V. Hammer, 1. XVI et suiv
l’accorder, et toutefois le chancelier - archevêque Vardav montra que les événements la rendaient nécessaire : elle fut
conclue et sérieusement observée. Le rôle victorieux de Mathias Corvin comme croisé était fini prématurément, et c'est Frédéric III cette fois qui en est responsable.
Dans la lutte suprême où il s’agissait de conquérir l’Autriche, on peut remarquer avec quel acharnement se défendirent les populations allemandes de ce pays1. Ce n’était pas leur médiocre souverain qui pouvait exciter leur dévouement : Frédéric, naguère si provoquant, s’enfuyait à Inspruch, puis à Nuremberg, demandant partout des secours qu’on ne lui accordait pas, ou qu’on lui accordait sur le papier. Mais les Allemands d’Autriche défendaient leur nationalité contre les Magyars. Pour réduire Vienne, il fallut un long blocus, pendant lequel ses cinquante mille habitants supportèrent courageusement la famine, et lorsqu’ils cédèrent enfin, ce fut en stipulant le maintien de tous les privilèges de leur bourgeoisie (1485). Alors seulement Mathias, ayant à ses côtés Béatrix, put faire son entrée solennelle dans cette capitale, et répondre en beau latin à la harangue du recteur de l’Université2. Les habitants de Neustadt se défendirent mieux encore, pendant un siège de plus de deux ans (1487). Lorsque d’énormes canons conquis sur les Turcs eurent détruit les tours des remparts, les églises en tinrent lieu, et ce n’est qu'en se voyant abandonnés par leur prince qu’ils se rendirent honorablement. L’archiduché était con-
1. C’est là. la partie très-intéressante des Annales mellicenses.
2. Le lendemain l’esprit de rancune lui inspira un de ses actes les plus blûmables, justement flétri par M. Palacky : un de ses anciens secrétaires, arrêté par son ordre, fut torturé et exécuté sans aucune preuve de la trahison qu’on lui reprochait.
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quis, un empire presque aussi vaste que l’Autriche actuelle semblait fondé, et aucun prince ne pouvait songer à lutter contre les armes et la politique également victorieuses de Cor vin.
Pourtant au milieu de cette gloire le conquérant s’assombrissait tous les jours. Il sentait qu’il y avait dans sa jouissance quelque chose de factice et qui ne pouvait durer. Ses triomphes n’avaient fait que le ruiner davantage, et il ne pouvait subvenir à ses dépenses que par l’oppression des pays occupés, et par de nombreuses confiscations en Silésie. Ensuite il voyait bien que la mauvaise fortune de la maison d’Autriche n’était que momentanée, que Maximilien étendait ses alliances sur l’Europe entière, excepté la France1, et n’attendait pour tout recouvrer qu’un événement prédit comme prochain par les astrologues, sa mort à lui Mathias Corvin . 11 atteignait pourtant à peine àl’âge de cinquante ans, mais la goutte le torturait dans son palais conquis de Vienne, et comme il ne laissait pas de fils légitime, toute son œuvre devait crouler avec lui. Pour empêcher son empire de tomber aux mains de ses plus cruels ennemis, il essaya de faire reconnaître comme devant lui succéder son fils naturel. Jean Corvin, qu’il avait eu d’une fille du bourgmestre de Breslait,
1. La France a été constamment en bons termes avec Mathias, soit sous Louis XI, soit sous Anne de Beaujeu. * — Notre Commines, au milieu de détails erronés, a loué Mathias plus qu'aucun étranger contemporain : « En nostre temps ont régné deux vaillans et saiges princes, le roi de Hongrie Mathias, et Mehemet Ottoman, empereur des Turcs. . . Il estoit roy qui gouvernoit aussi saigement ses affaires en temps de paix comme en temps de guerre. . . toutes choses despeschoit de soy, ou par son commandement. « (Éd. de la Société d’Hisloire de France, II, 282 et suiv.).
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et dont il avait confié l’éducation aux hommes les plus éminents de son royaume. Tl écrivit dans ce sens aux comitats et aux villes libres, et obtint quelques réponses favorables1. Mais la reine Beatrix, conseillée par son habile père, agissait secrètement contre les volontés de son époux. Si personne n’avait la pensée de résister en face à un monarque aussi terrible2, on lui disait respectueusement qu’il était jeune encore, qu’il pouvait avoir un fils ; il comprenait enfin qu’il n’échapperait pas à cette destinée des volontés trop énergiques et trop longtemps obéies, de ne plus rien pouvoir audelà du tombeau.
Le 4 avril 1490, après une longue séance dans la cathédrale de Saint-Etienne, où il avait armé chevalier l’ambassadeur de Venise, le roi Mathias mangea des figues parmi lesquelles il s’en trouva une gâtée, que l’on a dit depuis renfermer du poison. Il ne put toucher à son repas, et il fut emporté dans son lit où il mourut sans avoir pu donner ses instructions à ses fidèles3. Le trône de Hongrie, dont il avait fait un des premiers de l’Europe, était vacant, et l’un de ses anciens adversaires, Wladislas de Bohême, allait y être appelé. La politique et les guerres de Mathias Corvin ne sont
1. Il voulut marier Jean Corvin avec la sœur de Jean Galeas, duc de Milan. Le projet aurait réussi probablement si Jean Corvin était devenu roi de Hongrie (Climel a publié une correspondance à ce sujet dans les Archiv . fur Kunde ôst Gesch. I, p. 75-100).
2. L’archevêque Varday écrivait plus tard à Jean Corvin (Pétri de 1 cirda epistolæ , Posonii 1776 in-4°) que son père n’écoutait que les flatteurs.
3. On croit cependant qu’il leur recommanda de renvoyer Béatrix à son père et de reconnaître Jean Corvin. — « Il est mort ayant eu » toute sa vie labeur et travail, et trop plus que de plaisirs, » dit Commines ( \bid ) qui le fait mourir à l’âge de vingt-huit ans.
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pas tout son règne; il faudrait envisager en lui l’administrateur et le protecteur des lettres, et à ce double point de vue l’éloge à décerner à sa mémoire comporterait peu de réserves. Il s’en impose plus d’une à notre jugement lorsque nous terminons cette étude, et sur plus d’un point nous donnerons raison aux historiens allemands et slaves 1 contre ceux des historiens magyars qui ont fait de lui une sorte de demi-dieu. La guerre de Bohême tout entière a été une faute dont la chrétienté a piorté la peine, et meme en dehors de cette période funeste, Mathias apparaît trop» souvent comme un voisin jaloux et incommode, ou bien comme un dominateur plein de rancune et quelquefois ingrat. Il n’en est pas moins le plus grand roi de son temps avec notre Louis XI : son activité politique et guerrière a été incomparable; sa croisade, trop souvent interrompue, a pourtant rendu d’immenses services. L’Europe doit enregistrer sa mémoire parmi celle de ses plus grands princes; et quant aux Magyars, ils ont toujours mis à la première place le roi issu de l’élection nationale qui a tenu tête victorieusement à leurs deux ennemis traditionnels, l’invasion turque et l'absolutisme autrichien.
1. Outre les chroniqueurs que nous avons eu l’occasion de citer, indiquons parmi les historiens modernes qui ont critiqué sévèrement, avec modération toutefois, le caractère de Mathias, MM. Palacky, Lichnowsky, Krones (6« vol. de VQEsterreichische Geschichte fur das Volk). — Fessier a beaucoup exalté son héros. Teleki rejette la faute de tout sur ses ennemis. Les historiens plus récents font plus équitablement la part du bien et du mal.