LES PERSÉCUTIONS ET LES INSURRECTIONS SOUS LÉOPOLD
Le prince Georges Râkôczy I, que nous avons envisagé comme un habile et prudent diplomate, était aussi un administrateur comparable à Gaibriel Bethlen : il avait la même ardeur pour la propagation de la science, et son zèle était partagé par sa femme Suzanne Lorântfî, qui, devenue veuve en 1648, continua de protéger les collèges fondés par son époux. Sa cour était à la fois cérémonieuse et austère; comme son armée, elle était régie par les principes de la religion réformée, avec une incontestable tolérance, puisque le prince engageait ses officiers appartenant à un autre culte à en suivre fidèlement les exercices, et ne blâmait que l'impiété. Il réprimait énergiquement tous les désordres, et interdisait spécialement le duel. Le pays était en général prospère malgré les déplorables résultats des ravages antérieurs.
Malheureusement Georges Râkôczy II ne maintint pas cette heureuse situation ; il voulut absolument jouer la grande puissance, rôle que rendaient dangereux l'insuffisance des ressources de la principauté et de redoutables voisinages. Passe encore pour ses relations avec Cromwell (1655). Le tout-puissant Protecteur accueillit avec bienveillance un envoyé de Transylvanie, et se montra décidé à maintenir »la sécurité du pur christianisme. « Cette alliance présentait quelques avantages sans inconvé-
nients; il n'en était pas de même de l'alliance suédoise. Georges I l'avait entretenue, mais discrètement; Georges II s'y jeta pour ainsi dire à corps perdu; il comptait, avec l'appui des Scandinaves, recommencer en Pologne le règne de son devancier Bâthory. Cette illusion eut pour conséquence
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Georges Râkôczy II.
(D'après une gravure du temps.)
une guerre déplorable, à la fois contre la Pologne et contre les Ottomans •qui défendaient d'attaquer la Pologne. Beaucoup de Hongrois périrent; beaucoup furent prisonniers des Tartares, entre autres Jean Kemény, le principal lieutenant du prince, et l'un des meilleurs prosateurs de la langue jnagyare au dix-septième siècle.
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET L AUTRICHE 347
Dès lors et pendant plusieurs années (1657 — 1661), la Transylvanie fut le théâtre d'inextricables conflits au milieu des incursions tartares et des interventions allemandes. Voici les faits essentiels qui se dégagent de ■ce chaos. La Porte exigeait de la diète la déposition de Râkôczy et l'élection d'un autre prince. François Rhédey accepta ce rôle par dévouement, mais dès que cela fut possible il abdiqua en faveur de Georges II et se retira dans ses terres. Ce lut le signal d'une terrible invasion turque, plutôt aggravée que neutralisée par une invasion de Cosaques se disant alliés du prince rétabli. Kârolyfejérvâr, la capitale, fut saccagée, les habitants tués ou emmenés en esclavage. Désespérés, les États du pays implorèrent l'élévation d'Acatius Barcsay moyennant un très fort tribut payé à la Sublime-Porte. Le grand-visir Keuprili, qui semblait rendre à sa nation l'élan et la force conquérante de ses plus beaux jours, profitait avec joie de tous ces événements pour mettre la main sur les places fortes, et reculer les limites du territoire ottoman.
C'était une raison pour que la cour de Vienne, tout en évitant une rupture ouverte avec le sultan, protégeât le parti de Râkôczy ; mais elle le secourut mollement, et ne l'empêcha pas de succomber et de périr dans la lutte. Jean Kemény, reconnu par les États comme son successeur, ne fut pas plus heureux : il voulut à la fois terrifier ses adversaires par l'exécution de Barcsay, et négocier avec les Turcs et avec Léopold ; répoussé par les Turcs, tardivement et froidement appuyé par une marche de l'illustre général impérial Montecuccoli, il fut vaincu à son tour et tué ■dans la bataille. Son fils Simon Kemény aurait voulu tenter encore la fortune en manoeuvrant avec les armées allemandes; mais les Transylvains ne voulaient plus s'exposer à d'affreux ravages qui dépeuplaient et ensanglantaient leur pays, et les garnisons qui les défendaient ne leur plaisaient guère plus que les troupes étrangères qui les attaquaient. Ils acceptèrent donc Michel Apafy désigné par la Porte, et la décadence de la principauté commença: ballottée par tous les orages comme la politique même de son timide souverain, elle ne devait plus que languir jusqu'à ce •qu'elle devint une province des Habsbourg.
La rivalité militaire des Hongrois et des Allemands était aussi la grande question qui agitait le royaume. Déjà sous Ferdinand III (1655), la diète n'avait voulu procéder au couronnement de Léopold, nécessité par la mort imprévue de Ferdinand IV (roi qui n'a jamais régné), qu'à la condition formelle que la dignité de palatin serait rétablie et que le pays ■serait débarrassé de l'occupation étrangère. Léopold, une fois sur le trône, n'eut garde d'exécuter cette dernière promesse, et l'on se plaignit de tous côtés des soldats de Montecuccoli, qui traitaient la Hongrie en province conquise.
Les assemblées, convoquées à peu près périodiquement, n'obtenaient rien. Celle de 1662 réclama contre des violations continuelles de la paix
religieuse avec si peu de succès, que les protestants cessèrent de paraître aux séances; du reste elle vota tous les armements nécessaires contre le grand ennemi, et consentit à voir retarder le départ des troupes étran-
Le comte Raymond Montecuccoli.
(D'après une gravure du temps.)
gères. Devant le péril imminent d'une attaque dirigée par le formidable Keuprili, tout antagonisme semblait s'effacer. Pessina, dans son Ucalegon, jetait un long cri d'alarme, et dénonçait à la paresse des chrétiens les progrès inévitables et comme les étapes du fléau. Lorsqu'on apprit le siège
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NICOLAS ZRINYI.
Impr. Athenaeunt.
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-d'Ujvâr, victorieusement dirigé par le grand-visir, on crut déjà Vienne assiégée •et la terreur se répandit dans toute rAllemagne.
Même à cet instant suprême la rivalité militaire ne sommeillait pas. l^eux systèmes étaient en présence, aussi bien que deux armées ; deux généraux se disputaient avec passion, Nicolas Zrinyi et Montecuccoli. Zrinyi était le type du héros magyar, comme son aïeul le défenseur de Sziget; il était cavalier, il était poète, l'un des premiers de son pays; il comprenait la guerre comme une série d'actions brillantes et audacieuses. Sa campagne d'hiver le fit bien voir (1663 — 1664): par les plus grands froids il surprit des places importantes et galopa jusqu'à Essek, où il incendia le grand pont construit sur la Drave par Soliman le Magnifique. Montecuccoli contemplait de loin, avec une ironie méprisante, ces témoignages de bravoure. Le grand tacticien, nourri dans la forte tradition de Wallenstein et de Piccolomini, et destiné à être un jour le digne adversaire de Turenne, ne prenait pas au sérieux les turbulentes levées de la noblesse magyare ou croate. Il méditait une campagne ou le plan d'une bataille comme une partie d'échecs où son habile et forte main disposait les pièces, les régiments orgueilleux, pillards, mais savamment disciplinés.
Il exhala son dédain pour Zrinyi dans un pamphlet amer, pareil à ceux qu'un vieux maréchal de Napoléon aurait pu diriger contre la garde nationale de Louis-Philippe. Il se moquait de »ces soldats d'insurrection qui n'ont rien de ce qu'il faudrait, incapables dans leur rusticité de manier les armes, et tout disposés à prendre secrètement la fuite. « Il tournait en dérision les récentes opérations du ban de Croatie et »ses plans grotesques dépourvus de méthode «. Chose dangereuse que de s'attaquer à un poète et surtout de se moquer de lui ! Le plus mystique ou le plus enthousiaste, si on le pousse à bout, trouvera en lui l'étoffe d'un satirique. Zrinyi répondit par une brochure dont l'anonyme transparent ne trompa personne. Il annonça au fier général qu'il serait à son égard le soldat romain du triomphe, remémorant au plus glorieux et au plus satisfait sa condition de mortel. Il rappela à Montecuccoli que, dans ses diverses campagnes, il avait fait plus de mal que l'ennemi même à la nation qu'il insultait maintenant. 11 se demandait si les Hunyade et les autres défenseurs de la patrie ne rendaient pas quelques services avec leur vaillance personnelle, et si cela ne valait pas mieux que de discourir, à la façon de Thersite, contre ceux qui risquaient leur vie.
De telles épigrammes ne pouvaient manquer d'atteindre profondément, et lorsqu'un peu plus tard l'auteur de cette brochure mourut d'une façon mystérieuse, bien des gens soupçonnèrent Montecuccoli d'avoir satisfait les rancunes de son amour-propre.
On ne peut du moins lui refuser de s'être montré grand général dans la campagne de 1664. Ne pouvant défendre la ligne de la Muhr, il se retira derrière le Raab, et, fortifié par l'arrivée des auxiliaires français
SOUS les ordres de Coligny et de La Feuillade, il attendit le grand-visir. La bataille s'engagea près de Saint-Gothard, des deux côtés d'un demi-
Le comte Nicolas Zrinyi.
(D'après la gravure contemporaine d'Hoffmann.)
cercle formé par un détour de la rivière. Les Turcs franchirent imprudemment cet obstacle, ils commencèrent par bouleverser l'armée chrétienne ;
mais la bravoure des Français leur fit éprouver de grandes pertes, et Montecuccoli eut l'idée aussi simple qu'admirable de disposer toutes ses troupes en demi-lune, rabattant des Osmanlis comme un gibier surpris dans une battue formidable et poussant dans les eaux du Raab tout ce qui avait eu le malheur de les franchir. C'était un affreux désastre pour le sultan chasseur, pour le fainéant Mahomet IV, et même pour la grandeur ottomane, qui ne s'en est jamais complètement relevée, malgré ses efforts ultérieurs.
Qu'on juge de l'indignation des Hongrois, catholiques ou protestants, lorsqu'ils apprirent qu'une telle victoire était suivie d'un traité qu'aurait à peine justifié la campagne la plus insignifiante. La paix de Vasvâr, qui intéressait directement leur nation et leur territoire, fut conclue sans eux, pour ainsi dire contre eux, car les clauses les plus importantes étaient consacrées à empêcher tout rapport entre les mécontents et les Turcs, lesquels en échange voyaient leur domination augmentée de quatre nouveaux comîtats, et des places qu'ils avaient récemment conquises. En un mot c'était un partage de la Hongrie entre la Porte et la cour de Vienne. Qu'avaient donc fait les Magyars ? Avaient-ils conspiré avec l'ennemi ? Loin de là, il s'étaient prodigués dans la lutte, et lorsque le trop dépendant prince de Transylvanie les avait engagés à se soulever, un des chefs patriotes, le palatin Wesselényi, avait repoussé hautement toute connivence et toute infidélité. Après tant d'efforts on les traitait en rebelles !
Le primat Lippay fut aussi indigné que le palatin, et le mécontentement, toujours plus envenimé par la conduite des soldats de Montecuccoli et par l'arbitraire de chaque jour, plongea dans les couches populaires des racines profondes.
Dès lors la lutte intermittente, et plus souvent sourde que déclarée, soutenue depuis cent quarante ans par la nation contre la maison d'Autriche, prit l'aspect d'un duel en règle, oii les deux champions firent assaut, l'un de complots et d'insurrections, l'autre de persécutions et d'exécutions sanglantes. Léopold, et les Jésuites maîtres absolus de son esprit, de sa cour, de son administration, avaient juré d'anéantir la constitution du royaume. Ils le montrèrent bien en convoquant à Vienne une réunion de magnats et de prélats destinés à remplacer la diète; mais même dans cette assemblée dépendante ils trouvèrent une résistance invicinble, et ils n'en retirèrent aucun profit. Plusieurs membres très importants avaient même refusé de s'y rendre; l'archevêque Lippay écrivait à un jésuite: »J'ai juré d'être un loyal et utile conseiller de mon pays, je ne veux pas être appelé traître, l'être encore moins. Je ne veux pas non plus prendre part à des soulèvements.* Telles étaient aussi les dispositions de Nicolas Zrinyi, mais lui se rendit à Vienne quand même on cherchait à l'induire en défiance. Le malheur voulut que ces deux patriotes influents fussent bientôt perdus pour leur pays.
Le comte François Wesselényi.
(Gravure de Jean Cromer dans la collection Ernst.)
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Zrinyi, s'étant égaré dans une partie de chasse, fut tué par un sanglier, sans que l'on ait pu constater sur son cadavre la marque d'un coup de boutoir. Lippay mourut à peu près en même temps, et fut remplacé par le prélat Szelepcsényi, disposé à sacrifier toutes les libertés hongroises, pourvu que la cour en revanche exterminât les protestants.
Il n'y avait plus qu'un seul intermédiaire entre les passions extrêmes, le palatin Wesselényi. Sa situation pénible ressemblait à celle de son prédécesseur Esterhâzy en face des Ferdinand, mais elle était beaucoup plus aiguë. Léopold résumait en lui et portait à leur comble les défauts de ses ancêtres, sans avoir leur grandeur, de même que la hautaine lèvre autrichienne, devenue chez lui une difformité véritable, faisait de son visage surmonté d'une immense perruque, la caricature de Charles-Quint. D'une telle figure, il ne fallait rien attendre qui ressemblât à une concession. L'événement le prouvait d'ailleurs: à toutes les plaintes sur les confiscations, sur les violences de la soldatesque, le ministre Lobkowitz répondait que si les habitants avaient à se plaindre des troupes, les troupes avaient aussi à se plaindre des habitants.
D'autres propos circulaient: » Grâce à Dieu, aurait dit le jésuite Tafferner, vous voilà perdus comme vous le méritez après tout le mal que vous avez donné à la maison d'Autriche.* Et les courtisans disaient également des Hongrois : »Nous allons jeter par terre leurs grands bonnets et leurs plumets, changer en boutons de plomb les boutons d'or et d'argent de leurs grands manteaux. «
Il était surtout évident que l'existence même de la nation et de sa constitution était plus que menacée. Le palatin Wesselényi ne pouvait dès lors se défendre de regarder hors des frontières s'il ne trouverait pas une alliance pour résister au despotisme étranger. Il n'y en avait que deux de possibles, celle des Turcs, celle de Louis XIV. Or la pensée de l'alliance ottomane était insupportable à des chrétiens qui venaient de renouveler l'antique effort des croisades; loin de la provoquer ils commencèrent par la repousser. Wesselényi et ses amis plus ardents, plus ambitieux surtout, Pierre Zrinyi, frère du héros poète, Nâdasdy, Frangepân, se mirent en rapport avec l'habile ambassadeur français Grémon ville. Le palatin avait horreur des conspirations, comme il le prouvait alors même en repoussant un plan bizarre qui consistait à s'emparer de la personne impériale et à lui dicter des conditions; mais il croyait légitime de protéger son pays en s'appuyant sur le roi de France. Voyant les hésitations de ce grand prince il fit à l'ambassadeur un cas de conscience d'un refus qui rendait nécessaire une alliance avec les infidèles.
En même temps il convoquait la noblesse dans plusieurs assemblées qui ne pouvaient aboutir qu'à une insurrection, mais il mourut prématurément au printemps de 1667.
Les autres chefs, les trois comtes ainsi qu'on les appelait, ne le
valaient ni pour la prudence, ni pour le désintéressement. Pierre Zrinyi, qui avait donné en mariage son héroïque fille Hélène au fils de Georges Râkôczy, songeait à la Hongrie royale pour lui-même, à la Transylvanie pour son gendre. Nâdasdy, qui avait des visées moins hautes, ne voulait devenir que palatin. Ils s'accordèrent à rechercher l'alliance de la Porte et
Hélène Zrinyi.
(D'après le portrait du château de Fraknô, propriété du prince Esterhàzy.)
de la France. Mais le grand-visir, occupé dans la Méditerranée, se montra peu disposé à recommencer une guerre de Hongrie, et l'interprète Panajotti tenait au courant l'ambassadeur impérial à Constantinople. Les mécontents espérèrent beaucoup de la guerre de Dévolution entreprise par la France; mais Louis XIV voulait détourner l'Empereur d'entrer dans la
triple alliance de la Haye : »I1 refusa formellement de soutenir les mécontents hongrois, et M. de Lionne rédigea la dépêche de façon à ce que le chevalier de Grémonville pût la montrer à l'Empereur. C'était à la fois servir son allié et s'en faire craindre. «
Les trois comtes lui demandèrent encore une fois son assistance, mais il refusa d'encourager une révolte contre un souverain légitime, surtout contre un souverain avec lequel il partageait d'avance la succession d'Espagne. Il ne put atteindre, malgré toutes ces précautions, le résultat qu'il cherchait. » Quoique la France n'eût pris aucune part à cette révolte, la cour de Vienne feignit de croire qu'elle l'avait fomentée. «
Révolte peu sérieuse après tout, mal dirigée par des hommes médiocres, dont le patriotisme magyar a grandement surfait la valeur ! Pendant qu'un certain nombre de protestants se préparaient à suivre des chefs catholiques pour défendre la liberté religieuse et nationale, les chefs songeaient à leurs futures couronnes qu'ils se disputaient déjà. Le prince Apafy, mis au courant de leurs menées par son agent auprès de la Porte, se réconcilia avec l'empereur; Râkôczy, son concurrent, assiégea dans la forteresse de Munkâcs sa propre mère, Sophie Bâthory, ennemie passionnée de la Réforme dont elle est parvenue à séparer cette grande famille. Bientôt il posa les armes en recevant une lettre que Pierre Zrinyi, prisonnier, lui écrivait de Vienne sous la dictée de Lobkowitz. Zrinyi et Frangepân, acclamés par une assemblée tenue à Zemplén, avaient à peine levé quelques troupes que la cour profita de leurs hésitations et de leur inquiétude pour leur promettre leur grâce s'ils voulaient se confier à l'auguste clémence. Ils venaient de tomber dans ce piège, et les papiers du défunt palatin, saisis par Charles de Lorraine, faisaient arrêter Nâdasdy. Les prisons se remplissaient de complices illustres ou obscurs, réels ou imaginaires. Pendant qu'on cernait le château du noble Etienne Tôkôli depuis longtemp malade, son fils âgé de treize ans parvenait à s'enfuir sous un déguisement féminin ; il évitait ainsi le collège des Jésuites de Prague où le gouvernement commençait à enfermer les jeunes gens de haute noblesse ; il allait commencer en Transylvanie cette éducation plus que militaire de chef proscrit, qui devait le rendre au bout de quelques années un formidable adversaire.
L'occasion était belle de terrifier la Hongrie : les ministres de Léopold n'eurent garde de la manquer. Ils conimencèrent par un procès criminel qui, malgré toutes les réclamations fondées sur la légalité, fut institué en Autriche, à Vienne contre Nâdasdy, à Neustadt contre les deux autres. Des avocats allemands leur furent assignés d'office. Zrinyi se défendit assez bien dans uns mémoire où étaient articulés plusieurs des innombrables griefs de son pays, et qui répondait à l'accusation d'infidélité par une accusation de parjure. Ni sa fermeté, ni l'attitude plus humble de Nâdasdy, ne les préservèrent de la sentence capitale, qui fut exécutée le 30 avril
1671. S'il n'y eut pas confiscation totale, les enfants furent soustraits à leurs mères, qui conservaient une pension modique, et Nâdasdy avait appris avec désespoir que son fils était dégradé de noblesse.
Une aussi lamentable destinée fit oublier bien des fautes^ et la mémoire des » trois comtes « sera toujours entourée d'une auréole aux yeux de la postérité magyare.
L'échafaud de ces grands personnages n'avait servi qu'à donner le signal d'un vaste système d'oppression de la nation tout entière. Non seulement elle était livrée plus que jamais à une exécrable soldatesque de toute origine, mais une arme nouvelle, l'impôt étouffant (a fogyasztâsi adô), était maniée impitoyablement par le cardinal Kolonics. Le haut clergé national s'émut de cette rançon illégale exigée de tous les Hongrois : l'évêque Széchenyi écrivait contre cet abus, le primat Szelepcsényi lui-même s'opposait à la suppression de la constitution et de la dignité palatine. La cour chercha un moyen d'endormir cette opposition plus gênante que toute autre, et n'eut pas de peine à le trouver. Les prélats aimaient leur patrie et leur indépendance, mais ils haïssaient davantage les hérétiques : les hérétiques leur furent donc livrés, pendant que Gaspard Ampringen, grandmaître de l'Ordre teutonique, était installé comme gouverneur avec un pouvoir vraiment dictatorial (1673), et que les populations des frontières transylvaines essayaient de tenir la campagne contre les impériaux.
La persécution prit un double aspect, militaire et juridique. Les soldats étrangers, commandés par le général Kobb d'exécrable mémoire, se mirent à torturer, à empaler, à brûler vifs avec d'affreux et indicibles raffinements, non seulement les insurgés qui tombaient entre leurs mains, mais les hommes les plus inoffensifs des localités les plus paisibles, du moment qu'ils étaient pasteurs ou maîtres d'école protestants. D'autre part, un tribunal exceptionnel, dirigé par le primat, faisait comparaître par centaines les ministres, diacres ou instituteurs luthériens et réformés. On les accusait de trahison à propos de deux lettres suspectes dont cinq ou six d'entre eux tout au plus pouvaient avoir eu connaissance; mais en réalité on voulait obtenir leur abjuration, leur exil volontaire ou leur démission, triple alternative qui leur était offerte. Ceux qui refusaient subissaient dans les forteresses les traitements les plus cruels, et se voyaient astreints à des travaux qui les épuisaient et les tuaient. Une soixantaine d'entre eux, après avoir résisté aux menaces et aux violonces du jésuite Kellio, furent dirigés sur Naples et vendus au vice-roi espagnol pour servir sur ses galères. Beaucoup succombèrent à ce régime ou aux fatigues du chemin; les survivants furent délivrés par la flotte hollandaise de Ruyter au moment où elle passait à Naples pour aller combattre les Français dans les eaux dela Sicile (1676.)
Cependant, depuis leur procès, l'insurrection avait gagné chaque jour du terrain : elle se recrutait parmi les patriotes de toute croyance, réunis
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET L AUTRICHE
sous le nom de Kttrutz, et les circonstances extérieures lui étaient favorables. Louis XIV', engagé dans une lutte contre la grande alliance dont
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Gaspard Ampringen.
(D'après une taille-douce du temps, de Sandrart.)
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Léopold faisait partie, n'avait plus le même scrupule à traiter avec des révoltés qui pouvaient par une diversion dégager les frontières françaises.
M. de Forbin-Janson, ambassadeur en Pologne, écrivait dès la fin de 1674 » qu'une révolution générale était imminente en Hongrie, qu'il n'était plus d'accommodement possible entre les réfugiés et l'empereur. « M. de Beaumont venait étudier l'état du pays, et recevait un accueil enthousiaste. L'année suivante M. Akakia, ancien secrétaire du comte d'Avaux, approfondissait davantage la situation, et engageait le prince de Transylvanie et son ministre Michel Teleki à devenir les chefs de mécontents. Mais Teleki comme son maître a passé sa vie dans des hésitations, dont le récit détaillé serait monotone, et qui eurent pour résultat d'ôter toute importance à la principauté. La cour de Saint-Germain, ne pouvant compter sur aucune alliance régulière, montra la même froideur qu'au temps de Zrinyi et de Nâdasdy.
M. Akakia et le marquis de Béthune, le nouvel ambassadeur en Pologne, attendaient de grands résultats de la diversion hongroise, pour les délibérations du congrès qui venait de s'ouvrir à Nymègue. Ils pressèrent leur gouvernement d'exécuter ses promesses et de leur donner les pouvoirs nécessaires à la conclusion d'une alliance. Ayant obtenu une réponse favorable, ils firent passer en Hongrie de l'argent et des troupes recrutées en Pologne, commandées par le comte de Boham et M. de Forval. Pendant les deux dernières années de la guerre dite de Hollande, les officiers français, quelque peu aidés cette fois par le prince Apafy et par les Turcs, remportèrent plusieurs succès dans la haute Hongrie, notamment près de Szathmâr.
Le chef magyar qui soutint leurs derniers efforts avant que la paix de Nymègue ne les eût forcés à l'inaction, n'était autre qu'Emerich Tôkôli. Ce brillant et redoutable roi des proscrits prenait comme en se jouant les villes et les forteresses; on entendait le galop de son cheval dans les plaines de la Moravie, et presque aussitôt il retentissait dans les montagnes précieuses dont l'or et l'argent recevaient son effigie. Même privé des secours français, à lui seul il restait assez formidable pour qu'on voulût l'arrêter par un armistice. Il y consentit afin d'épouser la veuve du prince Râkôczy, l'héroïque Hélène Zrinyi, qui apportait elle aussi en dot son héritage de vengeances.
Léopold s'était aperçu de l'inutilité de toutes ses violences : il ruinait ses sujets sans doute, mais il se ruinait avec eux: il tourmentait les hérétiques, mais les hérétiques exaspérés maltraitaient à leur tour les prêtres qui leur tombaient sous la main.
Les hommes religieux, martyrs de la croyance réformée, gémissaient avec une poésie résignée sur la Sion magyare et ses enfants orphelins. Ils chantaient: »0 Seigneur Jésus -Christ, hâte-toi de venir! Mon âme est prête à voler au-devant de toi. Si c'est ta volonté, ô Dieu notre père, nous voici prêts à souffrir la mort pour ton fils.« Mais toutes les chansons populaires de cette époque ne sont pas composées sur cette gamme; il y en a qui
respirent l'enthousiasme le plus belliqueux et les haines les plus pressées de s'assouvir.
Le comte Émeric Tœkœli.
(D'après une gravure tu temps.)
L'expérience montrait donc qu'il fallait traiter avec les mécontents magyars, ou tout au moins les diviser par quelques concessions.
Déjà depuis quelque temps la cour de Vienne s'efforçait d'obtenir ce dernier résultat, en accordant le moins possible. Il y eut plusieurs convocations de magnats et d'évêques; certains prélats insistèrent pour que la persécution fût continuée, d'autres demandèrent l'apaisement du pays et semblèrent l'emporter. L'orgueil du ministre allemand Hocher vint remettre tout en question ; dans une discussion violente il accusa les neuf dixièmes des Hongrois d'être des traîtres, et les magnats, non sans lui avoir durement répondu, se dispersèrent furieux.
L'intervention de Szelepcsényi aboutit à la réunion d'une diète en 1681, assemblée d'autant plus nécessaire que les Turcs préparaient le dernier et terrible effort qui devait les conduire jusqu'à Vienne. Il fallait absolument céder sur plusieurs points : les protestants furent écoutés dans leurs trop justes réclamations, la persécution fut au moins suspendue et jamais elle n'a retrouvé depuis la même intensité (si ce n'est dans l'année 1 687) ; Paul Esterhâzy fut élu palatin, la constitution et les lois furent déclarées rétablies.
Mais la paix ne devint pas générale, Tôkôli n'ayant point obtenu la cession territoriale qu'il réclamait, et comptant d'ailleurs sur l'appui de la Porte, quelque peu sur celui des Transylvains et des Français.
Nous n'avons pas à raconter le siège de Vienne; bornons-nous à constater la part que prirent les Magyars aux événements de cette terrible année 1683. Tôkoli avait recommencé la guerre dans la haute Hongrie, où son mariage avec Hélène Zrinyi venait d'augmenter son influence. Il formait avec les Turcs une alliance en règle, vivement et justement reprochée à sa mémoire. Il pressait la marche du grand-visir Kara-Moustapha, puis venait à sa rencontre avec un grand panache de plumes de héron, et se voyait l'objet de la même réception solennelle qui avait honoré, ou déshonoré, Jean Zâpolya dans le camp de Soliman. Bientôt il assiégeait Presbourg, tandis que la grande armée ottomane, qui renfermait dans ses rangs un certain nombre de Magyars, attaquait la capitale de l'Autriche. Tout autre était la conduite du palatin qui réunissait aux forces impériales un plus grand nombre de Hongrois, et de Kohâry prisonnier qui disait en face au roi des Kurutz: »Tu es l'opprobre du nom magyar. « Il faut d'ailleurs remarquer que Tôkôli imposait son pouvoir plutôt qu'il ne s'occupait de gagner des adhésions, que les assemblées par lui convoquées se prononçaient contre lui, et que la plupart de ceux qui marchaient sous ses drapeaux ne cherchaient que l'occasion d'abandonner ce chef brillant, mais emporté par des passions excessives.
L'irréparable désastre infligé aux Turcs par Jean Sobieski et le duc de Lorraine dégagea Presbourg, et le charme fut brusquement rompu. Tôkôli, abandonné par une grande partie de son armée, et ne pouvant s'entendre avec les vainqueurs, fut réduit à son ancien rôle de général des Kurutz, et recommença la guerre de partisans dans la haute Hongrie ;
Tous les droits réservés.