CHAPITRE DEUXIÈME
LES ORIGINES DU PEUPLE MAGYAR AU POINT DE VUE DE LA RACE ET DE LA LANGUE.
Nous abordons maintenant la question ethnographique, sur laquelle nous pourrons arriver, en ce qui concerne les Magyars, à des affirmations précises. La recherche de la parenté de nos héros nous amènera aussi à nous occuper en passant de plus d'un peuple frère, destiné à jouer un rôle tôt ou tard dans leur histoire de dix siècles.
D'abord quelle était l'opinion des Hongrois eux-mêmes sur leur origine .'' Aucun document contemporain ne peut nous renseigner à cet égard ; mais depuis le douzième siècle nous trouvons une tradition bien établie, et cette tradition, par les récits poétiques que les chroniqueurs n'ont fait que recueillir et contrôler, peut remonter jusqu'aux échos mêmes de la conquête.
Le peuple d'Arpâd ne serait autre que le peuple d'Attila. Almos descendrait d'Attila, et Attila de Magog: si les tribus d' Almos ont choisi la Pannonie pour leur nouvelle patrie, c'est par droit d'héritage plus que par droit de conquête; l'ombre du fléau de Dieu plane sur tout ce récit, elle ne cesse de guider ses prétendus petits-fils. Au treizième siècle, Kézai divise ses Gesta Hungarormn en deux livres : l'arrivée, qui est celle d'Attila, le retour, qui est celui d'Arpâd.
Au quinzième siècle, Thurôczy adopte une division semblable, et •emploie les mots de Huns et de Hongrois comme absolument synonymes. C'était un axiome établi pour longtemps, et qui, consacré par le nom ^Attila donné au costume national, faisait partie intégrante du patriotisme.
Dans les montagnes de la Transylvanie existe, depuis une époque qu'il est impossible de préciser, la race fière et vigoureuse des Székely. Or, cette population affirme avec une foi indomptable qu'elle descend des Huns d'Attila, et d'autre part il est certain qu'elle parle depuis très longtemps le magyar comme sa langue maternelle. Malheureusement tout semble prouver qu'elle descend en réalité d'une tribu magyare arrivée dans ces montagnes quelques années avant la grande conquête.
Nous croyons que si l'on peut établir une chaîne traditionnelle entre l'invasion d'Attila et celle d'Arpâd, c'est par l'intermédiaire des Avares plutôt que des Székely, en ce sens du moins que la migration des Huns,
celle des Avares, celle des Hongrois, sont trois résultats dus à des mouvements analogues de peuples de même race.
Il est vrai que nous ne sommes pas beaucoup plus avancés: de quelle race en effet s'agit-il ? A quelle grande division du genre humain se rattache le peuple d'Attila? Nous croyons que la multitude armée qui, au cinquième siècle, se jeta sur les deux empires romains, comprenait des représentants de tous les peuples appartenant à la grande race tartare, qu'il y avait des Mongols, des Turcs, des Finnois, mais que cette grande invasion est avant tout une invasion finnoise.
Seulement il faut se rappeler que la science ethnographique est toute moderne, et que les Hongrois ont pu encore au dernier siècle, même au commencement de celui-ci, s'intituler avec orgueil les fils d'Attila, sans attacher à cette expression une signification précise quant à leur origine. Il est donc temps, après avoir constaté cette opinion persistante des Magyars, et après l'avoir" adoptée dans certaines limites, de serrer la question
Armes hongroises du X-e siècle.
de plus près, de l'examiner non plus dans les opinions populaires et préconçues, mais en elle-même, avec l'aide de la philologie.
Nous ne disons pas de l'anthropologie, science trop étrangère à notre compétence, et d'ailleurs récente. Cependant, quelques observations sur les Magyars au point de vue physique trouveront ici leur place. Il n'est guère de peuple dont la beauté soit plus célèbre, ni qui mérite mieux cette réputation. Mais ce n'est pas une renommée ancienne, elle est postérieure à la conquête; il a fallu de nombreuses unions avec des étrangers ou avec les autres populations du royaume, malgré les préjugés de races: alors s'est dessiné peu à peu ce type qui, tout en restant fortement original, est devenu européen avec un reflet d'Asie, et qui, une fois déterminé, une fois cristallisé pour ainsi dire, il y a déjà plusieurs siècles, a résisté à toutes les influences, et en cas d'alliance est presque toujours resté le plus fort. Mais il est facile d'y retrouver, sous les changements favorables apportés par les siècles, plusieurs traits bien connus de la race oural-altaïque, par exemple, une certaine disposition des yeux et des pommettes, avec beaucoup
de variété d'ailleurs, mais sans que cette variété détruise l'unité du type national, et son caractère oural-altaïque, bien moins accusé sans doute que dans les premiers temps.
L'examen de la langue magyare nous permettra d'arriver à la même affirmation, avec plus de précision, avec des nuances mieux marquées, et de déterminer non seulement la grande souche, mais la branche, mais le rameau ethnographique auquel appartiennent les Magyars. Toutefois, avant d'aborder cet examen, il faut répondre à deux objections fort graves, si elles n'étaient immédiatement résolues.
Le peuple conquérant du neuvième siècle parlait-il bien la langue magyare, et même en admettant cela, parlait-il bien la langue aujourd'hui répandue sur les bords du Danube et de la Theiss, avec les simples modifications qu'introduit partout l'action des siècles ? Nous répondrons à la fois à ces deux questions.
C'est une grande erreur de croire, comme on le fait généralement, que la langue hongroise a reçu un développement tout moderne et en quelque sorte artificiel: volontiers on la ferait commencer à Petôfi et à Kossuth Or, non seulement la Hongrie était en pleine possession d'une littérature nationale dès le seizième siècle, mais la culture latine qui a été en effet dominante et jalouse pendant le moyen âge, n'a pas si bien recouvert la langue primitive qu'il soit impossible de la reconstituer.
Lorsque nous lisons l'Anonyme, qui est le plus ancien chroniqueur national, nous recontrons à chaque instant des mots étranges qui doivent arrêter le lecteur, mais qui ne l'arrêtent pas longtemps, car l'auteur ne manque pas d'expliquer en latin chacun de ces mots ; or, c'est toujours du hongrois parfaitement reconnaissable, beaucoup plus reconnaissable que bien des mots français de la même époque.
Nous en avons déjà cité quelques exemples, en voici d'autres: hehi sept (aujourd'hui hétj, zerelmes aimable (aujourd'hui szerelmes), aldtimas sacrifice (aujourd'hui dldomds), ogmand espion (aujourd'hui okmdny). Il est rare de trouver une langue qui ait aussi peu changé.
Au lieu des chroniqueurs, prenons les actes officiels, les chartes, les diplômes, et les mots magyars se rencontreront, non plus par douzaines, mais par centaines. Jerney a eu la patience de les recueillir et en les joignant à ceux que contiennent et l'Anonyme et d'autres documents dont il sera parlé tout à l'heure, mais en s'arrêtant scrupuleusement à l'année 1300, date de l'extinction des Arpâd, il a pu former un lexique qui n'a pas moins de trois cent vingt colonnes.
Il serait facile d'écrire plusieurs pages en ne se servant guère que de mots magyars primitifs.
Nous possédons mieux que cela encore, non plus des mots isolés, mais des textes complets, qui nous fournissent par conséquent des renseignements sur la grammaire aussi bien que sur le vocabulaire. Un manus-
crit latin du douzième siècle renferme une oraison funèbre, accompagnée d'une prière, le tout en langue vulgaire. Il suffira d'en citer deux phrases en regard de ces mêmes phrases telles qu'on les écrirait aujourd'hui pour que les personnes les plus étrangères à cette branche de la philologie constatent une ressemblance presque complète : Latiattic szoemtoekkel mik vagymok (voyez de vos yeux ce que nous sommes), aujourd'hui lâtjâtok szemetekkel mik vagyunk. — Kinek testet ez nopun toemetjoek (de qui l'on enterre le corps aujourd'hui), dans le langage actuel kinek testét e napon temetjiik. Non seulement les mots sont les mêmes à part quelques différences d'orthographe, mais le système grammatical n'a point changé. Le savant historien de la littérature nationale, M. Toldy, a pu résumer en quelques pages le petit nombre de variations que la langue a subies et qui se bornent à sept ou huit types principaux.
Nous pouvons donc étudier la langue magyare avec une confiance absolue dans son antiquité, nous pourrions presque dire dans son immutabilité.
Des deux éléments constitutifs d'une langue, la grammaire et le vocabulaire, le premier offre le critérium le plus sûr lorsqu'on veut faire servir l'étude de cette langue à l'étude du peuple qui la parle et de ses origines. En effet, le vocabulaire s'enrichit d'éléments étrangers, d'importations qui peuvent le tripler et le quadrupler, surtout lorsque la nation quitte sa manière de vivre primitive et emprunte aux races qui l'entourent des mots capables d'exprimer ses nouvelles idées et ses nouveaux besoins. Mais la grammaire, la manière d'exprimer les relations entre les mots et entre les choses, est un organisme vivant, bien qu'immatériel, qui ne fait qu'un pour ainsi dire avec le tempérament et le caractère national; là aussi les importations sont possibles, mais elles conservent quelque chose d'adventice €t de mal incorporé qui les trahit, et d'ailleurs elles ne peuvent guère porter atteinte aux principes essentiels.
Ce que nous venons de dire s'applique tout particulièrement à la langue que nous étudions. Elle renferme un très grand nombre de mots qu'elle n'a point portés dans son sein, qu'elle s'est appropriés les uns très anciennement, les autres dans les temps modernes ou même de nos jours, surtout des mots slaves, germaniques ou latins; nous aurons à les distinguer du vrai fond primitif, et à étudier de près celui-ci.
La grammaire n'offre point cette bigarrure: sans doute elle a pu être altérée par quelques innovations dues aux langues indo-européennes, mais dans son ensemble elle diffère profondément des grammaires aryennes beaucoup moins des grammaires sémitiques, et elle prend positivement rang parmi les grammaires oural-altaïques.
11 suffira d'indiquer trois grands principes':
1. L'idée de possession, que toute la race indo-européenne rend par une partie spéciale du discours (mon, ton, son etc.) est exprimée par des
LES ORIGINES ET l' ÉPOQUE PAÏENNE 13
suffixes s'incorporant, ou plus exactement s'agglutinant au substantif. Ainsi fa voulant dire arbre, fâm voudra dire mon arbre, fàd ton arbre, fàjci son arbre. Pour marquer le pluriel, une lettre vient s'intercaler entre le substantif et le suffixe possessif: faim mes arbres, /â/J tes arbres, etc. Le mot ainsi formé se décline: fâimnak de mes arbres, fàidnak de tes arbres, etc.
2. Nos prépositions se rendent presque toujours par des postpositions suffixes, qui s'agglutinent également au substantif: fdig jusqu'à l'arbre, fâban dans l'arbre, fâért à cause de l'arbre. Ces postpositions peuvent se combiner avec les suffixes possessifs : fâidhan dans tes arbres.
3. Dans la conjugaison des verbes, plusieurs idées que nous rendons par des mots distincts ou par des auxiliaires, s'expriment par une syllabe qui vient s'intercaler entre le radical et la désinence : adunk nous donnons, adatnnk nous faisons donner, adhatnnk nous pouvons donner, etc.
Ces trois principes, dont l'application revient à chaque instant, révèlent tous les trois le même système, l'agglutination, système intermédiaire entre les langues monosyllabiques, telles que le chinois d'une part, et d'autre part les langues synthétiques telles que le grec ou l'allemand. Les grammaires sémitiques s'en rapprochent assez pour que l'on ait pu, en Hongrie même, dans de savants travaux, faire remarquer cette ressemblance, mais personne ne soutiendrait le sémitisme du Magyar. La grammaire magyare a tous les caractères d'une grammaire touranienne, cela n'est pas contestable et n'est plus contesté.
Prenons la grammaire mongole, nous y trouverons les mêmes caractères essentiels.
Il n'y a pas besoin d'être très avancé dans l'étude de la langue turque pour que la ressemblance avec la grammaire magyare saute aux yeux^ particulièrement pour les verbes.
Mais ce n'est pas seulement à la grande souche touranienne (Mongols, Mandchoux, Turcs, Ouralo-Finnois), c'est plus particulièrement à la branche ouralo-finnoise que se rattache la grammaire magyare. L'idiome le plus important de cette branche, après celui qui fait l'objet de notre travail, est le finlandais; nous y trouvons une attraction phonétique qui s'exerce suivant la règle que voici.
Lorsque le radical contient une voyelle forte, telle que a ou o, le suffixe prend aussi la voyelle forte : kato toit, katolla dans le toit ; lorsque le radical contient une voyelle faible, telle que a ou o (ae ou oe), le suffixe prend aussi la voyelle faible: pôytd table, pôytâssà dans la table. Eh bien l'attraction phonétique s'exerce juste de la même manière en magyar : fâban dans l'arbre, kézhen dans la main.
Enfin la branche ouralo-finnoise elle-même se devise en quatre rameaux: 1. Finnois de la Baltique, 2. Permiens, 3. Bulgares, 4. Ougriens.
Auquel de ces groupes les analogies grammaticales nous autorisent-elles à rapporter plus particulièrement le magyar? Au quatrième groupe qui contient trois peuples, les obscurs Vogouls et Ostiaks et les illustres Hongrois. La grammaire vogoule, objet des recherches de Reguly et de Hunfalvy, présente des ressemblances singulières, notamment dans certains détails de la conjugaison.
Donc nous pouvons classer le magyar, quant à la grammaire, dans le vaste genre touranien, dans l'espèce finnoise, dans la variété ougrienne.
Passons au vocabulaire.
Rien n'est plus connu que l'influence de l'arabe et du persan sur le turc ottoman. Les conquérants, en quittant leur vie simple et patriarcale pour former un vaste empire, ont dû emprunter une foule de mots indoeuropéens et sémitiques, qu'ils ont ajoutés à leur vieux fonds touranien. Il en est de même des conquérants de la grande plaine du Danube, mis en rapport de voisinage, d'hostilité ou d'alliance avec les Slovaques, les Allemands, les Italiens et les Roumains: ils se sont approprié, tantôt sans changement considérable, tantôt en leur donnant une tournure et une harmonie toutes magyares, un grand nombre de mots slaves, germaniques ou latins.
Examinons d'abord ces mots de provenance étrangère.
La liste la plus considérable de beaucoup est celle des mots slaves. Il est vrai que la passion ethnographique, si vive dans l'Europe orientale, s'est mise de la partie, et que M. Miklosich est plus disposé que les philologues hongrois à constater des mots slaves dans le magyar. Toutefois, le nombre des mots slaves magyarisés, s'il ne s'élève pas tout à fait à dix-neuf cents, comme on l'a dit, reste encore plus considérable que le nombre des mots vraiment nationaux. Sans insister sur des chiffres d'autant plus discutables que les mots dérivés permettent de les augmenter arbitrairement, voyons quelles sont les idées, quels sont les objets et les besoins exprimés par des mots slaves.
La plupart ont trait à l'économie rurale, à l'agriculture, au mobilier, aux vêtements, à la nourriture, le tout dans un état de civilisation sédentaire déjà assez avancé, ou bien au commerce et à l'industrie très simples encore l'un et l'autre. Les catégories qui viennent ensuite sont relatives aux lois, à la religion, à la politique. Par exemple, cette nation, justement renommée pour son attachement à la royauté et à la liberté, rend ces deux idées (kirdly, szabad) par deux mots slaves.
Il y a aussi beaucoup de mots allemands, grecs, italiens, qui répondent en général aux besoins d'une civilisation assez avancée, et qui attestent une influence plus moderne. Mais les mots essentiels, ceux qui expriment des notions primordiales, et qui forment le noyau de tout langage humain, sont communs au magyar et à d'autres langues finnoises, quelquefois à toute cette branche.
Nous allons indiquer ceux dont l'importance est visible et dont le caractère finnois est le plus certain :
1. Les noms de nombre, un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, cent.
2. Les verbes indiquant, soit l'existence ou la mort (vivre, être, vnourir), soit le mouvement (aller, laisser, envoyer, nager), soit les fonctions des sens ou de la vie animale (voir, entendre, cracher, manger, boire, dormirj, soit les relations sociales ou divers modes d'action (parler, imesurer, lier, faire, demander, écrire, laver, craindre, prendre, savoir), soit enfin les verbes impersonnels (falloir, pleuvoir).