LES FILS DE GUILLAUME. — LA GUERRE CIVILE
(I 086-1 154). — Guillaume T'’ laissait des héritiers de son sang, mais non de son génie. Il lui restait trois fils ; à l’aîné, Robert Courte-Heuse, remuant, inégal, il avait laissé la Normandie et le Maine; au puîné, Guillaume, l’Angleterre; au troisième, Henry, une somme d’argent et les propriétés privées de la reine Mathilde, sa mère. Ce partage fit trois mécontents.
Guillaume II, le Roux, est comme la caricature de son père. Cynique dans ses propos et sa conduite, il affecte d’être loyal à l’égard des hommes d’armes, rude et impérieux vis-à-vis des barons et des prélats, sans en excepter le vénérable Anselme, archevêque de Cantorbéry. Il porte ses armes victorieuses sur les frontières de la Normandie : Vexin et Anjou. Son règne fut troublé par la révolte des nobles normands et les récriminations du clergé. Conseillé par Ranulf Flambard, le roi pressura tout le monde.
Au mois d’août 1 100, comme il chassait dans la Forêt Nouvelle (Hampshire) , où déjà un de ses frères était mort, il fut percé d’une flèche par un archer invisible. Henry, son plus jeune frère, assistait à cette tragique partie de chasse. Il courut à Winchester, mit la main sur le trésor, se fit reconnaître par les barons et prélats présents, et, trois jours après, il était couronné à Westminster.
Le nouveau roi fut surnommé Beauclerc, car il parlait anglais, français et latin; il aimait à lire et à discuter sur des matières juridiques et théologiques. Il se rendit très populaire parmi ses sujets anglais en épousant la princesse Édith, fille du roi d’Écosse Malcolm et issue de l’ancienne famille royale; il jeta Flambard en prison; enfin, il publia une Charte des libertés, renouvelant les promesses de bon gouvernement faites par les anciens rois (5 août 1 I 00) . Son règne se divise en trois périodes :
1 ° Dans la première, de 1 I 00 à I 1 09, Henry, par le concordat de Londres, apaise, en ce qui concerne l’Angleterre, la querelle des investitures (I 107) ; la bataille de Tmchebray (I 106) lui a livré son frère Robert, revenu de la croisade, et qui mourra en cajitivité.
2" De I 109 à 1 120, guerres presque continuelles avec Louis VI et tous ses voisins : l’Angleterre insulaire prend part à cette lutte continentale. Henry se bat et négocie. Il gagne sur Louis VI la bataille de Brémule (1 120). A son retour en Angleterre, il perd son fils unique dans le naufrage de la Blanche-Nef.
3" Son principal souci, à partir de cette catastrophe, fut d’assurer son héritage à sa fille, Mathilde, veuve depuis 1125 de l’empereur Henry V, et qui fut reconnue comme héritière présomptive. Peu après, elle épousa Geoffroy Plantagenét, comte d’Anjou. Henry aurait jieut-être réussi à transmettre ses États à sa fille s’il n’était pas mort subitement (I 135) ; mais, Mathilde s’attardant en Normandie, Étienne de Blois, petit-fils du Conquérant, se fit acclamer à Londres, sacrer à Westminster, et promulgua des chartes analogues à cell es de Henry I''"^. Tout le m.onde le reconnut.
Ces heureuses prémices furent courtes. L’entourage flamand d’Étienne exaspéra les Anglais, et Robert de Gloucester, chef du parti angevin, prit les armes. Le roi d’Écosse, David, réclama le Northumberland et l’envahit : il fut arrêté par l’archevêque d’York à la bataille des Étendards, mais obtint les territoires qu’il réclamait : l’Écosse s’étendit jusqu’à la Tweed. Mathilde débarqua en Angleterre et commença une interminable guerre civile. L’Angleterre, la Normandie, et même le Maine et l’Anjou, furent la proie de l’anarchie et de la misère. Étienne se lassa le premier, et, son fils unique étant mort, signa le traité de Wallingford (1153). Il reconnut pour son héritier Henri Plantagenêt et resta en possession de l’Angleterre, sa vie durant.
LES PLANTAGENÊTS (I). — Fondation de l’Empire ANGEVTN. • — Avec Henri II, fondateur de la dynastie angevine (1154) et époux d’Éléonore d’Aquitaine, s’installe en Angleterre une maison destinée à régner pendant plus de trois cents ans : tragique période où s’enchevêtrent les guerres étrangères et les guerres civiles, les conflits entre l’État et l’Église, entre la royauté et les grands.
En apparence, le jeune souverain est le plus puissant de la chrétienté: des Cheviots aux Pyrénées, il est maître. Il est robuste, énergique, actif, instruit; mais il n’est pas Anglais et il s’intéresse plus aux choses de France et d’Aquitaine qu’à celles de son royaume, dont il ne parla jamais la langue. Cela ne l’empêcha pas d’y établir fortement son autorité. Ayant proclamé de nouveau les chartes octroyées par son grand-père Henri F*', il fit jeter bas nombre de châteaux, repaires de bandits, et remit de l’ordre dans les finances.
Henri II avait pris pour chancelier son favori, Thomas Becket. A la mort de Thibaut, archevêque de Cantorbéry, il s’avisa d’offrir à son ami le siège devenu vacant. Thomas Becket refusa : il dut céder; en quelques jours, il fut ordonné, élu et sacré archevêque de Cantorbéry (mai 1 1 62) . Aussitôt, ce fut un autre homme. Après quelques escarmouches, les deux amis en vinrent à la guerre ouverte.
Pour briser l’opposition du chancelier aux mesures de laïcisation qu’il avait projetées, Henri fit voter par son conseil les Constitutions de Clarendon (janvier 1 164), dont les seize articles supprimaient les immunités ecclésiastiques. Thomas fulmina contre les ennemis de Dieu; puis, menacé dans sa liberté et dans sa vie, il s’enfuit en France, où il vécut en moine austère, sans rien céder de ses droits de primat. Au bout de six ans, le roi et l’archevêque se réconcilièrent en apparence; mais, rentré à Cantorbéry, Becket reprit l’offensive. Quelques jours après, quatre chevaliers de la maison royale l’assassinèrent dans sa cathédrale (décembre 1170). Cet attentat, accueilli avec horreur, eut de graves conséquences. Une crise générale ébranla tous les États plantagenêts ; elle dura jusqu’à la mort de Henri II, entretenue par la jalousie d’Éléonore, la politique française, l’insatiable avidité des jeunes princes.
Henri II déploie une activité et une hardiesse de conception incomparables. Il pacifie son royaume; il entame la conquête de l’Irlande; Richard de Lucy, son bras droit, accompagné de Ranulf de Glanville, « l’œil du roi », fait prisonnier le roi d’Écosse à la bataille d’Alnwick; la Normandie est protégée, les princes rebelles mis en fuite; Éléonore est capturée, déguisée en homme, au moment de les rejoindre; enfin, la pénitence expiatoire à laquelle s’est soumis Henri II au tombeau de Thomas Becket le réconcilie avec ses sujets anglais. Il est à l’apogée de sa puissance. A partir de cette époque, pendant près de dix ans (1174-1 183), tout est calme. Même à la fin du règne, si les guerres recommencent entre le père et ses fils, on se battra sur le continent; mais les fléaux de la guerre seront épargnés au royaume lui-même.
A la faveur de cette longue paix, Henri II et ses légistes achèvent le grand travail d’organisation dont les crises du début ont montré la nécessité; ses prédécesseurs avaient préparé les matériaux: il en fait un ensemble. Les longs séjours du souverain aux bords de la douce Loire n’arrêtent pas le développement d’un programme simplifié par un labeur séculaire.
( 1 ) Sur la rivalité des maisons capétienne et angevine, se reporter à la pre mière section de ce chapitre,
Dans ce système de gouvernement, le pouvoir royal est, en théorie, absolu. Le roi est infaillible. Une fois sacré, il est inviolable. Il n’a pas de capitale et se déplace continuellement. Les forêts giboyeuses l’attirent plus que les villes. L’Angleterre est couverte de châteaux royaux, la plupart bâtis par Guillaume F’', qui ne servent pas seulement à loger le roi et sa suite, mais hébergent des hôtes forcés : otages, prisonniers d’État ou de guerre.
La cour, barons et clergé, accompagne partout le maître. Il y a encore une grande confusion dans les attributions des uns et des autres; mais Henri II s’efforce de les définir plus nettement : c’est le programme de ces Assizes, où furent esquissées les grandes lignes de la monarchie féodale absolue (Assize of arms, Assize de Clarendon et de Northampton) . A l’égard de l’Église, le roi use d’une politique circonspecte; il confine volontiers les dignitaires de l’Église dans leurs fonctions spirituelles; il évite les conflits; ses successeurs seront moins adroits.
La féodalité insurgée ayant été vaincue en 1174, Henri II remplace le plus possible le service militaire des petits vassaux par une contribution jrécumaire, le scutage : ce qui lui permet d’entretenir des mercenaires, d’avoir une armée à lui dont il se fait suivre, en France comme en Angleterre. Puis il institue par l’Assize des Armes, en 1181, une sorte de milice où peuvent être convoqués tous les hommes libres. Les cadres de cette armée nationale ne sont pas ceux de la hiérarchie féodale, mais la traditionnelle division territoriale : townships (qu’il conviendrait de traduire exactement par village) , centaines et comtés. A la tête de ces forces sont le comte et le shériff, dont le premier est chef féodal, l’autre l’homme du roi.
A la fin du XII® siècle, Henri II se sert de la division de l’Angleterre en comtés pour organiser son administration. Le shériff a de multiples prérogatives : c’est un préfet en même temps qu’un comptable. En outre, en tant que magistrat, il prête mam-forte aux juges itinérants qui viennent présider aux opérations du jury. Par les assises de Northampton (1176), le royaume a été, en effet, divisé en six circuits, dont chacun est assigné à trois juges, qui semblent malheureusement n’avoir pas été irréprochables. Les affaires de la compétence royale sont jugées par la cour du Banc du roi, d’où vont se détacher, sous les règnes suivants, les cours suprêmes qui siégeront à Westminster.
A côté de la justice royale grandissent des justices rivales. L’Église a ses tribunaux, ses hommes de loi subtils, envahissants et tenaces, sa législation, ses geôles. La noblesse jouit aussi de privilèges juridiques ; le baron tient sa Court baron dans sa résidence, son manoir, qui correspond au township. Peu à peu, plusieurs de ces tribunaux sont réunis, et ce sont des honneurs, ou des « libertés », dont le seigneur est investi de franchises variant à l’infini. La procédure aussi diffère. Le duel judiciaire a été importé de Normandie.
L’importance des villes s’est notablement accrue. Londres, depuis Henri F*’, forme un comté à part. Ses corporations se sont enrichies. Son pont de pierre, qui durera plus de six siècles, est construit en 1176. Un grand nombre de villes, comme Lincoln, Beverley, Exeter, Cambridge, Cantorbéry, achètent de nombreux privilèges. Ces cités naissantes, simples agrégats de corporations plutôt que foyers de liberté, sont fermées, jalouses et chicanières : elles ont, il est vrai, leurs coutumes, leurs fêtes, leurs frairies surtout; mais le caractère pittoresque de quelques détails ne doit pas faire oublier leur égoïsme.
Pour ce qui est des populations imrales, elles n’ont pas gagné au progrès du pouvoir royal. Il y a deux classes de paysans : le vilain et le franc-tenancier, affranchis du service militaire vis-à-vis du seigneur féodal, mais non vis-à-vis du roi. Entre ces deux classes commence à apparaître une catégorie intermédiaire : le fermier, qui est libre, mais ne participe pas à la vie publique. Tous, d’ailleurs, sont durement pressurés par le roi, dont les besoins d’argent s’accroissent avec ses succès et surtout avec ses défaites.
Dans ses dernières années, Henri II rêve de devenir l’arbitre de l’Europe. Il combine un système d’alliances avec les rois d’Espagne ou les républiques d’Italie; il marie sa fille au roi de Castille. Sa diplomatie ne connaît ni bornes ni repos, mais il s’épuise dans
Henri 11 et l’archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket. — Miniature d un manuscrit des lois de Henri 11. British Muséum, Cotton, ms. Claudius D 11.
J‘;6 — LE HAUT MOYES AGE
Sceau de Richard I' ' Cœur de Lion (1198 . ^ — Au revers, sur l'écu, sont figurés trois lions : c’est là qu apparaissent pour la première fois les armes royales d’Angleterre; les trois lions seront ensuite remplacés par trois léopards.
des luttes familiales : la vieille Eléonore, captive ou libre, ne cesse de semer la haine à son foyer, et il meurt de chagrin en apprenant que son fils Jean l’a trahi pour Philippe Auguste, son vainqueur ( I 1 89) .
RICHARD CŒUR DE LION. — Le roi des légistes eut pour successeur son troisième fils, un soldat brutal, prodigue et fourbe. On le surnomme Richard Cœur de Lion, ce qui semble indiquer une certaine chevalerie, dont il ne faut pas être dupe; ses sujets l’appelaient le roi Oui ou Non. C’est le moins Anglais des princes de sa race, qui l’étaient si peu. Pendant les dix ans de son règne, il séjourna environ six mois en Angleterre. Chaque fois qu’il y vint, ce fut pour extorquer à ses sujets, sous les prétextes les plus variés, les sommes énormes nécessitées par sa croisade, son rachat, ses guerres. Il avait beaucoup d’imagination ; ainsi, il commença par rançonner les ministres de son père et les siens propres. Il mit aux enchères les fonctions de shériff; il se fit fabriquer un nouveau sceau, après son retour de la croisade, pour obliger ses sujets à faire sceller derechef leurs chartes, à prix d’argent. Richard ne lassa ni la fidélité des Anglais, ni leur générosité. 11 fut, en général, bien servi.
Durant son absence, son frère tenta de lui prendre ses Etats. Il fut tenu en bride par Eléonore d’Aquitaine et le justicier Gautier de Coutances. Après avoir acquitté l’énorme rançon exigée par l’empereur Henri VI, les Anglais firent une splendide réception au roi libéré et aux seigneurs allemands qui l’accompagnaient : « Si l’empereur avait su combien vous êtes riches », dirent ces Teutons, émerveillés des richesses de Londres, « il vous eût demandé plus d’argent ! »
Richard eut une fin misérable. Un trésor avait été trouvé dans le Limousin. Il le réclama et alla assiéger le château de Chalus, où il le croyait gardé. Pendant l’assaut, le roi fut atteint d’une flèche à l’épaule. Il mourut de cette blessure (6 avril 1 199).
Un progrès est à noter pendant ce règne : chaque comté fut appelé à élire quatre chevaliers pour assister le shériff. Londres et Lincoln furent confirmés dans le droit de choisir leur maire.
JEAN SANS TERRE. — L’INTERDIT. — LA GRANDE CHARTE. — - Richard étant mort sans enfants, deux concurrents étaient en ligne pour lui succéder ; Arthur de Bretagne, dont le père, Geoffroy, était le quatrième fils de Henri II, et Jean sans Terre, qui en était le cinquième. Ce dernier nous est représenté par les historiens de son temps comme un monstre; mais ses lettres patentes et ses lettres closes nous le font voir sous un jour très différent. Jean réussit à se faire couronner en Angleterre. La Normandie le reconnut. Eléonore lui assura l’Aquitaine; enfin, il captura son neveu et rival. C’était un brillant début (1202).
En 1203, le roi de France recommença la guerre, s’empara de Château-Gaillard par une belle campagne d’hiver. Le reste de la Normandie, puis le Maine et le Poitou, l’Anjou lui-même, échappèrent au Plantagenêt, Jean garda aisément l’Aquitaine. Il se concilia les Gascons en leur laissant une large autonomie, tandis que l’Angleterre les enrichissait en buvant leurs vins.
En 1205, mourut l’archevêque de Cantorbéry, Hubert Walter, chancelier et iirincijral ministre. Le roi désigna pour lui succéder l’évêque de Norwich, Jean de Gray. C’était son droit. Mais les moines de l’abbaye avaient aussi la jirérogative d’élire leur archevêque; ils choisirent clandestinement un des leurs, Reginald. Innocent III, pr's comme arbitre, en nomma un troisième, Etienne Lang-
ton. La lutte s’engagea. Jean saisit le temporel de l’abbaye, et, en 1207, le pape jeta l’interdit sur l’Angleterre. Dans ce conflit, où nul des adversaires n’admit l’intervention des neutres, Jean réussit à rassembler les éléments d’une Eglise nationale anglicane. C’était un véritable schisme.
Innocent III lança deux ennemis contre le roi d’Angleterre : l’ennemi intérieur, les grands barons; l’ennemi extérieur, Philippe Auguste. Jean riposta habilement. Sa querelle prit une ampleur universelle. Il envoya ses négociateurs jusque chez les Maures et les Sarrasins; en France, il trouva des alliés : les comtes de Nevers, de Flandre, d’autres encore. Les chances semblèrent pour lui.
Mais, subitement, elles tournèrent. Le pape excommunia Jean sans Terre, le déclara déchu du trône, et, en 1213, il offrit à Philippe Auguste, qui accepta, la couronne d’Angleterre. Jean se sentit trahi et perdit la tête. Le 1 3 mai, à genoux devant le légat, il se reconnut vassal du saint père. L’année suivante, la coalition contre la France fut dissoute par la bataille de Bouvines (27 juillet) . Jean, battu lui-même en Poitou, se trouva aux prises avec une insurrection.
Les barons, les évêques, les grandes villes s’unirent sous la présidence d’Etienne Langton ; après de longs pourparlers, le 15 juin 1215, dans la célèbre plaine de Runnymede (champ de courses de Windsor) , fut accordée la grande Charle des libertés.
Cet acte, l’un des plus importants de l’histoire, est un traité de paix entre le roi d’une part, les grands barons, l’Eglise et les représentants des grandes villes d’autre part. Il garantissait la liberté individuelle, ainsi que la régulière administration de la justice, et limitait en matière fiscale les droits du roi, obligé de prendre l’agrément des prélats et des seigneurs réunis en un conseil qui fut l’origine du Parlement.
Malheureusement, la grande Charte ne donna, même pas à ceux qui la signèrent ou l’imposèrent, la sécurité et la paix.
A peine les signatures apposées et les parchemins scellés, la lutte recommença. Jean trouva de l’argent et des soldats. Le pape le délia de son serment d’observer la Charte. En vain Philippe Auguste envoya-t-il son fils au secours des barons. Jean maintint son autorité dans la plus grande partie de son royaume, resserra ses ennemis dans Londres et conduisit une expédition dans le nord; mais il mourut presque subitement, le 1 9 octobre 1216, d’une indigestion de pêches et de bière, disent les uns, empoisonné, selon les autres, par un moine jaloux.
HENRI III ET SIMON DE MONTFORT. — LES PROVISIONS D’OXFORD. — Jean laissait un fils âgé de neuf ans, dont les chances semblaient bien faibles, mais qui eut pour lui le dévouement de l’admirable Guillaume le Maréchal, le formidable appareil de l’administration royale, l’Eglise et la supériorité navale. Débarrassé de son concurrent, puis de son tuteur, mort en 1219, Henri s’entoura de Poitevins et de Gascons et se ruina par la politique d’expansion qui le conduisit en Sicile. Les grands barons en profitèrent pour reconquérir leur influence politique : ils trouvèrent des chefs remarquables, tels l’évêque de Lincoln, Grossetête, et, dès 1239, nous voyons le mot Parlement désigner l’assemblée des chefs du clergé et de la noblesse. Pour échapper par la gloire à cette tutelle, Henri conduisit une armée en Samtonge. Saint Louis la dispersa à Taillebourg et à Saintes.
La défaite de Henri III encouragea les mécontents. Un Français, Simon de Montfort, comte de Leicester, fils du chef de la croisade albigeoise, devint le chef du parti national anglais. Le roi souscrivit aux Provisions d'Oxford, qui le mettaient sous le contrôle
Le roi d'Angleterre Henri 111 et la reine reviennent de Gascogne (entre 1250 et 1259). — Manuscrit des Chroniques de jrère Mathieu Paris. — Bntish Muséum, ms. 14 C Vil, f° 6.
d’un conseil de quinze membres, élu par les barons. Quelques semaines après, le traité de Pans réglait à l’amiable la querelle anglo-française.
Henri III, se dérobant aux clauses des Provisions d’Oxford, en vint à la lutte ouverte : elle fut indécise. Louis IX, pris pour arbitre, donna à peu près raison au roi par l’arrêt connu sous le nom de « Dit d’Amiens ». Les barons ne s’y soumirent pas. Simon de Montfort fit le roi prisonnier à Lewes (1264). Succès complet par ses conséquences, éphémère pour le vainqueur. Simon convoqua à un « grand Parlement » les députés des grandes villes et quatre chevaliers par comté (janvier à mars 1265).
Nouveau coup de théâtre : Édouard, fils aîné du roi, gardé comme otage, se sauva pendant une partie de chasse. Les mécontents se joignirent à lui, et Simon fut tué à Evesham (1265). On le pleura comme un héros, on le vénéra comme un saint. En peu de mois, le prince Édouard devint impopulaire au point de craindre pour sa vie. Il fit quelques concessions et partit pour la croisade. Il n’était pas encore rentré en Angleterre quand mourut Henri III (1272).
Ce règne est marqué par de notables progrès. C’est l’époque où l’architecture atteint sa perfection : la cathédrale de Salisbury en est le plus pur chef-d’œuvre. A l’instar de Paris, les universités de Cambridge et d’Oxford organisent leurs premiers collèges. L’influence des frères prêcheurs et des franciscains pénètre le clergé rural et urbain. Le commerce maritime prend un essor considérable. De grandes foires enrichissent les villes naissantes.
ÉDOUARD P-- ET ÉDOUARD II. — Le nom même porté par le successeur de Henri III attestait la renaissance du sentiment national anglais : Édouard P'' (1272-1307) revint sans se presser de Palestine, entouré d’une auréole romanesque, et s’installa sans la moindre résistance sur un trône que nul ne lui disputa. Il fut à la fois hardi et prudent, respectueux de la parole donnée, mais habile à l’interpréter subtilem.ent, excellent administrateur, entraîné par des guerres coûteuses à des conflits avec l’Église et la nation.
Il voulut annexer le pays de Galles (1277-1 283) . Par la rudesse et la flatterie, il s’imposa aux Celtes réfractaires. Il donna à son fils aîné le titre de prince de Galles. En somme, dans l’affaire galloise, il sut réussir. Il n’en fut pas de même en Écosse.
Les souverains de ce pays étaient devenus peu à peu les vassaux de l’Angleterre. Édouard ne se contenta pas de cet état de fait. Alexandre III, mort sans héritiers en 1286, laissait une couronne disputée par plus de douze compétiteurs. Accepté comme arbitre, le roi anglais choisit Jean de Baliol, le destitua au bout de dix ans et se mit simplement à sa place. Les Écossais trouvèrent un chef
national : William Wallace (1297), qui, d’abord vainqueur à Stirling, puis battu à Falkirk, fut pris par trahison : on lui arracha les entrailles, on lui creva les yeux, on l’écartela (1305). Mais Robert Bruce, otage à la cour anglaise, s’enfuit, et se fit couronner à Scone.
Tout fut à refaire; la politique écossaise d’Édouard L’' avait abouti à donner à la France, pendant trois siècles, un allié héréditaire.
Sa politique continentale met aux prises le vassal et le suzerain à propos de la Guyenne. La diplomatie anglaise s’appuie sur l’Allemagne, et les marchands anglais ont de plus en plus partie liée avec les villes de Flandre et de Brabant. Mais le pape intervient; des trêves sont conclues, prolongées; tout finit par la paix de Montreuil et un double mariage. Édouard, sexagénaire, épouse la sœur du roi de France, Marguerite. Le prince de Galles est fiancé à la fille de Philippe le Bel, Isabelle, déplorable union qui sera aussi fatale au prince anglais qu’à la France.
Ces guerres entraînaient d’énormes dépenses. Édouard se heurta à de redoutables résistances; en premier lieu, à celle de l’Église. Le roi restreignit les immunités ecclésiastiques et, par un curieux mélange de concessions dans la forme et d’empiètements réels, parvint à rançonner le clergé. La même tactique lui réussit avec les autres ordres. Quand les plaintes s’exaspéraient, le roi (ou ses fondés de pouvoir, s’il était hors d’Angleterre) calmaient l’effervescence par des promesses, des ordonnances : confirmation de la grande Charte, et même, en 1297, confirmation de toutes les chartes, statuts, comme ceux de Westminster en 1275, de Gloucester en 1278, de Winchester en 1285, ou concessions aux haines populaires, comme l’expulsion des Juifs en 1 290. Cette mesure valut au roi un don spécial voté par le Parlement et fit place nette dans les cités pour les banquiers italiens.
Édouard 1®“' est surtout célèbre par la convocation, en 1295, du Parlement modèle, où les trois ordres du royaume furent représentés par des membres, dont les uns étaient convoqués individuellement, d’autres élus par la petite noblesse ou chevaliers de chaque comté et les corporations de certains bourgs. On a exagéré, dit-on, l’importance de ces concessions royales; il ne faut pas les croire insignifiantes. Le peuple anglais a pris ainsi l’habitude de voir fonctionner certains rouages judiciaires ou législatifs; il s’est pénétré de la conviction qu’un accusé doit être jugé par ses pairs et dans certaines formes, que tout impôt doit être consenti par ceux qui le paieront; ces principes subiront sans doute bien des éclipses, mais s’imposent à tous comme règle de droit public. Édouard P'' passe, à tort ou à raison, pour avoir créé définitivement le Parlement anglais, composé de deux Chambres : de là, le véritable culte dont bénéficie sa mémoire.
Trône du couronnement sculpté sur l'ordre d'Edouard T''. Le siège contient le bloc de grès sur lequel se plaçaient les rois d’Ecosse le jour de leur sacre. — Abbaye de Westminster.
Sceau de Henri 111. — Aux titres de duc de Normandie, de Guyenne, de comte d Anjou, de roi d'Angleterre, s'ajoute dans la légende celui de seigneur d'Irlande.
Sceau d Edouard 11. Les « Castilles » figurées sur le sceau rappellent que le roi est fils d’une princesse castillane, Eléonore, fille de Ferdinand 111.
- LE HAUT MOYEN AGE
Le CHATEAU DE CaRNARVON, où naquit le roi Édouard II, qui porta le premier, en qualité de prince héritier, le titre de prince de Galles, ('r. F. F-
Son fils, au contraire, le fantasque Édouard II (1307-1327), fut méprisé parce qu’il manquait de volonté et se laissa dominer par des favoris. Il perdit l’Écosse, dont l’indépendance fut tacitement reconnue après la défaite des Anglais à Bannockburn (24 juin 1314). L’Irlande semblait sur le point d’échapper comjrlètement; le pays de Galles se révoltait; la Gascogne menaçait de faire défection.
Ces échecs déchaînèrent la guerre civile. Déjà, au début du règne, un Gascon, Pierre Gabaston, avait exercé une influence scandaleuse. Une commission d’ordonnateurs fut instituée en 1311, avec les pouvoirs les plus étendus. Thomas de Lancastre, chef des barons mécontents, se saisit de Gabaston et, après un jugement dérisoire, le fit décapiter (1312), puis il essaya de jouer le rôle de Simon de Montfort ; il n’en avait pas le génie, mais il en eut le sort.
Édouard II s’abandonna à un nouveau favori, Hugues Despenser, dont le père, chef populaire de l’opposition, l’aida à se venger de Lancastre, qui fut pris les armes à la main et décapité dans son propre château de Pomfret (1322). Le triomphe du roi fut court. Après de nombreuses et lourdes maladresses, il commit celle de laisser sa femme se rendre en France : elle y retrouva, entre autres exilés, Roger Mortimer, dont elle fut la maîtresse. Un comjjlot fut tramé contre Édouard et ses favoris. Isabelle, rejointe à Paris jrar son fils, se procura de l’argent en fiançant le jeune prince à Philiirpa de Hainaut, et débarqua sur la côte de Suffolk. Londres l’acclama, puis Bristol. Le roi et les Desjrenser tombèrent entre ses mains imiritoyables. Le vieil Hugues fut pendu malgré ses quatre-vingt-dix ans; Hugues le Jeune [rént d’une mort plus atroce encore; le roi fut déposé; Isabelle et Mortimer le firent tuer dans le château de Berkeley (21 septembre 1327). Le premier quart du Xl\ ' siècle, marqué en P rance par l’extinction de la branche directe cajrétienne et l’avènement des Valois, se clôt, en Angleterre, par un détrônement et une sombre tragédie.
F R ASC E
Sî)iTi;is. GtRUlNi / c-//r( ^ l<•cl. Havel. I889l. — Riciier. éd. Guadel tl845, 2 vfil.i. ! ItLi.AiT). Vita Rotbcrli Rcgi.s léd. D. Rouquet. II. Fr., 1. Xi. L’RDERU Vi ai,. HIxtoria ccclL’.->laillca (éd. Le PrévosI el Delisle. IH}8-I845. vol.l. Si f.ER, .Ua l.uJoi'ici regis (éd. Aug. Molinier. I887l. !”/-uiT(., de Rigord el !. Guillaume Le lirelon (éd. Delahorde. 1882-188'j.
2 vol.). — Mathieu Paris. Chronica Majora (éd. Luard, Rolls Sériés. 1876-1883, 7 vol.). — Joinville, Mémoires (éd. N. de Wailly, 1881). ■ — • Pathus (Guillaume de Saint-). Vie de saint Louis (éd. Fr. Delaborde. 1889).
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Ouvrages a consulter. — Lot (A.), Études sur le règne de Hugues Capct (1903). — Pfister, Études sur le règne de Robert le Pieux ll835l. — Fliche. Le Règne de Philippe T'^ (1912). — LuchaiRE, Louis VI le Gros : Annales de sa vie et de son règne (1890); — Études sur les actes de Louis VII (1885); — La Société française au temps de Philippe Auguste (1909). — Cartellieri, Philippe II August 1 1899, 3 vol.). — BÉMONT (Ch.l, De la condamnation de Jean sans Terre par la Cour des pairs (« Revue historique », 1886). — GuiLHIERMOZ, Les Deux Condamnations de Jean sans Terre par la cour de Philippe Auguste (Bibliothèque de l'École des Charles, 1899). — Petit-Dutaillis (Ch.l, Le Déshéritement de Jean sans Terre et le meurtre d'Arthur de Bretagne (« Revue historique», 1924-1925). — PetIT-DutaillIS, Étude sur la rie et le règne de Louis VIII (1894). — Berger (Éhel, Histoire de Blanche de Castille (1895). — Le Nain de Tillemont, Vie de saint Louis (6 vol.l. — Wallon, Saint Louis et son temps (1875). — BeRCER (Éliel, Saint Louis et Innocent IV (1893); — Les Dernières Années du règne de saint Louis (introduction au I. IV des «Layettes du Trésor des Chartes», 1902). — Langlois (Ch.-V.), Le Règne de Philippe III le Hardi (1897). — Lizerand, Clément V et Philippe le Bel (1910). — Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre (1897). — Artonne, Le Mouvement de 1314 et les chartes provinciales de 1315 (1912)
— Lehuceur, Histoire de Philippe le Long (1897).
Luchaire. Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens (2" éd.. 1891, 2 vol.l; — Manuel des institutions françaises, période des Capétiens directs (1892). — BoutaRIC, La France sous Philippe le Bel (1861). — Picot (Georges), Histoire des États Généraux (2' éd., 1888. 5 vol.l. — - Borrelli de Serres, Recherches sur quelques services publics (1895-1904, 2 vol I, — Maucis, Histoire du Parlement de Paris (1913). — VuirRY, Études sur le régime financier de la France (1877-1883, 3 vol.).
D. D. DE Vie et Vaissete, Histoire générale du Languedoc (nouv. éd.. Toulouse. 1872-1892, 15 vol.). — Halphen, Le Comté d'Anjou au XI' siècle (1906) ; — Paris sous les premiers Capétiens (1909). — HuisMANS. La Municipalité parisienne, de saint Louis ù Charles VII (1912). — Albert-Petit (A.), Histoire de Normandie (9 éd., 1922). Petit (Frnesi). Flistoire des ducs de
^ la- ^ ^Û.J5àï>y ^ .. Ci ^
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Le roi d'Angleterre Édouard II, par un bref de sceau privé, ordonne de réunir le conseil du roi à Clarendon. Le roi Louis X le Hutin étant mort sans postérité, le conseil devra décider s’il convient de réclamer la part du royaume de France qui revient à la reine Isabelle. — Londres, Public Record Office, Privy Seals file. Cl. Massell.
Bourgogne de la race capétienne (1889-1905, 9 vol.). — BoRDERIE (A. de la). Histoire de Bretagne (1896, 5 vol.). — D’Arbois DE JuBAINVILLE, Histoire des comtes de Champagne et de Brie. — Richard (Alfred), Histoire des comtes de Poitou. — Longnon, La Formation de l'unité française (1922).