailleurs à côté de ce prince que les Grecs nomment aoxyr/oç, les Hongrois vezér, les écrivains latins dux ou princeps, existent d'autres pouvoirs fédéraux, celui du gylas et celui du kar-kan, l'un et l'autre d'une nature judiciaire. Le gylas était probablement l'assemblée du peuple (aujourd'hui gyûlés).
Le kar-kan d'après une explication qui remonte au treizième siècle, et qui semble appuyée sur une bonne étymologie, serait le »juge du dommage*. Quoi qu'il en soit, l'autorité du prince rencontrait une double barrière dans des magistratures où l'on a pu voir l'origine des futures diètes et des futurs palatins du royaume de Hongrie. Une autre barrière était la loi, notion puissante que l'écrivain impérial attribue à tous ces peuples sous le nom slave de zakon.
Il y avait donc, dès le séjour de l'Etel-Kôz et sans doute plus anciennement, le germe d'une Constitution magyare.
La tradition populaire, peut-être aussi des souvenirs sérieux et authentiques, entourent ce berceau de la Constitution nationale de scènes dramatiques et imposantes. Les chefs des sept tribus, après l'élection du prince, lui auraient juré fidélité, à lui et à ses descendants, et tous, debout autour d'un vase dans lequel ils venaient de faire jaillir quelques gouttes de leur sang, auraient voué à la destruction quiconque oserait enfreindre ce serment formidable. Dé son côté, le chef suprême s'engageait à respecter les biens et les droits des autres chefs, à ne pas les exclure de ses conseils, et se soumettait à l'exil et à la proscription s'il violait sa parole.
Les sept tribus primitives énumérées par Constantin, portaient les noms suivants: Nyek, Meger, Kurtigyarmat, Tarjan, Jenô, Kar, Kaz. Faut-il voir là une liste de chefs de tribu, ou plutôt une suite de noms communs susceptibles d'être traduits? Kar signifiant bras en hongrois, et Kez signifiant main, on peut être tenté de chercher des explications analogues pour le reste, quitte à tomber dans la fantaisie: ni Dankovsky, ni Jemey, n'ont échappé à cet écueil. Dans le système de Jerney, chacun de ces mots désignerait une partie d'une armée en marche, centre, avantgarde, aile, etc. Disons plutôt avec M. Szabô que ce sont là des noms de personnes, appliqués ensuite à toute une population.
Une huitième tribu vint faire corps avec la nation magyare, à la suite d'une guerre civile chez les Khazars: les vaincus, qui prirent le nom de Kabars, quittèrent leur pays, et furent reçus dans l'Etel-Kôz sur
LES ORIGINES ET l'êPOQUE PAÏENNE
un pied d'égalité. Peu après l'arrivée de ce renfort, un peuple aussi nombreux et aussi brave ne put manquer d'attirer l'attention des politiques de Byzance, toujours habiles à saisir au vol les alliances utiles, et à corriger par les merveilleuses ressources de leur diplomatie, leur irrémédiable décadence militaire.
L'éternelle guerre bulgare avait recommencé sous le roi Siméon, qui, pour venger le commerce bulgare gêné à Constantinople et interdit à ^0 Thessalonique, ravageait la Macédoine ; l'empereur Léon VI, qui était monté sur le trône en 886, ayant subi quelques défaites, et renonçant à lutter avec ses seules forces, envoya des ambassadeurs négocier une alliance avec Arpâd. Cet incident de la politique orientale détermina la grande carrière historique des Magyars.
Ils traversèrent la Roumanie actuelle et franchirent le Danube: les Bulgares, qui venaient de détruire l'armée impériale, se trouvèrent attaqués à leur tour. On ne connaît pas exactement les événements de cette guerre : les cavaliers hongrois, commandés par Levente, fils d'Arpâd, ont probablement remporté plusieurs victoires et repris une partie du butin conquis en Macédoine. Ensuite, ils retournèrent dans leur pays, soit qu'ils aient fini par subir une défaite, soit que les négociations du prince bulgare avec la Cour impériale leur eussent ôté tout motif de continuer la lutte. , D'ailleurs une attaque de leurs vieux ennemis les Petchénègues les rappela dans l'Etel- Kôz: c'était une vengeance du prince bulgare qui avait fait alliance avec ce peuple grossier et féroce. Ils trouvèrent leurs familles dispersées, dépouillées de tout, leurs campements dévastés, le sol désormais inhabitable.
Il fallait donc quitter l'Etel-Kôz. La seule direction possible était celle du Nord-Ouest, et ils marchèrent de ce côté où ils devaient rencontrer, soit comme alliés, soit comme ennemis, de nouveaux peuples slaves, les Russes de Kiew et les Galliciens, et de plus, suivant une tradition contestable, les Cumans, peuple de race turque. Une aussi énorme migration que celle des Magyars devait laisser des traces, non seulement dans leurs propres chroniques, mais dans les souvenirs des Russes.
En effet Nestor nous parle, dans un passage malheureusement peu clair, des »Ougres qui s'approchèrent des rives du Dnieper, et campèrent avec leurs chariots non loin de Kiew ; nomades comme les Polowces (les Cumans), et venus de l'Orient, ils déclarèrent la guerre aux habitants de ces contrées*.
Voici maintenant le récit du Notaire Anonyme, beaucoup plus explicite, plus légendaire malheureusement.
Les princes russes, trop faibles pour résister dans les murs de Kiew, appellent à leur secours les sept chefs cumans avec d'innombrables cavaliers. Avant la bataille le duc magyar adresse un discours en règle à ses soldats.
»Ne soyez pas effrayés en voyant cette multitude de Ruthènes et de Cumans: la force n'est pas dans le nombre, mais dans le courage. Ne savez-vous qu'un seul lion met en fuite de nombreux cerfs, comme dit un
philosophe? Qui peut résister aux guerriers de la Scythie: n'ont-ils pas vaincu Darius, roi des Perses ?«
Il leur parle ensuite de Cyrus, d'Alexandre et d'Olympias. Transportés, comme il était naturel, par cette savante éloquence, les Hongrois sont entièrement vainqueurs, et font voler à coup de glaive les têtes rondes des Cumans semblables à des citrouilles.
Les princes russes, assiégés dans Kiew, voyant apporter des échelles pour l'assaut et n'espérant plus aucun secours, demandent la paix. Ils l'obtiennent moyennant un tribut de dix mille marcs, plus un présent consistant en mille chevaux, avec leurs selles et leurs brides ornées à la manière russe, en quarante chameaux de transport, en quarante jeunes esclaves et en fourrures d'hermine ; en outre les principales familles devaient fournir des otages. Les Russes, désirant se débarrasser de ces hôtes incommodes, les engagent à conquérir, au delà des montagnes, le pays d'Attila. Quant aux chefs cumans appelés par les Russes, ils se jettent aux pieds du duc Magyar, jurant de l'accompagner partout et d'obéir à sa postérité ; un bon nombre de Russes suivent leur exemple.
La Lodomérie et la Gallicie sont bientôt traversées, passage onéreux pour ces deux pays: le duc de Lodomérie doit donner, avec ses propres tils pour otages, de grandes sommes d'or et d'argent, des chevaux, des chameaux et des boeufs; le duc de Gallicie est contraint à des présents analogues, et de plus il doit se présenter pieds nus devant le conquérant et lui fournir trois mille paysans armés de pioches et de haches pour ouvrir une route à travers les forêts des Karpathes, jusque dans le pays appelé depuis royaume de Hongrie.
Malgré les détails puérils qui encombrent cette narration, nous n'hésitons pas à lui attribuer, dans son ensemble, une certaine valeur historique. Elle est d'accord avec l'itinéraire sommairement tracé par le russe Nestor; elle est conforme à la situation de l'Europe orientale dans les dernières années du neuvième siècle ; elle est d'ailleurs puisée aux sources primitives, si l'on peut accorder ce titre à des traditions orales transmises par des poètes.
La partie évidemment fausse du récit est celle qui concerne l'annexion des sept tribus cumanes: les Cumans n'apparaissent dans l'histoire de Hongrie que beaucoup plus tard. Sans doute ils ont pu, à la rigueur, malgré le silence des Byzantins sur leur compte, être à portée de secourir Kiew contre les Magyars ; dans ce cas, un certain nombre d'entre eux ont pu se mêler aux vainqueurs, mais l'incorporation de la masse des tribus cumanes à l'armée d'Arpâd est inadmissible, et il est probable que l'Anonyme aura, par une confusion facile à comprendre, raconté cette annexion imaginaire en lieu et place de la réelle annexion des Kabars, sur laquelle il reste muet.
La nation armée des Magyars n'en était pas moins en 894 une immense et redoutable agglomération au moment d'envahir, pour une conquête définitive, le pays d'Attila.
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