‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 78 sur 179 · LA CONSTITUTION DE · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION DE

Deux forces n’avaient cessé de grandir depuis la mort de Kolomau : d'une part la féodalité et dans la féodalité l’oligarchie, d’autre part, la puissance temporelle du clergé, et au-dessus du clergé et du royaume la suprématie pontificale.

La royauté était héréditaire sans doute, puisque le prestige delà dynastie arpadienne s’était maintenu et affermi malgré les fautes de plus d’un souverain, et que nul ne songeait à mettre la main sur la couronne, s’il n’appartenait à la famille royale -, mais on a vu que dans cette dynastie l’ordre de primogéniture se heurtait souvent contre les prétentions des frères puinès. Si forte que fût la royauté, elle était obligée dans les luttes suscitées par les rivalités princières, ou par les prétentions des empires voisins, de faire appel au dévouement des grands propriétaires et de ses propres dignitaires. Pour récompenser ce dévouement après la victoire ou pour s’en assurer au moment du péril, de nouvelles concessions, de nouveaux présents étaient nécessaires. Chose qui semble étrange et contradictoire, c’est précisément parce que lamonarcliie était la plus vigoureusement constituée du continent européen, qu’elle était condamnée à s’affaiblir elle même : le pouvoir royal avait une telle importance, qu’une compéti-

tion princière mettait tout en question, et que pour s'en défendre, il fallait donner, prodiguer de toutes parts.

Donner, prodiguer, quoi et à qui ? Les droits royaux de toute espèce, les revenus, surtout les terres de l’Etat, il fallait les donner, non pas à la petite noblesse, mais aux grands seigneurs et aux dignitaires ecclésiastiques, les uns comme les autres devenant chaque jour plus riches et plus exigeants. Les cérémonies de couronnement étaient l’occasion d’une multitude de dons de joyeux avènement, avec cette différence que le roi était le donateur : ne fallait-il pas intéresser beaucoup d’hommes puissants à regarder le nouveau couronné comme leur prince légitime, comme celui dont les donations avaient force de loi? Malgré tous les efforts le service militaire commençait à être négligé, grâce à l’égoïsme des grands seigneurs et à l’affaiblissement de la classe des hommes libres. Le type de cet abandon des prérogatives régaliennes est le diplôme accordé par l’habile et énergique Bêla III, sous ce titre fallacieux : Liberté du peuple de Cinq-Eglises1. Une s’agit en réalité dans ce document que de transférer à l’évêque tous les droits possibles sur cette population, sans distinction de condition ni d’origine ; justice sans appel, impôts de toute sorte sans compter la dîme, droit de refuser l’entrée de ces domaines à tout autre que le roi ou son auguste compagne. Bien loin qu'il fût sérieusement question de franchises populaires ou bourgeoises dans les diplômes de ce genre, les simples hommes libres se rapprochaient chaque jour du servage, lequel était un progrès pour les anciens esclaves qui s’élevaient d’autre part. Ces divers courants s’étaient produits plusieurs siècles auparavant dans l’Europe occidentale, et

1 . Libertas populorum ecclesiæ (juin que ecclesiensis (Endliclier, p. 392).

LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD

ils ont bien pu être accélérés, mais non pas créés en Hongrie par le système oligarchique des Arpad du douzième siècle, car ils ont constitué partout une phase inévitable de la civilisation.

Il serait pourtant exagéré de regarder la Hongrie do cette époque comme entièrement acquise à la féodalité. D’abord l’esclavage proprement dit n'avait pas entièrement disparu puisqu’il est encore question de marchands d’esclaves ; ensuite, les simples hommes avaient encore assez de fierté et d’indépendance pour venir, en moins grand nombre il est vrai, aux diètes nationales. Nous venons d’indiquer un des côtés par lesquels on peut le mieux apprécier les changements progressifs de la société magyare : les diètes, importantes et nombreuses à l’époque de Bêla II, ne sont plus guère convoquées par Bêla III, ce qui peut être attribué en partie à l’éducation byzantine et absolutiste de ce prince, mais en partie aussi à la décadence des anciennes institutions. D’une part en effet, on peut supposer que plus les rois partageaient leur puissance avec l’oligarchie, moins ils se souciaient de la partager avec le peuple, même avec le peuple noble ; d’autre part, la disparition progressive des simples hommes libres, et le manque d’un système représentatif bien déterminé, révèlent la nécessité d’une nouvelle base et d’une nouvelle ère : ce sera l’œuvre de la bulle d’or de 1222, mais seulement après une longue et pénible crise, dont le récit commencera bientôt.

Il faut auparavant jeter un coup d’œil sur l’histoire commerciale et juridique et sur l’histoire ecclésiastique du douzième siècle. Malgré les discordes civiles, et malgré les assertions dédaigneuses d’Otto de Frisingen, la population urbaine et l’échange des produits au dedans et à l’extérieur avaient

fait des progrès. Les constructions religieuses et séculières nécessitaient tout un mouvement industriel qui complétait heureusement le mouvement commercial excité par les croisades. Les colonies germaniques contribuaient puissamment à l’un comme à l’autre, et de plus, par leur habileté à exploiter les précieuses mines de Transylvanie, augmentaient la richesse métallique du royaume. Nul doute que les progrès n’eussent été bien plus rapides et plus constants sans une triple erreur économique qui tenait à trois préjugés répandus partout. On croyait augmenter la richesse publique par des droits considérables sur la vente de chaque article dans les marchés ; ensuite la multiplicité croissante des droits féodaux pesait cruellement sur la production agricole; enfin le droit de changer annuellement la monnaie, pour obtenir ce qu’on appelait le lucrum carneræ, exposait le pouvoir royal à la tentation funeste de rendre la monnaie moins bonne d’année en année.

Ce qui prouve bien l’importance croissante des transactions, et par suite des intérêts, c’est l’introduction par Bêla III de la procédure écrite, au moins pour les sentences rendues de son siège royal, afin qu’on ne pût pas les oublier après son départ. C’est aussi Bêla III qui établit de nouveaux juges, les bilochs, aux attributions mal connues; mais cette création n’en montre pas moins qu’il devenait nécessaire de subdiviser les pouvoirs judiciaires. C’est encore Bêla III qui envoya à Philippe Auguste une sorte d’état fort précieux des revenus de son royaume1. On y voit que les principaux produits étaient le droit sur la monnaie, soixante mille marcs par an : le droit sur le sel, seize mille marcs ;

1 . Status rctjni Hungariæ sub Bêla III rege. dans Endlicher.

LES ROIS RE LA RACE D’ARPAIi

les péages et les marchés, trente mille; la redevance des colons de Transylvanie, quinze mille marcs ; les procès, vingtcinq mille ; la redevance du duc ou du ban de Slavonie, dix mille ; divers présents, dix mille.

Le même document permet d’apprécier la richesse des dignitaires ecclésiastiques : les évêques recevaient chaque année de mille à six mille marcs d’argent. Chose singulière, c’est encore des droits sur la monnaie royale que le primat retirait une somme énorme. Rien ne fait mieux voir quelle place tenait le clergé dans les affaires même séculières du royaume. A vrai dire, cela n’était, pas nouveau; ce qui l’était davantage, ce qui était moralement en contradiction avec ce grand rôle séculier et national, c’est la tendance marquée des dignitaires ecclésiastiques à s’isoler dans le royaume comme un état dans l’État, ou plus exactement, à subordonner l’autorité du pape à l’autorité royale, en dehors même des affaires puremenL religieuses. On murmurait aussi de l’établissement des cisterciens dans le royaume (1135), sous la juridiction d’un supérieur étranger. Les immenses progrès du clergé en possessions temporelles étaient sans proportion avec le progrès des lumières ; il y avait bien quelques écoles de plus, et l'esprit légiste de Bêla 111 rendait la clergie nécessaire dans un grand nombre d’emplois ; mais pour les hautes études juridiques ou théologiques, il fallait se rendre soit à Paris, soit à Bologne, comme un nommé Petrus Hungarus qui y fut professeur de droit.

Le mouvement qui portait l’Europe latine vers l’omnipotence pontificale dans le siècle d’innocent III ne pouvait manquer d’entraîner la Hongrie. Déjà Ivoloman, tout en conservant avec soin les droits les plus étendus quant au gouvernement de l’Église hongroise, avait cédé en quelque

mesure sur la question de l’investiture épiscopale. Sous des rois moins énergiques ou plus entraînés par le courant universel, les progrès de la puissance romaine ne s’arrêtent plus. En 1138, Innocent II refusait le pallium à l’archevêque de Spalato, Gaudius, et ne l’accordait finalement que sur les instances réitérées du roi. Un peu plus tard, nous avons vu le primat Bânfv zélé pour la cause du pape Alexandre III, Geiza U céda complètement dans une nouvelle affaire relative à l’archevêché de Spalato, malgré l’énergique résistance de cette ville h L’édit de 1169* fut plus général et plus décisif: Étienne III renonçait en faveur d’Alexandre et de ses successeurs au droit de nommer et de déposer les évêques, droit que Bêla II avait exercé un peu auparavant en créant l’évêché de Nyitra et en nommant le premier évêque de cette Mlle. Il est vrai que Bêla III ne se regarda pas comme lié par ledit de 1169, comme il le prouva en déposant, dès 1174, l’archevêché de Kalocsa.

L élan n était pas moins irrésistible pour cela. Une huile de 1188 faisait des archevêques primats de Gran de véritables sujets du Saint-Siège. Les ordres militaires et diverses abbayes commençaient à en relever directement. On commençait à payer des droits considérables à la chambre du pape-h Le moment était venu où la cour de Home allait en quelque sorte partager avec l’oligarchie nationale la domination du pays et du trône.

1. l' aria h, T. 111, 172 el 179 : Gaudius Huit par être déposé et par iiiom ir dons la v,c privée. Ce volume de l 'Illyricum sacrum contient de nombreuses pièces qui prouvent l'action directe et vraiment

vetmenientale des papes du xi„- siècle sur les peuples de l'Illvrie

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