‹ Histoire Générale des peuples de l'antiquité a nos joursChapitre 328 sur 344 · LL. ' •ÜI.OUl.KH · texte numérisé non relu

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tamille brahmanique, naît une littérature proprement juridique, celle des traités sur 1 ordre social {dharma-sâslras) qui représentent chacun à leur façon 1 aspect idéal de la société brahmanique. Le traité mis sous le nom de .Manou, père de 1 humanité et aussi père putatif d innombrables prescriptions légales, doit à ce patronage autant qu’à son propre mérite un prestige sans rival.

William Jones, qui lut le premier à le traduire en 1794, n hésitait pas à le dater de 1200 avant 1 ère chrétienne; la rédaction actuelle date pourtant en réalité de quinze cents ans plus tard.

C’est encore un tableau idéal de la société hindoue que tracent à leur façon lesépopéesduMa/ia- Bhârata et duRamayana. L’ind e les répartit entre deux genres différents; le Mahâ-Bhâraia estun iiihâsa, une narration du passé, due à Krichna Dvaipâyana, surnommé Vyâsa, qui figure comme acteur dans le récit épique, et qui passe pour avoir compilé aussi les Védas et les Pourânas ; le Râmâyana est un \âüya, une composition poétique, oeuvre du premier des poètes, Vâlmîki, qui aurait inventé le mètre épique (le s/o^a, stance de quatre fois huit syllabes). Le Mahâ-Bhâraia, (( la Grande Bharatide », a pour sujet la rivalité de deux groupes, issus l’un et l’autre d’un ancêtre royal nommé Bharata : d’un côté sont les Pândavas, héros du poème, cinq frères nés du roi Pandou, mais de deux mères différentes, époux en commun d’une princesse nommée Draupadî ; d’autre part leurs cousins, les cent fils du roi Dhritarâchtra. El evés ensemble à la cour de Dhritarâchtra, les deux groupes grandissent dans une rivalité croissante, qui aboutit à une hostilité ouverte. La guerre éclate : l’Inde entière y prend part. La bataille se livre tout près de Delhi, au Kourou-kchetra. Après plusieurs journées de choc, les Pândavas triomphent, le camp adverse est exterminé. Quand l’ordre est enfin rétabli, les vainqueurs aspirent à la retraite ; ils vont vivre dans un ermitage, et finissent par escalader l’Himalaya pour rejoindre les dieux au ciel. Sur cette trame assez ténue, le compilateur a fait tenir un code complet du parfait chevalier, conforme à la doctrine des Bhâgavatas, secte guerrière et philosophique vouée au culte de Vichnou. Tout y est prétexte à leçon, à sermon ; la Bhagaoad gîiâ, le fameux poème où le génie indien a donné sa pleine mesure de forme et de pensée, n est qu un épisode presque noyé dans les deux cent mille vers du poème. Le Râmâyana raconte les aventures du roi Râmâ, modèle de douceur, de bonté, de courage héroïque, de piété filiale, d amour conjugal, d affection fraternelle, ses malheurs, son exil, sa lutte contre le démon Râvâna qui lui avait ravi par la fraude et la violence la fidèle Sîtâ, son épouse; ici 1 oeuvre est construite, mesurée, équilibrée, voisine de la perfection.

Les Pourânas (« Antiquités ») mettent en œuvre sous une forme métrique des matériaux analogues à ceux des épopées; mais les traditions légendaires qui leur .servent de base, et qui ne laissent guère de résidu à l’histoire positive, y ont été étouffées sous un pullulement d épisodes empruntés de toutes mains, et surtout de récits sectaires destinés en général à glorifier des sanctuaires et des dieux locaux.

La critique littéraire de l’Inde mettait sur le même rang que les grandes épopées une immense collection de contes, écrite dans le dialecte pai ïrhî, la Brihaihathâ de Gounâdhya. L’original est perdu ;

il n’en survit que des remaniements sanscrits, assez encore pour apprécier la merveilleuse fécondité et l’art merveilleux des conteurs indiens. Une des collections incorporées dans ce vaste recueil a eu une fortune mondiale : le Panchatantra, tré.sor de contes et de fables morales, qui d’imitation en imitation a donné chez nous les Fables de La Fontaine; le sage Indien Bidpay de notre fabuliste est en dernier ressort le Véda-Vyâsa, le compilateur des Védas, des Pourânas et du Mahâ- Bhâraia, rendu responsable, par surcroît, des fables de l lnde. Les Vingi-Cinq Conies du Vampire ( Vetâla-Panchavimsati) ont eu une fortune presque aussi brillante.

Le théâtre est essentiellement le transport sur la scène de l’épopée et du conte. On a voulu en ramener l’origine au théâtre grec, il n’est pas impossible que par l’intermédiaire de la Perse hellénisée, et aussi du mime, l article international du spectacle gréco-romain, une influence grecque ait pu s exercer ; mais 1 Inde avait certainement des rudiments indigènes d art dramatique. La Sahounialâ de Kâlidâsa et le Charioi de ierre cuiie ( Mricchakatikâ) de Soûdraka sont les œuvres capitales, pour le goût européen plus que pour le goût indien; 1 Inde préfère les œuvres de Harcha et de Bhavabhoûti, moins riches d action et de caractères, mais abondantes en stances descriptives et galantes. La passion du descriptif et du galant s’étale dans un genre classé comme la « grande poésie » {mahâk.âüya) dont Kâlidâsa a donné le modèle dans le Raghou-üamsa et Mâgha dans le Sisoupâlaoadha, œuvres d une facture savante et raffinée, mais où l’intérêt de la forme prime fâcheusement le fond. C est de la même Inspiration que procède la poésie légère propre à 1 Inde, stances détachées sur des thèmes de galanterie, de morale, de dévotion, traitées avec une verve spirituelle, et dont les Trois Ceniuries de Bhartrihari fournissent le plus heureux exemple.

Le bouddhisme et le jaïnisme ont eux aussi enrichi 1 Inde d’une

M AVALIPOURAM. — La Gangâ (Gange) descend du ciel (viI’-' siècle). Bas-relief sculpté sur la paroi d un roener fendu en deux ; le grouillement des figures, le déchaînement de la fantaisie annoncent une nouvelle phase de l’art indien.

Cl.. OOI.OL'IU.KK,

SaRNATH. — Bouddha de l’époque Goupta (V'-VI' siècle ap. J.-C.). Cette œuvre est une des plus parfaites de l’art indien à sa plus belle époque. Le Bouddha y est représenté prêchant son premier sermon près de Bénarès. On ne saurait trop louer la sérénité de 1 express. on et la noblesse de la facture.

Cl .Anni.Koi.oiiicAL Survet.

littérature immense, écrite en sanscrit et dans les divers prâcrits ; chez l’un et chez l’autre, c’est le genre du conte édifiant qui domine', et quia produit des chefs-d’œuvre. Les Trois Corbeilles (Tr'iphaka), qui sont les Ecritures saintes du bouddhisme, avec la Patrologie, qui en est 1 annexe, ont été traduites en chinois ou en tibétain ; beaucoup de ces textes ne sont plus accessibles que dans ces versions; chinois et tibétain se trouvent ainsi former une annexe organique de la littérature indienne.

Les ifcIENCES. — L’abondance et la valeur de la littérature technique dans l’Inde montrent à quel point certaines sciences y ont été cultivées. La science grammaticale est une création indienne; l’Octade (achtâdhyâyî) de Pânini, antérieure sans douteà l’expédition d’Alexandre, a gardé une valeursacréepour l’étude du sanscrit ; les autres écoles, qui se sont créées plus tard, n’ontpu ébranler son prestige. En astronomie, la science grecque a certainement transformé les conceptions plus anciennes ; mais les astronomes et les mathématiciens hindous ont tiré de Ptolémée des développements originaux.

La numération dite arabe, en particulier l’invention du zéro, capitale pour le progrès du calcul, sont dues à l’Inde. La poétique (alank.âra), la métrique (chandas), le gouvernement des hommes [niti], sont l’objet de traités nombreux ;

1 art d’aimer (^amasâstra) occupe une place reconnue et respectée dans l’étude des arts libéraux. La médecine, pénétrée aussi par les doctrines grecques, a toujours préservé néanmoins sa vitalité propre ; elle a suivi et assisté la civilisation de l lnde dans toute son aire d’expansion. Les missionnaires bouddhiques et brahmaniques avaient pour auxiliaires, comme les missionnaires chrétiens, l’astronomie associée à l’astrologie, et la médecine.

La Philosophie.

— C est dans la philosophie que l’Inde a mar qué de la manière la Mais ici mologie,

impossible d en tenter une analyse succincte. La variété des permet d y retrouver à peu près toutes les attitudes possibles de

temps lui, i

male.

ElLORA. — Un coin du Kailasa (VIlP siècle). — Une des merveilles du monde, située dans le Dominion du Nizam, entre Bombay et Haïdarabad. Un temple entier, sculpté et décoré avec une prodigalité éblouissante, a été taillé dans I mtérieur de la roche vive, et forme un

dimensions colossales. Ci.. Goi.orni.iK.

plus vigoureuse son irréductible originalité, tout le système des concepts, tant en psychologie qu’en cosest SI étranger à nos traditions et à notre pensée qu’il est

écoles esprit

humain en présence des problèmes de la vie. L’Inde a eu ses doctrines de sceptiques et d athées {Chârvâk.a, Lob.â'ÿata), de matérialistes impies et railleurs. Le brahmanisme n’a pas eu le privilège de créer des systèmes; le bouddhisme et le jaïnisme ont eu chacun des écoles diverses, orientées de préférence vers la logique chez les jaïnas, vers la métaphysique chez les bouddhistes, et cependant le plus grand génie de la logique indienne, Dignâga (vi® siècle), est un docteur bouddhiste. On peut considérer les deux systèmes orthodoxes du V édânia et du Sânbhÿa comme des symboles qualifiés de la pensée philosophique dans l’Inde. Le Védânta, qui se présente comme « la fin des Védas » et la résultante des Oupanichads, est aussi en même

un frere a peine déguisé de I idéalisme bouddhique ; comme V I pose le monisme absolu, mais avec un changement de signes ; a la négation absolue de 1 être substantiel (nairâtmpa), il substitue la plénitude abso ue de l’être (âtman). Le monde des phénomènes est simplement le jeu trompeur d une puissance d illusion {mâvâ) illusoire elle-même, et dont il faut triompher pour réunir dans l’affirmaidentité des termes ; (at toam asi, « cela tu es est dualiste; il pose deux principes éternels, l’un I Homme {Pouroucha), l’autre femelle, la Nature [Prakriti). Le rouroucha, immatériel, assiste en spectateur aux évolutions de la

Nature qui, par des combinaisons d’un type chimico-mécanique, réalise devant lui le monde psychique et matériel ;

1 Homme se laisse prendre au jeu, se croit l’agent des actes, en jouit, en souffre. L analyse rigoureuse des facteurs dissipe cette erreur et conduit à la libération suprême de l’Homme, enfindégagé d’uneunion mensongère. Le Yoga, toujours compté comme une école à part, n est en réalité qu’une méthode pratique d’entraînement à la vie psychique en vue du salut.

Les Arts. — L’Inde a cultivé les arts avec autant de succès que les sciences et la littérature, et avec autant d originalité. Dans tous les domaines l’art tend non pas à la représentation, mais au symbole, non pas à l’expression, mais à la suggestion. Le cas est frappant dans la musique, par exemple, d une technique compliquée à déconcerter les Européens, encore que les noms des notes et de la gamme elle-même remontent sans doute à des termes indiens ; la rigueur des cadres imposés à l’invention et la liberté totale de la fantaisie à l’intérieur de ces cadres y apparaissent avec une netteté spéciale. La danse, qui lui est étroitement associée, n’est pas le développement continu d une action, mais uneséne d’attitudes traitées en pleine indépendance, et cependant gouvernées par l’harmonie unique d un rythme intime. La sculpture et la peinture traduisent par des moyens techniques différents les mêmes conceptions. Ici les documents remontent très haut, avant l’ère chrétienne ; ils vont rejoindre la période décisive où l’Inde reçoit du génie grec la première fécondation, aussitôt après Alexandre; c’est aussi l’époque où naît la grande architecture, inspirée surtout par les modèles de la Perse achéménide. De 1 art antérieur, rien n’a subsisté; 1 Inde a manifestement appris des étrangers 1 usage des matériaux durables ; quand elle a adopté la pierre, elle y a transporté gauchement les techniques du bois et de la brique. Les piliers d Asoka, avec leurs magnifiques chapiteaux, la vigueur de leurs bas-reliefs, le poli parfait de la pierre, montrent que 1 Inde, dès les débuts, sait égaler ses modèles en mettant au service d’un art nouveau 1 adresse manuelle qu elle doit à sa propre expérience. Pendant six siècles environ, 1 art indien, sans cesse enrichi et transformé par les apports étrangers, tend à rétablir en équilibre sa tradition bousculée. Les

ensemble monolithe de

Kh^JOUHAO. — Temple de Mahâdeva (x'^-XI'' siècle). Ce temple, tout couvert de sculptures, fait partie d’un vaste ensemble de sanctuaires bâtis entre le IX'^ et le XI" siècle dans une capitale qui a été abandonnée depuis longtemps, i i., Akch v.cu.ooii al sno r v.

AiHOLE. — Temple de l’époijue Chaloukya (vC siècle). Ce charmant édifice, construit au Dekkhan, marque cependant l influence du style septentrional, en particulier dans la tour. Le style est dune sobriété saisissante; la décoration n’est qu’accessoire ; seules, les lignes parlent. Cl. Arch,eolooical Survey.

En somme, l’Inde a élaboré une civilisation complète, qui lui est propre, et qui s’étend à toutes les manifestations de l’activité humaine. C’est une civilisation d’essence aristocratique, fondée sur des privilèges de classes qu elle s’efforce de consolider pour opposer une barrière insurmontable aux menaces du dehors, servies par la force, et aux menaces de l’intérieur, servies par la puissance du nombre. Dans l’ensemble de la civilisation humaine, l’Inde a réussi à accomplir une tâche glorieuse ; le prestige des institutions, des croyances, des arts que lui avait donnés une élite a graduellement attiré et introduit à la vie policée la multitude de peuples sauvages ou grossiers qui remplissait l’intérieur des terres. Non contente de coloniser chez elle, elle a. sans recourir à la violence, donné sa culture à ses voisins d’outre-mer, Pégou, Malaisie, Cambodge, Champa, Insulinde, et à ses voisins d’outre-monts, Tibet, Afghanistan, Asie centrale. Une nation de civilisation antique légitimement hère de sa tradition propre, la Chine des Han, des Wei, des T’ang, n’a pas dédaigné de lui emprunter une religion, des arts, des sciences même. Comparée au reste du monde, l’Inde du Moyen âge méritait sans réserve l’hommage qu’un marchand vénitien, Nicolo Conti, au retour de l’Extrême Orient, lui rendait en présence du pape Eugène IV (vers 1440) ; « Ce sont des hommes d’une humanité accomplie » [perhumani homines).

monnaies des rois grecs de Bactriane et du Penjab montrent le choc de deux tendances, mais n’aboutissent pas à en dégager l’harmonie; la beauté du modelé grec éclipse la richesse des motifs hindous. Sous les successeurs des Indo-Grecs, l’art gréco-romain se fait plus menaçant encore : le bouddhisme demande aux sculpteurs étrangers l’image de ses dieux, les scènes édifiantes qui doivent décorer ses monuments. C est l’art du Gandhâra. Mais, dans l’intervalle, l’Inde s’est pleinement reprise ; sur la ligne qui joint les ports de la côte occidentale à la vallée du Gange, elle a dressé, à Bharhout, à Sanchi surtout, des monuments conçus et exécutés suivant son esthétique et sa technique ; deux mille années n’ont rien enlevé de leur noblesse, de leur simplicité, de leur éloquence. Au voisinage même des ports que fréquente le commerce étranger, l’Inde bouddhique crée les chefs-d’œuvre de son architecture religieuse; elle creuse dans les flancs des montagnes des édifices souterrains, véritables églises- du type de la basilique chrétienne, avec deux bas côtés séparés du chœur par une ligne monumentale de piliers ouvragés, et elle trouve pour éclairer ces cryptes des jeux de lumière magistraux, à Karli, à Kanheri, à Nasik. L’époque des Gouptas marque, dans l’art comme dans la littérature, l’équilibre des forces du génie indien : les bas-reliefs qui décorent le stoûpa d’Amarâvatî, vers l’embouchure de la Kitsna, tout pénétrés d’influences occidentales, n’en sont pas moins franchement hindous ; l’art du Gandhâra, reconquis par l’Inde, s’impose à 1 Asie centrale, à la Chine des Wei, et prépare l’éclosion de l’art coréen et de l’art japonais. Les fresques des grottes d’Ajanta témoignent encore des qualités souveraines de la peinture vers le VI® siècle, composition harmonieuse, science des ensembles, adresse du dessin, richesse du décor. Après cette période incomparable, l’architecture et la sculpture ne cessent pas de produire des œuvres admirables; témoin l’extraordinaire Kailâsa d’Ellora taillé dans la roche vive par la fantaisie d’un Râchtrakaoûta au VllR siècle; térr.oin les temples élevés à Halébid, à Bélour, par la dynastie des Hoysalas, les temples jaïnas du mont Abou, les monuments de Vijayanagar, et tant d’autres merveilles; mais l’âge classique est passé; la fantaisie, toujours inépuisable, est impuissante à se contrôler; les détails, traités avec une sorte de fougue intempérante, ne savent plus se subordonner à 1 ensemble. C’est un art étranger, l’art musulmandesGrands Mogols, qui rendra à l’Inde de véritables chefs-d’œuvre.

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