‹ Histoire Générale des peuples de l'antiquité a nos joursChapitre 222 sur 344 · L’EMPIRE BYZANTIN A LA FIN DU XII® SIÈCLE · texte numérisé non relu

L’EMPIRE BYZANTIN A LA FIN DU XII® SIÈCLE

— On le vit bien quand, après le court règne d’Alex.s II, Andronic Comnène usurpa le trône (I 182-1 185). Ce dernier des Comnènes aurait pu être un grand souverain. Il comprit que la puissance de l’aristocratie féodale était un danger pour l’Empire, et, durement, il la frappa. Il réorganisa l’administration, réduisit les dépenses. Malheureusement, les événements extérieurs, la guerre hongroise aboutissant à la perte de la Dalmatie (1 183), la guerre normande aboutissant à la prise de Thessalonique (1185), le renversèrent. Une révolution (septembre 1185) mit Isaac Ange sur le trône; mais Isaac (1185-1195) n’avait aucune des qualités nécessaires pour conjurer la crise menaçante. Son frère, Alexis III (1195- 1 203) , qui le détrôna, ne valait pas mieux. La monarchie était mûre pour la ruine.

A l’intérieur, le pouvoir impérial était affaibli. Dans la capitale, la populace dictait la loi au gouvernement ; dans les provinces, l’aristocratie relevait la tête, et l’Empire se démembrait. Partout, les grandes familles féodales se taillaient des seigneuries dans les lambeaux de la monarchie; partout s’étalaient le désordre et la misère; le poids des impôts était écrasant, le commerce ruiné, le trésor vide. Surtout, l’hellénisme reculait de toutes parts, et le patriotisme se mourait.

Le péril extérieur était plus grave encore. Dans la péninsule balkanique, les Slaves secouaient le joug de l’Empire. En Serbie, Étienne Némanya fondait un grand État. Sous la conduite de Pierre et Jean Asen, les Bulgares et les Valaques s’insurgeaient (1 1 85) et un Empire vlaquo-bulgare se fondait, dont le tsar Johan-

HISTOIRE GEJ^ERALE.

LL MA UT MOYEN AGE

Le tissu aux éléphants. — Cette étoffe de soie, où, sur un fond pourpre, passent des éléphants jaunes, harnachés de bleu, a été trouvée à Aix-la-Chapelle dans la châsse qui renferme les ossements de Charlemagne. Elle a été exécutée dans les ateliers impériaux et date du X' siècle.

nitsa ou Kalojean (097-1207) devait assurer la grandeur. Le massacre des Latins à Constantinople (1182) avait déchaîné la guerre avec les Normands. La politique de l’Empire vis-à-vis de Frédéric Barberousse, au moment de la troisième Croisade (1 189), avait accru les rancunes des Occidentaux, et le fils de Barberousse, Henri V, héritier des domaines et des ambitions des rois normands de Sicile, rêva de faire la conquête de l’Orient. Enfin, et surtout, Venise était inquiétante. Malgré les privilèges qu’elle avait arrachés à Isaac et à Alexis Ange, elle sentait son commerce menacé par la haine exaspérée des Grecs; de plus en plus, surtout depuis que Henri Dandolo était doge (1193), l’idée se faisait jour que la conquête de l’Empire byzantin serait la meilleure solution de la crise. De tout cela, hostilité de la papauté, ambitions de Venise, rancunes de tout le monde latin, devait, comme une conséquence nécessaire, sortir la diversion de la quatrième Croisade.

L’habile politique du doge Dandolo fit dévier vers Byzance l’expédition préparée pour délivrer la Terre sainte. Au commencement de 1 203, l’accord définitif fut signé avec le prétendant byzantin; le 27 juin 1203, la flotte latine mouillait devant Constantinople. La ville fut prise d’assaut (18 juillet 1203), Isaac Ange rétabli sur le trône avec son fils, Alexis IV. Mais, entre Grecs et Occidentaux, l’entente dura peu. Les nouveaux empereurs étaient impuissants à tenir leurs promesses. Les croisés, les Vénitiens surtout, montraient des exigences toujours croissantes. Le 25 janvier 1204, une révolution nationale renversait les protégés de l’Occident, et Alexis V Murzuphle prenait le pouvoir. Tout arrangement devenait désormais impossible. Les Latins se résolurent à détruire l’Empire byzantin. Le 12 avril 1204, Constantinople fut prise d’assaut par les Latins et pillée effroyablement. Et, tandis que les débris de l’aristocratie et du clergé byzantins s’enfuyaient à Nicée pour tâcher d’y reconstituer l’Empire, les vainqueurs, conformément au traité de partage signé dès mars 1 204, divisaient entre eux leur conquête. Un empereur latin, Baudouin de Flandre, s’assit sur le trône des Comnènes (mai 1 204) ; un roi latin, Boniface de Montferrat, régna à Thessalonique ; un Vénitien, 1 bornas Morosini, prit possession du trône patriarcal. Comme le nouvel état de choses lui semblait présager la fin du schisme. Innocent III accepta le fait accompli et son légat consacra Baudouin (9 mai 1 204) . Boniface régna à Thessalonique, et, sur toute la surface de l’Fmpire conquis, on assista à une floraison de seigneuries féodales, dont les plus fameuses furent le duché d’Athè¬

nes et la principauté d’Achaïe, cette dernière attribuée à Villehardouin. Les Vénitiens, maîtres d’Andrinople, s’assurèrent dans tout l’Orient les points importants pour le développement de leur commerce et la fondation de leur empire colonial; et le doge s’intitula fièrement « seigneur d’un quart et demi de l’Empire grec ». Il semblait que ce fût la fin de Byzance.

V. L’EMPIRE LATIN DE CONSTANTINOPLE ET L’EMPIRE GREC DE NICÉE (1204-1261)

Pour que l’Empire latin né de la quatrième Croisade eût quelque chance de vivre, il lui eût fallu un gouvernement vigoureux, une organisation fortement centralisée. Or, dans cet État tout féodal, l’empereur fut sans pouvoir. Parmi ses grands vassaux, les uns, comme le roi de Thessalonique, étaient fort indociles; les autres, comme les ducs d’Athènes ou les princes d’Achaïe, trop éloignés pour s’intéresser beaucoup aux affaires de la capitale. Quant aux Vénitiens, ils ne se préoccupaient que de leurs propres intérêts. Par ailleurs, entre les vainqueurs latins et les Grecs vaincus, la bonne entente fut toujours impossible, et de là une autre cause de faiblesse. En face du péril bulgare menaçant, en face des États grecs, nés du réveil de la nationalité byzantine, l’Empire latin, malgré la bravoure de Baudouin 1" (1204-1205) et l’énergique habileté de son frère et successeur Henri ( I 205-1 216), ne fit donc, pendant un peu plus d’un demi-siècle, que traîner une existence chaque jour plus lamentable.

La prise de Constantinojîle par les Latins semblait avoir rendu aux Grecs la conscience de leur nationalité : partout les États grecs se constituèrent pour lutter contre l’envahisseur. A Trébizonde, des princes de la famille des Comnènes fondaient un empire qui dura jusqu’au XV® siècle (1461). En Épire, un bâtard de la maison des Anges, Michel- Ange Comnène, créa un « despotat »; à Nicée, le gendre d’Alexis III, Théodore Lascaris, groupa autour de lui l’aristocratie et le haut clergé de Byzance, et se fit, en 1206, couronner empereur. D’autres ambitieux, tels que Léon Sgouros en Grèce, se taillaient d’autres seigneuries. De ces États, deux surtout étaient redoutables ; l’Épire, qui menaçait Thessalonique; Nicée, qui aspirait à soumettre l’Asie en attendant de reprendre Constantinople.

Dans le premier moment de désarroi, les Latins poussèrent leurs avantages. Boniface de Montferrat fit à travers la Grèce une brillante chevauchée, qui le mena jusqu’à Athènes et à Corinthe; Henri de Flandre entreprit la conquête de l’Asie Mineure (1205).

Théodore Lascaris semblait perdu quand il fut sauvé par l’invasion bulgare en Thrace. A la journée d’Andrmople (avril 1205), les Latins furent défaits ; l’empereur Baudouin disparut dans le désastre, et pendant deux années, à travers toute la Macédoine, le tsar Johannitsa promena ses armes dévastatrices. Il menaçait Thessalonique, quand il mourut, sans doute assassiné (1207).

Théodore Lascaris profita de cette diversion pour installer solidement son autorité. Sans doute, en 1206, puis en 1212, l’empereur Henri reparaissait en Asie et obligeait Lascaris à céder aux Latins une partie de la Mysie et de la Bithynie; mais la mort prématurée du souverain, qui avait été le véritable fondateur de l’État latin et qui en était le meilleur défenseur, rendit, à partir de 1216, les mains libres aux empereurs de Nicée. Quand, en 1222, Théodore Lascaris mourut, laissant le trône à son gendre, Jean Vatatzès (1222-1254), il avait, sauf le petit morceau de Bithynie, qu’occupaient encore les Latins, réuni sous son sceptre toute l’Asie Mineure occidentale.

Toutefois, la fortune de l’Empire grec de Nicée était loin d’être assurée. En Europe, le despote d’Épire, Théodore, apparaissait comme le restaurateur de l’hellénisme, et, en I 222, dans Thessalonique reconquise sur les Latins, il se faisait couronner empereur. Heureusement pour l’Empire de Nicée, le tsar de Bulgarie, Jean Asen, dont l’intransigeance maladroite du clergé latin avait rejroussé l’alliance (1228), liait partie avec Vatatzès. Il lui rendit d’abord le service d’abattre son concurrent d’Europe, l’empereur grec de Thessalonique (1230) ; surtout, il lui offrit son alliance contre les Latins (1234). De son côté, pendant ces dix années, Vatatzès avait fort agrandi son domaine. Il avait enlevé aux Francs les dernières forteresses qu’ils jrossédaient en Anatolie, conquis Cos, Samos, Chios, Lesbos, rendu Rhodes tributaire, et fait passer en Europe une armée qui occupa momentanément Andrinople. L’alliance bulgare accrut encore sa jouissance. En 1236, sous l'assaut commun des Bulgares et des Grecs, Constantinople faillit succomber. L’Occi-

LES CROISADES

dent fit un dernier effort pour la sauver, et grâce à la rupture qui suivit entre ses adversaires, grâce à la mort de Jean Asen (1241), le misérable royaume latin survécut vingt-cinq ans encore : vingtcinq ans durant lesquels l’empereur Baudouin II (1237-1261) fut réduit à mendier partout des secours sans les obtenir, à brocanter, pour se faire quelque argent, les reliques les plus insignes de Constantinople, et, dans son extrême détresse, à frapper monnaie avec le plomb des toitures; à mettre en pièces, pour se chauffer, les charpentes des palais impériaux.

Pendant ce temps, Vatatzès, après avoir conquis les dernières possessions franques d’Asie, s’emparait de Thessalonique (1246) et enlevait aux Bulgares une grande partie de la Macédoine, aux Latins plusieurs places importantes. Il imposait enfin sa suzeraineté (1254) au seul prince grec qui restât encore indépendant, Michel II d’Épire. Quand il mourut, l’Empire grec de Nicée encerclait de toutes parts les débris de l’Empire latin. Il ne restait plus qu’à conquérir Constantinople.

Théodore II (1254-1258) continua la politique de son père. Il battit les Bulgares (1256), et, s’il mourut trop tôt pour dompter le soulèvement du despote d’Épire Michel II, son successeur, Michel Paléologue (1258-1261) fit accepter son usurpation en écrasant, dans la plaine de Pélagonia (1 259) , son redoutable adversaire. Peu après, il complétait son œuvre en reprenant Constantinople. Dès 1261, il s’était assuré contre les Vénitiens, qui sentaient un peu tard la nécessité de défendre l’Empire latin, l’alliance des Génois, auxquels il promit, par le traité de Nymphaeon (janvier 1261), l’héritage de Venise en Orient. Le 25 juillet 1261, un de ses généraux s’emparait de Constantinople par un coup de main. Et, le 15 août 1261, Michel Paléologue, faisant dans la ville son entrée solennelle, allait être couronné dans Sainte-Sophie.

Les autres États latins nés en Orient de la quatrième Croisade eurent une existence un peu plus durable que l’Empire latin de Constantinople. Sous le gouvernement de la famille bourguignonne des La Roche, le duché d’Athènes subsista jusqu’en 1311. La principauté d’Achaïe, entre les mains des Villehardouin, fut florissante au XIII® siècle, et, malgré la décadence assez rapide qui suivit la mort du troisième Villehardouin (1278), fit curieusement pénétrer dans le Péloponnèse la langue, les mœurs et la civilisation de la France. Aujourd’hui encore, dans toute la Morée, on rencontre les ruines des puissantes forteresses féodales et des églises qu’y bâtirent les maîtres français du pays. Ce n’est pas un des moins remarquables épisodes de l’histoire byzantine que la puissance de séduction exercée, dans le pays grec conquis par les armes et qui si vite s’assimila, par la France lointaine du Xlll® siècle.

BIBLIOGRAPHIE

Page 1