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LES INSTITUTIONS PUBLIQUES ET PRIVEES

Les Religions. — L’Inde est par excellence la terre des religions; elle a créé une grande religion nationale, le brahmanisme ; une grande religion universelle, le bouddhisme ; elle a tenté d’autres essais de grande envergure, comme le jaïnisme elle n’a jamais cessé, pas plus aujourd’hui qu’autrefois, de produire des sectes, des écoles, des chapelles où s’expriment toutes les nuances de la pensée et du sentiment religieux. La grandeur des phénomènes naturels, l’éblouissement d’un ciel implacablement pur durant de longs mois, et soudain chargé de nuages, d’éclairs et de foudre, la réduction de l’activité physique sous une chaleur torride, un régime d’alimentation presque exclusivement végétal, insuffisant du fait de l’inappétence et de la pauvreté, ont développé chez l’Hindou une psychologie, ou plutôt une psychose spéciale, un penchant naturel aux états mystiques, aux visions, à la communion avec l’Absolu. Nulle part autant que dans l’Inde la religion de la foule ne rejoint les doctrines les plus abstruses de l’élite : les notions de l’ordre du divin semblent y être un bien universel. Nulle part aussi, par un contraste singulier, les croyances les plus grossières, les plus sauvages ne voisinent de SI près avec les conceptions les plus élevées.

L’existence côte à côte de communautés rudimentaires et de sociétés policées en fait un terrain d’observation incomparable.

Les plus anciens documents religieux de 1 Inde sont les VéJas. Malgré le prestige qui les entoure dans l’opinion courante, surtout depuis que Max Muller les a désignés comme « la Bible aryenne d, malgré les combinaisons d apparence rigoureusement scientifique qui ont prétendu les reporter à des millénaires avant le Christ, les VéJas, tels que nous les avons, n atteignent même pas l’an 1000 av. J.-C.

Ecrits dans une langue qui est presque celle des f)arties poétiques de l'Aoes/a zoroastrien, ils connaissent en grande partie les mêmes rites que lui, ils sont solidaires de sa date qu on s’accorde généralement à placer vers le Vil*' siècle. On a voulu croire trop longtemps, on croit encore troj) souvent que la religion védique correspond à ■■ l’innocente simplicité du monde nais.sant • , telle du moins qu’on aimait à se I imaginer avec Fénelon et Rousseau. Il n’en est rien. Les divinités des VéJas sont, il est vrai, des phénomènes naturels divinisés ; c’est le cas des dieux de tous les panthéons ; mais

ces phénomènes naturels n y sont pas traités comme des thèmes lyriques ou descriptifs; ils sont ramenés aux cadres d’une spéculation purement sacerdotale et d’une liturgie invraisemblablement compliquée. Agni, le plus grand des dieux, est le feu (ignis) ; mais c’est le feu du sacrifice, le feu sacré disséminé dans 1 univers et que le prêtre manifeste sur l’autel ; Soma est la lune, réservoir des énergies et de la végétation; mais c est la boisson sacrée à la magie enivrante, que le prêtre prépare avec une minutie raffinée pour l’offrir aux dieux ; Indra, le héros célestequi délivre les vaches de la nue, les nuages, et pourfend le ravisseur, est le rude buveur que le sacrifiant achète par une coupe de breuvage. Deux traits dominent : le caractère individuel des rites et l’absence de morale. Aucune trace de service public ni de temple ; le matériel du sacrifice, fait à l’usage du sacrifiant, et même, pour certains détails, à sa mesure exacte, disparaît après la cérémonie. Le culte est une transaction : (i Donne-moi ; je te donne » est la formule brutale qui revient à maintes reprises.

Le développement de la vie ascétique, favorisé par le climat, agit sur ce vieux fond et le transforme ; l’ermite retiré dans la forêt remplace par les symboles et par la méditation les rites qu’il a cessé d’accomplir. Les réflexions sur l’énergie du sacré distribué dans toute l’étendue de l’univers et sur l unité mystique de la création envisagée comme le sacrifice unique et perpétuel du sacrifiant souverain, en croisement avec les idées des aborigènes sur les destinées de l’âme après la mort, aboutirent à deux dogmes immuables, acceptés désormais par toutes les confessions nées sur le sol indien : la transmigration des âmes, qui fait de la vie présente, à tous les degrés et sous toutes les formes, un phénomène passager in.séré dans une série infime d’existences, et la loi du karman, qui introduit l’ordre moral dans chacune de ces infinités de séries en faisant de chacune de ces existences la rétribution partielle de tout le passé et l’amorce partielle de tout l’avenir. La régularité inflexible de cette loi aveugle ne laisse pas de jeu à l’intervention d’un Dieu personnel, d’une Providence dispensatrice de grâces. Le mécanisme du moral a remplacé avec le même automatisme aveugle le mécanisme du sacré. L’Inde ancienne tout entière est foncièrement athée, si on entend par ce mot l’adhésion à une explication matérialiste de l’univers.

Les Oupanichads sont les premières leçons sur ces nouveaux principes qui soient admises par l’orthodoxie brahmanique. La caste sacrée des brahmanes y joue sans doute le principal rôle ; mais la part que les rédacteurs brahmaniques ont dû y réserver aux personnages de caste royale laisse deviner l’action décisive que ceux-ci ont dû exercer. Le bouddhisme et le jaïnisme en témoignent plus nettement ; 1 un et 1 autre se présentent comme l’œuvre de kchatriyas, de princes entrés dans la vie spirituelle.

Le Bouddha, k l’Illuminé » ou plus exactement « le Réveillé », n’a droit à ce titre qu’à partir du jour où, à Gayâ, sous l’ombrage d’un figuier, il a découvert la vérité suprême. Auparavant, il n’est que le Bodhisattva, le candidat à l’Illumination. Son nom personnel est Siddhârtha le Gautama ; il est né à Kapilavastou, sur la frange de 1 Himalaya. Un pilier retrouvé de nos jours indique l’endroit où, dès le temps de l’empereur Asoka, les pèlerins venaient saluer son berceau. Son père est un seigneur de la tribu des Sâkyas ; sa mère, qui l’a enfanté miraculeusement, meurt après lui avoir donné naissance. 11 est élevé dans le luxe, se marie, a un fils; mais quatre rencontres ; d’un malade, d’un vieillard, d’un mort, d’un moine le décident à fuir les jouissances du palais paternel. Il écoute les leçons de maîtres réputés, se livre aux mortifications les plus sévères, sans arriver à résoudre l’énigme du mal. Il découvre enfin, par la seule application de sa pensée, les Quatre Vérités : existence du mal ; origine du mal ; suppression du mal ; méthode de suppression du mal. Telle est la base de la doctrine qu’il va désormais prêcher au cours de sa vie errante. C’est auprès de Benarès (à Sarnath) qu il (i met en branle la Roue de la Loi » en prononçant son premier sermon. 11 s’éteint à quatre-vingts ans, sur le territoire des Mallas, à Kousinagara, entre deux Sâlas jumeaux ; c'est son Pan-Nirvâna ; il est a complètement éteint, comme une flamme que le vent a soufflée (nir-üà) » ; rien ne subsiste de 1 héritage immémorial qui travaillait depuis l’éternité des temps à grouper et regrouper dans des unités

AhT du c.ANDHARA. — Bouddha assis, les jambes croisées, dans l attitude de la médilalion ; une auréole encadre la tête. L'insjiiration est indienne, le traitement est grec. l'i.. \h< m oi oum'ai. ^i’hvkv.

ÉfiUMÜiüiBMÉ

Art du GaNDHARA. — Frise d’un stoûpa (British Muséum). A droite, un pilier d’ordre corinthien. Six personnages debout, traités avec un sens rare de la vie, portent

des pelles; malgré l’étrangeté de leurs costumes, ils évoquent l’image de soldats romains au travail.

successives les facteurs impersonnels de la personnalité. Ses reliques, disputées avec passion, et qui ont failli déchaîner des batailles, sont recueillies par les fidèles et reçoivent un culte, sous le contrôle de 1 Eglise, ou plutôt de la Confrérie.

Le bouddhisme n’est pas une religion à ses origines ; c’est un ordre religieux de plus dans une société qui en comptait déjà beaucoup. L ordre a deux confréries : les « mendiants » (bhikchou) et les « mendiantes )) (bhibchoum), régies chacune par un code de discipline [üinaya). L’Eglise se complète par les (( dévots » {upâsak,a) et les (( dévotes » {upâsik.â), qui ont pour devoir essentiel de donner l’aumône au clergé. Moines et nonnes sont tenus en principe, mais en principe seulement, à la vie errante ; ils se réunissent tous les sept jours pour le rituel de la confession publique, et pendant la saison des pluies (de la mi-juin à la mi-octobre) qui rend les chemins impraticables, ils habitent des couvents (üihâra).

Après des débuts obscurs, où il doit lutter contre les hérésies, le bouddhisme, adopté et propagé par l’empereur Asoka (vers 250 av. J.-C.), s’organise en Eglise officielle. Après le triomphe, il connaît les disgrâces, les persécutions. Affaibli dans son pays d’origine, il se répand vers l’ouest, où les princes grecs le patronnent à leur tour, probablement pour faire échec au brahmanisme nationaliste. Après la chute du pouvoir grec, les nouveaux maîtres étrangers de l’Inde occidentale, les Kouchanes, se rallient au bouddhisme ; Kamchka s’en constitue le champion, réunit un concile, envole des missionnaires. L’Afghanistan, l’Asie centrale se convertissent ; bientôt il passe en Chine, où tantôt soutenu, tantôt combattu par les Fils du Ciel, il se mêle indissolublement à la vie du pays ; il passe chez les Turcs de la Sibérie méridionale, en Corée, au Japon ; il passe dans les royaumes de l’Indochine et de l’Insulinde; il passe au Tibet. Pour conquérir cet immense domaine, il a dû se transformer : la Confrérie des Saints, groupée autour des souvenirs du Bouddha né chez les Sâkyas {Sâk^amouni) et retirée en dehors des activités du monde, est tenue pour un véhicule inférieur de salut (Hînayâna) ; on lui a substitué le Grand Véhicule {Mahâyâna) qui promet à tous, religieux et laïcs, la dignité de Bouddha et qui sanctifie l’activité séculière, mise au service de la foi.

Mais le bouddhisme, passé religion universelle, paie la rançon de son succès ; l’Inde, de plus en plus menacée dans sa vie nationale, le désavoue, l’abandonne ; la ruine des couvents, brûlés par 1 invasion musulmane, le frappe à mort. L’Inde propre ne compte plus aujourd’hui de bouddhistes.

Le jaïnisme, né dans le même temps et sur le même sol que le bouddhisme, n’a connu ni les magnifiques victoires, ni le désastre suprême de son rival ; il a trouvé çà et là des princes pour le protéger : en Orissa au II® siècle av. J.-C., au Guzerate dans le XII® siècle, au Mysore dans le XIII® siècle ; Eglise de riches marchands, dévotieux plus qu’éclairés, il a couvert l’Inde de monuments admirables ; il compte encore plus de 1 200 000 fidèles. Sa doctrine essentielle est la Non-Violence {ahimsâ) rendue célèbre de notre temps par Gandhi qui en a fait un dogme politique ; mais dans le jaïnisme, c est le respect superstitieux de la vie, même chez les animalcules qu on évite d’avaler en respirant ou d écraser en s asseyant.

Le brahmanisme de la période védique est au cours des temps

devenu 1 hindouisme. Changement significatif ; le nom d’une nation a remplacé le nom de la caste sacerdotale. Le recensement de 1911 compte 217 millions d hindouistes. Sous cette dénomination sont englobées toutes les croyances et toutes les pratiques, si primitives ou SI sublimées qu elles soient, qui admettent l’autorité des Védas. autorité si vague qu elle ne gêne personne, et l’ordre brahmanique fondé sur deux dogmes : suprématie de la caste brahmanique, interdiction de tuer la vache ou de s’en nourrir. On s’imagine volontiers, à la suite des missionnaires, que l’hindouisme repose sur une sorte de trinité : Brahma, Vichnou, Siva. En fait, on répartit d’assez bonne heure entre eux trois les trois activités qui se réalisent dans chacune des créations successives qui constituent la vie éternelle de l’univers : Brahma fait l’émission, Vichnou le maintien, Siva l’absorption. Mais c’est là combinaison de théologiens. Brahma ne reçoit pas de culte ; Vichnou et Siva sont chacun un dieu souverain à qui ses adorateurs confèrent tous les pouvoirs. Chacun d’eux est officiellement désigné par une infinie variété de noms (la litanie des mille noms est classique) et constitue en fait une immense société de dieux. La fantaisie d’un brahmane à gages, endossée par le groupe des intéressés, a bientôt fait de reconnaître dans le fétiche, l’idole, le héros d’une tribu, d’un clan, d’une corporation, une forme de Vichnou ou de Siva; la doctrine des Avatars {aüatâra a descente »), en proclamant que Vichnou se métamorphose pour descendre au secours du monde, ouvre la porte large aux identifications. Autour d’eux, sans aucun effort de hiérarchie canonique, d’autres divinités mâles et femelles se partagent la ferveur des fidèles.

La Société. — L’hindouisme est une organisation sociale bien plus qu’une religion. Sa base est la « caste » ; ce terme, appliqué d’abord par les Portugais, a fait fortune en Occident, où on lui donne dans l’usage courant une acception erronée. La caste est 1 ensemble des personnes que la naissance autorise à contracter mariage entre elles et à manger ensemble. Transgresser ces deux règles essentielles, prendre femme hors de sa caste, recevoir des aliments, en particulier l’eau et le riz, d’une main non qualifiée, a pour conséquence 1 exclusion officielle de la caste ; il ne reste guère que trois issues : accepter des expiations coûteuses et souvent humiliantes, déchoir en dehors de l’organisation sociale, ou réussir à créer une caste nouvelle qui tentera de s’introduire dans les cadres reconnus. La caste est aussi une unité professionnelle : mais ici l’obligation n est pas exclusive ; dans 1 exercice de son occupation héréditaire, l’activité de l’individu est tenue pour pure au regard de la communauté entière: mais il peut à ses risques et périls adopter une nouvelle occupation, si toutefois cette occupation n’est pas réservée par l’usage à une caste spéciale. En fait, la caste est une barrière de pureté, pureté sociale plus encore que pureté rituelle; dans une société composée d éléments aussi divers, elle paraît destinée à préserver une hiérarchie salutaire contre les empiétements d’une multitude incapable d’autre discipline. La théorie la plus condensée ramène toutes les castes à quatre divisions : les brahmanes, chargés des sacrifices et de 1 enseignement ; les kchatriyas, chargés de protéger l’ordre par les armes ; les vaisyâs, chargés du négoce ; les soûdras, chargés de cultiver les champs ; le reste forme la masse des chândâlas (ou parias: c’est l’appellation correspondante dans l’Inde dravidienne), rejetés en dehors des centres habités, et qui

L'INDE ET E'EXTREME ORIENT

aciueni aux occupations impures. Mais cette simplicité originelle, jui se rencontre dans les l 'édas, a dans la pratique abouti à une masse in\ raisemblable de divisions rigoureusement organisées en ast. i.

La castj est la cellule constitutive de toute l’organisation politique dans i'inde; elle est à la base du village, comme le village est à la base de l Etat. Dans l’Inde actuelle, où la grande industrie se développe rapidement, où les services publics et les professions libérales recrutent une véritable armée, 72 pour 100 de la population totale vivent de l’agriculture et de l’élevage ; la proportion dans l’Inde ancienne était certainement beaucoup plus forte encore. Le village est une communauté de paysans appartenant à la même caste ; sans cette condition, la vie en commun serait pratiquement impossible : impossible de célébrer les cérémonies dont l’enchaînement sacré forme la trame de l’existence religieuse et sociale, naissance, nom, mariage, crémation, deuil, bout de 1 an, et les innombrables fêtes qui encombrent le calendrier rustique. Mais une pareille communauté ne se suffit pas à elle-même ; elle a besoin de s’assurer des services publics, si restreinte qu’en soit la mesure. Il lui faut un prêtre de caste idoine pour présider à son culte, un forgeron de caste idoine pour fournir et réparer les outils, un potier de caste idoine pour lui préparer ses vases, point capital, puisque la nourriture et l’eau doivent y passer; un tisserand de caste idoine pour fabriquer les étoffes, un barbier de caste idoine, apothicaire à l’occasion, personnage d’importance, car la maison et le corps n’ont pas de secret pour lui ; un blanchisseur de caste idoine pour laver ceux des linges sales que la coutume ne permet pas de laver soi-même, un charron de caste idoine pour construire les charrettes, traiter les bêtes mortes, en travailler le cuir. Si le village grossit aux proportions d’un bourg, il s’augmente d’un bazar, où des trafiquants de caste idoine achètent et vendent les marchandises requises, en premier lieu l’orfèvre et le prêteur à gages, l’un pour convertir en bijoux le gain réalisé en espèces, l’autre pour avancer l’argent nécessaire au paiement des impôts, à l’achat des semences, etc. L’Inde n’a pas connu la cité ; la ville n’est qu’une agglomération de villages sans autorités municipales. L’unité d’administration dérive de la caste : c est le pancha^at, le conseil de caste qui se réunit pour délibérer sur toutes les affaires d’intérêt collectif, qu’il s’agisse de fautes contre la caste, ou la religion, ou l’honneur, ou les convenances, et même sur certaines affaires d’intérêt privé comme le partage de la propriété, ou le mariage de jeunes enfants.

L’autorité souveraine appartient au raja. Le raja est aussi bien le seigneur d’un village, que de plusieurs, ou même d’un grand domaine. L’empereur Asoka dans ses inscriptions ne prend pas d’autre titre de souveraineté ; peut-être convient-il d’attribuer cette réserve à son parti pris de modestie, presque d’humilité ; dès la période suivante, aussi bien chez les Grecs de Bactriane que chez Khâravela d’Orissa, on voit paraître des titres plus relevés : maharaja, u grand roi », etc. Le râja, pour l’interprétation courante, est celui qui protège (rakchati) ; il doit donc être kchatriya de caste ; mais dans la réalité c est souvent un soldat de fortune sorti d’une caste inférieure ; le prestige du succès pourra l’élever à la longue au niveau des kchatriyas de naissance et lui valoir une épouse d’origine kchatriya. Le râja est en théorie l’élu du peuple ; plusieurs dynasties se flattent de devoir le trône à l’élection populaire. L’autorité se transmet de père en fils, sans que l’aînesse constitue un droit absolu. Le roi est plus

que le vicaire des dieux ; il est leur incarnation collective à doses réduites : sa mission est de maintenir 1 ordre, de défendre le sol, de veiller à la pureté des castes, de rendre la justice, d’appliquer les châtiments ; il dispose de la peine capitale, sauf à l’égard des brahmanes et des femmes. Pour payer ses services ; il a droit à une portion du revenu

Monnaies des Kolchanes (i ‘‘-ir siècle ap. J.-C.). Je ses sujets, gé-

En haut, monnaie d or du roi Kanichka, représentant le x. I •

roi debout; au revers, une divinité iranienne ; rharro, i- •' -i

U la majrsté royale n. En bas. à gauche, buste du roi dixième; tl re- Houv.chka; à droite, la divinité Pharro. CUeille ausSl les

héritages vacants. Il s’entoure de ministres qu il surveille avec un soin jaloux ; 1 espion est 1 auxiliaire inséparable delà puissance royale.

L.A Famille. — La famille est un embryon d Etat. Les enfants mariés restent groupés autour du père. Un système de coutumes compliquées règle les rapports mutuels à 1 intérieur de ce microcosme: un système d appellations complexes définit les rapports de parenté entre l’ensemble et chacun des membres. La propriété reste indiviv. aussi longtemps du moins que les conflits d’intérêt, et plus encore les rivalités de femmes, n’interviennent pas. La polygamie, permise et souvent pratiquée, accroît encore ce dernier risque. La femme est le plus souvent acquise par achat. L objet essentiel du mariage, c’est de procréer des fils qui seuls ont qualité pour offrir aux mânes des ascendants les aliments funéraires. A défaut d’enfant mâle, un fils adoptif peut remplir ce devoir. La fille est une charge, une lourde responsabilité ; la prudence prescrit de la marier aussitôt que possible. L’Inde en est arrivée ainsi à ces mariages d éniants en bas âge qui restent encore la honte de sa vie sociale. Que le mariage ait été consommé ou non, la femme qui a perdu son mari, fût-elle une fillette en bas âge, est tenue pour veuve; elle est à ce titre condamnée à une vie de martyre, sevrée de tous les plaisirs, reléguée à l écart, tenue à des jeûnes fréquents, esclave de sa belle -mère ; comparé à cet enfer, le bûcher où la veuve peut se brûler avec le cadavre de son mari semble être un adoucissement de peine.

Toute cette organisation si compliquée n’a proprement pour base que la coutume. L’Inde ne connaît ni codes ni lois. Les ouvrages indiens que l’Occident désigne sous ce nom ne sont, en dépit des noms considérables dont ils se parent {Manu, Yâjnaoalk.pa, etc., les « Sages » de l’Inde), que des traités de légistes, et non de législateurs ; aucun de ces prétendus codes n’a jamais reçu une sanction royale. Aucun d’eux n’a le caractère impératif de la loi. La coutume orale convient mieux par sa rigueur apparente et sa souplesse réelle à une société qui veut se croire immuable et qui ne cesse pas un instant de se transformer.

Les institutions du type brahmanique représentent la norme de la société hindoue; elles sont loin de couvrir l lnde entière. Des clans les plus orthodoxes aux populations demi-civilisées et aux peuplades demi-primitives, on peut s’attendre à trouver la plupart des formes sociales connues dans le reste de l’humanité : matriarcat, polyandrie, etc.

Les Langues. — Nous ne disposons que de peu d’informations sur la distribution des langages dans l’Inde ancienne et médiévale. Les écrivains indiens n’accordent leur intérêt qu’aux langues écrites, admises dans l’usage littéraire ; le reste est parler de barbares, de « bafouilleurs » (mleccha), et ne vaut pas d’être pris en considération. La langue par excellence, c’est le sanscrit. Le sanscrit {samsk rita) est la langue des dieux, des brahmanes, des rois, des gens cultivés. En fait, c’est une langue académique, élaborée par des écoles de grammairiens. Le sanscrit appartient à la famille aryenne ; son vocabulaire, sa morphologie, sa phonétique dénotent au premier coup d’œil son étroite parenté avec les langues classiques (grec et latin), germaniques, slaves, iraniennes, etc. 11 suffira de citer le nom du père (pitar), de la mère (mâtar), le nom de nombre trois (tri, traças), la forme verbale « je donne » (dadâmi). La langue des Védas, plus archaïque que le sanscrit des grammairiens, manifeste cette parenté plus clairement encore. Les grammairiens indiens n’hésitent pas à considérer tous les parlers de l’Inde comme dérivés du sanscrit, qui en serait la base (prahriti) -, ils leur donnent pour cette raison le nom de prâcrits (prâkrita). Des prâcrits, quatre sont admis à la dignité de langues littéraires et dotés par les grammairiens de règles spéciales à l’instar du sanscrit. Un grand nombre de parlers locaux sont mentionnés, mais de nom seulement. En dehors du brahmanisme, le bouddhisme et la jaïnisme ont, dans certaines écoles tout au moins, admis le sanscrit comme langue littéraire et langue sacrée; mais d’autres sectes de ces deux Eglises prétendent conserver leurs Ecritures saintes dans des dialectes spéciaux. Bouddhistes et jaïnas se servent en outre de langages mixtes où le sanscrit est plus ou moins fortement mélangé à des formes prâcrites que les grammairiens ne connaissent pas. Les inscriptions, les monnaies jusqu’au triomphe exclusif du sanscrit (vers le 111° siècle ap. J.-C.) nous font connaître encore d’autres prâcrits. Tous ces prâcrits sont aryens, comme le sanscrit auquel ils se rattachent. Mais il faut porter aussi en ligne de compte les langues parlées par les Dravidiens dans le sud de l’Inde, par les a aborigènes » dans le Plateau Central, par les peuplades tibétaines dans l’Himalaya. Parmi les langues dravidiennes, le tamoul se targue d’une culture littéraire de deux millénaires, mais ses titres positifs sont loin de remonter aussi haut ; ses congénères, télougou, canarais, malayalam, ne fleurissent qu’après l’an 1000. C’est aussi le cas du névar, la seule langue de la famille tibétaine qui ait été écrite sur le sol hindou.

L’Ecriture. — La variété des écritures atteste aussi le morcelle-

AmaRAVATI. — Adoration d'un stoûpa. Le sloûpa d’Amaravati, élevé sur le cours inférieur de la Kistna vers le IV siècle ap. J.-C., offre dans ses bas-reliefs les chefs-d'œuvre de la sculpture indienne arrivée à sa perfection. Ci.. tioLoiBEfF.

ment de la vie politique. Les premiers documents écrits sont les inscriptions d’Asoka ; elles emploient deux écritures : l’une très étroitement apparentée à l’araméenne que les scribes des Achéménides avaient introduite dans la vallée de l’Indus, et qui est restée toujours confinée au domaine du Nord-Ouest, d’où elle disparaît définitivement vers l’an 200 ap. J.-C. ; on la désigne comme 1 écriture Kharochtrî ; l’autre, d’origine clairement sémitique, mais fortement altérée, et dont la formation reste encore à expliquer ; on lui applique le nom de Brâhmî. La brâhmî donne naissance au cours des siècles à toutes les écritures en usage dans 1 Inde, tant aryenne que dravidienne ; les différences introduites par le temps, la mode, les matériaux disponibles, le goût local, sont si profondes qu elles ont masqué entièrement l’unité des traits originels. 11 a fallu la sagacité géniale d’un Prinsep pour déchiffrer les inscriptions anciennes que nul Indien ne savait plus lire depuis longtemps. L’écriture brâhmî a été portée partout où le sanscrit a pénétré avec la civilisation indienne ; elle a servi de base aux alphabets créés en Asie centrale pour noter plusieurs des langues du pays, à Khotan, à Koutcha ; l’alphabet tibétain en est une simple copie, merveilleusement adaptée du reste aux sons d une langue toute différente du sanscrit. En Indochine, en Insulinde, les langues khmère, tjame, javanaise ont emprunté l’alphabet sanscrit. L’étude de l’alphabet indien, intimement liée à l’étude des formules mystiques dans la propagande du bouddhisme, a provoqué la naissance du syllabaire coréen et du syllabaire japonais, et elle a même réagi sur le système pourtant idéographique du chinois.

La Littérature. — La littérature de l lnde s’étend sur environ trente siècles, et comprend la plupart des genres connus. Elle s ouvre avec les Védas. Sous ce nom, qui signifie « la science », la tradition brahmanique groupe une masse énorme d’ouvrages fort divers qui n’ont jamais été constitués définitivement en canon fermé. La partie la plus ancienne de la collection est formée par des recueils d hymnes et de formules répartis entre quatre ensembles (Samhiiâs) correspondant aux quatre grandes divisions des prêtres officiants : le Rig-Véda, [e Sâma-Véda, le Y ajour-V éda, VAtharoa-Véda. Chacune des quatre Samhitàs est pour ainsi dire le livret d un système compliqué de ceremonies ; ces cérémonies, et les textes qui s y rapportent, sont 1 objet de spéculations étranges, d un mysticisme souvent grossier et sauvage, dans des ouvrages en prose, les Brâhmanas, où la magnificence du style souligne la barbarie du fond. Certaines sections des Brahmanas , qui portent le titre d Aranvak.a, u les Silvestres », marquent le passage du symbolisme rituel à 1 effort de la pensée philosophique. Cet effort s’affirme avec une puissance magistrale dans les Oupanichads, désignées collectivement comme « la fin du Véda » (Védânta). Les Oupanichads sont 1 aliment inépuisable de la méditation hindoue ; 1 un après l’autre, tous les siècles ont vécu d elles; c est à elles encore que

les réformateurs religieux, sociaux, politiques du XIX^' et du XX*-' siècle demandent des inspirations. Il est impossible d en dresser une liste complété ; les recherches pratiquées dans les bibliothèques, publiques ou privées, ne cessent pas de faire apparaître de prétendues Oupanichads ; on en a trouvé une qui célèbre la grandeur d’Allah. D autres sont d’origine sectaire et glorifient quelqu’une des divinités du panthéon indien. Les Oupanichads ne sont pas des constructions systématiques, tant s en faut; ce sont des enfilades d aphorismes, de discussions, de leçons, qui se donnent souvent comme la parole authentique de maîtres consacrés; leur objet essentiel et commun, c’est la recherche du principe stable, permanent, éternel qui se cache sous les phénomènes du sacré comme du profane, et qui reçoit le nom d Atman, « le Soi » transcendant dont le moi n’est qu un aspect illusoire ; passer de 1 un à 1 autre est le couronnement de la sagesse, supérieur infiniment aux avantages temporaires et matériels qui récompensent la pratique des rites. Le monde, vu de l’Atman, se manifeste comme un réseau captieux dont il importe de s’évader; l’idéal, c’est la libération (mokcha) et on ne l'atteint que par la voie de la Connaissance (jnâna).

La littérature védique s accompagne d une série de manuels destinés à enseigner les « six membres » (angas) du Véda : phonétique, rituel, grammaire, étymologie, métrique, astronomie. Ces ouvrages affectent des procédés de rédaction déconcertants ; ils visent avant tout à l’extrême concision; l'économie des mots devient une sorte de sport, et la disposition des matières dépend essentiellement de ce principe. Ce sont les Soûtras. Les Soûtras sont à la base de toute la littérature technique et scientifique. Les Kalpa-soûiras, aphorismes sur le rituel, annoncent et préparent la littérature juridique. Les rites sont divisés en deux classes, qui donnent naissance à deux séries de Soûtras : les rites de l’ordre révélé (srauta) et les rites domestiques (grihpa) ; ces rites qui prennent l’individu dès la conception et le suivent jusqu’à la mort sont la trame solide de la vie journalière dans l’ordre social du brahmanisme (dharrna)-, à ce titre, ils reparaissent en partie dans les Soûtras de l’ordre social (dharma-soûtras) qui traitent aussi des rapports entre les autorités de nature diverse, le père de famille, le brahmane, l’ermite, le roi ; le droit familial, la procédure de justice, le droit civil et pénal s’y trouvent naturellement introduits. Sur la base des dharma-soûtras, qui prétendent seulement noter chacun la coutume spéciale d’une

AjaNIA. — Paysage auprès des grolle.'. Les grottes d Ajanta, qui nous ont conservé les chefs-d'œuvre de la peinture indienne aux premiers siècles de 1 ère chrétienne. s'ouvrent sur les parois d'une gorge étroite où se déverse une cascade.

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