‹ Histoire générale des HongroisChapitre 29 sur 54 · RODOLPHE I · texte numérisé non relu

RODOLPHE I

Impr. Athenaeum,

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établis dans diverses garnisons, notamment dans celle de Papa, non contents de leurs allures insubordonnées, faisaient cause commune avec les Turcs. Cette désorganisation dans les deux camps contribua au ralentissement progressif des hostilités dans les premières années du dix-septième siècle. Au milieu des campagnes compliquées et peu décisives de Basta en Transylvanie, des villes prises et reprises par les deux armées, ou vainement assiégées comme Bude le fut par l'archiduc Mathias, il n'y a guère à signaler qu'un succès des Turcs devant Kanizsa (1601). Hassan fit éclater dans la défense de cette place les qualités résistantes de sa nation, et l'archiduc Ferdinand fut obligé de lever le siège en perdant tous ses canons qui furent envoyés à Belgrade. Les prisonniers furent décapités sur la tranchée. Hassan payait les têtes avec l'or d'une grande bourse qu'il tenait à la main. Il entra dans la tente de l'archiduc, et y trouva un riche tapis sur lequel il fit sa prière, un trône qu'il coupa avec son sabre,, et douze sièges de velours rouge, sur lesquels il fit asseoir les begs et les agas.

Toute cette forfanterie cruelle dissimulait mal une profonde lassitude. Pour la première fois la Porte témoigna sans y être provoquée le désir de négocier, et après de longues conférences plusieurs fois réunies et rompues, après l'insurrection de Bocskay qui raviva un instant ses espé-^ rances, elle aboutit (1606) à la paix de Sitvatorok. Les jours de l'insolence étaient passés, plus de tribut annuel, plus de formules injurieuses plus d'inégalité dans la correspondance et dans la rédaction des textes de traités. La puissance matérielle des Turcs n'était guère diminuée, mais leur prestige était entamé aux yeux de l'Europe.

Etienne Bâthory avait un moment réalisé, en devenant roi de Pologne, l'union souvent rêvée depuis Louis le Grand et Wladislas, et préparée par la politique des Zâpolya, l'union entre les deux pays chrétiens de l'Orient contre l'Islam et au besoin contre le Moscovite. Il n'avait pu songer à rompre avec la Porte, ni même à se passer d'elle, mais il fortifiait l'Europe en régénérant la Pologne déjà menacée par ses divisions intestines. Ses soldats magyars l'aidèrent à réorganiser l'armée polonaise et à vaincre les Russes sur leur propre territoire. Mais son règne fut court, la Pologne se sépara pour jamais de la Hongrie, et la principauté conserva de lui un bon souvenir. Etienne Bâthory était catholique, et non pas unitaire comme Jean-Sigismond, ou réformé comme les princes du siècle suivant ; il avait de commun avec eux la tolérance pour les opinions autres que la sienne, mais il introduisit (1579) les ennemis jurés de la tolérance, les jésuites, qui allaient être aussi les ennemis jurés de l'autonomie hongroise, et les instruments ou plutôt les véritables inventeurs de la politique de Rodolphe et de Ferdinand. Plusieurs fois ils furent expulsés de la Transylvanie, et même de la Hongrie royale qui ne les aimait guère davantage ; dans ce dernier pays au moins ils revinrent toujours en.

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vainqueurs; la ville de Tymau devint leur citadelle, leur école et leur imprimerie, d'où se répandaient des livres consacrés à la confusion des hérétiques et à la glorification du despotisme autrichien.

La famille des Bâthory tomba dans une rapide décadence, mais elle •conserva quelque temps la principauté. Après Christophe ce fut le jeune Sigismond Bâthory, élevé par les jésuites tout puissants sous son règne: les ennemis le l'Ordre furent cruellement réprimés comme conspirateurs, et bientôt le docile enfant s'entendit conseiller de céder tout le pays à l'empereur Rodolphe. Il accepta d'abord, moyennant le duché d'Oppeln en Silésie, un revenu magnifique et la promesse du chapeau de cardinal ; déjà il portait le costume ecclésiastique, et l'on prévoyait le moment où la Transylvanie ne serait plus qu'un souvenir, et avec elle toute indépendance hongroise (1599). Puis il se ravisa lorsque son oncle, le cardinal André Bâthory, peu soucieux des intérêts du parti catholique, l'eut prié de ne pas laisser sortir la principauté de la famille, et de lui donner tout au moins, à lui, la préférence sur l'empereur. Rien de confus comme les années qui suivirent. Le pauvre prince ne savait à quoi se décider entre les Turcs dont il avait grand' peur, Rodolphe qui lui rappelait ses promesses, le prince Michel de Valachie qui devenait l'allié de la Porte dans l'espoir de recevoir d'elle la principauté convoitée, et son oncle le cardinal qui se faisait tuer dans une lutte avec le prince Michel. Enfin Sigismond partit pour la Bohême: le malheureux pays fut occupé par le général impérial Basta, et pillé avec un soin méthodique dont le souvenir n'a jamais disparu.

Ce sont précisément les ravages et les cruautés de Basta, ses violences contre les protestants dont il confisquait les temples et expulsait les pasteurs, qui ont fini par ruiner les espérances impériales, et par soulever un formidable mouvement. La Hongrie royale souffrait, elle aussi, de la soldatesque de toute race qui préludait aux horreurs de la guerre de Trente Ans, et n'était pas moins redoutée que les Tartares. Un grand seigneur, Etienne Illéshâzy, osa montrer à la Diète la misère du pays, dont chaque maison était livrée à des garnisaires étrangers, et l'audace de la cour de Prague qui prenait sur elle de désigner les villes dignes d'être représentées à l'assemblée. Illéshâzy fut accusé de lése-majesté et réduit à s'enfuir en Pologne. La diète de 1604 retentit de plaintes amères; le roi, loin de donner satisfaction, ajouta de son propre mouvement à vingt et un articles de loi votés par l'assemblée un vingt-deuxième article: Aucune atteinte, disait-il, n'avait été portée à la liberté de conscience; mais le roi, zélé pour la religion catholique, voulait combattre l'hérésie et punir les auteurs des discussions religieuses.

Tout dans ce document, le fond comme la forme, semblait calculé pour exaspérer le sentiment magyar. Les comitats du nord-est formèrent une assemblée, présidée par Valentin Homonnay, qui déclara que toutes

les lois récemment votées étaient devenues illégales par cette illégale adjonction. Un étranger presque aussi funeste que Basta, Belgiojoso, qui commandait dans la Haute-Hongrie, eut connaissance de ce manifeste et n'en continua pas moins à chasser les protestants de leurs temples. En même temps il lâchait sur les populations paisibles les Heiduques, tribu guerrière recrutée parmi les paysans ennemis des Turcs, et qui menait

Gabriel Bethlen.

(D'après une gravure du temps.)

une vie à moitié nomade sur les bords de la Theiss. Rien ne put empêcher un mouvement formidable contre la soldatesque étrangère. Un seigneur transylvain plein d'énergie et de talent, Etienne Bocskay, en prit la direction, et trouva un lieutenant admirable dans Gabriel Bethlen, encore trop jeune pour aspirer au commandement suprême. Bethlen profita de ce que la réforme avait fait de grands progrès parmi les Haiduques, pour leur

persuader que la cour de Prague voulait détruire la religion protestante; il les tourna ainsi contre les Allemands qui furent vaincus près de Kaschau. Lorsque Basta vint en personne commander les impériaux, la fortune sembla d'abord changer de camp ; mais bientôt l'insurrection fut partout victorieuse, et l'archiduc Mathias eut grand peine à réunir quelques députés pour un semblant de diète à Presbourg.

Une assemblée plus importante, convoquée à Szerencs par Bocskay, le proclama prince de Transylvanie et de Hongrie, déclara traître quiconque ne soutiendrait pas la cause nationale, prononça la peine de mort contre les pillards et proclama la liberté de conscience et l'égalité des deux religions. Le nouveau gouvernement se montra aussi actif que ses adversaires étaient indolents. Un conseil de famille que Mathias prit soin de convoquer fit des démarches auprès de Rodolphe pour obtenir qu'il envisageât la situation dans sa réalité déplorable ; tout échoua contre l'inertie hautaine de l'Empereur dout la déchéance fut dès lors résolue dans l'esprit de ses parents. Pour le moment l'archiduc se contenta de négocier en le laissant de côté autant que possible. Il devenait d'autant plus nécessaire de s'y résoudre que le grand-visir Lala-Mahommed concluait une alliance avec Bocskay et posait sur sa tête un diadème en lui conférant par un athnamé la principauté tributaire. Heureusement qu'IUéshâzy, pacifique malgré la hardiesse de sa parole, se chargea du rôle de médiateur. Après d'assez longs débats dont le point délicat était toujours la liberté religieuse, la paix de Vienne fut conclue (1606).

Bocskay était reconnu à titre héréditaire prince de Transylvanie et du Saint-Empire romain, comte des Sicules, et seigneur de quelques parties de la Hongrie. La liberté de conscience était garantie aux catholiques comme aux protestants. Tout sérelem (grief) serait apaisé par fe prochaine diète, investie également du droit d'élire le palatin. En l'absence du roi, la Hongrie devait être gouvernée par l'archiduc avec toute l'autorité Souveraine.

Bocskay ne jouit guère de son succès; il ne tarda pas à tomber malade, et mourut après avoir recommandé à ses partisans l'union patriotique et la défense de la liberté confessionnelle. Tous les symptômes semblèrent révéler un empoisonnement ; le chancelier Kâtay fut mis en prison, mais enlevé et massacré par les heiduques sur la place de Kaschau. La dignité princière fut disputée par Homonnay, Râkôczy et Gabriel Bâthory. La Porte était favorable à Homonnay, mais la diète de Kolozsvâr préféra un moment Râkôczy, qui se retira peu après devant Bâthory, protégé alors par Gabriel Bethlen. C'était un changement déplorable, pendant qu'un changement heureux s'accomplissait dans le royaume. Rodolphe ne voulant pas exécuter les conditions de la paix, Mathias perdit patience; s'entendit avec des seigneurs d'Autriche et de Moravie pour renverser son frère, et appuyé sur le parti protestant de toutes les provinces, le força de céder la Hongrie, l'Empire et tous ses états sauf la Bohême (1608). La

satisfaction fut immense dans un peuple chez lequel le nom seul de Mathias éveillait les meilleurs souvenirs, et qui voyait l'un des auteurs de

Etienne Bocskay.

(Gravure du temps dans la collection Ernst.)

la paix de Vienne arriver au pouvoir comme pour consoler les Magyars de la mort imprévue du glorieux Bocskay.

LA HONGRIE KNTRE LES TURCS ET l' AUTRICHE

Cette heureuse impression ne fut justifiée que dans une certaine mesure, et il ne pouvait guère en être autrement. Les historiens libéraux n'ont pas toujours été équitables envers l'empereur Mathias. S'il est vrai que son caractère vacillant ait fait tort à sa réelle intelligence politique, il est vrai aussi que sa situation était difficile et fausse entre les protestants de Bohême, d'Autriche, de Hongrie, de l'Allemagne entière, qui exigeaient de lui des concessions, tout en le préférant aux autres princes de sa famille, et ses alliés catholiques, ses parents espagnols, l'impulsion donnée des longtemps à toute la politique de sa Maison. L'archiduc Ferdinand de Styrie, celui qui devait être plus tard le terrible Ferdinand 11, avait une

Le roi Mathias reçoit la sainte couronne.

(Gravure du temps dans la collection Ernst.)

position plus nette avec son fanatisme intraitable ; il était par là le chef désigné d'un grand parti qui ne pouvait manquer de faire des progrès par sa discipline, et lui-même ne pouvait manquer de devenir peu à peu l'homme nécessaire de ce parti, effaçant toujours plus Mathias, comme Mathias avait supplanté Rodolphe. Les réclamations nationales ne devaient donc obtenir qu'une satisfaction incomplète, et le grand roi de France Henri IV devait faire une place aux Magyars dans les vastes projets de ses dernières années: il comptait, pour les tourner contre la maison d'Autriche, sur leur désir de recouvrer toutes leurs libertés antiques, et même le droit d'élire leur souverain, s'ils ne préféraient se mettre en république.

La question de la monarchie héréditaire ou élective se posa cette fois encore et fut résolue par un moyen terme. Les Ordres voulaient, à la diète de Presbourg, élire d'abord le palatin pour qu'il présidât à l'élection royale, tandis que Mathias entendait faire reconnaître et non pas voter son avènement. Il fut convenu que le palatin serait élu après la proclamation du nom de Mathias roi, mais avant le couronnement, et que cette dignité ne serait jamais vacante plus d'une année. La nation noble obtint d'autres concessions très importantes: les articles de la paix de Vienne relatifs à l'autonomie hongroise reçurent une sérieuse application par l'exclusion des garnisons étrangères et des employés étrangers ; la sainte couronne revint dans le pays pour être gardée par un Révay et un Pâlffy; en l'absence du roi, le palatin, le conseil royal et un trésorier élu exerçaient toute la puissance souveraine ; le nombre des villes ayant droit de représentation étaient strictement limité; enfin la réserve »sans préjudice pour la religion catholique* fut supprimée, et chaque ville, chaque village, chaque famille noble reçut le droit formel de choisir sa confession.

Le nouveau palatin Thurzô, était une nature généreuse et active, et la gloire du protestantisme hongrois. Il avait un zèle égal pour son pays et pour son Église: pendant qu'il réorganisait l'armée nationale pour lutter à nouveau contre les Turcs, il faisait respecter la liberté de ses coreligionnaires et prenait une grande part aux travaux de leurs synodes. Mais il n'était pas en son pouvoir d'arrêter un mouvement funeste à la Réforme : non seulement la cour, et à défaut de Mathias ses conseillers habituels, cherchaient tous les moyens de recommencer la persécution, mais les armes même de la persuasion passaient dans le camp de la communion romaine. Le cardinal Pâzmâny, né protestant, devenu ensuite l'élève et la gloire des jésuites, était une sorte de Duperron magyar. Il était même très supérieur au controversiste français par le talent d'écrire, et son principal livre le Kalauz (le Guide), a eu le double succès d'un ouvrage d'édification et d'un monument littéraire. 11 avait un talent égal dans la chaire, dans la correspondance et dans la conversation, et il se servait avec un zèle infatigable de ces dons si variés pour détacher de la religion protestante les chefs des grands familles, les Esterhâzy, les Pâlffy, les Homonnay, les Forgâch. Nous devons remarquer, sans être le moins du monde fataliste, comment dans des pays trèsdifférents et dans des sociétés qui s'ignorent l'une l'autre, des mouvements analogues se produisent en même temps : n'est-ce pas juste à cette époque, pendant la jeunesse de Louis XIII, que la plupart des familles aristocratiques appartenant au protestantisme français retournaient au catholicisme.?

La mort de Rodolphe (1612) n'affaiblit en rien ce courant dû tantôt à une habile controverse, tantôt à une brutale pression, et bientôt la mort de Gabriel Bâthory (1613) parut une excellente occasion de mettre la main sur la Transylvanie, principal foyer de la résistance protestante. Voici ce qui s'était passé dans cette dernière région : Bâthory était un insupportable

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tyran qui fatigua bientôt ses sujets de toute nationalité et de toute croyance, et ses alliés, même les Turcs. Les fugitifs appelèrent à leur secours Thurzô, puis Forgàch, qui pénétra jusqu'à Hermanstadt, parmi les Saxons exposés plus que d'autres aux violences du prince. Mais une armée de Magyars, de Szeklers et de Heiduques soutint Bâthory contre les troupes royales, regardées par eux avant tout comme des troupes autrichiennes, et lui permit de repousser Forgâch, qui fit une retraite désastreuse. Le plus grand danger lui vint de Constantinople, où Gabriel Bethlen obtint d'être reconnu comme prince de Transylvanie à sa place. Bâthory, traité d'insensé par le grand visir, voyant tous ses sujets l'abandonner en faveur du populaire Bethlen, ne vit plus de salut que dans l'armée royale qu'il rejoignit à Vârad. Là un partisan de l'archiduc Ferdinand, le soupçonnant de vouloir se réconciler avec les Turcs en leur livrant une partie du territoire, lui persuada de se promener »dans un coche « et le fit assassiner à quelque •distance de la ville.

La maison d'Autriche allait-elle conquérir la Transylvanie? C'était le désir de Pâzmâny aussi bien que de Klesel, du clergé de Hongrie aussi bien que du clergé allemand. Déjà Pâzmâny avait fait des efforts inutiles contre la liberté de conscience dans la Hongrie royale : une fois les deux contrées réunies, le succès devenait- bien plus facile. Quant au désir de rétablir le royaume dans son intégrité ou de diminuer l'influence ottomane^ il ne faudrait pas lui faire une grande place dans les préoccupations du parti jésuite qui recherchait l'alliance de la Porte aussi bien que ses adversaires. Les mêmes motifs politiques et religieux qui faisaient •désirer à la cour de Vienne l'acquisition de la Transylvanie décidèrent l'assemblée de Kolozsvâr à proclamer prince Gabriel Bethlen. C'était un homme d'État du plus haut mérite, qui pendant tout son règne (1613 — 1629) fit le bonheur da son pays. Aussi tolérant que zélé pour les croyances réformées, il voulait, dans une région en grande majorité protestante, avoir un chancelier catholique aussi bien qu'un chancelier protestant, et tenir la balance égale entre les deux cultes comme entre les trois nationalités qui acceptèrent également son pouvoir, et en furent récompensés par une sécurité profonde. Il avait une sorte de passion pour l'enseignement public qui se développa de toutes parts, pour la poésie, pour la musique, pour l'Écriture qu'il lut vingt-huit fois d'un bout à l'autre, et dont sa main mourante traçait encore quelques versets.

La politique de ce prince à l'égard du royaume et de la Porte fut d'une excessive mobilité. Au fond son projet différait peu de celui de Henri IV, qui pourrait se résumer ainsi: bonnes relations avec les Turcs tant qu'ils seront nécessaires contre la puissance autrichienne, et dès que cela sera possible, alliance avec toute la chrétienté pour les chasser de l'Europe. Déjà dans les dernières années de Mathias on put remarquer, d'une part le refroidissement de la diète hongroise pour la royauté tou-

jours plus soumise à l'influence de Ferdinand malgré Klesel, d'autre part les efforts du gouvernement pour renverser Bethlen en s'appuyant même sur les Turcs, efforts constamment déjoués.

Mais c'est surtout lorsque Ferdinand fut désigné comme l'héritier de Mathias (1617), que redoubla la défiance du prince Gabriel. Les prévenances de la cour, qui avait au moins besoin de sa neutralité et qui s'empressa de le reconnaître et de traiter avec lui, ne lui cachèrent point le danger manifeste que le prochain avènement faisait courir à sa religion. Ferdinand n'avait-il pas juré, dans un pèlerinage à Lorette, l'extermination de l'hérésie? Bientôt se répandait la nouvelle de la défenestration de Prague, et Mathias ne tardait pas à mourir, emportant avec lui les dernières chances de pacification.

La guerre de Trente Ans venait de commencer, tout près de la frontière hongroise qu'une étincelle belliqueuse risquait bien de franchir. Le nouvel empereur-roi savait qu'il importait grandement à ses intérêts que Bethlen de son côté ne prît pas les armes; il fut momentanément rassuré par le succès d'une mission de Nicolas Esterhâzy. Nous rencontrons ici pour la première fois l'une des plus nobles figures de cette époque, le plus sympathique parmi les disciples religieux de Pâzmâny, très indépendant de tout homme, fût-ce du roi objet de son dévouement loyal, lorsqu'étaient en jeu les destinées de sa patrie. Bethlen, Pâzmâny, Esterhâzy, ces trois noms si différents d'un protestant, d'un cardinal et d'un conciliateur, ont été réunis par la postérité sous ce titre: les trois grands Magyars, et la postérité ne s'est pas trompée, car chacun d'eux à sa manière aimait son pays. Esterhâzy voulait l'union sous la maison d'Autriche avec certaines libertés, de sorte qu'il s'est trouvé souvent dans une situation fausse entre le parti de la cour et des jésuites qui voulait tout soumettre, et le parti national qui voulait tout affranchir, quitte à tout bouleverser. Très instruit des choses religeuses, comme on le voit par sa correspondance, très pieux sans aucune étroitesse, et réellement à mi-chemin entre les deux Églises comme entre les deux tendances politiques, sa modération même l'a souvent privé de l'influence qu'il méritait.

Bethlen, plus ou moins rassuré par cet ambassadeur qu'il était digne de comprendre, attendit les résultats d'une diète convoquée à Presbourg. La réunion fut différée par l'arrivée des Bohèmes en Autriche et par le fameux siège de Vienne, que Ferdinand soutint avec une obstination héroïque. Remis d'une alarme aussi chaude, Ferdinand put réunir la diète, qui retentit de plaintes amères sur le renouvellement des persécutions, et qui se sépara (le 13 août 1619) sans avoir obtenu d'autre concession que l'envoi d'un magyar, Emerich Liptay, comme ambassadeur de Constantinople. ^

Le prince Gabriel fut alors convaincu de la ruine prochaine de la religion protestante et de la nationalité magyare, si l'une et l'autre ne

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trouvaient un foyer énergique en Transylvanie. C'était aussi l'opinion de Râkôczy et d'autres grands seigneurs de la haute Hongrie qui firent alliance avec lui, et l'opinion des heiduques, bientôt accourus à son camp de Debreczin. Il répandit dans tout le pays un manifeste intitulé Plaintes de la Hongrie, et convoqua tous les comitats à une diète générale. D'autres manifestes étaient adressés à différents princes, notamment à ceux d'Allemagne et d'Italie, pour se disculper de tout projet contraire aux intérêts de la chrétienté, et pour justifier par une absolue nécessité l'alliance ottomane. L'assemblée de Kaschau proclama Gabriel gouverneur, Râkôczy capitaine suprême des hauts comitats, et rétablit la liberté de conscience. Mais cette assemblée ne fit que préluder, aux délibérations de la diète convoquée à Presbourg.

La cour défendit aux députés de s'y rendre et tâcha d'empêcher leur réunion, mais l'irritation était profonde, même chez beaucoup de catholiques, et le palatin Forgâcs se trouva dans l'impossibilité de résister. Bethlen arriva même à Wiener Neustadt, et put envoyer au comte de Thurn un corps de dix mille auxiliaires commandé par Rhédey, qui tint en échec, avec des succès variés, l'armée impériale. La diète ouverte le 18 novembre était donc libre dans ses délibérations; elle resserra son alliance avec la nation bohème, et la situation parut assez critique à Ferdinand pour qu'il désirât négocier. Mais le même motif pressait la majorité de donner satisfaction à ses rancunes accumulées. Aux offres royales, insuffisantes à la vérité, répondit le cri des révolutions: Trop tard! Forgâch qui défendit courageusement les intérêts de son souverain, faillit être jeté par la fenêtre, comme à Prague Slawata. Sans doute on ne refusa pas un armistice, utilisé pour la mise en pratique de la liberté de conscience; mais on ne put s'entendre, car il aurait fallu abandonner la Bohême, et le 25 août 1620, Bethlen fut proclamé roi de Hongrie.

C'était bien à cette proclamation que pouvait s'appliquer le mot de trop tard ! Toutes les mesures étaient prises par les généraux catholiques pour une attaque décisive contre Prague, et les Tchèques une fois écrasés, la lutte devenait très difficile à soutenir. Dans ces circonstances, il suffisait aux troupes impériales de tenir les insurgés hongrois en échec ; les Cosaques venaient les aider dans leurs ravages sur différents points du territoire, malgré les désaveux et les excuses du roi de Pologne. Dans l'intervalle Bethlen prenait aux yeux de l'Europe entière le rôle de l'un des chefs du parti protestant. Le duc de Luynes redoutait une prise d'armes générale des Huguenots excités par ces nouvelles lointaines; et la politique extérieure de la France entre Henri IV et Richelieu (1610 — 1624), était toute favorable à la maison d'Autriche. Le duc d'Angoulême et le comte de Béthune vinrent donc trouver Bethlen à son camp de Presbourg, et insister auprès de lui pour la conclusion de la paix.

Bientôt éclata la nouvelle de la bataille décisive perdue par les

Bohèmes à la Montagne-Blanche, ce qui donna beaucoup de force aux nouvelles démarches des négociateurs français. Le découragement devint général, et Bethlen se vit accuser d'égoïsme par plusieurs de ceux qui l'avaient encouragé jusque-là. Ce sentiment de lassitude augmenta lorsque Ferdinand, libre au nord de toute inquiétude, fît envahir la Hongrie par un mélange de troupes hongroises et de troupes nationales. Bethlen comprit bien qu'il faillait transiger tout en négociant, et il conduisit assez heureusement ses opérations militaires et ses conférences diplomatiques pour obtenir vers la fin de 1621 la paix de Nikolsbourg : il rendait la couronne et renonçait à la royauté; mais il conservait avec la Transylvanie l'administration de sept comitats et les duchés d'Oppeln et de Ratibor joints au titre de prince de l'empire ; Ferdinand garantit toutes les libertés de la Hongrie; il promit en ontre à Bethlen le paiement immédiat de 100,000 et le versement ultérieur de 50,000 florins pour l'entretien de ses forteresses.

Le traité de Nikolsbourg, important comme type des arrangements et du mode de vivre adoptés entre l'Autriche et la principauté, ne fut pris au sérieux par personne comme traité définitif. Aux yeux de Ferdinand c'était beaucoup trop pour un vassal rebelle; aux yeux de Gabriel c'était trop peu pour la défense du protestantisme et de la nationalité. Il suivit avec inquiétude les triomphes de Tilly sur Mansfeld et Brunsv^ick vers la fin de la période palatine, et les persécutions qui brisèrent l'indépendance de la Bohême. Constantinople devint plus que jamais une ressource nécessaire; il y recherchait non seulement l'alliance des visirs que savait fort bien aborder son habile agent Toldalaghy, mais l'alliance des ambassadeurs des puissances européennes. La difficulté des communications par le continent rendait beaucoup plus accessibles au prince de Transylvanie les représentants de la Hollande, de l'Angleterre, de Venise auprès de la Porte qne les gouvernements de la Haye, de Whitehall ou du palais ducal. Il conclut avec ces agents diplomatiques, malgré les réserves de l'Angleterre, un traité de subsides (1623), et, après s'être rapidement rendu maître de la Haute-Hongrie, se ieta sur la Moravie, se fondant sur l'exécution incomplète de la paix de Nikolsbourg. Il aurait voulu donner la main, en Silésie, à Mansfeld et à Brunswick, mais il apprit leurs nouveaux échecs, remarqua le découragement des Magyars, et conclut la paix de Vienne, qui renouvelait celle de Nikolsbourg. Il voulut même, pendant l'année 1624 qui sépare la période palatine de la période danoise, se rapprocher de la maison d'Autriche et s'entendre avec elle contre les Turcs, pourvu que la liberté religieuse des protestants fût garantie; son mariage avec une fille de Ferdinand aurait consacré cette alliance.

Ce projet, auquel Bethlen tenait sérieusement, et qu'il reprit depuis, au moins en partie, n'excita que la défiance de l'empereur et de ses conseillers magyars. Ils préféraient encore l'Islam à la Réforme, et au lieu de s'entendre avec la Transylvanie contre les Turcs, ils tâchaient de s'en-

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tendre avec les Turcs contre la Transylvanie. Mais ils avaient un adversaire habile qui déjoua tous leurs projets. Étendant le cercle de ses alliances, il demanda et obtint la main de Catherine de Brandebourg, et profita des voyages de ses agents pour se mettre en rapport avec toute l'Allemagne septentrionale. Dans la Hongrie même, apprenant qu'une diète s'était réunie pour élire Esterhâzy palatin, il se ménageait des partisans tout au moins d'utiles bienveillances, en félicitant le nouveau dignitaire et en conseillant aux Magyars le maintien de leurs libertés. A Constantinople il endormait les inquiétudes de la Porte, et négociait plus que jamais avec les ambassadeurs.

Gabriel, qui reprit les armes de concert avec Christian IV, Brunswick et Mansfeld pour les appuyer contre Tilly et Wallenstein, fut vite refroidi par le spectacle de la désunion et des préparatifs inal dirigés des chefs protestants. La victoire de Wallenstein à Dessau sur Mansfeld le consterna plutôt qu'elle ne le surprit, et c'est tout à fait à contre-coeur qu'il mit sur pied une armée. Bientôt il apprenait la défaite des Danois par Tilly, et l'arrivée de Mansfeld réduit à d'insignifiants débris, poursuivi par son vainqueur et par les troupes du palatin. Bethlen recommença à négocier et à correspondre avec Wallenstein qui ne se souciait point de cette campagne ingrate, avec Esterhâzy et avec Pâzmany lui-même, trop intelligent et trop patriote, malgré ses vues particulières, pour ne pas désirer la paix. Elle était conclue, et avec la Transylvanie et avec la Porte, pendant que Mansfeld, infatigable jusque dans son désastre et jusque dans sa maladie mortelle, formait de nouveaux plans d'aggression contre sa mortelle ennemie.

Le prince Gabriel, cette fois encore, voulut plus que la paix, une véritable alliance. Par là seulement il espérait sauver le protestantisme compromis de tous côtés. Mais ses efforts pour s'entendre à ce sujet avec les deux autres » grands Magyars« ne pouvaient aboutir, Pâzmâny surtout n'ayant point renoncé à la destruction de toute hérésie, et malgré ses bons rapports avec lui, le désignant toujours à la défiance impériale. Son dernier projet fut d'arriver au trône de Pologne avec l'appui de Gustave- Adolphe; mais il mourut d'hydropisie en 1629 avant l'ouverture de la période suédoise, laissant les meilleurs souvenirs et les regrets les plus vifs à la nation bigarrée qu'il gouvernait depuis seize ans, laissant à l'Europe l'impression d'un grand politique auquel les circonstance avaient fait défaut. Sa veuve Catherine de Brandebourg essaya d'abord de lui succéder: M. de Césy, l'ambassadeur de Hollande, l'électeur de Brandebourg et le roi de Suède voulaient faire triompher ses prétentions de toutes des rivalités, d'Etienne Bethlen comme de Georges Râkôczy. Ce dernier, très populaire, n'en fut pas moins élu : les alliés de Bethlen ne tardèrent pas à voir qu'il serait son plus digne continuateur, et le palatin, renonçant à le combattre, espéra en lui pour le rétablissement de la paix entre Magyars.

Les campagnes de Gustave-Adolphe n'éveillèrent pas en Hongrie, comme on aurait pu s'y attendre, de bruyants échos. La paix avec les

Turcs était plus sérieusement établie qu'à aucune autre époque ; la Hongrie royale était soumise à l'influence pacifique d'Esterhâzy. Quant au cardinal Pâzmâny, au moment le plus critique il fut envoyé à Rome pour conclure

SERENISS. GEORGIVS KAGOTZIVS TRANLSSILV^^NL^ PRINCEPS.

Georges Ràkôczy I.

(D'après une gravure du temps.)

une alliance entre Ferdinand et Urbain VIII, mais il fut accueilli d'une manière froide et évasive qu'expliquent les bonnes relations entre le pape et Richelieu; il prit congé, désespéré du peu de zèle du Saint-Siège pour un projet de grande ligue catholique. Le prince Georges, de son côté,

LA HONGRIE ENTRE LES TURCS FT l' AUTRICHE 343

était un homme d'État plein d'habileté et d'expérience, à la fois trop avisé pour négliger d'entretenir une correspondance amicale avec le héros suédois, et trop prudent pour entrer à corps perdu dans son alliance. Il se contenta d'occuper quelques places fortes en attendant les événements ; après la bataille de Lutzen il traita sur les mêmes bases que son prédécesseur, et assista pendant plusieurs années, témoin discret, incapable de se brouiller avec personne, aux discussions que sa tranquillité relative et son abstention même ne pouvaient manquer d'éveiller.

En effet le palatin Esterhâzy était fort mécontent, sinon de l'empereur, au moins de ses conseillers. Il préservait depuis longtemps la couronne contre les mécontents, mais il ne parvenait pas à préserver les libertés hongroises contre la couronne. Ce n'est pas seulement des ministres étrangers qu'il avait à se plaindre, c'était aussi de Pâzmâny et du chancelier Sennyey. Pâzmâny songeait beaucoup plus à la fondation de l'Université des Jésuites à Tymau et aux privilèges et revenus du haut clergé qu'aux libertés nationales, et Sennyey parlait tout au moins avec défiance de son pays. Le palatin se plaignit avec une vivacité croissante que l'on négligeât de convoquer les diètes; conciliateur malheureux, il tâchait de trouver des excuses à ces retards lorsqu'il écrivait aux comitats, mais c'étaient des excuses auxquelles il ne croyait pas lui-même. La diète enfin réunie, on l'accusa d'usurpation de pouvoirs parce qu'il avait fait des levées de troupes en vue d'un retour offensif des Ottomans ; on le menaça d'excommunication comme une sorte de faux frère qui aurait voulu irriter les protestants contre les catholiques. Plusieurs fois il offrit au roi de se démettre de sa dignité ; mais on le calma, et il sembla que toutes ces querelles dussent finir lorsque moururent à peu près en même temps l'empereur et le cardinal (1637). Il ne restait plus qu'un des trois » Grands Magyars*.

Avec Ferdinand III, prince plus modéré que son père tout en ayant les mêmes opinions, Esterhâzy devait rencontrer en effet moins de difficultés; mais il avait contre lui le même parti, que l'on peut commencer à nommer le parti aulique, et le parti protestant qui se montrait irrité des nombreuses atteintes portées à la paix de Vienne. Sa situation fut très fausse dans la diète de 1638. Les députés protestants, fort nombreux, furent sur le point de se constituer en assemblée particulière, et il fallut leur promettre la satisfaction de leurs griefs pour obtenir leur présence au couronnement. Ils se séparèrent assez irrités contre le palatin, pendant que ce malheureux dignitaire, irrité lui-même contre la cour, abdiquait une seconde fois. Mais surtout les nuages s'amoncelaient du côté de la Transylvanie.

Râkôczy était de nouveau en relations suivies avec le camp suédois, surtout avec Torstenson; il entretenait (depuis 1638) auprès de Louis XIII et de Richelieu un envoyé nommé Bisterfeld, et bientôt un de ces négociateurs de second ordre, mais zélés, intelligents, infatigables, comme le cardinal savait les choisir, arriva en Transylvanie. D'Avaugour, n'obtenant

pas immédiatement une alliance formelle, franchit les Karpathes pour négocier avec les Polonais, puis rejoignit l'armée de Torstenson en Silésie; enfin de Glogau recommença à correspondre avec les Transylvains, qu'il tenait au courant des succès remportés au Nord de la France par les armes de son roi contre les Espagnols.

Malgré les efforts d'Esterhâzy qui le conjurait de ne pas affaiblir et déchirer la patrie devant les Turcs, Râkôczy se décida à conclure un traité avec la France et la Suède (1643). Les principales stipulations portaient que le prince recevrait cent vingt mille écus par an, que la liberté de conscience serait garantie à la fin de guerre, et que les alliés n'élèveraient jamais aucune prétention sur une partie quelconque de la Hongrie ou de la Transylvanie. Pendant qu'Esterhâzy se débattait péniblement contre tous les partis et tâchait de mettre sur pied des forces sérieuses, Georges prenait les armes. Il sembla un moment sur le point de rejoindre Torstenson en Silésie, et faute d'y parvenir, il lui rendit des services indirects mais considérables dans la campagne de 1644 et au commencement de 1645 par l'inquiétude que sa marche rapide causa à l'Autriche.

Le prince Georges, malgré les efforts de M. de Croissy, n'attendit pas l'issue des longues négociations de Westphalie. Les Turcs le contraignirent à faire sa paix séparée dès 1645, et d'ailleurs une longue guerre n'était jamais entrée dans ses projets. Avant de mourir Esterhâzy vit une partie au moins de ses désirs réalisés par la pacification de Linz qui confirmait celle de Vienne et garantissait, d'une part, l'égalité absolue des protestants et des catholiques, d'autre part la double autonomie du royaume et de la principauté. La nation tenace des Magyars sortait encore une fois de tant difficultés et de tant pièges, ayant perdu moins de sang que la plupart des peuples de l'Europe, et conservant plusieurs de ses libertés.

Panoplie d'armes hongroise et turques du XVlI-e siècle. (Dessin de Louis G. Jancsô.)

Les magnats conspirateurs.

(Dessin de Charles Cserna.)

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