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IV. LES COMNÈNES

La situation de l’Empire grec, au moment où montait sur le trône

la famille des Comnènes, était, on l’a vu, singulièrement grave. En Occident, c’était le péril normand; en Orient, le péril turc. Et la monarchie, épuisée par trente ans d’anarchie, était à l’intérieur absolument désorganisée. Ce fut la gloire des Comnènes de sauver, puis de reconstituer l’Empire, de lui donner, malgré des difficultés écrasantes, un siècle encore de splendeurs.

IMPORTANCE DE L’ŒU¬ VRE DES COMNÈNES. — Issus

d’une grande famille aristocratique et militaire, les empereurs de la maison des Comnènes ont été avant tout des soldats. Mais ils furent quelque chose de plus. Alexis, le fondateur de la dynastie (1081-1 1 18), était un homme intelligent, plein de finesse et de fermeté tout ensemble; grand général, diplomate habile, excellent administrateur, il apparaissait, dans la crise de la monarchie, comme l’homme nécessaire, et il sut, en effet, aussi bien contenir au dehors les ennemis de l’Empire, Petchénègues. Turcs, Normands, que rétablir à l’intérieur l’ordre et la force.

Jean, son fils et son successeur (1118-1143), ne fut pas un prince moins éminent. Sévèrement élevé, ennemi du plaisir et du luxe, d’intelligence avisée, d’humeur douce et généreuse, il a mérité, par sa haute personnalité morale, le surnom de Kalojean (Jean l’Excellent). Très brave, avide de gloire militaire, il eut la pleine conscience de son métier de roi. Son père avait défendu les frontières; il a rêvé de les étendre, de reconquérir les pro-

f^ELIQUAlRF. DE Ll.MBOURC. — Le reliquaire de Limbourg, fait pour contenir un fragment de la vraie cro x, est décoré de plaques d’émail. C’est un chef-d’œuvre de l’orfèvrerie byzantine, qui appartint d abord au proèdre Basile, puis à 1 empereur Constantin Vil. 11 date donc du milieu du X® siècle.

vinces d’Occident. Admirablement brave, il a eu, plus que tout autre souverain grec, le goût des mœurs occidentales, et les Latins, à qui il ressemblait par tant de côtés, l’ont admiré plus qu’aucun autre empereur. Fort épris de luxe et de plaisir, il a rempli le XIF siècle de l’éclat de ses aventures. Grand politique aussi, et fort ambitieux, il a étendu à toute 1 Europe de son temps, à la Hongrie comme à l’Italie, les visées souvent excessives et utopiques de son impérialisme. Et, par 1 effort démesuré qu’il demanda à la monarchie, il l’a épuisée et rapprochée de la ruine. Andronic, enfin (I 183- I 185), le dernier et le plus extraordinaire des Comnènes, a uni aux plus magnifiques dons d’intelligence politique et de bravoure militaire, aux plus rares qualités d’élégance et de séduction, un esprit d’intrigue et d’aventure, une absence de scrupules et de sens moral, une cruauté souvent atroce, qui font de lui, dans l’ensemble, une des figures les plus caractéristiques du monde byzantin. Il aurait pu être, par ses qualités, le sauveur et le régénérateur de l’Empire; il en précipita la chute par ses vices, au moment même où la menace de l’Occident, résultat des Croisades et des ambitions de Venise, se faisait chaque jour plus redoutable. Moins de vingt ans après lui — vingt années d’anarchie — Constantinople était prise par les Latins (1204), et l’Empire restauré par les Comnènes s’en allait en lambeaux.

LA POLITIQUE DES COMNÈNES. — Dans la péninsule balkanique, l’effort des Comnènes tendit à maintenir sous leur Euzeraineté les vassaux slaves qui commençaient à se détacher de Byzance et arrêter les progrès de la Hongrie, qui aspirait à étendre, sur ces vassaux, son influence. Jean et Manuel Comnène y réussirent et ils parvinrent même à donner aux Serbes et aux Hongrois des princes de leur choix. En Asie, ils n; reprirent pas moins hardiment l’offensive contre les Turcs. Grâce à la dislocation de l’Empire seldjouqide et au concours des croisés, Alexis put reconquérir une partie importante de l’Asie Mineure et Jean imposer sa suzeraineté aux princes arméniens de Cilicie. Manuel ne sut point, malheureusement pour l’Empire, continuer cette politique. Distrait par d’autres ambitions, il laissa les Turcs reprendre des forces, et la défaite que les Byzantins éprouvèrent à Myriokephalon (I 176) fut, pour la monarchie, un échec très grave.

C’est qu’aussi bien, durant tout le XII® siècle, des préoccupations nouvelles attiraient du côté de l’Occident l’attention des empereurs. Alexis réussit bien à écarter le péril normand en battant successivement Robert Guiscard (1085) et Bohémond (1106), débarqués en Épire; le royaume normand de Sicile n’en fut pas moins, sous Roger II, un adversaire redoutable pour Manuel (1147- I 148). Par ailleurs, Venise, bien qu’alliée de Byzance contre les Normands, avait dan,s le Levant des ambitions inquiétantes. A deux reprises, pour défendre ses intérêts commerciaux et obtenir le maintien de ses privilèges, elle fit la guerre à l’Empire (I 122-1 126 et 1 171-1 175).

A cette double hostilité, normande et vénitienne, s’ajouta l’antagonisme que les Croisades développèrent entre l’Orient grec et l’Occident latin. Les barons de la première Croisade eurent quelque peine à s’entendre avec Alexis et se brouillèrent avec lui après la prise d’Antioche (1098). Les rapports s’aigrirent encore au cours de la seconde Croisade (1147). Enfin, la politique byzantine accrut le malentendu et les défiances par la prétention qu’eurent Jean et Manuel Comnène de placer sous leur suzeraineté les États latins de Syrie, en particulier la principauté d’Antioche (1158), et par les imprudences de l’impérialisme grec, qui engagea Manuel

Le tissu aux lions. — Au trpsor de la cathédrale de Siegbourg (Allemagne!, on conserve un tissu de soie où des lions se détachent sur un fond de pourpre violette. Une inscription y mentionne le nom des empereurs romains entre 921

et 944.

Saint Michel. — Cette plaque d émail, qui date du X“ ou du XI' siècle, est une œuvremarquantedansl’hlstoire de l'émaillerie byzantine. — Trésor de Saint-Marc,

à Venise.

dans une lutte contre Frédéric Barberousse et dans une chimérique tentative pour reconquérir l’Italie. Par là, Byzance inquiéta pareillement la papauté et l’Empire d’Occident, les Normands et Venise. En apparence. Manuel Comnène avait donné à la monarchie un éclat incomparable et fait de Constantinople le centre de la politique européenne. En fait, quand il mourut (I 180), il laissait Byzance ruinée par ses ambitions démesurées, exposée à la fois au péril turc, à la haine latine et à une crise intérieure toute prête à se déchaîner.

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