Fejér, II
3. Lettre de Bêla III à Henri II d’Angleterre dans Fejér, II, 245.
chasses princières dans les forêts montagneuses qui s’élèvent derrière le rocher de I3ude. Le vieil empereur reçut en présent de la reine une superbe tente de pourpre et des chaises d’ivoire; il fut accompagné par Bêla jusqu’aux frontières de l’empire grec, et ne partit pas sans de nouveaux présents qui formaient la charge de quatre chameaux; il donnait en échange les vaisseaux qui l’avaient amené jusqu’à Presbourg.
Reste l’empire d’Orient : il n’a eu à aucune autre époque des relations aussi importantes avec les Hongrois que pendant le douzième siècle, son dernier répit glorieux sur la pente de la décadence. Il faut se rappeler que l’empereur Jean Comnène, surnommé Kalojohannes, avait épousé une fille de Saint-Ladislas, et que par conséquent lui-même et son fils Manuel étaient parents des rois magyars. La protection qu’il accorda au vieil Almos fugitif et à ses partisans, irrita Étienne II qui, en 1128, s’empara de Branizowa au-dessous de Belgrade, et emporta les pierres des remparts pour fortifier Semlin. Comme il ne rencontra pas de résistance sérieuse, il qualifia l’empereur de vieille femme poltronne. L’année suivante, il en fut tout autrement : si de nombreux auxiliaires bohèmes étaient venus fortifier les Hongrois, la cour de Byzance avait envoyé sur le Danube une armée composée en grande partie de Persans et de Génois, Dans cette lutte que Kalojohannes dirigea en personne, le feu grégeois, l’habile tactique byzantine et la rupture accidentelle des ponts de bateaux, causèrent la défaite des Magyars. Il est vrai qu’ils prirent ensuite leur revanche et reconquirent la Sirmie, sinon Belgrade. L’empereur ne sauva que difficilement son armée et saisit la première occasion de traiter,
LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD
Tout cela n’était qu’un prologue. L’empereur Manuel, qui succéda à son père, et qui, fils du plus beau des Byzantins et d’une Hongroise, réunissait à une force herculéenne et à un indomptable élan les ressources de la politique la plus secrète et la plus profonde, résolut de compenser, au détriment de ses voisins d’Europe, les pertes infligées à l’empire en Asie par les Musulmans ; il a même certainement voulu arriver à faire de la Hongrie tout entière une province vassale. En 1150, le Serbe Bél us, tuteur énergique de Geiza II, son neveu, voulut prévenir ces projets en persuadant au prince de Serbie, Tschudomil, d’échanger contre la suzeraineté hongroise celle de Byzance. Manuel, occupé contre Roger II de Sicile, ne put d’abord s’y opposer, mais il revint bientôt, vainquit Tschudomil en combat singulier et le força à devenir son sujet. Puis il envoya Boris, dont il se fit longtemps un instrument, ravager les bords de la Ternes ; lui-même conquit la Sirmie et vainquit complètement Geiza, revenu de Russie. Après une trêve de deux ans, l’ambition d’Andronic Gomnêne, qui voulait renverser Manuel, permit à Geiza de retourner contre son adversaire l’arme dangereuse des rivalités princières et des guerres civiles (11 55) 1 . Les Hongrois, dans cette occasion, s’aventurèrent beaucoup au sud du Danube et se virent coupés de leurs communications avec le fleuve; plus heureux que sages, leur furieux élan leur procura un avantage complet sur la tactique byzantine, et chose plus utile qu’une victoire, la mort de Boris. Manuel conclut alors la paix
I . Sur les rapports de la Hongrie avec l'Empire grec à cette époque, v. Stritter, 1. cit. ch. 4 de la 2e partie du T. III, d’après Nicetas Chômâtes et Cinnamus.
avec restitution mutuelle des prisonniers et des conquêtes.
Il n’abandonna pas pour cela ses projets : le prince Etienne, frère de Geiza, oncle du jeune Etienne III, joua, entre ses mains, le rôle de Boris, surtout depuis 116t. Prévoyant les services que lui rendraient les embarras d’une minorité en Hongrie, Manuel avait eu l’habileté d’écarter Bélus, le plus habile des généraux et des conseillers de
Geiza, en le nommant prince de Serbie, de son pays d’origine : de sorte qu à la mort de Geiza son jeune fils se trouva, bien que îoi couronné, a la merci des Grecs, et dut s’enfuir à Presbourg. Manuel triomphait enfin : son protégé devenait roi de Hongrie, et obtenait de l’archevêque de Kalocsa un simulacre de couronnement. Le roi, qui devait sa couronne à l’empereur, lui témoignait sa gratitude en lui cédant la Sirmie avec Semlin et en remplissant sa cour de Byzantins : il était-ce pas Manuel qui avait déclaré que, d’après les lois du royaume, c était le frère et non le fils qui devait hériter/N étaient-ce pas ses troupes qui imposaient silence aux
mécontents hongrois? A vrai dire, Manuel avait trop bien réussi : le peuple magyar, irrité de cette domination imprévue d’un empire méprisé, se souleva dès le départ des troupes byzantines et renversa leur protégé ; l’empereur n’avait pas disposé longtemps du trône de Hongrie.
Il ressaisit très-habilement l’avantage en feignant de se réconcilier avec Étienne III rétabli, et en faisant venir à sa cour le prince Bêla, destiné cà devenir son gendre et son héritier : manière indirecte et plus sûre de réunir un jour les deux Etats. En attendant, il réclama pour Bêla la Dalmatie a titre d’apanage et ne l’obtenant pas il recommença la lutte (1163) : cette fois, il eut en face de lui les auxiliaires tchèques. Laissons parler un des chroniqueurs de la Bohême.
LES ROIS DE LA RACE D'ARPAD
en abrégeant son récit1 : « Notre roi promet de porter se- • » cours à la reine et au jeune roi de Hongrie, de sorte que » les ambassadeurs retournent joyeux. Les principaux chefs » sont convoqués à Prague; les uns trouvent excellent le » projet du roi, les autres le trouvent absurde, disant qu’ils » n’avaient jamais entendu parler d’un roi de Bohême fai- » sant un roi de Hongrie. Notre roi leur répond : Je vais » seulement défendre contre ses ennemis un souverain lé- » gitime, que ceux qui ne veulent pas me suivre s’adon- » nent aux jeux des femmes et à l’oisiveté. L’armée entre » donc en Hongrie et marche contre les Grecs. A droite, à » gauche, sur un grand espace, on ne voit personne, car les » habitants s’étaient enfuis. Voyant cela, beaucoup des nô- » très se répandent dans la contrée, pillant, emmenant ou » tuant les troupeaux, brûlant les maisons. Le roi de Ilon- » grie qui s’était retiré au-delà de la Theiss, par crainte » des Grecs, vient à la rencontre d’un aussi important se- » cours, et les deux princes se donnent le baiser de paix. » L’empereur voulant savoir à quoi s’en tenir sur cette ar- » rivée, fait venir un Morave nommé Bogutta, qui était » arrivé à une haute faveur à la cour de Byzance, et l’envoie » auprès du roi de Bohême pour lui rappeler le bon accueil » qu’il a reçu lors de la croisade. Il revient bientôt annon- » cer que Wladislas ne veut point se retirer, et qu’il établit » ses tentes près de l’armée grecque, en vue d’un prochain » combat. L’empereur, après en avoir conféré avec son con- » seil, repasse le Danube avec quelques troupes, laissant le » reste à Etienne son allié, lequel battit en retraite pendant » la nuit. Le matin venu, les nôtres prennent le camp,
1. Chronicon Vincentii, a. 1164, dans Dobner : Monumenta historien Bœmiœ, T. I. Pragæ, 1704.
» rempli d'innombrables richesses, et se livrent à la pour- » suite. À cette nouvelle, l’empereur déclare à Wladislas » par ambassadeur, qu’il n’est venu que dans l’intérêt des » rois. La paix se négocie et des présents magnifiques sont » échangés. Notre roi se retire et reçoit de nouveaux pré- » sents de la reine de Hongrie. »
Manuel n’avait voulu que se débarrasser des Tchèques; il ne renonçait pas à soutenir Etienne IV, ou plutôt à imposer sa tutelle à la Hongrie, tout en continuant à préparer Bêla au rôle de souverain des deux États. Un soulèvement furieux du peuple magyar chassa les Grecs et leur fit perdre Semlin, où le prétendant périt. Ce fut alors, pendant deux ans (1164-1166), une lutte sur tous les points, en Dalmatie, en Transylvanie, sur le Danube, avec des retours de fortune dont nous éviterons le monotone récit. Qu’il nous suffise de remarquer l’étonnante énergie du vieil empire, son habileté à se procurer des troupes de toute nation et à leur communiquer une vigueur capable de lutter contre l’élan magyar. Ainsi le palatin vainqueur avait élevé un énorme ossuaire avec les dépouilles des Byzantins : l’année suivante, ce sinistre aspect inspira à une nouvelle armée impériale une ardeur de vengeance qui lui procura cette fois la victoire.
Lorsque Bêla III devint roi (1173), les hostilités avaient cessé depuis peu d’années; Manuel vieilli, obligé par la naissance tardive d’un fils à renoncer à ses projets d’union, n’eut plus d’autre désir que de vivre en relations amicales avec son gendre et de conserver ses conquêtes. Il entreprit une expédition contre le sultan d’Iconium, et obtint sans peine un corps auxiliaire hongrois ’, commandé par le ban
1. Stritter, 1. cil. ‘2e partie du T. III, p. 359. — Voir aussi la 2e partie du T. II, p. 684 et suiv. — Fejér, II, 201.
LES ROIS DE LA RACE D’ARPAI
Je Croatie et le vajvode de Transylvanie. Cette petite croisade ne fut pas heureuse : dans un défilé du Taurus, le dernier grand successeur de Constantin, blessé et sur le point de périr, fut sauvé par deux Magyars. Bêla aurait pu profiter de ce désastre pour reprendre la Sirmie et la Dalmatie, dont la population l’appelait, mais il attendit respectueusement, la mort de Manuel (1 180) pour rattacher ces deux provinces à son royaume. Dès lors, les souverains de Hongrie n’eurent plus à redouter la puissance de l’Empire grec, mais sa décadence raxiide qui allait le livrer, d’abord aux croisés latins, et plus tard aux Turcs. Déjà Bêla intervint entre les prétendants qui se disputaient le trône de Constantinople : les rôles étaient renversés.
Nous avons essayé de présenter avec ordre ces faits compliqués de l'histoire hongroise pendant le douzième siècle. Malgré les fautes des souverains, les dissensions de la famille royale et les ambitions étrangères, le royaume fondé au onzième siècle par les grands rois n’avait été ébranlé par aucun péril. Nous allons voir comment leurs fortes institutions, peu à peu modifiées par un courant plus fort que toutes les volontés, se transformaient en préparant une ère nouvelle.