‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 64 sur 179 · En Allemand Raab · texte numérisé non relu

En Allemand Raab

Un plus grand danger se préparait. On peut se rappeler qu’il a été question dans le premier livre de cette histoire des Curaans on Polowces1. Une des principales tribus de ce peuple, vaincue en 1067 par un prince russe, envahit la Transylvanie par la Porte rouge et la vallée de l’Aluta. Tout le pays fut ravagé par eux jusqu'aux bords du Szamos. Là, ils rencontrèrent l'armée commandée par Salomon, mais dont Ladislas était le véritable chef. Ils trouvèrent cette troupe trop nombreuse et trop bien armée pour la combattre en rase campagne, de sorte qu’ils se retirèrent sur le sommet d’un mont, asile probablement inaccessible à des cavaliers, et que leurs flèches, pensaient-ils, suffiraient à protéger. Mais les Hongrois mirent pied à terre et s'avancèrent en se cachant et en rampant le plus possible, malgré une pluie de flèches qui leur faisait éprouver de cruelles pertes. Presque tous les barbares tombèrent sous leurs coups : les têtes rasées des Cumans « roulèrent comme des citrouilles. » C’est là ce qu’on appelle la bataille de Cserhalom. Ladislas fut le héros de cette journée : on raconte qu’il remarqua dans la déroute des Cumans un de ces païens qui emmenait en croupe une jeune fille. Croyant la reconnaître pour la fille de l’évêque de Vàrad , il s’acharna à la poursuite du païen, aussi bon cavalier que lui, et qu’il ne pouvait atteindre. Il put du moins crier à la jeune hongroise : serre-le dans tes bras et jette-le à terre2. Le ravisseur, qui n’avait pu

1 . Jerney a publié dans le Magyar TÔrténelmi târ, T. 1er, une étude chronologique sur les Cumans en Hongrie, de 1061 à 1222, dans le travail intitulé : a Palôcz nemzet es Palùcz Kronika.

2. Sur tout ceci v. Tliurôczy, c. 49. V. aussi Ranzani (également dans Scliwandlner), mais beaucoup plus sec et moins intéressant.

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comprendre cette phrase prononcée en magyar, fut brusquement renversé par sa robuste captive, qui du reste n’était pas celle que croyait Ladislas.

Ainsi, le répit de quelques années que les princes réconciliés voulaient bien se donner dans leurs querelles était glorieusement employé. Ils ne furent pas moins heureux contre de nouveaux adversaires, les Petchénègues, aidés par Nicétas, gouverneur byzantin de Belgrade. Le vieil Empire, toujours rusé, sans déclarer la guerre à Salomon, encourageait les Petchénègues à franchir le Danube, les laissant s’exposer

à toutes les conséquences de leurs pillages. Pour lors (1068)

ils furent exterminés par des troupes que le roi venait de convoquer et qu’il conduisit ensuite contre Belgrade. Cette place a toujours été l'une des plus faciles à défendre de l'Europe, à cause de sa forteresse admirablement située sur une hauteur, au confluent de ces deux larges cours d’eau, la Save et le Danube. La ville est plus attaquable que la forteresse, parce qu'elle est plus basse et qu’elle offre un front de remparts plus étendu. Toutefois elle repoussa les assauts héroïques des Magyars 1 jusqu’au jour où une prisonnière hongroise mit le feu à l'une des maisons; profitant du désordre, les assiégeants pénétrèrent dans la cité. Ils trouvèrent dans les caves une grande quantité d’or, d’argent, de pierres précieuses.

Tant de richesses leur firent plus de mal que de bien : Salomon, Geiza, Saint-Ladislas se les disputèrent avec aigreur, et le roi finit par n’en laisser que le quart à ses

1. Au siège de Belgrade figurèrent des tormenla, que l’on a pu signaler comme le plus ancien emploi du canon (Technologie de I’oppe, Grôttingen, 1810, II. 540),

cousins irrités. 11 éprouvait d’ailleurs une sensible humiliation : Nicétas abandonna la forteresse, mais la garnison ne voulut se rendre qu’à Geiza, et ce fut Geiza qui reçut des compliments de la cour impériale pour son courage; nouvelle ruse byzantine, sans doute, destinée à chercher une revanche dans la jalousie du souverain vainqueur.

Ge fut dès lors une série de pièges, de petites trahisons conseillées par Vid, l’ennemi des princes, et dont le récit ne nous est sans doute parvenu que surchargé de détails dus à la fantaisie des chroniqueurs. « Vous ne pouvez pas plus « tenir dans le même royaume que deux glaives acérés ne » peuvent tenir dans le môme fourreau. » Ainsi se serait exprimé le courtisan de Salomon, et les princes auraient été dès lors en butte à toutes sortes de projets malfaisants et perfides. Lorsqu’il y avait une trêve, une réconciliation, l’on pouvait être sûr que Salomon complotait la mort des pieux princes. C’est ainsi du moins que l’entendent les annalistes patriotes, ennemis jurés de l'influence allemande. Voilà en effet l’intérêt sérieux de ces mesquines tragédies : le grand duel qui commençait entre l’Empire et la Papauté avait son écho dans le royaume des Magyars, où Salomon s’appuyait sur Henri IV, tandis que Geiza et Salomon envoyaient leur frère Lambert implorer le secours de Grégoire VII (1074). Le nouveau pape n’avait pas besoin d’être excité contre un souverain allié et parent de l’Empereur, contre un successeur de Saint-Etienne qui ne donnait aucun signe de déférence à l’autorité pontificale. Il reprocha vivement à Salomon d’avoir fait hommage au César germanique d’un royaume qui était, disait-il, la propriété de Saint-Pierre1 : son alliance

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était acquise aux fils de Bêla dans la lutte décisive qui se préparait.

Geiza, trahi par quelques-uns de ses partisans, venait de perdre une première bataille; mais il put s’enfuir et envoyer des messages à son frère Ladislas. Une nouvelle rencontre se prépara non loin de Godôllô après la jonction des deux frères. Pendant que se tenait leur conseil, Ladislas aurait aperçu, dans une vision, la fuite de Salomon et le couronnement de Geiza : celui-ci aurait fait vœu de bâtir une église à la Vierge si cette vision se réalisait. Dans ces dispositions mystiques les jeunes héros livrèrent la bataille de Czinkota. Le zèle national avait fait accourir sous les drapeaux des princes une multitude de paysans armés de fourches et de faux. L’armée royale, au contraire, renfermait beaucoup d’Allemands et de Bohèmes.

Yid se croyait assuré du triomphe, parce qu’une marche habile lui avait assuré la possession d’une colline dominant la plaine ; mais Ernyei lui montra avec effroi le Danube qui coulait derrière leurs ennemis : « Les hommes qui ont » pris une position aussi périlleuse ne connaissent ni la « crainte ni la fuite. Ils veulent vaincre ou mourir! » Les deux comtes n’en attaquèrent pas moins avec rage, mais tous deux succombèrent. Salomon s’enfuit, non sans peine, du côté de Presbourg. Ladislas, avec son impétueuse bravoure, avait décidé la victoire. On racontait que pendant qu’il tenait la pointe de sa lance abaissée près du sol, une hermine d’une blancheur éclatante avait couru le long du bois et s’était fixée sur le cimier du héros. Après la bataille il reconnut les cadavres d’Ernyei et de Yid et leur fit donner une sépulture honorable. C’est au moins ce que raconte Thurôczy, qui ne perd pas l’occasion d’attribuer à Ladislas

un petit discours : « Tu as été notre cruel ennemi, mais que » ne peux-tu vivre pour réparer le mal que tu as commis 1 » Ton cœur, qui avait soif du pouvoir, a été percé de la » lance, et ta tête, qui voulait porter la couronne, a été » tranchée par l’épée » .

Les vainqueurs se dirigèrent sur Albe royale, où Geiza fut proclamé roi et Salomon déclaré traître. 11 venait, en effet, de solliciter des secours de Henri IV, en lui promettant, dans son ardeur de vengeance, non-seulement l'hommage et le tribut, mais six places fortes du royaume; luimême, enfermé dans Presbourg, bravait la haine de ses sujets. Geiza hésitait beaucoup à accepter la couronne ; il éprouvait à ce sujet plus de scrupules que Ladislas, lequel était disposé à pousser les choses à l’extrême contre Salomon. Mais il eut à défendre le pays contre une invasion allemande, et le combattit suivant l’exemple légué par son pjère : il la rendit impossible en ravageant le pays devant elle1. Cette courte campagne n’en raviva pas moins les haines nationales et Geiza fut instamment pressé d’accepter la couronne. Grégoire VII l’y encouragea, se plaignant vivement de Salomon qui avait dédaigné l’appui de Saint-Pierre pour devenir le vassal du roi de Germanie. « Le royaume » de Hongrie, disait -il, ne doit obéissance à personne, si ce » n’est à l’Eglise de Home, mère sainte et universelle ». Les Magyars ne redoutaient rien de ces prétentions-là, quoiqu'ils fussent loin de les accepter; elles les préservaient de la suzeraineté réelle et pesante d’un voisin. Geiza se laissa

1. Suivant le Polonais Dlugosz (1. III, p. 284), les conseillers de l’Empereur auraient été corrompus par les présents de Geiza pour conseiller à leur souverain de renoncer à la lutte et de retourner en Allemagne.

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couronner, mais en conservant ses scrupules; Grégoire VII lui-même changea d’avis, et sembla désirer un accord. Peut-être Salomon allait-il être rappelé au trône , mais Geiza mourut prématurément (1077) : l’âge des guerres civiles était fini, celui des règnes durables et énergiques allait recommencer.

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