‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 18 sur 179 · ET DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

ET DE LA LANGUE

Nous abordons maintenant la question ethnographique, sur laquelle nous pourrons arriver, en ce qui concerne les Magyars, à des affirmations précises. La recherche de la parenté de nos héros nous amènera aussi à nous occuper en passant de plus d’un peuple frère, destiné à jouer un rôle tôt ou tard dans leur histoire de dix siècles.

D’abord quelle était l’opinion des Hongrois eux-mêmes sur leur origine ? Aucun document contemporain ne peut nous renseigner à cet égard ; mais depuis le douzième siècle nous trouvons une tradition bien établie, et cette tradition, par les récits poétiques que les chroniqueurs n’ont fait que recueillir et contrôler, peut remonter jusqu’aux échos mêmes de la conquête. Le peuple d’Arpâd ne serait autre que le peuple d'Attila1. Almos descendrait d’Attila, et Attila de

1. Am. Thierry, 1. cit., t. II, p. 322 et suiv. Nous renvoyons le lecteur à cet ouvrage, justement célèbre malgré quelques erreurs, car rhistoire d’Attila, soit réelle, soit légendaire, ne rentre pas dans le plan de cet ouvrage. Nous n’indiquons que les traditions hongroises, et seulement dans leur rapport avec la question ethnographique qui nous occupe.

Magog : si les tribus d'Almos ont choisi la Pannonie pour leur nouvelle patrie, c’est par droit d'héritage plus que par droit de conquête ; l’ombre du fléau de Dieu plane] sur tout ce récit, elle ne cesse de guider ses prétendus petits-fils. Au treizième siècle, Ivézai divise ses Gesta% Hungarorum en deux livres : l’arrivée, qui est celle d’Attila, le retour, qui est celui d’Arpad4. Au quinzième siècle, Thurôczy adopte une division semblable, et emploie les mots de Huns et des Hongrois comme absolument synonymes. G’était'un axiome établi pour longtemps, et qui, consacré par le nom d 'Attila donné au costume national , faisait partie intégrante du patriotisme.

Dans les montagnes de la Transylvanie existe, depuis une époque qu’il est impossible de préciser, la race flère et vigoureuse des Szèkely Or, cette population affirme avec une foi indomptable qu’elle descend des Huns d’Attila, et d’autre part il est certain qu’elle parle depuis très-longtemps le magyar comme sa langue maternelle1 2 3. Malheureusement

1 . L ouvrage cle Simon de Kéza (ou Kézai) se trouve dans les Monumcnta Arpudiana d Endliclier. Il est au fond peu instructif, mais il est utile à consulter au point de vue de l’histoire des idées.

2. On emploie généralement la forme allemande Széklers, ou la forme latine Sicules.

3. On a conservé quelques débris d’une ancienne écriture tombée depuis un siècle seulement en complète désuétude, et que des savants régnicoles ont appelée l’écriture liunnosicule. M. Szabo a écrit dans la Buda-Pesti Szemle , en 1866, sous ce titre : A régi Hun - Székely irâsbôl (de l’ancienne écriture liunnosicule), deux articles accompagnés de planches, et dont voici le résumé : on voyait encore au dix-septième siècle, dans quelques églises de la Transylvanie, des inscriptions qui ont disparu depuis, mais

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tout semble prouver qu’elle descend en réalité d’une tribu magyare arrivée dans ces montagnes quelques années avant la grande conquête.

Nous croyons que si l’on peut établir une chaîne traditionnelle entre l’invasion d’Attila et celle d’Arpad, c’est par l’intermédiaire des Avares plutôt que des Szèkely, en ce sens du moins que la migration des Huns, celle des Avares *, celle des Hongrois, sont trois résultats dus à des mouvements analogues de peuples de même race.

Il est vrai que nous ne sommes pas beaucoup plus avancés : de quelle race en effet s’agit-il? A quelle grande division du genre humain se rattache le peuple d'Attila ? Nous croyons que la multitude armée qui, au cinquième siècle, se jeta sur les deux empires romains, comprenait des représentants de tous les peuples appartenant à la grande race tartare 2, qu’il y avait des Mongols, des Turcs, des

copie en a été conservée. Elles ont été expliquées par deux savants du dix-liuitième siècle, Bod et Cornides, puis, par Gyarmallii, dont l'explication, peu différente, est jugée la meilleure. L’alphabet ne ressemble h aucun autre. Il a été conservé assez longtemps par les protestants et par quelques grandes familles. C’est bien l’alphabet hunnique et il servait à écrire le hun-magyar. Nous devons ajouter que d’autres savants ne croient point à cette écriture.

\ . Les chroniques allemandes des neuvième et dixième siècles se servent souvent du mot d’Avares pour désigner les Hongrois, ce qui prouve au moins une certaine ressemblance entre les deux peuples.

2. Nous ne nous servirons guère de ce mot, mais du mot de race oural— altaïque, qui a l’avantage d'être à la fois compréhensif et limité. Le mot de tartare a l’avantage d’être très-connu, mais il est on ne peut plus vague, car on l’applique .' 1° è la grande race touranienne, soit oural— altaïque toute entière avec ses quatre grandes

Finnois, mais que cette grande invasion est avant tout une invasion finnoise 1 . Seulement il faut se rappeler que la science ethnographique est toute moderne, et que les Hongrois ont pu encore au dernier siècle, même au commencement de celui-ci, s’intituler avec orgueil les fils d’Attila, sans attacher à cette expression une signification précise quant à leur origine. Il est donc temps, après avoir constaté cette opinion persistante des Magyars, et après l’avoir adoptée dans certaines limites, de serrer la question de plus près, de l’examiner non plus dans les opinions populaires et préconçues, mais en elle-même, avec l’aide de la philologie.

Nous ne disons pas de l’anthropologie, science trop étrangère à notre compétence, et d’ailleurs récente. Cependant, quelques observations sur les Magyars au iioint de vue physique trouveron t ici leur place. Il n’est guère de peuple dont la beauté soit plus célèbre, ni qui mérite mieux cette

branches (Mongols, Mandclioux, Turcs, Finnois) ; 2° aux seuls Mongols; 3° à une partie des Turcs: de sorte qu’on désigne par la même dénomination le tout, une partie du tout, un fragment d’une autre partie du tout ; de là, des confusions continuelles. Klaprotli exprimait déjà le regret que l’on n’eût pas conservé ce mot pour les seuls Mongols. — M. F. Lenormant préfère l’appellation de Touraniens, et M. de Ujfalvy, celle d 'Alldiques.

1. V. Ch. de Ujfalvy (1. cit. p. 83 et 126). Les Huns sont, d’après Deguignes, les Iliungnus de l’empire chinois, d’après Klaprotli et Koskinen, bien plus compétents, des Finnois. M. de Ujfalvy admet, comme Am. Thierry, qu’ils ont été sous l'influence des Mongols, et qu’ils ont été mélangés de sang mongol. Il nous paraît impossible, étant données et les conditions de la vie nomade et l’immensité de l’invasion d'Attila, que des tribus appartenant à toutes les familles de la race oural— al laïque n’aient pas été entraînées dans ce mouvement essentiellement finnois.

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réputation. Mais ce n’est pas une renommée ancienne, elle est postérieure à la conquête; il a fallu de nombreuses unions avec des étrangers ou avec les autres populations du royaume, malgré les préjugés de races: alors s’est dessiné peu à peu ce type qui, tout en restant fortement original, est devenu européen avec un reflet d’Asie, et qui, une fois déterminé, une fois cristallisé pour ainsi dire, il y a déjà plusieurs siècles, a résisté à toutes les influences, et en cas d’alliance est presque toujours resté le plus fort1. Mais il est facile d’y retrouver, sous les changements favorables apportés par les siècles, plusieurs traits bien connus de la race oural-altaïque, par exemple, une certaine disposition des yeux et des pommettes, avec beaucoup de variété d’ailleurs, mais sans que celte variété détruise l’unité 2 du type national, et son caractère oural-altaïque, bien moins accusé sans doute que dans les premiers temps.

L’examen de la langue magyare nous permettra d’arriver à la même affirmation, avec plus de précision, avec des nuances mieux marquées, et de déterminer non-seulement

1. Les chroniques du dixième siècle (voir au ch. iv), décrivent les Hongrois d’une façon très-peu avantageuse., Il est probable que la taille moyenne s’est élevée et dégagée peu à peu; toutefois, une fresque murale d’une maison de Ratisbonne représente le combat d’un bourgeois de cette ville avec un géant hongrois.

2. Déjà les plus anciennes relations opposent au noir Almos, son petit-fils, le blond Zoltan (Niger-flavus. Anon.) — Du reste, un voyage même rapide et superficiel, dans certaines parties de l’empire russe , et une visite au musée ethnographique de Moscou, montrent la variété, et en même temps l’unité quant à certains traits de la physionomie qui règne entre les peuples oural-altaïques. Les différences sont sensibles entre les types comme entre les langues, et toutefois on peut affirmer la parenté.

la grande souche, mais la branche, mais le rameau ethnographique auquel appartiennent les Magyars. Toutefois, avant d’aborder cet examen, il faut répondre à deux objections fort graves, si elles n’étaient immédiatement résolues. Le peuple conquérant du neuvième siècle parlait-il bien la langue magyare, et même en admettant cela, parlait-il bien la langue aujourd’hui répandue sur les bords du Danube et de la Theiss, avec les simples modifications qu’introduit partout l’action des siècles ? Nous répondrons à la fois à ces deux questions.

C’est une grande erreur de croire, comme on le fait généralement, que la langue hongroise a reçu un développement tout moderne et en quelque sorte artificiel : volontiers on la ferait commencer à Petœfi et à Ivossuth. Or, non-seulement la Hongrie était en pleine possession d'une littérature nationale dès le seizième siècle, mais la culture latine, qui a été en effet dominante et jalouse pendant le moyen âge, n’a pas si bien recouvert la langue primitive qu’il soit impossible de la reconstituer. Lorsque nous lisons l’Anonyme, qui est le plus ancien chroniqueur national, nous rencontrons à chaque instant des mots étranges qui doivent arrêter le lecteur, mais qui ne l’arrêtent pas longtemps, car l'auteur ne manque pas d’expliquer en latin chacun de ces mots ; or, c'est toujours du hongrois parfaitement reconnaissable, beaucoup plus reconnaissable que bien des mots français de la même époque. Nous en avons déjà cité quelques exemples, en voici d’autres : hetu sept (aujourd’hui het), zerclmes aimable (aujourd’hui szerelmes ), aldumas sacrifice (aujourd’hui aldomas) , ogmand espion (aujourd’hui okmâny). 11 est rare de trouver une langue qui ait aussi peu changé.

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Au lieu des chroniqueurs, prenons les actes officiels, les chartes, les diplômes, et les mots magyars se rencontreront, non plus par douzaines, mais par centaines1. Jerney a eu la patience de les recueillir et en les joignant à ceux que contiennent et l’Anonyme et d’autres documents dont il sera parlé tout à l’heure, mais en s’arrêtant scrupuleusement à l’année 1300, date de l’extinction des Arpad, il a pu former un lexique qui n’a pas moins de trois cent vingt colonnes2. Il serait faciie d'écrire plusieurs pages en ne se servant guère que de mots magyars primitifs.

Nous possédons mieux que cela encore, non plus des mots isolés, mais des textes complets, qui nous fournissent par conséquent des renseignements sur la grammaire aussi bien que sur le vocabulaire. Un manuscrit latin du douzième siècle renferme une oraison funèbre, accompagnée d’une prière, le tout en langue vulgaire 3. Il suffira d’en citer deux

1 . Les actes officiels qui fournissent le plus de mots sont les diplômes qui règlent les questions de propriété et de limites. Comme il arrivait souvent que deux propriétés étaient séparées par un bouquet d’arbres, la nomenclature, à cet égard, est complète : le pommier, l’aune, le charme, le tilleul, etc., portaient le meme nom qu’aujour d’hui.

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