PHILIPPE LE HARDI
Philippe le
Bel.
Marguerite Charles de Valois.
épouse Édouard P’' |
ÉDOUARD II épouse Isabelle.
Louis d Évreux.
Louis X.
Jeanne
épouse Philippe d’Évreux.
Philippe V.
Charles IV.
Marie.
Isabelle
épouse Édouard II.
Philippe d’Évreu.\.
Charles le Mauvais.
ÉDOUARD III. Ph'LIPPE VI DE VaLOIS.
Charles le Mauvais.
En ligne masculine, Philippe de Valois; en ligne féminine, Édouard III, roi d’Angleterre, peuvent se poser en prétendants. Comment décider entre eux ? Si la parenté par les femmes est admise, Édouard l’emporte par droit de proximité. Si le principe que les femmes ne régnent pas entraîne cette conséquence que la ligne féminine est forclose, Édouard est éliminé. Aucun texte positif, aucun précédent valable ne pouvaient être invoqués ni dans un sens ni dans l’autre. En élisant Philippe de Valois, les barons assemblés ne se déterminèrent point par des considérations juridiques, mais par un sentiment national plus ou moins raisonné. Un chroniqueur l’exprime en disant que Philippe fut choisi « parce qu’il était né du royaume ».
Contre cette solution française du problème dynastique, l’Anglais ne devait point désarmer. Des deux côtés de la Manche, les droits furent âprement débattus; l’exclusion des filles fut remise en discussion. Après comme avant le couronnement de Philippe VI à Reims (29 mai I 328) , la thèse et l’antithèse s’affrontent en d’interminables mémoires et libelles, et de cette opposition croissante naîtra la plus grande des guerres du Moyen âge, la guerre de Cent ans.
Une situation critique s annonce donc dès la première heure pour la nouvelle royauté. Ôr le prince élu en 1 328 n’est pas à la mesure des événements qui s apprêtent. A la dynastie politique et réaliste des Capétiens succède, en sa personne, une dynastie féodale et chevaleresque. Le Valois n’est pas né pour le trône : on l’appelle « le roi trouvé », c’est-à-dire le roi de rencontre. Dénué de sens pratique et de souj)!esse, il ignore la politique et il l’entend mal. « Il croyait légèrement fol conseil », dit Froissart. Plein de morgue et d’optimisme, on le voit, durant plusieurs années, se préoccuper
Ainsi se trouve préparé le défi officiel qu’Édouard III lance à son rival en 1340. Mineur en 1328, Édouard a d’abord prêté hommage à l’élu des barons; mais, depuis, l’idée de revanche a germé et mûri. Enveloppé dans une atmosphère de défiance que ses propres fautes ont créée, retenu au surplus par les manœuvres intéressées du pape Benoît XII, Philippe n’a pas su profiter des hésitations et des embarras de son adversaire. Passif, il a laissé à l’Anglais le choix de l’heure et du terrain, en sorte que, le jour venu, la guerre s’engage dans les pires conditions pour la France.
LA GUERRE DE CENT ANS. — CRÉCY, CALAIS, POITIERS, BRÉTIGNY. — PHILIPPE DE VALOIS ET JEAN LE BON. — La guerre de Cent ans domine l’histoire des Valois. Quelles en sont les causes, quels en sont les caractères? Assurément, le conflit franco-anglais préexiste à cette guerre, et la rivalité devenue permanente des maisons de France et d’Angleterre a ses racines profondes dans l’histoire capétienne. Mais la guerre de Cent ans est autre chose que la continuation de cette rivalité : elle consiste à superposer aux querelles anciennes un débat nouveau, dont la France elle-même est l’enjeu. La guerre de Cent ans est une guerre de succession. Ce ne sont plus un roi et un vassal qui s’affrontent, mais deux prétendants qui se disputent une couronne. Or, le Valois est le prétendant français, le vrai Capétien; le sentiment national s’exaspère; la lutte devient acharnée, inexpiable. Au total, c’est, à travers des vicissitudes tragiques, un corps à corps décisif, un règlement général de tous les comptes accumulés entre les deux dynasties rivales par trois siècles de mauvais voisinage et de compromis boiteux.
Or, c’est en Guyenne que s’était surtout développée la rivalité au XIII'^ siècle et au commencement du XIV”'. La réduction systématique du fief aquitain par la royauté suzeraine tendait à jeter les Anglais à la mer. Peut-être l’offensive d’Édouard III a-t-elle été surtout inspirée par le besoin de déplacer le terrain de la lutte. En tout cas, il est de toute évidence qu’à la veille de la grande guerre le conflit anglo-français se présentait avant tout comme un conflit aquitain. Quelque importance qu’aient pu revêtir, au cours des événements, les affaires d’Écosse, de Flandre ou de Bretagne, elles n’ont pas été déterminantes, et ce sont là des contrecoups, non des causes primordiales du duel.
Tout d’abord, Édouard III envahit la France impunément. Il promène successivement ses armes en Thiérache, en Tournaisis, en Bretagne, sur les confins de la Guyenne. La Flandre le reconnaît officiellement et lui-même s’intitule « roi de France et d’Angleterre ». A la bataille de l’Écluse, le 24 juin 1 340, la flotte française est anéantie, et c’est pour longtemps la maîtrise de la mer acquise aux adversaires de la France.
Enfin, en I 346, Édouard, qui a débarqué en Normandie, qui s’est défilé vers 1 est pour donner la main aux Flamands, remporte la retentissante victoire de Crécy, le 26 août. C’est le premier désastre de l’armée féodale française, follement aventureuse et sans commandement ni tactique; et c’est le triomphe de la première des armées modernes, la milice anglaise, issue d’un recrutement méthodique, bien équipée, prudemment dirigée. L’avènement de l’artillerie, représentée par quelques bombardes du camp anglais, qui firent plus de bruit que de mal, achève de caractériser la journée. Tandis que Philippe VI se retire, démoralisé, Édouard exploite la victoire à l’aise en assiégeant Calais. La capitulation de cette place est théâtralement mise en scène, et l’on connaît l’épisode célèbre des « bourgeois de Calais ». Aux malheurs et aux humiliations de la guerre, vivement ressentis déjà par le peuple, s’ajoute un fléau plus meurtrier : la peste noire, cette épidémie effroyable, d’une violence inouïe, qui prit les proportions d’une catastrophe. Ainsi, le règne du premier roi de la nouvelle maison, commencé dans l’enchantement d’une éblouissante chevauchée, s’achève dans le deuil et le désarroi, le 22 août 1 350.
Le malheur voulait que le nouveau roi, Jean le Bon, eût, moins encore que son père, les qualités qu’exigeaient les circonstances. Borné et sournois, fastueux et brutal, impulsif, aussi prompt à s’engouer qu’à haïr, Jean n’a qu’une vertu, sa bravoure chevaleresque, à laquelle il doit son surnom. Il ne voit dans sa royauté qu’une perspective illimitée de jouir de la vie; il dépense pour ses plaisirs le plus clair des revenus du royaume et prodigue sa confiance à des compagnons indignes : Charles d’Espagne ou Charles le Mauvais. L’exécution inconsidérée du comte d’Eu, l’arrestation arbitraire et déloyale de Charles le Mauvais tombé en disgrâce, tout contribue à susciter au second Valois de nouveaux et implacables adversaires dans sa noblesse même. Et, lorsque reprend la guerre, les désastres recommencent. Le prince Noir, fils d’Édouard III, a la maîtrise des événements. Il sait s’éclairer, établir un plan, ménager des réserves. C’est lui qui conduit la grande chevauchée de pillage qui désole le Languedoc en I 355 ; c’est lui encore qui, l’année suivante, écrase à Poitiers une armée française quatre fois supérieure à la sienne, le 19 septembre 1356.
A dire vrai, la disproportion numérique ne fait ici que mieux ressortir les causes profondes de la victoire anglaise : elle tient à la supériorité du système militaire, du commandement et de l’armement. La noblesse française, rebelle à toute stratégie et à toute discipline, pleine de mépris pour l’infanterie roturière, ne voit dans la bataille qu’un tournoi en grand; elle ne songe qu’à faire admirer sa prestance et n’aspire qu’à des exploits individuels : une tactique élémentaire, mais raisonnée, a suffi, à Poitiers comme à Crécy, pour dicter la décision.
Jean le Bon (1359). — Ce portrait, qui est à la Bibliothèque Nationale, est la plus ancienne peinture mobile. Le peintre. Girard d'Orléans, avait appliqué sur un panneau de bois une toile fine enduite de mastic, puis d’une couleur à 1 oeuf.
Mais, cette fois, la sanction était plus dure : parmi les prisonniers de la journée se trouvait le roi de France en joersonne. En vain l’avait-on vu se défendre avec vaillance, ayant à ses côtés son plus jeune fils, Philippe le Hardi, qui guidait les coups de son père, en lui criant, au témoignage de Villani : « Père, gardez-vous à droite; père, gardez-vous à gauche... » Épuisé, Jean le Bon avait dû rendre son épée.
Et SI son caractère superficiel s’accommodait aisément d’une captivité qu’Édouard III avait voulu déférente et douce, la France, par contre, se trouvait jetée, par l’effondrement de son armée et de son gouvernement, dans les angoisses et les risques d’une crise qui faillit dégénérer en révolution et ne fut conjurée que par la sage patience du régent, le futur Charles V.
Au régent incombait aussi la tâche ingrate de liquider diplomatiquement le désastre militaire. Appuyé sur les États, il rejeta les préliminaires de Londres, étourdiment souscrits par Jean le Bon.
Cette fière attitude provoqua une nouvelle descente anglaise, mais Édouard III échoua devant Reims, n’osa s’attaquer à Paris, se borna à piller la Bourgogne (1359). Partout, sous les pas de l’agresseur, un patriotisme local surgissait, plus capable de sauver la France que la fougue inconsidérée d’une chevalerie indocile. Alors, fut conclu le traité de Brétigny, signé le 8 mars I 360, ratifié à Calais le 24 octobre. En échange d’une renonciation au trône de France, Édouard III recevait en toute souveraineté une vaste principauté continentale créée aux dépens du royaume capétien : Calais, Guines, le Ponthieu, l’Agenais, le Quercy, le Rouergue, la Gascogne, le Bigorre. Un quart du royaume de Philippe le Bel, l’équivalent de dix-sept de nos départements, passait en des mains étrangères. Le recul de la royauté française était formidable. Et, pourtant, ces conditions valaient mieux que les préliminaires de ^
Londres, dont les clauses eussent privé la France de toute sa façade maritime.
A Pans, on eut la sensation d’un soulagement ; au demeurant, la paix faite à ce prix ne pouvait être qu’une trêve; et puisque la France vivait encore, elle pouvait attendre du temps la réparation de ses malheurs.
LA CRISE IN¬ TÉRIEURE DU XIV« SIÈCLE. — ÉTIENNE MAR¬ CEL. — LA JAC¬ QUERIE. — Un
long recueillement allait être indispensable, car l’ébranlement intérieur provoqué par les événements militaires avait été violent. Depuis I 328, un malaise pesait sur la France.
Les fautes des deux premiers Valois
Meurtre des deux maréchaux du dauphin. — La scène se passe près du lit à baldaquin du dauphin qui repousse des deux mains le chaperon rouge et bleu présenté par le prévôt des marchands. Le miniaturiste a traité son sujet avec réalisme. Étienne Marcel, avec sa barbe et ses cheveux roux, a une attitude farouche et menaçante. — Bibl. Nat. Ms. français 2813, f“ 409, verso.
IO\ DLi ETATS EL ROPEEXS
Scène de Ln JnCQLERIE. — Des bonnnes d armes emmèDcnt des pnsoamers qui ont les mains liées. — Manuscnt des GrunJes Chroniqaa de France. — Bibliothèque Nationale. .\Is. trançais 2813. E 414.
avaient été promptement et douloureueement reîsentiei, et la situation. depuis Crécy, s’était de plus en plus aggravée :
une royauté dispendieuse et impolitique. une noblesse orgueilleuse et toujours vaincue, une guerre interminable, des courses perpiétuelles et ruineuses de bandes armées, l’industrie et le commerce paralysés, l’agriculture entravée, les commimications précaires, im renchérissement inouï de la Nie, une crise monétaire compliquée d’une crise de main-d’œu\Te,
tel était le triste bilan à l’heure où le désastre de Poitiers privait le pays à la fois de sa force militaire et de son chef. Il n’y avait plus ni roi, ni année; il n’y avait plus d’argent. Le hls aîné de Jean le Bon, Charles, duc de Normandie, avait fui à Poitiers. Il était sans prestige. .Alors, dans ce trouble sans précédent, l’esprit d’opposition à la dvmastie se découNTe et la royauté elle-même se voit tout à coup mise en péril.
La détresse financière confère aussitôt aux États convoqués un rôle de premier plan. Dès la session de 1336, deux hommes émergent : Robert Le Coq, évêque de Laon, partisan de Charles le .M auvais. adversaire des \ alois; Éheime Marcel, prévôt des marchands de Pans, représentant des aspirations bourgeoises. .Autant Le Coq a de fougue, autant .Marcel a de sang-froid. L’un est locateur enflammé, parfois imprudent; l’autre est le tacticien politique, calculateur profond. .Autour d’eux, un noyau d’hommes éclairés songe à profiter des événements pour hausser le tiers État et créer en France un régime constitutionnel par la coopération du prince et de l’assemblée. Pour asseoir ce régime, le parti réformiste réclame la punition des mauvais conseillers de Jean le Bon et la remise des affaires à des ■ élus pris dans le sein des États. C’est l’esquisse d’un régime parlementaire.
Comprenant où tendait cette politique, le régent s’efforce d’v faire échec par la clôture de la session. Il doit, il est \Tai, rappeler les États en 135/; mais beaucoup de députés ne re\âennent pas et 1 assemblée n est plus guère qu une assemblée parisienne. Si la grande Ordonnance de mars 133/ accorde de nombreuses réformes administratives, elle laisse intact le pouvoir royal, et la conception parlementaire disparaît, puisque les États se contentent d’une épuration du conseil. L’idée constitutionnelle aurait cependant triomphé dès ce moment si. en face de la royauté, l’institution des États, consentant 1 impôt, avait été consolidée. Niais ces États, qui avaient prétendu réformer la royauté, avaient omis de se réformer euxmêmes. La session suivante, aussitôt dissoute que réunie, démontra la fragilité de la tentative '^e 1336.
C est alors que .Niarcel et les bourgeois de Pans, déçus par la fàil.ite des États, es-ayèrent de réaliser leur conception par un autre moyen et sous une autre forme, celle de la révolution communale. La seule force politique restée debout n’était-elle pas la commune? NT ;-ouvait-on concevoir la France dans 1 avenir comme une fédé- . ât.on de communes, analogue à ci-iles de Flandre, ou mieux encore a la façon du principat de Catalogne? La fameuse lettre au.x villes flamandes suffit à montrer que tel était bien l’idéal d’Étienne Nlà.'cel. .Au total, il 5 agissait d instaurer un régime d essence bourg-^oi-e propre à réaliser, sous un prince tenu en tutelle, un État con-titutionnel. Pour le présent, le hardi prévôt, chef de la munic;i i..té par>-ienne, ne dispose pas seulement de la capitale; il compte -U.' . aide d un autre élément : le parti navarrais. .A cette heure.
‘•r:-*. Char!'*- le .Mausais. roi de .Navarre, se souvenant de sa > tableau généalogique, ne songe à rien moins qu’à d- a c.qute esentuelle des \ alois et à devenir roi de France.
de cette menace. Il espère faire céder le régent
en jouant à la fois du tiers État parisien organisé et du prétendant navarrais.
L’organisation de la bourgeoisie parisienne est le vrai chefd’œuvre de Nlarcel. Il le réalise par la parole et par 1 action. Le chaperon rouge et bleu est l’emblème de cette organisation, et ces couleurs, jointes au blanc de la royauté, auraient formé, dès cette éfXKjue, en cas d’accord, l’étendard tricolore. Mais le régent ne veut point collaborer. .Alors, froidement, Marcel fait envahir son hôtel et assassiner sous ses yeux deux de ses conseillers rendus responsables, les maréchaux de Champagne et de Normandie. Dans la pensée de son auteur, cette journée révolutionnaire devait intimider le prince, le plier à la volonté jxipulaire. .Malheureusement pour le chef de la bourgeoisie, l’héritier présomptif n’était pas le timide que l’on croyait; c’était un prudent, mais un réfléchi ; sa défensive savante s’inaugure dans l’ombre et contrecarre tous les calculs de .Marcel.
.A vrai dire, le régime rêvé n’avait aucune chance sans la coopération du régent. Or, celui-ci est résolu à se dérober. S’il dissimule, c’est pour gagner du temps. La Jacquerie qui survient ne l’ébranle pas 1 c’est un déchaînement soudain des passions rurales exaspérées par la misère. Elle éclate le 28 mai 1 358 et la répression sanglante est du 1 0 juin. En moins de quinze jours, ce fut, dans plusieurs provinces, une série de massacres, de destructions et d’attentats, dont Froissart a fait un tableau sinistre. « Les souffrances du paysan. écrit .Michelet, avaient passé la mesure; tous avaient frappé dessus comme sur une bête tombée sous la charge ; la bête se releva enragée et elle mordit. » Le supplice de Guillaume Carie, chef des Jacques, marque la fin de cette insurrection paysanne, dont les excès, par réaction, réveillent l’instinct de l’ordre. Charles le .Mauvais, qui a écrasé les Jacques, se juge grandi par l’aventure; il va être introduit dans Paris, que le régent a fait évacuer. Mais les complicités anglaises du Navarrais sont habilement exploitées contre lui. .Avec l’instinct de l’ordre réapparaît le loyalisme. Marcel, qui s’obstine, n’est plus qu’un conspirateur; il est assassiné par un partisan résolu du régent, qui, aussitôt, rentre dans Pans triomphant; après deux ans de commisions et de troubles, la dynastie sortait décidément Mctoneuse de l’épreuve i c’est qu’il s’était trouvé à sa tête, pour la giuder à l’heure critique, un prince né pour le trône, un \Tai politique, en qui reNfivait le meilleur des vertus capétiennes. L’expérience, au surplus, ne sera pas perdue, et Charles \ se souviendra des enseignements de la régence.
Le roi Charles V. alors dauphin, rc.net à son oncle, l'empereur Charles IV. un morceau de la vraie croix 1336). — Peinture murale du temps, ornant l'église du château de FCarlstein construit par I empiereur aux environs de Prague, attribuée au peintre Thomas de .Modene.
CHARLES V. — DU GUES- CLIN. — LE RÈGNE RÉPA- R.ATEUR. — Bien qu’une rançon de trois millions d’écus d’or eût été fixée à Brétigny pour sa délivrance,
Jean le Bon, de retour dans son royaume, dépensa tant pour ses plaisirs qu’il ne put bientôt plus payer les termes à échéance. Il retourna donc à Londres, où il mourut le 8 avril 1364.
Le règne piersonnel de Charles \’ commençait.
Il y a un contraste frappant entre l’existence douloureuse de ce prince à la santé précaire et l’équilibre merveilleux de son esprit. Un ensemble harmonieux de qualités moyennes lui a tenu lieu de génie. En lui, tout est conscience et méthode : «ViVTe mesurément en toute chose », telle est sa maxime, s’il faut en croire sa diligente biographe, Christine de Pisan. Il s’est mûri par l’expérience et par la réflexion. Homme de cabinet, par goût autant que par nécessité physique, il a un culte pour Aristote, l’esprit le plus logique et le mieux ordonné de l’antiquité classique. La crise de la régence a fait surgir le gros problème politique des rapports entre le peuple et le roi : Charles V se considère comme le gérant perpétuel de 1 intérêt public; il se reconnaît le droit de lever des impôts piour le bien de 1 État sous la responsabilité de sa conscience chrétienne ; il agit, en fait, en bien des circonstances, comme un prince constitutionnel tout en n aliénant jamais aucun des jxiuvoirs théoriques de la monarchie traditionnelle. Légiste consommé, il sait jouer des formules. C’est dire qu’il est adroit diplomate, en un temps où la diplomatie est surtout l’art de se servir des textes. Une sagesse admirable ry'thme la vie et le règne de ce roi, dont les vertus piersonnelles étaient si heureusement adaptées à l’œuvre qui s’imposait : celle de la réparation.
L avenir de la France dépendait de la revanche militaire et de la révision du traité de Brétigny. Charles \ a su préparer cette revanche dans l’ombre, puis l’accomplir en plein éclat. Il s’est rendu compte qu’il fallait d’abord refaire la France matériellement et moralement. De sages conseillers ont secondé le sage roi : Raoul de Presles, Philippe de Mézières, Nicolas Oresme; ses trois chanceliers, Jean de Dormans, Guillaume de Dormans, Pierre d’Orgemont, furent des hommes supérieurs ; Hugues Aubriot, son prévôt de Pans, fut un administrateur de carrière et de tempérament; Bureau de la Rivière, le confident intime, fut auprès de lui un véritable chef de cabinet. Enfin, le connétable Bertrand du Guesclin fut 1 homme d’épée nécessaire à cette cour si riche en hommes d’études. Le roi combine, du Gueschn agit. Si ce dixième preux séduit son siècle par la hardiesse de ses exploits, il joint aux vertus d’un chevalier le réalisme d’un stratège : avec lui, la supiérionté militaire reviendra au camp français.
Ainsi entouré, Charles \ commence par rendre à la France convalescente le calme indispensable à son rétablissement. Trois causes de trouble piesaient sur le royaume : l’agitation navarraise, la guerre de succession de Bretagne, les ravages des grandes compagnies. Charles le Mauvais, incorrigible prétendant, voulait empêcher le sacre du roi à Reims. Du Guesclin le devance, va l’attaquer en Normandie, le bat à Cocherel. Pour la première fois depuis tant de journées néfastes, la fortune militaire sourit à la France. Le traité d’Avignon, ratifié à Pampelune, met fin à la conspiration navarraise. Moins heureux militairement en Bretagne, où du Guesclin fut fait prisonnier à .Auray, le roi répare tout par la diplomatie i le traité de Guérande assure à la couronne l’hommage de la maison ducale des Montfort.
Il était plus malaisé de remédier aux maux causés par les grandes compagnies, ces bandes de mercenaires indisciplinés vivant sur le pays, persécuteurs des populations, et plus onéreux encore en temps de paix qu’en temps de guerre. Charles \ , après plusieurs tentatives avortées pour les disperser, les envoya en Espagne pour soutenir Pierre d’.Aragon et Henri de Transtamare contre Pierre le Cruel, roi de Castille. Ce coup de maître dégageait la France tout en servant son prestige extérieur; de plus, l’.Angleterre, pour maintenir son crédit en Castille, dut prodiguer hommes et argent
Ch.^RLES \’ reçoit de Jean de \ :gnay ja traduction que celui-ci a faite du J en des Échecs moralisés ce Jacques de Cessoles. — Bibliothèque Nationale. Ms. français 1728, f-' 157.
afin d’appuyer, sans succès, Pierre le Cruel.
Sitôt qu’il sentit ia France en état de reprendre les hostihtés contre les .Anglais. Charles \ fit revivre un casus belli adroitement glissé par lui, par avance, dans le traité de 1 360.
La validité des renonciations territonales avait été subordonnée à des délais de procédure que le roi avait eu soin de dépasser ; le traité était donc frappé de caducité dans ses œuvres vives. .Mais une exécution scrupuleuse avait endormi les méfiances. Le jour venu, en 1 368, un incident savamment préparé révéla l’irrégularité. Un procès suscité par le comte d’.Armagnac amena le Parlement à examiner le problème de la souverameté en Guyenne, et, sur le terram jundique, il apparut clairement que la cession de souveraineté faite à Édouard III était entachée d’im vice. Or, contester la souverameté anglaise en Guyenne, c’était remettre en question le traité de Brétigny. La lutte reprenait donc, à l’heure choisie par la France.
Le héros de la guerre fut du Guesclm. Déjà sa popularité s’était affirmée. De nouveau fait prisonnier en Espagne, il avait pu se vanter, — au dire de son historiographe, le poète Cuveher, — qu’aucime fileuse en France ne refuserait sa peine pour contribuer à sa rançon.
DélivTé, le coimétable, en qui s’mcamaient les espoirs de la France, consacra sa gloire légendcure en élaboreint le dispositif heureux qui devait être opposé aux habitudes anglaises de raids ou de chevauchées ; point de bataille rangée, mais une défensive intrépide, une tactique d’usure qui épuise l’adversaire. Ce plan réussit à merveille. En 1373, les .Anglais n occupaient plus en France que Calais, Bordeaux et Bayonne.
.Ainsi, l’œuvTe de réparation était brillamment acqmse. Peu de temps après cet achèvement, du Guesclm allait mourir dans un petit Siège, tout épisodique, devant Châteauneuf-de-Randon, dans la Lozère, où il voulait capturer im des derniers chefs de compagnies. Charles \ . de plus en plus malade, impotent et rédmt à un régime sévère et anénuant, succomba à une crise cardiaque, âgé de quarante-trois ans, le 1 6 septembre 1 380.
CH.ARLES \ I. — UA FR.ANCE EN PÉRIL. — Redoutant une dispantion prématurée, Charles \ avait élaboré des dispositions successorales aux termes desquelles un conseil, formé des meilleurs collaborateurs du règne, devait assurer, pendant une minorité trop prévue, la continuité de l’eflort accompli. Les princes bouleversèrent ces dispositions. Sous le nom de Charles \ I. monté sur le trône à douze ans, se constitue le gouvernement des oncles i
ChvRLES \ reçoit àe Jaccuei Eauchaas la traàixrt.on eu Lure ces t ::es ce Dieu. — Eibiiotr.èque Naticaale. .Ms. fiaaçais 1/92, :
CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
L’entrée de l’empereur Charles IV a Saint-Denis (janvier 1378;. — Le vieil empereur souffrant de la goutte est en litière. Derrière lui, se tiennent à cheval les ducs de Berry et de Bourgogne, dont les portraits sont authentiques. Cette miniature a été exécutée vers 1460 par Jean Fouquet. — Grandes Chroniques de France, Bibliothèque Nationale. Ms. français 6465.
Anjou, Bourgogne, Berry, Bourbon. Chacun des ducs entend faire le jeu de ses convoitises ou de ses ambitions. Tant à Paris qu en province, le malaise est bientôt général. Berry ruine le Languedoc par ses exactions; Anjou veut se tailler un royaume napolitain aux frais de son neveu; Bourgogne, aux mêmes frais, veut s’assurer la maîtrise de la Flandre. Partout des révoltes éclatent : Touchins en Languedoc, Chaperons blancs en Normandie, Maillotins à Paris. Une réaction impitoyable n’apaise point les esprits.
En I 389, Charles VI renvoie les oncles et déclare vouloir gouverner par lui-même. En réalité, le coup a été porté par le jeune frère du roi, Louis d’Orléans, en accord avec les anciens conseillers de Charles V, ceux que la malice populaire a surnommés les Marmousets. Un dualisme dénonce aussitôt cette conjonction étrange : d’une part, un retour sincère de bonne administration; d’autre part, des prodigalités de cour insensées et une politique extérieure aventureuse qui, pour satisfaire les visées milanaises des Visconti, dont Orléans hérite, semble déjà orienter la France vers la folie des guerres d’Italie. Le duc d’Orléans est le type du jouisseur. Il trouve dans la jeune reine Isabeau de Bavière une partenaire digne de lui. La rumeur publique les soupçonne d’avoir oublié tous deux leur devoir. En tout cas, ils se lancent, d’un commun élan, dans le tourbillon étourdissant d’une vie de fête, imposant à Charles VI, de cerveau faible, un surmenage qui devait contribuer à le conduire à la folie.
L’histoire anecdotique a, de bonne heure, popularisé l’épisode célèbre de la forêt du Mans : par une chaleur torride, le roi, déjà fiévreux, traverse la forêt, quand un misérable, couvert de haillons, dit le Religieux de Saint-Denis, se précipite à la bride de son cheval et lui crie : « Ne va pas plus loin, noble roi, on te trahit! » Ce fut l’occasion du premier accès de folie furieuse. D’autres accès suivirent. Dorénavant, le malheureux prince ne vit plus que dans des alternances de folie et de lucidité relative, sans pouvoir être jamais sur le trône autre chose qu’un figurant.
La démence du roi permit au duc d’Orléans de s’ériger en régent de fait; les Marmousets disparurent; les dépenses de cour prirent les proportions d un escamotage des finances. A la mort du duc de Bourgogne, en I 404, les caprices de Louis d’Orléans ne connaissent plus de frein. Alors une imjiopularité croissante se lève contre lui et lui suscite un rival dans la personne du nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Entre les deux cousins, une lutte acharnée s engage, qui tient la France haletante. La situation tendue à 1 l'xtrème se dénoue, le 23 novembre 1407, par le crime de la |!orte Barbette : à la faveur de la nuit, Orléans est surpris et massacré iiar des émissaires aux gages de Bourgogne.
Or, le nieurtre de 1407, loin de rendre la paix à la France, fut h signal d un? terrible guerre civile : la guerre dite des Armagnacs et de.s Bourguignons. Le connétable Bernard Vil d’Armagnac, beau-père de 1 oul d Orléans, se dresse en face de Jean sans Peur. Le royaume .::t 1 ' iiT- menu e jiartagent entre eux. Le roi n’est
qu’un jouet entre les mains de la faction la plus forte, et les chances varient sans cesse à travers les péripéties d’une partie mouvementée et confuse. En 1412, on voit Jean sans Peur dominer dans Pans grâce à l’appui de l’Université et de la démocratie parisienne, elle-même menée par la riche et remuante corporation des bouchers. Mais cette démocratie, trop flattée par le duc, tourne à la démagogie; la boucherie se donne un chef. Caboche, et Caboche, vrai roi de Pans, déchaîne les journées sanglantes de la révolution cabochienne. En vain, le duc essaie de pactiser avec l’anarchie. Il promulgue l’ordonnance de réforme dite Ordonnance cabochienne, et qui est, proprement, une ordonnance bourguignonne. Un prince ne fait pas impunément sa part de l’émeute. Jean sans Peur est débordé ; la bourgeoisie éclairée et l’Université elle-même l’abandonnent : Paris redevient armagnac et accueille Bernard VIL C’est l’heure choisie par les Anglais pour reprendre la guerre de Cent ans. Interrompues d’abord par des trêves depuis Charles V, ensuite par les minorités de Charles VI et de Richard II, les hostilités ont été encore retardées par des troubles sociaux en Angleterre et par un changement de dynastie, l’avènement de la maison de Laiicastre. Mais Henry V, consolidé sur le trône, voit dans la conquête continentale un moyen de se rendre populaire; il juge la situation trouble de la France propice à ses desseins; il débarque en Normandie, assiège et prend Rouen, enfin inflige à la chevalerie française, commandée à Azincourt par le connétable, un désastre aussi total que ceux de Crécy et de Poitiers (25 octobre 1415). Le jeune duc d’Orléans, Charles, est emmené captif à Londres.
Enhardi par le désarroi de ses adversaires, Jean sans Peur veut alors pénétrer dans Pans,. L’accès lui en est barré par Bernard VIL Exaspéré par cet échec, Jean se rejette vers Henry V et signe avec
Charles VI. assis sur un trône, tient d une main le sceptre et de l autre la main de justice. — Dans la bordure ornée de branchages Heuris et de plumes de paon, on lit la devise du roi : « James » (Jamais). — Miniature ornant le frontispice de l'inventaire du Mobilier de Charles V. — B. N. Ms. franç. 2703, f“ I.
lui un pacte secret, reconnaissant les droits de l’Anglais au trône de 1’ rance. Ainsi, lorsque, Bernard VII ayant été tué dans une émeute, le duc de Bourgogne rentre dans la capitale, la France a officiellement à sa tête l’allié secret d’un prince étranger en guerre avec elle.
D’une situation aussi paradoxale, il ne pouvait naître que des événements déconcertants. Le 1 0 septembre 1419, au cours d’une entrevue avec le dauphin Charles, fils de Charles VI, le duc de Bourgogne est assassiné au pont de Montereau. Comme le meurtre de 1407, celui de 1419 ne fait que rendre le drame plus tragique. L’héritier de la victime, le duc Philippe le Bon, trouve dans le devoir de venger son père la justification de l’alliance étrangère. L’inconduite de la reine a permis de répandre le bruit que le dauphin est de naissance illégitime. La reine Isabeau, aussi peu fidèle à la France qu’à son royal époux, collabore au traité de Troyes, qui consacre cette exhérédation audacieuse. Le dauphin écarté, on admet que Catherine de France, fille de Charles VI, apportera la France en dot à Henry de Lancastre. L’Université, le Parlement, les États même, ne voyant pas d’autre issue, acceptent cette solution, qui renie celle de 1 328. Seuls, le dauphin et les survivants du parti armagnac, surtout puissants dans le Midi, s’insurgent contre cette abdication, tandis qu’à Paris, à la mort du roi fou (2 1 octobre I 422) , Henry Vl de Lancastre, roi d’Angleterre, est proclamé solennellement roi de France.
CHARLES VII ET JEANNE D’ARC. — LA FRANCE DÉLI¬ VRÉE. — Jamais situation n’avait paru plus désespérée que celle de la France en 1 422. Ce n’étaient pas seulement les défaites, les ruines, la misère, la guerre civile; c’était l’âme du pays en dissolution. La conscience nationale de la France capétienne s’était personnifiée dans la royauté. Or, il y a maintenant deux rois en France :
Henry se prétend roi de France et d’Angleterre; Charles VII, fils de Charles VI, se proclame à Bourges.
Lequel, du roi de Bourges ou du roi de Paris, a pour lui le droit? En face de ceux qu’on nomme « les Dauphinois » se dressent ceux qu’un chroniqueur appelle «les François-Anglois ».
Entre les deux partis, qui n’ont ni l’un ni l’autre la certitude de la légitimité, c’est l’anarchie qui peu à peu et de plus en plus s’installe dans le royaume.
« La France de ce temps, a-t-on écrit justement, est comme un miroir brisé; on devine, dans les images confuses qui se forment sur ses fragments, la figure de la patrie; le jour est proche
où les morceaux du miroir, réunis et soudés par la main de la bonne Lorraine, refléteront la limpide et brillante image de la France. »
Le duc de Bedford, qui gouverne maintenant la majeure partie de la France au nom de son neveu Henry VI, s’efforce de soumettre les centres rebelles, de briser la résistance passive dans les provinces occupées. Charles VII se maintient malaisément au sud de la Loire; il a perdu l’espoir de vaincre, le goût de lutter et de vivre.
Il flotte au gré des événements, entouré d’hommes médiocres. Un fait et une volonté manquaient pour cristalliser autour du roi légitime le patriotisme hésitant : ce fait, ce fut le siège d’Orléans, et cette volonté, ce fut celle de Jeanne d’Arc.
Le siège d’Orléans par les Anglais força l’indignation publique, parce qu’il était entrepris en violation du droit : une règle féodale voulait qu on ne pût s’attaquer au domaine d’un seigneur captif, en 1 espèce Charles d’Orléans, prisonnier depuis Azmeourt ; de plus, les Anglais avaient signé un traité formel avec le même Charles d Orléans. Pourtant, malgré l’évidence du bon droit, malgré le frémissement de toutes les consciences, Orléans aurait succombé sans Jeanne d’Arc.
L’humble bergère de Domrémy, née aux confins de la Lorraine et de la Champagne, a donc sauvé la France du XV'' siècle. Sa
carrière, brève et lumineuse (1428- 1431), est une page unique dans notre histoire et dans toutes les histoires. Les prophéties, qui couraient et soutenaient les cœurs malgré tout, ne jirédisaient-elles pas le salut sous cette forme surnaturelle : « Une femme a perdu le royaume (Isabeau de Bavière) , une pucelle le sauvera ! »
Empruntons un instant la mentalité des hommes du XV siècle. En face de l’Anglais, maître du sol national, se dresse celui qu’on ose encore appeler communément le dauphin. Mais ce dauphin est-il vrai fils de Charles VI, vrai fils de France? Peut-il incarner cette entité sacrée que tout le monde révère, encore qu’on ne la nomme pas toujours de son vrai nom, la patrie?
Certes, les Français ne manquent point de patriotisme, mais ils ne savent pas où il est, en l’absence d’un prince qui l’incarne en vertu de la grâce divine.
Le patriotisme du Moyen âge, c’est le dévouement au roi légitime. Or, dans l’enchevêtrement des malheurs et des coups de force, le fil de la légitimité s’est perdu. On doute du traité de Troyes, on doute du dauphin, le dauphin doute de lui-même, ét le doute qui étreint toutes les consciences fait des hommes les plus vaillants de ce
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Charles VI s'entretient avec Pierre le Fruitier, dit Salmon, auquel il avait adressé des « demandes touchant son état et le gouvernement de sa personne ». Vers 1410. — On remarque de nouveau la devise du roi : « Jamais, » dans les phylactères entourant les paons. — bibliothèque de Genève. Ms. français 165, P 4.
Charles VII. — Portrait par Jean Fouquet. — Musée du Louvre.
Cl. UlKAUDÜN.
La bataille d'AziNCOURT (25 octobre 1415). — La miniature représente le roi d Angleterre Henry V dont on aperçoit, à droite, l’étendard aux armes de France et d Angleterre (fleurs de lis et léopards), mettant en fuite la chevalerie française dont on voit, à gauche, la bannière royale. — Londres. Victoria and Albert Muséum. Ms. E. 1169. Cl. .Mannell.
;74 — CONSTITUTION DES ETATS EUROPEENS
vaillant pay' de France les spectateurs ine îe et navrés de l’occupation étrangère. Qui donc, en un pareil moment, pou.! a dire où est le devoir? Qui donc •urra lever la poignante équivoque,
. . lairer le mystère d’une naissance à i.i.juelle les destinées du pays sont susl'cndues? Qui donc, enfin, pourra dire, d’une VOIX que tous entendent, qu’il y a un vrai fils de France? Il n’y a point d’homme ici-bas qui puisse prononcer la parole décisive, il n’y a pas de ].iuissance terrestre qui puisse proclamer la vérité et y faire croire. Puisque le salut ne peut se trouver sur terre, il faut qu’il vienne du ciel. La vérité, impénétrable pour les consciences humaines, ne peut venir que d’une révélation. Alors, une étincelle passera à travers la France croyante du X\"' siècle et la lumière jaillira.
Cette lumière libératrice, Jeanne d’Arc la projeta, éclatante, sur ses contemporains. Le patriotisme inspiré de Jeanne d’Arc a fait le miracle parce que tous alors ne voyaient le salut que dans un miracle et parce que Jeanne devenait, entre le ciel et la terre, l’intermédiaire attendu. Ses saints et ses saintes lui ont parlé ; elle sait. Elle va à Chmon, reconnaît Charles VII qu’elle n’a jamais vu et lui dit en propres termes : « Je te dis de la part de Messire que tu es vray héritier de France et fils de roy. »
Voilà bien la grande parole! Jeanne, interprète de Dieu, affirme
à Charles VII qu’il est prince des fleurs de lis et qu’il a pour lui le droit : telle est, à proprement parler, la mission de Jeanne d’Arc.
La VOICI à cheval, dans l’armure faite à sa mesure de frêle jeune
fille. Capitaines et hommes d’armes, saisis d’admiration, la suivent comme ils suivraient un ange descendu du paradis. Elle fait lever le siège d’Orléans, elle bat les Anglais de Talbot à Patay; surtout, elle fait sacrer Charles VII à Reims. Dorénavant, il n’y a plus deux rois en France. Le lourd échafaudage du traité de Troyes a croulé. Qu’un prince de Lancastre persiste à se dire roi de France et d’Angleterre, il ne fera que répéter les formules creuses d’Édouard III. Jeanne elle-même l’en a averti dès le manifeste qu’elle a lancé lors de son entrée en campagne : « Roy d’Angleterre, vous ne tiendrez point le royaume de France de Dieu, le roy du Ciel, fils de la Vierge Marie; ains le tiendra Charles, le vray héritier, car Dieu, le roy du Ciel, le veult, et lui est révélé par
C l.ITF. MlMATl RF. DF JfaN f'ül QUFT, qui faisait autrefois partie du livre dficui' s' 1, tienne t.hevaiier. représente .'ainte Marguerite rencontrée par le geni ra i. na.n Oiy mus. On . roit que Fouquet a tilacé la scène près du château de l^oc'. li e le général romain est ( harles Vll et que la sainte est Jeanne d Arc. Musée du Louvre.
la Pucelle. » Les cruelles infortunes de Jeanne, sa capture à Compïègne, son inique procès, le bûcher même, autant de causes de puissance jiour l’idée de l’indépendance nationale qu’elle a mise en marche; car la sainteté de Jeanne d’Arc est une notion immédiate qui s’impose par le fait même du martyre, dès le jour de son supplice sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Jamais la pression irrésistible des forces morales en histoire n’a été démontrée avec plus d’éclat.
Bientôt tout craque du côté anglais.
A la résistance passive succède, dans les provinces envahies, timide d’abord et insensiblement plus audacieuse, la conspiration permanente. Le roi luimême a fini par se ressaisir. II sent la France entière en communion avec lui.
Toutes les réformes lui sont permises, tous les sacrifices lui sont consentis.
Philippe le Bon abandonne l’alliance étrangère, devenue trahison, et fait son accommodement par le traité d’Arras (21 septembre 1435). De vaillants capitaines, comme Richemont, Barbazan, Bueil, traquent partout les compagnies anglaises. Pans est repris par Richemont, le 1 3 avril 1 436, et la libération va se poursuivant avec lenteur, mais avec méthode. En 1 449, la campagne de Formigny enlève la Normandie aux Anglais; en 1453, la chute de la Guyenne, assurée par la victoire de Castillon (I 7 juillet), entraîne la délivrance de Bordeaux. L’œuvre de Charles V est dépassée. Sans qu’aucun traité en marque la fin, la guerre de Cent ans se termine par l’expulsion définitive des Anglais, qui ne tiennent plus que Calais, enclave inaccessible, protégée contre les hommes d’armes du roi par les possessions bourguignonnes qui l’enveloppent.
Pour célébrer sa dernière victoire, Charles VII fit frapper, entre 1451 et 1 460, des médailles commémoratives dont les légendes sont éloquentes et montrent à quel point le roi et ses sujets avaient conscience de la tâche accomplie : au droit, en trois cercles concentriques, autour d’un écusson aux armes de France encadré par deux branches de roses : « Gloire et paix à toi, roi Charles, et louange perpétuelle ! La rage des ennemis a été vaincue et ton énergie, grâce au conseil du Christ et au secours de la loi, refait le royaume de France, qu’une crise si grande avait ébranlé. » Au revers, autour d’un K couronné, placé dans un semis de fleurs de lis ; « Que la Gaule, que tu avais perdue et qui t’est maintenant rendue, jouisse de la gloire! Quç tes ennemis maintenant hésitent, puisqu’elle est tout entière à ton service, cette Gaule qui recèle une telle force qu’elle ne veut plus désormais les tolérer chez elle ! L’établissement du service militaire illustre les troia fleurs de lis. »
Dans le second type de médailles commémoratives, Charles VII est représenté en armes, brandissant une épée, sur son cheval caparaçonné aux armes de France. Les légendes latines portent, au droit, en deux cercles concentriques ; « Conservant, par une grande justice, la paix que tu as obtenue jrar le glaive, dévoué au Christ, imposant aux soldats une rigoureuse discipline, puisses-tu régner à jamais et poursuivre la série de tes exploits! » Au revers, autour du roi trônant, tenant l’épée de la main droite et le sceptre de la F.ain gauche : « O roi Charles VII, qui, après avoir mis en fuite tes ennemis, es rentré en possession du royaume de tes aïeux et tiens en paix les fleurs de lis, vis en roi impitoyable aux rebelles, équitable à l’égard de tes sujets, juste envers les tiens, vis-à-vis de tes ennemis ferme et resjjectueux de ta parole ! »
Le sens profond de ces légendes, qui contiennent une évidente allusion à une France délivrée et refaite, n’avait pas échajrpé à un érudit du XV'll'' siècle qui, dans ses Annotations des œuvres d’Alain Chartier, écrivait : « Mais entre les choses mémorables que l’on fit, ajnès que Charles Vil eut achevé de chasser les Anglais hors de son royaume et redonné la [laix entière aux fleurs de lis, agitées jrar un si long temps de séditions et guerres intestines, je ne pense liomt qu’il y en eut de [ilus singulière que certaines esjrèces de médaillons, qui furent forgez à son honneur et [jour marque éter-
JeaNNE d'ArC. — Voici la plus ancienne miniature représentant Jeanne d'Arc ; elle se trouve dans le manuscrit d’Antoine Dufour qui offrit à Anne de Bretagne, vers 1504, sa Fie des Femmes célèbres. — Musée Thomas Dobrée à Nantes. Ms. 17, f" 7o verso.
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