Magyar nyelvkincsek (Trésor de la langue magyare), Pesth
3. On y trouve le texte de ce hallotti beszéd (discours funéraire) dans Toldy : Irodalom tôrténete olvasôkônyv , Pesth, 1SG8, (Manuel d’histoire littéraire). Dans l’histoire littéraire du môme auteur, qui a été traduite en allemand ( Geschichte der ung. Liter. im Mittelalter, trad. Kolbenheyer, Pesth, 1863, p. 90-94), on trouvera des détails sur ce manuscrit appelé Pray-Codex parce que Pray, l’auteur des Annales, a ôté le premier à en révéler l’importance. Quant au manus crit de Koenigsberg (1. cit.) qui est peut-être du quatorzième siècle,
phrases en regard de ces mômes phrases telles qu’on les écrirait aujourd’hui pour que les personnes les plus étrangères à cette branche de la philologie constatent une ressemblance presque complète : Lcitiatuc szœmtœkkel mik vagymok (voyez de vos yeux ce que nous sommes) aujourd’hui lâtfâtok szemetekkel mik vagyunk. — Kinek testet cz no'pun tœmetjœk (de qui l’on enterre le corps aujourd’hui), dans le langage actuel kinek teslel e napon temetjük. Nonseulement les mots sont les memes à part quelques différences d’orthographe, mais le système grammatical n’a point changé. Le savant historien de la littérature nationale, M. Toldy, a pu résumer en quelques pages le petit nombre de variations que la langue a subies, et qui se bornent à sept ou huit types principaux1.
Nous pouvons donc étudier la langue magyare avec une confiance absolue dans son antiquité2, nous pourrions presque dire dans son immutabilité.
Des deux éléments constitutifs d’une langue, la grammaire et le vocabulaire, le premier offre le critérium le plus sûr lorsqu’on veut faire servir l’étude de cette langue à l’étude du peuple qui la parle et de ses origines. En effet,
il est écrit dans une langue qui est presque absolument le magyar actuel .
1. A Magyar nemzeti iroilalom torlénete (Histoire de la littérature nationale, Pesth, 18Go, p. 13-1P): la différence la plus importante est relative à l’attraction phonétique, dont il sera parlé plus bas, et qui n’était pas encore rigoureusement observée.
2. M. Toldy signale môme deux mots antérieurs à l’existence historique de sa nation : vadon (steppe) dans Faustus Byzanlinus (quatrième siècle) et Hunnivar (forteresse des Huns) dans Jornandès; il y voit naturellement une preuve de la filiation qui rattache les Hongrois aux Huns.
le vocabulaire s'enrichit d’éléments étrangers, d’importations qui peuvent le tripler et le quadrupler, surtout lorsque la nation quitte sa manière de vivre primitive et emprunte aux races qui l’entourent des mots capables d’exprimer ses nouvelles idées et ses nouveaux besoins. Mais la grammaire, la manière d’exprimer les relations entre les mots et entre les choses, est un organisme vivant, bien qu’immatériel, qui ne fait qu’un pour ainsi dire avec le tempérament et le caractère national; là aussi les importations sont possibles, mais elles conservent quelque chose d’adventice et de mal incorporé qui les trahit, et d’ailleurs elles ne peuvent guère porter atteinte aux principes essentiels.
Ce que nous venons de dire s’applique tout particulièrement à la langue que nous étudions1. Elle renferme un trèsgrand nombre de mots qu’elle n’a point portés dans son sein, qu’elle s’est appropriés les uns très-anciennement, les autres dans les temps modernes ou même de nos jours, surtout des mots slaves, germaniques ou latins ; nous aurons à les distinguer du vrai fond primitif, et à étudier de près celui-ci. La grammaire n’offre point cette bigarrure : sans doute elle a pu être altérée par quelques innovations dues aux langues indo-européennes, mais dans son ensemble elle diffère profondément des grammaires aryennes, beaucoup moins des grammaires sémitiques, et elle prend positivement rang parmi les grammaires ou ral-al talques. 11 suffira d’indiquer trois grands principes ;
1° L’idée de possession, que toute la race indo-européenne
1 . Nous n’indiquerons ici de la langue magyare que ce qui est vraiment utile pour déterminer son génie propre et pour remonter aux origines de la nation.
rend par une partie spéciale du discours (mon, ton. son, etc.) est exprimée par des suffixes s’incorporant, ou plus exactement s’agglutinant au substantif. Ainsi fa voulant dire arbre, fam voudra dire mon arbre, fad ton arbre, faja son arbre. Pour marquer le pluriel une lettre vient s’intercaler entre le substantif et le suffixe possessif : faim 1 mes arbres, faid tes arbres, etc. Le mot ainsi formé se décline : fairanah de mes arbres, faidnak de tes arbres, etc.
2° Nos prépositions se rendent presque toujours par des postpositions suffixes, qui s’agglutinent également au substantif: faig jusqu’à l’arbre, faban dans l’arbre, fcièrl à cause de l’arbre. Ces postpositions peuvent se combiner avec les suffixes possessifs : faidban dans tes arbres.
3° Dans la conjugaison des verbes, plusieurs idées que nous rendons par des mots distincts ou par des auxiliaires, s’expriment par une syllabe qui vient s’intercaler entre le radical et la désinence : adunk nous donnons, adatunk nous faisons donner, adhatunk nous pouvons donner, etc.
Ces trois principes, dont l’application revient à chaque instant, révèlent tous les trois le même système, l’agglutination, système intermédiaire entre les langues monosyllabiques, telles que le chinois d'une xiart, et d’autre part les langues synthétiques telles que le grec ou l’allemand â. Les grammaires sémitiques s’en rapprochent assez pour qUe l’on, ait pu, en Hongrie même, dans de savants travaux,
1 . Il est probable que le vrai signe du pluriel était le k dans la forme disparue fakin : ce serait donc indirectement que l1 2* serait devenu un signe du pluriel.
2. V. l’ouvrage de M. Max Millier: Lelter to chevalier Bunsen on
lhe classification of tlie turanian languages (Londres. 1854, p. 21 et suiv.)
LES ORIGINES ET L’ÉPOQUE PAÏENNE
faire remarquer cette ressemblance1, mais personne ne soutiendrait le sémitisme du Magyar. La grammaire magyare a tous les caractères d’une grammaire touranienne, cela n’est pas contestable et n’est plus contesté. Prenons la grammaire mongole, nous y trouverons les mêmes caractères essentiels2. Il n’y a pas besoin d’être très-avancé dans l’étude de la langue turque pour que la ressemblance avec la grammaire magyare saute aux yeux, particulièrement «pour les verbes.
Mais ce n’est pas seulement à la grande souche touranienne (Mongols, Mandchoux, Turcs, Ouralo-Finnois), c’est plus particulièrement à la branche ouralo-finnoise que se rattache la grammaire magyare? L’idiome le plus important de cette branche, après celui qui fait l’objet de notre travail, est le finlandais; nous y trouvons une attraction phonétique qui s’exerce suivant la règle que voici. Lorsque le radical contient une voyelle forte, telle que a ou o, le suffixe prend aussi la voyelle forte : kato toit, katolla dans le toit; lorsque le radical contient une voyelle faible, telle que a ou ô (æ ou œ), le suffixe prend aussi la voyelle faible : pôytd table, pôytdssd dans la table. Eh bien l’attraction phonétique s’exerce juste de la même manière en magyar : faban dans l’arbre, hezben dans la main3.
1. Nagy Janos : A nyelv alap (le fond delà langue) dans le cinquième volume des Annales de la Société savante hongroise (Bude, 1842).
2. Feer (Léon) : Tableau de la grammaire mongole , résumant la grammaire de Schmidt, Paris, 1868. Pour les suffixes possessifs, les postposilions, les conjugaisons, etc., le système agglutinatif est le môme.
3. Si cette attraction phonétique a disparu en tout ou en partie
Enfin la branche ouralo-finnoise elle-même se divise en quatre rameaux : 1° Finnois de la Baltique, 2° Permiens, 3° Bulgares, 4° Ougriens1. Auquel de ces groupes les analogies grammaticales nous autorisent-elles à rapporter plus particulièrement le magyar? Au quatrième groupe qui contient trois peuples, les obscurs Yogouls etOstiaks et les illustres Hongrois. La grammaire vogoule, objet des recherches de Reguly et de Hunfalvy 2, présente des ressemblances singulières, notamment dans certains détails de la* conjugaison.
Donc nous pouvons classer le magyar, quant à la grammaire, dans le vaste genre touranien, dans l’espèce finnoise, dans la variété ougrienne. *
Passons au vocabulaire.
Rien n’est plus connu que l’influence de l’arabe et du persan sur le turc ottoman. Les conquérants, en quittant
dans quelques langues finnoises, c’est par suite d'une dégénérescence. V. Castrén : Elemenla grammaticœ syrjœnœ. (Helsingfors, 1874, p. G.)
1. C’est la division de Castrén adoptée par M. Muller (1. cit., ch. i, section 1). Voir pour plus de détails notre article sur l’ouvrage suédois de M. Donner (ÛE fversickt af den Finsk Ugriska Sprakfot'Skningens historia), dans la Revue critique du 18 janvier 1875, et notre article sur un voyage de M. Ilunfalvy ( Utazâs a Bail tenger videkein, Pestli. 1871), dans le Bulletin de la Société de géographie , de 1873. — M. Donner a récemment envoyé à la Société de linguistique de Paris une Revue de philologie ougro-finnoise de 1873 à 1875, que nous avons eu l’honneur de traduire sur le manuscrit allemand de 1’auteur, et qui sera prochainement publiée par cette société.
2. Hunfalvy : Vogul Fold és né p, Pestli, 18G4, et Kondai Vogul Nyelv (1872. — Castrén : Grammaire ostiake (en allemand), Pétersbourg, 1849.
LES ORIGINES ET L’ÉPOQUE PAÏENNE
leur vie simple et patriarcale pour former un vaste empire, ont dû emprunter une foule de mots indo-européens et sémitiques, qu’ils ont ajoutés à leur vieux fonds touranien. Il en est de meme des conquérants de la grande plaine du Danube, mis en rapport 1 de voisinage, d’hostilité ou d’alliance avec les Slovaques, les Allemands, les Italiens et les Roumains : ils se sont approprié, tantôt sans changement considérable, tantôt en leur donnant une tournure et une harmonie toutes magyares, un grand nombre de mots slaves, germaniques ou latins. Examinons d’abord ces mots de provenance étrangère.
La liste la plus considérable de beaucoup est celle des mots slaves 2. 11 est vrai que la passion ethnographique, si vive dans l’Europe orientale, s’est mise de la partie, et que M. Miklosicli est plus dispose que les philologues 3 hongrois à constater des mots slaves dans le magyar. Toutefois, le nombre des mots slaves magyarisés, s’il ne s’élève pas tout
1. Déjà avant la conquête, selon M. Toldy. U y a des mots slaves ou communs à toutes les langues indo-européennes, dont l’incorporation doit remonter très-liaut.
2. Miklosich : Die slawische Elemente im Magyarischen (Denlcscliriften der kaiserlichen Akademie der Wissenschaften, 21e vol., Vienne, 1872), travail on ne peut plus intéressant, dans lequel l’auteur établit les lois qui président à la mutation des lettres dans le passage du slave au magyar. Ces mots ne viennent ni du serbe, ni du polonais, ni du russe, mais du Slovène et du tchèque. — Au seizième siècle, Verantius avait déjà comparé le hongrois au dalmate (. Dictionarium , etc., Venetiis, 1795).
3. M. Miklosich fait venir huszâr de gusar, ce qui n’est guère admissible : huszâr a , en magyar , un sens détex'miné, (un soldat sur vingt), et c’est de là que vient sans doute le slave gusar.
à fait à dix-neuf cents, comme on l’a dit1, reste encore plus considérable que le nombre des mots vraiment nationaux. Sans insister sur des chiffres d’autant plus discutables que les mots dérivés permettent de les augmenter arbitrairement, voyons quelles sont les idées, quels sont les objets et les besoins exprimés par des mots slaves. La plupart ont trait à l’économie rurale, à l’agriculture, au mobilier, aux vêtements, à la nourriture, le tout dans un état de civilisation sédentaire déjà assez avancé, ou bien au commerce et à l'industrie très-simples encore l'un et l’autre. Les catégories qui viennent ensuite sont relatives aux lois, à la religion, à la politique. Par exemple, cette nation, justement renommée pour son attachement à la royauté et à la liberté rend ces deux idées (Kirdly, szabad ) par deux mots slaves.
Il y a aussi beaucoup de mots allemands, grecs, italiens, qui répondent en général aux besoins d’une civilisation assez avancée2, et qui attestent une influence plus moderne. Mais les mots essentiels, ceux qui expriment des notions primordiales , et qui forment le noyau de tout langage humain, sont communs au magyar et à d’autres langues finnoises, quelquefois à toute cette branche3.