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I. LE PAYS ET LA RACE

E royaume actuel de Grèce n’est qu’une petite partie des territoires que la race hellénique a, durant quelques siècles, peuplés ou même dominés; il en comprend bien toutefois le premier habitat et les foyers de rayonnement les plus actifs.

La Grèce continentale, a-t-on dit, est la péninsule de la péninsule des Balkans : elle se rattache à ceux-ci par la chaîne du Pinde; mais, la Thessalie dépassée, le réseau des plissements se complique. De la Grèce du nord, délimitée par une ligne idéale entre les golfes d’Arta et de Volo, et qui possède la seule grande plaine du continent hellénique, la Thessalie, fertile terre à blé et région de haras, on passe à la Grèce centrale bornée au sud par le détroit de Corinthe; là, les chaînes montagneuses s’infléchissent d’ouest en est et se continuent vers l’Asie en plongeant sous la mer, d’où seules émergent quelques lignes de faîte. La Grèce méridionale, enfin, se confond avec le Péloponnèse, qui dessine une feuille de platane, dont les hautes nervures reprennent généralement la direction du Pinde. L’intérêt de cette division est purement stra¬

tégique; à chaque séparation surgit un obstacle, l’Œta d’abord, au pied duquel s’ouvre l’unique défilé des célèbres Thermopyles; ensuite le bras de mer, simplement interrompu par un isthme étroit avec deux routes riveraines.

Au nord et au centre, les parties ouest sont les plus élevées; elles n’ont eu — Épire, Acarnanie, Étohe — • qu’un rôle secondaire, assez tardif; les deux dernières surtout ne sont que des régions sauvages de rochers nus ou de fourrés épais ; la Béotie est plus cultivable; le sol de l’Attique est maigre et pierreux. Au centre du Péloponnèse, le grand cirque d’Arcadie, haut plateau de culture et d’élevage; par ailleurs, quelques petites plaines côtières : Argolide, Laconie, Messénie; celle d’Élide est sablonneuse et moins fertile.

Ce petit État est de ceux qui ont la plus forte altitude moyenne: l’Olympe culmine vers 3 000 mètres; les sommets de 2 000 mètres ne sont pas rares. Entre les chaînes, des couloirs abrupts, s’élargissant par intervalles, font de la Grèce une contrée « à compartiments ». Deux sortes de roches concourent à l’appauvrir : les schistes gris, sur lesquels l’eau de pluie ruisselle et forme des torrents intermittents; les calcaires perméables, particulièrement nombreux en Arcadie, que cette eau affouille, et à travers lesquels elle s’en-

LA GRLCE

ouffrr c!nn^ des cavernes, les catavotlires, pour surgir au bas ci un autre versant. Aussi les communications sont difficiles, même par les vallées; les routes y existaient à peine dans l’antiquité; elles ..urnient Mivi habituellement à relier des centres de population inedii ere et exigé des travaux constants de réfection.

1 ... géographie de la Grèce explique bien des traits de son hist!>iie ; la multiplicité des petits groupements, les rivalités entre localité-. voisines, les différences entre cantons de dialecte, de tempérament artistique, de tendances politiques ou sociales, l’effacement ii latif de ceux de l’ouest, isolés par la montagne. Des puissances continentales, Sirarte, Thèbes, la Macédoine, ont pu asservir passagèrement les populations des rivages; mais celles-ci, celles de l’Ionie et de l’Attique surtout, ont trouvé dans la mer la grande pourvoyeuse de richesses et de gloires, l’inspiratrice du progrès. La vraie capitale de la Grèce fut une mer : l’Égée.

Le climat, lui aussi, souligne ces oppositions : dans l’intérieur des terres, l’été est lourd, et l’hiver rigoureux sur les sommets; près des côtes, la brise manne tempère la chaleur de l’été et la neige y est presque inconnue. Partout également soufflait par rafales le vent de l’ouest (Zéphyre) ou celui du nord (Borée) ; il effaçait bien vite la trace des orages et donnait à la Grèce cette atmosphère transparente qui laisse apercevoir les plus lointains horizons, les contours nets et comme géométriques des profils montagneux et des promontoires. En mer, sur la côte grecque, l’homme est enveloppé de clarté, et cette clarté a pénétré son intelligence, lui a donné la finesse, le goût des couleurs franches, des formes arrêtées et des plans simples, réguliers. La pauvreté de la flore et de la faune environnantes lui a inspiré le sentiment que la nature ne s’occupait guère que de lui. Visiblement, dans la pensée des Hellènes, le centre de la création, c’est l’homme.

Milieu esthétique idéal, l’Égée favorisait encore merveilleusement les relations des peuples, par l’heureux éparpillement des îles; le cabotage y rencontrait des conditions exceptionnelles : multiplicité des points de repère pour le pilote, des comptoirs d’échange pour l’armateur, des abris pour l’esquif menacé par l’orage.

Ainsi, dans les drames de l’histoire hellénique, la nature a joué un grand rôle. Par ses golfes et ses criques, la mer est allée audevant des hommes, les a attirés vers l’Oiuent tout proche, qui les a civilisés, poussés vers l’Occident qu’ils ont colonisé, les a invités au commerce, réunis et mêlés en même temps qu’elle les protégeait. A l’intérieur, la montagne abrupte, déchiquetée, a morcelé les populations. La mer a fait l’unité de la civilisation hellénique; la montagne a favorisé la cité, mais aussi le particularisme, et causé l’extrême faiblesse des Grecs en face de puissants États centralisés.

11 serait vain de tout ramener au terroir et à l’ambiance; mais

on ne saurait nier l’action puissante du milieu, car dans les veines du « Romio » coule maintenant un sang mêlé, et l’apport franc, ou slave, ou albanais, l’a, malgré tout, assez peu transformé pour que bien des traits le définissent autant que son ancêtre. Aujourd’hui encore, le palikare ou le berger, perdu sur quelque roc. Ignorant, mal vêtu, est une surprise pour l’étranger; car il saisit tout, parle bien, comprend le beau, manie l’idée abstraite.

Physiquement aussi, il retient l’attention : musclé, bien pris dans sa taille, l’œil vif, le sourire prompt, les rems souples, le geste aisé, habile à prendre des attitudes, on voit qu’il est sam, vigoureux, endurci et alerte, naturellement sobre. Son intelligence aiguisée ne s’engourdit ni dans la paresse ni dans le rêve; il y a chez lui de la netteté, du bon sens, un aimable égoïsme qui n’exclut point une grande sociabilité; la pensée s’analyse spontanément, va au-devant de la controverse. Le Grec est curieux, aime les voyages et raconte volontiers ce qu’il a vu; ambitieux, il sait se restreindre; il affiche de grands sentiments sans en être dupe, a beaucoup de défauts et très peu de vices; estime fort l’argent, mais sait le dépenser à propos; il confond le beau et le bien, la sincérité et l’art de se tirer d’affaire; toujours brave, au moins en paroles, il est du moins inflexible sur son besoin d’indépendance et, en faveur de l’hellénisme, montre une extrême générosité. Très jaloux de sa propriété, il respecte moins celle d’autrui; économe et simple dans le privé, il n’aime pas que sa ville lésine. Tout cela était déjà vrai du Grec de l’antiquité. Accueillant pour l’étranger, il était dur au vaincu, voyait des ennemis chez le voisin, sauf aux fêtes solennelles qui réunissaient tous les Hellènes et leur inspiraient la conscience d’être supérieurs aux barbares.

A cette race hellénique quel nom l’ethnographie peut-elle donner? Il faut écarter d’abord les populations primitives du monde égéen. Pour elles se pose un problème délicat et qui n’a point sa place ICI. Aux âges postérieurs, dans ces pays, bien des peuplades diverses ont tour à tour passé, afflué et reflué, et les Hellènes sont un produit physique et moral d’elles toutes.

Thucydide reconnaît qu’il est bien difficile de rien savoir des premiers habitants de la Grèce propre. Les noms de peuples conservés dans les traditions locales sont, en effet, assez énigmatiques ; du moins, les monuments figurés attestent une descendance aryenne. Les plus anciens occupants auraient vécu à l’état de nature; pêcheurs, chasseurs, ils auraient habité des cavernes, comme les Cyclopes légendaires. Puis, seraient venus des Pélasges, qui, eux, n’étaient pas nomades, se livraient à l’élevage du bétail et à l’agriculture et se construisaient des refuges fortifiés.

A côté d’eux, Lélèges et Cariens, mentionnés par Homère, auraient surtout, navigateurs et pirates, colonisé le sud-ouest de

Cahte de la Grèce et des pays environnants.

Entrée du palais de HachIA TrIADA (Crète). — L escalier monumental par où I on y descendait est encore bien conservé. Cl. Doissonnas.

l’Asie Mineure. A la couche pélasgique aurait succédé la couche achéenne, due en majeure partie à un autre peuple aryen venu du nord. Ensuite eut lieu, vers l’an 1200, l’invasion dorienne, qui aurait entraîné un exode; beaucoup d’Achéens se seraient enfuis, notamment en Orient, et ils auraient renversé le trône de Priam. Mais on ne peut croire à une submersion totale, dévastatrice : les Doriens vinrent en plusieurs fois. Ils étaient plus guerriers et mieux armés que les Achéens, agriculteurs et commerçants qui ignoraient le fer. Aussi, bien des chefs furent dépossédés ; les « retours » des princes grecs, avec leurs péripéties, sont un des thèmes fondamentaux du cycle homérique : tous ces héros rêvaient de rentrer au pays natal, mais leurs tentatives furent vaines parfois, à tout le moins très laborieuses.

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